L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI
Chapter 5
Lily s'élança vers la croisée, d'où elle vit, sur la place Mazas, une bonne femme coiffée d'un large chapeau de paille, couleur tabac, qui conduisait un troupeau de petits enfants, diversement habillés.
C'était madame Noblet, dite la Promeneuse et aussi la Bergère.
En marchant, elle agitait une clochette, comme celle qui pend au cou des moutons, et les mères sortaient des maisons, à ce signal connu, pour lui amener leurs enfants.
--Attendez-moi, mère Noblet, dit Lily par la fenêtre, nous descendons tout de suite.
La Bergère souleva son grand chapeau pour regarder en l'air et fit un signe de tête caressant.
--À votre aise, madame Lily, répondit-elle. Les petits vont s'amuser un peu dans les terrains.
Le troupeau se précipita aussitôt vers un chantier ouvert où s'amassaient des matériaux et où restaient quelques arbres poudreux qui attendaient la hache. On caquetait, on riait, on se disait: «Nous allons avoir Petite-Reine!»
Et la Bergère suivait gravement, tricotant un bas de laine.
Saladin, derrière son voile bleu, attaché au béguin d'apparence monastique, lorgnait tout cela. Les choses se présentaient mieux encore qu'il n'eût osé l'espérer. La Bergère avait l'air d'une momie, sous son vaste abat-jour; le troupeau était nombreux; il ne s'agissait que d'un peu d'adresse.
--J'en ai avalé d'une autre longueur, des sabres! se dit Saladin. Si on avait le placement de la marchandise, j'emporterais la moitié de ce petit monde-là dans ma poche.
Ne perdez jamais aucune parole de ce Saladin qui devait être, avec le temps, un homme considérable. Sous sa chétive enveloppe, il possédait déjà ce grand esprit d'entreprise qui est un don de Dieu. En province, il avait volé à l'américaine avec succès. Le choix du vol à l'américaine indique une intelligence à la fois hardie et pratique. Tout le monde ne peut avoir une boutique de changeur sur le boulevard.
Il y avait même, dans le talent précoce de notre jeune Saladin comme avaleur de sabres, une promesse morale et une garantie. Je ne sais pas si les populations seront de mon avis: pour moi il y a quelque chose de chevaleresque dans le travail de ces mangeurs de fer. Personne plus que moi ne respecte l'armée, cette vaillante gloire de la France. Mais l'imagination est une folle et je me suis laissé parfois bercer par cette pensée pacifique: un Saladin dévorant, quelque beau jour, tous les sabres de l'univers.
On garderait, bien entendu, les panaches et les épaulettes qui ne font de mal à personne pour embellir les fêtes publiques.
Nous ferons, une fois ou l'autre, la biographie de Saladin, dont l'enfance avait été un poème.
Dès à présent, veuillez remarquer en lui, outre l'initiative, la décision et le courage à la besogne, cette tendance heureuse à généraliser les opérations. S'il avait eu le placement de la marchandise, il eût détourné la moitié de la clientèle de madame Noblet.
C'est, à l'état élémentaire, le dialogue sublime de la production et du débouché.
Évidemment, cet adolescent, dont l'éducation avait été négligée et qui n'avait même pas été employé dans le commerce, possédait en lui le germe des grandes combinaisons industrielles.
Il quitta sa pièce de bois où on aurait pu le remarquer et tourna l'angle du boulevard Mazas.
Un seul détail contrariait dans ce qu'il avait vu: c'était la présence d'un gros garçon portant l'uniforme du gamin de Paris, plus un tablier de bonne d'enfant. Ce joufflu semblait innocent mais très robuste. Il avait au bras un immense panier et faisait manifestement partie du troupeau de la Bergère en qualité de chien.
Il n'est pas hors de propos de constater ici que madame Noblet avait une administration fort bien montée, et méritant à tous égards la confiance des familles. Outre le joufflu, qu'on appelait familièrement Médor, elle employait une sous-bergère, bossue et puissamment laide, qui n'offrait aucun danger au point de vue de messieurs les militaires.
La Gloriette fut juste trois minutes à faire sa toilette. Au bout de ce temps, Saladin, qui allait à pas tremblants, courbé en deux comme une pauvre vieille, la vit sortir de la maison, tenant Petite-Reine par la main. Elle traversa la place, récoltant partout sur son passage des sourires et de caressants bonjours.
Justine, la petite coquette, se tenait cambrée déjà et jouissait de son succès.
L'oeil rond de Saladin brilla sous son voile, pendant qu'il se disait:
--Elle fait sa sucrée... ah! tu me trouves laid, toi? Patience!
La Gloriette, habillée comme la veille et si jolie que madame Noblet poussa un grand soupir en songeant à ses vingt ans, avait sous le bras un paquet assez volumineux.
--Je vais reporter de l'ouvrage jusqu'à Versailles, dit-elle, un voile de mariée qu'on attend; je ne serai pas revenue avant quatre heures. Je vous recommande bien Justine, ma bonne madame Noblet... mais où donc est votre gardienne?
--Madame, répondit la Bergère, mais j'ai Médor, et puis, je n'aurai qu'à choisir au Jardin des Plantes. Il y en a assez qui tournent autour de chez moi; la place est bonne... D'ailleurs vous savez bien que tous mes enfants mettent Petite-Reine dans du coton... Est-elle assez mignonne, ce trésor-là!
Lily enleva sa fille dans ses bras et lui donna un dernier baiser.
L'omnibus passait.
Mais l'omnibus fut obligé d'attendre, parce que Lily donna encore des recommandations et une pièce blanche pour le cas où Petite-Reine aurait envie de quelque chose, et d'autres baisers après le dernier, et des promesses de bientôt revenir.
Eh bien, dans l'omnibus, personne ne se fâcha. Quand Lily monta enfin, le conducteur lui prit galamment son paquet, et un sourire général salua son entrée.
Au moment où l'omnibus repartait, un coupé qui stationnait de l'autre côté de la place s'ébranla. L'homme au teint de mulâtre que nous avons vu entrer au théâtre de madame Canada sur les pas de la Gloriette, le «pair de France étranger», montra sa figure bronzée à la portière et dit au cocher:
--Suivez!
Le cocher mit aussitôt son attelage au trot.
Madame Noblet et son troupeau prenaient en même temps le chemin du Jardin des Plantes, par le pont d'Austerlitz.
Il y avait un ordre établi. Ordinairement la sous-bergère bossue marchait en avant, suivie des plus petites allant trois par trois. La bergère en chef cheminait sur le flanc de la colonne, et Médor fermait la marche, derrière les grandes.
Aujourd'hui, Médor était en avant et madame Noblet avait le poste d'honneur à l'arrière-garde.
Saladin s'ébranla quand toute la petite armée fut engagée sur le pont, et suivit le même chemin d'un air pensif. Il se demandait ce qu'il allait faire de ses 100 francs, car le doute ne lui venait même pas sur le succès de son entreprise.
Si Boileau écrivait de nos jours une épître sur les inconvénients de Paris, les militaires y auraient une place considérable. Promenant par la ville leur appétit proverbial, leur soif qui jamais ne s'éteint et leur incessant besoin d'aimer, ils encombrent et gênent tout naturellement, comme les voitures de blanchisseuses.
Comme ils n'ont rien à faire, ils marchent à pas lents, regardant tout et désirant tout ce qu'ils regardent; ils font partie intégrante de tous les embarras et n'en savent rien. Leur coeur est un incendie menaçant la voie publique. Supérieurs à don Juan, qui n'aimait que l'amour, ils ont appris, dans les casernes de Quimper ou de Béziers, la féerique légende de Paris, plein de cuisinières distribuant des bouillons et de bourgeoises âgées offrant des petits verres à la jeunesse.
Sur le champ de bataille, ce sont des héros; en temps de paix, on ne sait vraiment où les mettre. Il y a cette lugubre histoire de Versailles, dépeuplé par le prestige de l'uniforme. Ce n'est pas loin, allez-y voir.
Le foin y pousse dans les rues, les duchesses y font la soupe, en l'absence du dernier cordon bleu, mangé par les cuirassiers. Entre dix et soixante-douze ans, nulle personne du sexe n'ose sortir sans l'appui d'un brigadier corroboré de quatre gendarmes.
Tel est l'état actuel et vraiment malheureux de la ville fondée par le grand roi. Que Paris tremble!
À gauche en entrant par la grille du Jardin des Plantes qui ouvre sur la place Valhubert, on trouve un bosquet très vaste, dévolu aux jeux des enfants et aux galanteries entre bonnes et militaires. J'ai entendu de vieilles gens appeler ce lieu le bois de la Reine; madame Noblet y prétendait un vague droit de propriété; quand les collèges y venaient, elle se plaignait à un fossile de ses amis, nourri dans une pension de la rue Copeau et remarquable par l'immensité de son garde-vue vert.
Le fossile n'était pas éloigné non plus de considérer comme des usurpateurs ceux qui venaient s'asseoir sur _son_ banc, en face des plates-bandes contenant la série des plantes alimentaires.
Ce fut vers le bosquet que madame Noblet dirigea son troupeau, en bon ordre. Elle le parqua, selon la coutume, dans un carré délimité par un certain nombre d'arbres connus, et comprenant le banc du fossile. Madame Noblet prit position sur le banc où elle garda une place à son ami, et Médor, avec le panier, fut placé à l'autre extrémité du carré.
Il était matin, les bonnes n'arrivaient pas encore. C'est à peine si quelques uniformes impatients se montraient déjà dans les parties sombres du bosquet, où l'on voyait aussi une demi-douzaine d'étudiants assis par terre sans façon au pied des arbres et lisant qui Ducaurroy et Touillier, qui un traité de matière médicale.
C'est ici un autre Pays latin peu connu. Presque toutes les pensions bourgeoises du quartier Saint-Victor nourrissent à prix réduit des étudiants pauvres et laborieux dont le Jardin des Plantes est l'académie.
La Bergère s'étant installée commodément, le petit peuple se mit à jouer, gardant une excellente discipline. Il y avait bien une vingtaine d'enfants de différents âges. Personne ne dépassait jamais les limites imaginaires, tracées par la volonté de madame Noblet. Médor, assis auprès du panier, se mit à dévorer un petit tas de desserts acheté à l'«Arlequin» de la rue Moreau, avec un demi-pain de munition.
On jouait à la dame, et bien entendu, malgré son jeune âge, Petite-Reine était la dame. Elle épandait autour d'elle un charme; on l'enviait, mais on l'aimait.
Saladin fit le tour de la grille et entra par la porte de la rue Buffon. Il se tint longtemps à l'écart, regardant le jeu comme un renard qui guette des poules et combinant sans doute son plan.
Tous les jeunes soldats, épars dans le bosquet, vinrent tour à tour lui faire des yeux tendres. Quelques-uns même se risquèrent jusqu'à glisser sous sa coiffe des paroles passionnées. Son déguisement avait beau faire de lui une vieille très laide, don Juan, non gradé, ne s'arrête pas pour si peu. Ce sont des volcans que nos conscrits.
Madame Saladin les repoussait avec fierté, mais sans rudesse, les priant de ne pas outrager une mère de famille. Elle devinait vaguement que ces acharnés chercheurs d'aventures pouvaient, à leur insu, devenir ses auxiliaires.
Elle en avait besoin, car les choses n'allaient pas comme elle l'avait espéré. Le petit troupeau, parqué sous l'oeil de ses gardiens, se défendait de lui-même, et madame Saladin avait déjà considéré en elle-même que la grosse main de Médor devait lancer, à l'occasion, de formidables coups de poing.
Ce qu'il eût fallu, ce que Saladin avait rêvé, c'était la promenade autour des parcs où sont les animaux; des allées, des venues, l'attention des enfants sans cesse excitée, Médor courant après les traînards, et madame Noblet ne sachant plus lequel entendre.
Saladin se disait:
--Ça sera dur. Elle est rusée, la vieille rodriguesse! Elle aime mieux tricoter son bas tranquillement que de courir, et puis, je parie qu'elle fréquente une antiquaille qui va venir s'asseoir sur son banc... Là! j'ai gagné!
Le fossile arrivait en effet, descendant l'allée Buffon à petits pas comptés. Il portait une lévite à gigot du temps de la Restauration, des souliers à boucles et une casquette à auvent.
C'était un beau sujet, bien desséché, avec une canne en corbin et le calendrier de 1819 imprimé sur sa tabatière.
Il avait tué en duel autrefois, lors de l'invasion, deux officiers russes, un Prussien et un Autrichien. On l'appelait alors, au café Lamblin, le «mangeur de cosaques».
Il racontait cela.
Ce que c'est que de nous!
Maintenant, on lui avait donné le nom de fossile à cause de son état très avancé de pétrification et parce que le quartier est plein de la gloire du Cuvier. Il était courtois, mais irritable. Quand il se fâchait, il avait la même voix que les trois pygargues, logés entre les aigles et les vautours, au bout de la hutte des oiseaux.
Dès que les pygargues l'entendaient de loin ils criaient.
Le fossile vint s'asseoir à sa place, sur _son_ banc; madame Noblet et lui se firent les politesses d'usage, après quoi l'ancien mangeur de cosaques appela Petite-Reine pour lui donner trois pastilles de chocolat, apportées dans du papier.
Il détestait les enfants, mais il aimait Petite-Reine.
Ces choses étant faites, il croisa ses deux mains sur sa canne, plantée entre ses deux jambes, et se laissa aller au sommeil en disant:
--Si elle saute à la corde, vous m'éveillerez, chère madame.
Elle, c'était Petite-Reine.
En vérité, jusqu'à présent, le déguisement du pauvre Saladin n'avait pas produit de résultats bien appréciables. L'arrivée du fossile marquait l'heure de midi aussi sûrement que le canon du Palais-Royal.
Après tout, c'est un dur métier que celui de loup. Ils rôdent parfois terriblement longtemps, le ventre creux, autour des bergeries. Personne n'a pitié d'eux, parce que personne n'en mange; mais comme nous plaignons ces doux agneaux, à cause des côtelettes!
Vers une heure, sur un signe de la Bergère, Médor ouvrit le panier aux provisions et tous les enfants vinrent reconnaître leur déjeuner. Saladin commençait à avoir faim, ce qui engendre la tristesse. Il se demanda pour la première fois:
--Est-ce que tu vas te casser une jambe de cent sous, ma fille?
Il s'éloigna, craignant d'exciter l'attention en pure perte. L'heure passait. De la façon dont les choses allaient, il était aussi impossible de «faire ses frais» que de prendre la lune avec les dents.
Saladin, soucieux et se creusant la tête, atteignit la grande grille, où il déjeuna d'un de ces petits pains qu'on jette aux ours. Avec le reste de son argent, il acheta un sucre de pomme, une demi-douzaine de biscuits et un bonhomme de pain d'épice; puis il revint par l'allée Buffon.
Le jardin s'emplissait, les provinciaux arrivaient; malheureusement les neuf dixièmes des promeneurs tournaient à droite pour rendre leurs devoirs aux lions, à l'éléphant, à la girafe et à l'hippopotame.
Il y avait une place libre sur le banc le plus rapproché de celui où madame Noblet et son mangeur de cosaques poursuivaient leur silencieuse entrevue. Saladin s'y assit à tout hasard, les mains croisées sous son châle et si doucement humble que chacun pensa: Voilà une bonne vieille qui n'a pas l'air heureuse!
--À la corde! à la corde! fit-on dans le troupeau.
Aussitôt et comme par enchantement, un cercle de curieux se forma.
--Que personne ne se mette devant moi! cria le fossile sous son énorme visière, en levant sa canne d'un geste tremblant et menaçant.
On obéit en riant et il y eut une ouverture au cercle, en face du banc.
Médor prit un bout de la corde; ordinairement, c'était la sous-bergère qui tenait l'autre bout. Son emploi fut donné à une «grande». Madame Saladin, sous prétexte de mieux voir, se glissa dans le cercle.
La grande tournait mal et fit manquer Petite-Reine au premier _vinaigre_. Or, depuis que le monde est monde, on n'avait jamais vu _entrer, sauter_ et _sortir_ aussi adroitement que Petite-Reine. Le mangeur de cosaques jeta son cri d'oiseau auquel les pygargues répondirent dans le lointain, et Médor chercha des yeux dans le cercle une figure connue.
Juste à ce moment, madame Saladin écartait son châle comme si la main lui démangeait.
--C'est ça, la mère, dit Médor qui vit le mouvement, prenez la corde! et attention!
Le coeur de madame Saladin battit, elle eut un bon sourire et prit la corde. Petite-Reine, bien secondée, récolta un tonnerre d'applaudissements.
--Remercie madame, trésor, lui cria la Bergère. Il faut de la politesse.
Justine, toute rose et toute gracieuse, vint tendre son front à madame Saladin, qui lui donna un sucre de pomme après l'avoir embrassée.
VII
La voleuse d'enfants
Le Petit Chaperon rouge devait être bien jeune quand il prit le loup pour sa mère-grand. Saladin avait toute sorte d'avantages sur le loup; sa figure de gamin, déjà usée, se prêtait merveilleusement au rôle qu'il avait choisi. Petite-Reine l'embrassa du meilleur de son coeur et lui fit une belle révérence.
Mais, d'un autre côté, compère le loup était tout seul dans la cabane avec le petit chaperon rouge, tandis que Saladin avait ici des centaines de témoins qui le gênaient.
La corde à sauter l'avait, il est vrai, rapproché de Justine; mais le bosquet était désormais encombré.
C'était de l'enthousiasme que Justine excitait. Tout le monde la regardait, tout le monde voulait lui donner une caresse. Les difficultés de l'entreprise augmentaient au lieu de diminuer.
Saladin se retira discrètement au second rang. Deux heures sonnaient à l'horloge du Muséum.
--Veux-tu te reposer, trésor? demanda la Bergère à Petite-Reine.
--Non, répondit l'enfant insatiable, je veux jouer aux quatre coins.
Elle était toujours obéie. Le jeu des quatre coins commença. Madame Saladin, appuyée contre un arbre, se disait:
--C'est la lune à prendre avec les dents, quoi, mauvaise affaire! On ne peut pas escamoter ça en plein jour comme une muscade. J'avais compté sur les animaux, sur le labyrinthe et le tremblement. Rien de tout ça! Pas même un embarras d'omnibus à espérer. Rasé! chou blanc! cent quatorze sous de perdus! Va bien! je renonce au commerce!
Je ne crois pas qu'il y ait une providence pour les loups, et pourtant, vous allez voir.
Au moment où madame Saladin, perdant courage, allait peut-être jeter le manche après la cognée, un grand mouvement se fit du côté de la grille de la rue Buffon: c'était une pension du voisinage qui venait promener ses premières communiantes. En même temps, par la place Valhubert, un collègue entra. Ce n'est pas tout: le théâtre des bêtes en cage fermait; le flot des curieux établit son cours par l'allée des néfliers du Japon et descendit vers les bosquets, tandis que les visiteurs du Muséum revenaient par l'allée Buffon.
On causait de l'ours dans les groupes faubouriens; l'ours est la gloire la plus populaire qu'il y ait à Paris. On racontait l'aventure du chat, imprudent et gourmand, qui s'était lancé dans la fosse à la poursuite d'un oiseau blessé; Martin avait mangé l'oiseau et le chat d'une seule bouchée, en se dandinant horriblement.
Tant que Paris vivra, il radotera cette palpitante histoire.
La famille anglaise était là: sept demoiselles, sept tartans roses et bleus, sept voiles verts, quatorze longues jambes qui sautillent en marchant comme des pattes d'ibis d'Egypte,--la _mamma_ sentimentale et maigre; la _governess_, humble plus qu'un chien battu, et le _lord_ couleur d'apoplexie, qui est coutelier de son état dans le Strand.
La «société» de province était là aussi: une douzaine de parapluies, hommes et femmes, parlant haut, avec l'accent de ces pays-là, exaltant Marseille ou Landerneau, au détriment de Paris qui, au total, n'a qu'une chose bonne, curieuse, succulente et profitable: les dîners à 32 sous.
C'était déjà la foule, et c'était la foule particulière au Jardin des Plantes, où l'on trouve des paysans comme aux foires du Calvados, des gamins, ainsi que partout, des hommes d'État en quantité, des guerriers par compagnies, des pachas, des odalisques et même des savants égarés.
Saladin ouvrit ses yeux ronds tout grands, et un vent d'espoir enfla ses narines. Il ne fallait désormais qu'un hasard gros comme le doigt pour transformer la foule en cohue.
Les pêcheurs troublent l'eau. Quand le hasard ne vient pas de lui-même, on peut le faire naître.
Saladin balaya l'horizon d'un regard d'aigle, cherchant l'embryon de hasard. Il aperçut un marchand de nougat de Constantine qui allait seul, les mains derrière le dos, portant sous son turban la mélancolie de _Mignon regrettant la patrie_. Il aperçut aussi, à la grille qui mène au chemin de fer d'Orléans, une vaste tapissière pleine de coiffes.
Il remercia le dieu des loups au fond de son âme, car les zouaves abondaient et flairaient déjà ce chargement de nourrices.
En tournant la corde pour Petite-Reine, Saladin--la brave femme-, s'était concilié la bienveillance générale. Il se pencha à l'oreille de son voisin, qui était empailleur de reptiles rue Geoffroy-Saint-Hilaire, et lui dit en désignant le marchand de nougat:
--Voulez-vous voir l'émir Abd el-Kader?
Il fut entendu de six personnes qui dirent aussi: Abd el-Kader.
--Abd el-Kader! crièrent aussitôt cent voix de proche en proche. Et le marchand de nougat lui-même, ému à l'idée de rencontrer son illustre compatriote, chercha tout autour de lui Abd el-Kader.
Un tumultueux mouvement s'était fait. La famille anglaise, la «société» de province, les gamins, les paysans, les armées en disponibilité, les collégiens, les communiantes se ruèrent tous ensemble et impétueusement pour voir l'héroïque bédouin qui tint si longtemps en échec les armées de la France.
--En rang, les enfants! cria madame Noblet effrayée.
Médor se mit à rassembler le troupeau.
Mais le chargement de nourrices arrivait semblable à un triomphant bouquet de pivoines écarlates. En marchant, les luronnes riaient et causaient toutes à la fois. Elles étaient une douzaine, elles avaient bu en route comme un demi-cent de sapeurs.
Les zouaves et autres prestiges de l'uniforme, cavaliers ou fantassins, prisonniers de la cohue, les entendaient et les respiraient. Vîtes-vous jamais le superbe étalon briser l'obstacle qui barre le chemin de la prairie où sont les cavales? Tous les prestiges hennissant, frémissant, bondissant, humant à pleins naseaux le vent qui venait des nourrices, attaquèrent la cohue en sens divers, la percèrent, la criblèrent, et chaque pivoine détachée du bouquet fut bientôt entourée d'une guirlande d'uniformes.
Cela ne s'était pas fait sans une mémorable poussée. Il y eut des cris d'Anglaises, les plus déchirants de tous les cris connus, des huées de gamins, des jurons de campagnards. Madame Noblet tricotant et Médor mangeant couraient comme deux âmes en peine au milieu de ce tapage au-dessus duquel s'éleva la clameur inhumaine du fossile dont le pied goutteux venait d'être écrasé par un professeur d'histoire naturelle errant.
Tout a une fin, cependant. La foule, moitié riant, moitié grondant, s'aperçut qu'on l'avait mystifiée. Au moment où le tumulte allait s'apaisant, la Gloriette passa en courant la grande grille, tout heureuse qu'elle était d'avoir gagné dix minutes sur le temps de son absence.
Il faut peu de chose pour inquiéter les mères; la Gloriette eut peur de ce rassemblement qui encombrait le bosquet et hâta le pas en perdant son sourire.
Mais elle fut rassurée tout d'abord par la vue de la Bergère et de Médor qui tenaient le troupeau en bon ordre comme une phalange compacte.
Petite-Reine était sans doute au milieu, puisque c'était la place la plus sûre: la place d'honneur. D'ailleurs, le visage de madame Noblet était si tranquille que toute crainte devait disparaître.
--Nous avons eu une alerte, dit-elle. Dieu merci, le gouvernement fait ce qu'il veut. Il laisse entrer maintenant un tas de fainéants et de vagabonds, mais avec mon organisation les accidents sont impossibles... Justine! Voici maman.
--Elle se cache, la coquette, dit madame Lily en s'asseyant. A-t-elle été bien sage?
--Comme une image! Et nous avons sauté à la corde, il fallait voir!... Voici maman, Justine.
Madame Lily se mit à rire, et comme Justine ne venait pas: