L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI

Chapter 4

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--La combinaison de gagner cent francs avec tes quarante sous.

--Et combien j'aurai?

--Dix francs.

--Je veux vingt francs.

--Tope!

Saladin sortit de la baraque avec cinq francs quatorze sous.

Il arpenta la place du Trône d'un air important et qui sentait d'une lieue son capitaliste.

Déjà quelques-uns de messieurs les artistes en foire commençaient leurs préparatifs de départ. Saladin passa derrière les tentes et alla frapper à la porte d'une maison roulante qui desservait le grand théâtre de _La Pie voleuse,_ situé à l'autre bout du rond-point.

N'ayant point reçu de réponse, il prit la rue des Ormeaux, qui mène au boulevard de Montreuil, et entra dans l'échoppe d'un marchand de bric-à-brac, au lieu dit «La Petite-Allemagne».

C'est là, sans contredit, un des plus curieux coins du Paris indigent.

Sur une longueur de cinq cents pas, depuis le Trône jusqu'au centre de Charonne, tous les chignons sont blonds, tous les jupons courts, tous les corsages lacés à l'alsacienne. On n'y parle point français. J'y ai vu des barbes pointues et des houppelandes pelées qui eussent fait honneur à la Judengasse de Francfort.

Le marchand de bric-à-brac était juif, jaune et maigre; sa femme était grasse, courte, blonde et juive. Il y avait dans la poussière, jonchée de débris, six ou huit enfants bien dodus qui grouillaient.

Saladin expliqua qu'il avait une vieille mère, dont il était le seul soutien. Fils pieux, mais peu favorisé sous le rapport de la fortune, il voulait remonter à peu de frais la garde-robe maternelle.

Ces juifs allemands sont très souvent de braves gens. L'homme maigre et la femme grasse furent touchés par la piété filiale de Saladin. Pour cinq francs, ils trouvèrent moyen de lui composer un trousseau complet qui ne valait rien, mais qui avait une sorte d'apparence. Il y avait surtout un béguin à voile bleu (la vieille mère de Saladin s'en allait aveugle) qui était une véritable trouvaille. Saladin fit du tout un paquet qu'il emporta sous son bras.

Il était dix heures quand il acheva son marché. Il faisait jour enfin chez ces sybarites de _La Pie voleuse_. Saladin entra dans la voiture et demanda monsieur Languedoc, grand premier rôle, ophicléide, régisseur et peintureur.

Ce dernier métier est double: il consiste à rechampir les décors et à _faire des têtes_ aux artistes.

À l'aide de tous ces talents réunis, M. Languedoc gagnait de quoi maigrir, et depuis dix ans, il n'avait pas pu saisir l'opportunité de boucher les trous de sa redingote. Il était gai comme un pinson et plus généreux que Guzman.

--Ça va au Français et Hydraulique! s'écria-t-il en apercevant Saladin. La Canada a une chance de raté. Vous aviez six francs passés à la dernière d'hier, et nous n'avons eu que vingt-huit sous. La grêle! Je paye à déjeuner, si tu avances les capitaux, jeune homme.

Saladin jeta son paquet sur la table et répondit:

--Voici des effets qui m'ont coûté trente francs comptant. J'en ai besoin seulement pour aujourd'hui, qu'ils doivent me servir à pénétrer chez celle que j'adore, malgré la jalousie de son bourgeois qui me poignarderait s'il connaissait mon sexe. Demain, le tour sera joué. Je mettrai les hardes au clou et nous irons déjeuner à la Râpée. Fais-moi une tête analogue au costume.

Languedoc le regarda avec admiration.

--N'y a plus d'enfant! dit-il. C'est gredin avant d'avoir fait sa crue! est-elle calée, ta chacune?

--Mieux que ça! répliqua Saladin. Elle est nourrie dans le faste, linge fin, chaussure vernie, fiacre à l'heure et prisant du tabac à la rose!

--Alors, soupira Languedoc, elle va t'en payer un repas de corps, ce matin, petite racaille!

Tout en parlant, il avait atteint une boîte carrée et plate dont l'intérieur était divisé en une quantité de petits compartiments. Saladin s'assit sur le pied du lit et l'opération commença aussitôt.

La tête demandée était celle d'une brave femme de 45 à 50 ans.

Saladin fut d'abord coiffé avec la maladresse voulue; un oeil de poudre grisonna ses cheveux; puis le pinceau joua, et l'estompe, et le pouce, et la houppe. Ce Languedoc n'était pas de l'école de Meissonier, il peignait à grands traits.

--Si c'était pour le soir, à la lumière, dit-il en se mettant au point pour juger l'effet, on pousserait à la couleur; mais pas de bêtise! Le jour, il faut ménager sa marchandise... Regarde voir si ça te va, petit.

Il mit dans la main de Saladin un tesson de miroir.

--Ça y est! s'écria celui-ci. Je reconnais ma tendre mère! aide-moi à m'habiller; le bourgeois de mon idole n'y verra que du feu!

Dix minutes après, madame Saladin, la mère, descendait le boulevard Mazas d'un pas tranquille et discret. Similor et Échalot l'auraient croisée sur le trottoir sans reconnaître en elle leur coupable fils qui se disait:

--Je vas manger deux sous de pain, et il me restera 60 centimes pour acheter du sucre d'orge à la petite. Ah! elle me trouve laid! Va bien! l'affaire mitonne.

C'était une maison de chétive apparence, située à une trentaine de mètres de l'angle formé par la rue Lacuée et la place Mazas. Tout ce quartier était alors en voie de reconstruction et l'angle lui-même, entouré d'une barrière en planches, attendait une bâtisse nouvelle.

Au troisième étage de la maison, il y avait une petite chambre, éclairée par deux fenêtres dont l'une s'ouvrait au levant, l'autre au midi. Comme aucun obstacle ne masquait ces croisées, la seconde regardait le Jardin des Plantes et toute une part du vieux Paris, la première voyait, par-dessus Bercy et Ivry, les campagnes riveraines de la Seine.

Tout était clair, net et propre dans cette chambrette où la pauvreté avait je ne sais quel air d'élégance. Petite-Reine dormait dans un berceau d'osier, entouré de rideaux blancs comme neige et qui cachait à demi la couchette de sa mère: un de ces lits en fer qui ont atteint, ce semble, le dernier degré du bon marché.

Une commode, une table de couturière et quelques chaises formaient l'ameublement. Tout cela souriait, inondé de gai soleil. Il n'y avait de triste qu'un meuble en bois de rose qui restait là, parlant d'un luxe évanoui, et faisant contraste avec tout ce qui l'entourait.

La Gloriette était levée depuis longtemps déjà. On le voyait à l'ordre établi dans le modeste ménage. Elle avait savonné des chemises, des collerettes, des bas mignons appartenant à Petite-Reine; les souliers de Petite-Reine étaient cirés et sa gentille toilette attendait, bien brossée.

Que disions-nous qu'il était triste le meuble en bois de rose! Il était joyeux plutôt et, certes, Lily ne regrettait rien en le regardant. C'était l'armoire de Petite-Reine, il contenait tous les objets à l'usage de l'enfant adoré qui était l'âme de cette demeure.

Ah! qui pourrait dire comme on la chérissait, comme on était follement fière d'elle, et heureuse, et facile à glisser sur la pente d'or des beaux rêves d'avenir!

Il y avait un deuil dans le passé, un grand amour brisé, une douleur que rien ne devait éteindre.

Mais supposez le coeur le mieux doué, vous y trouverez un battement qui domine. Chaque femme surtout a une corde qui vibre plus passionnément, un attrait, un élan supérieur à tous autres: une vocation dans la passion.

Celle-là est mère avant tout, celle-ci, avant tout, est amante.

La Gloriette était mère jusqu'au culte, jusqu'au délire.

Elle avait aimé Justin, elle avait pleuré Justin, son premier, son unique ami, mais ce berceau, cette allégresse, cette idolâtrie!

J'en ai vu qui restaient inconsolables et mornes à regarder l'enfant dont le père n'était plus; j'en ai vu qui regrettaient le père avec assez d'emportement furieux pour prendre l'enfant en horreur.

La Gloriette avait souri parmi ses larmes, dès le premier jour de son veuvage, penchée qu'elle était en un recueillement dévot au-dessus du sommeil de Petite-Reine.

Elle s'était dit peut-être après le départ de Justin, tant il peut y avoir de joie jalouse dans le spasme de cette folie maternelle: Petite-Reine sera à moi toute seule.

Elle n'aura que moi au monde. Je lui donnerai ma vie. Elle me payera avec tout son amour.

Elle aimait encore Justin, surtout parce que Justin était le père de Petite-Reine; elle le regrettait, parce qu'il eût si bien admiré la chère enfant du matin au soir; mais son coeur était plein, et quand elle parlait à Dieu, c'était un long cantique d'actions de grâces. Elle remerciait la bonté de Dieu qui faisait sourire sa fille, si jolie dans ce pauvre berceau: elle s'agenouillait, ne sachant plus si elle adorait Dieu ou la frêle créature endormie, calme, rose, et dont les lèvres fraîches, entrouvertes pour laisser passer le souffle si doux des petits, semblaient appeler le baiser en murmurant: Maman chérie!

Elle se trouvait heureuse: il n'y avait pas au monde une créature humaine dont elle enviât le sort, car la pauvreté est légère à supporter quand une grande joie soutient l'âme, ou un grand orgueil, et la Gloriette avait pour exalter sa jeune âme la plus grande de toutes les joies, le plus grand de tous les orgueils.

La Gloriette avait appris à Petite-Reine une prière bien courte, mais si belle! pour demander à la bonne Vierge, qui est mère aussi, le retour de son papa. Elle était sûre que Justin reviendrait, non point pour elle peut-être, mais pour Petite-Reine. Elle avait un moyen sûr, infaillible!

Encore quelques semaines d'amour sans partage; puis, quand l'enfant grandissant devait avoir des besoins que le travail acharné de ses mains ne pourrait plus satisfaire, elle comptait se rendre chez un de ces photographes qui font si beaux les amours dans les bras de leur mère.

Si vous saviez combien de fois elle s'était arrêtée à regarder tous ces chérubins qui rient aux vitrines de Nadar et de Carjat, jolis comme des anges, mais moins jolis que Petite-Reine.

Elle comptait donc aller chez Carjat ou chez Nadar avec Petite-Reine habillée comme l'enfant Jésus; elle comptait enlever le filet qui tenait captifs ces cheveux blonds où elle baignait, le matin et le soir, ses baisers affolés.--Et alors, sur la vitre miraculeuse le rayon de soleil devait fixer un sourire d'ange, suave et doux, encadré dans les boucles d'or de cette chevelure, glorieuse comme une auréole.

Et, fût-il au bout de l'univers, que vouliez-vous que fit Justin, ouvrant la lettre et voyant ce portrait, sinon revenir, revenir bien vite pour s'agenouiller de l'autre côté du berceau?

Vous souriez? mais Lily savait mieux que vous comment était fait ce pauvre beau Justin de Vibray, le roi des étudiants, noble intelligence, faible volonté. On devait le retenir prisonnier quelque part, et Lily ne maudissait point le geôlier de cette prison, qui était encore une mère.

D'ailleurs, Lily, cette belle petite dame que nous vîmes hier, si discrète et si sage dans le rôle de maman, était un enfant aussi.

Ce matin, à l'heure où l'âge des femmes saute aux yeux, vous lui auriez donné dix-huit ou dix-neuf ans à toute peine.

Elle avait son déshabillé de travail: une jupe de bazin, une camisole de percale; ses cheveux, plus riches et plus doux que ceux de l'enfant, allaient où ils voulaient en un désordre charmant et lui faisaient une coiffure que nulle ne pourrait acheter, fût-ce au prix d'un trône.

Elle avait bien quelque pâleur aux joues, mais vous l'en eussiez mieux aimée, tant cette pâleur, délicate et douce, se mariait heureusement aux lumières de sa chevelure et à cette profonde étincelle qui jaillissait de ses grands yeux noirs.

Lily était belle, bien plus qu'autrefois; plus belle même que Petite-Reine n'était jolie. Un peintre connaisseur vous eût dit qu'elle devait devenir encore plus belle.

Mais je ne sais comment exprimer cela. Ce n'était point son exquise beauté qui frappait le coeur ni le regard, c'était sa gentillesse de jeune mère, active à la besogne. En elle la mère emportait tout. Les grâces enchantées de sa taille, la splendeur de ses traits n'étaient en une sorte que des charmes accessoires auprès de la séduction attendrie qui s'épandait autour de son travail.

Elle allait, elle venait, leste comme un oiseau, et gaie, et commençant un doux chant, interrompu par une distraction maternelle.

C'était une petite chemise, raide de savon, qu'il fallait retourner sur la corde où elle séchait, le manteau à brosser, le chapeau dont la plume coquette demandait un coup de doigt, puis les brillantes bottines, mignonnes comme des jouets--puis un regard au berceau, et après chaque regard, vous pensez, l'irrésistible besoin d'un baiser, puis, que sais-je?

Le soleil reluisait si joyeusement! On s'accoudait une minute à la fenêtre... Psst! La laitière! Et le déjeuner de Petite-Reine! Paresseuse!

La laitière, figurez-vous cela, montait chaque matin les trois étages pour quatre sous, ou plutôt pour madame Lily et pour la petite.

En bas, la laitière avait la voix rauque et mettait je ne sais quoi dans ses pots de fer-blanc; mais en haut, elle apportait de la vraie crème, et sa voix changeait.

Y avait-il quelque chose d'assez bon, d'assez doux pour ces deux chères créatures! Tout le quartier était comme la laitière. On les aimait, on les respectait.

--Madame Hureau, dit la Gloriette quand la paysanne entra, vous nous trompez, je m'aperçois bien de cela: vous faites trop bonne mesure.

Madame Hureau était déjà à regarder Petite-Reine dans son berceau.

Elle rabattit la corne de son tablier et l'enfant s'éveilla, inondée de lilas tout frais, tout mouillés, de bons gros lilas de campagne, qui réjouissent l'oeil, protégés par de robustes feuillées.

Les lilas de Paris sont chauves.

Le réveil de l'enfant fut un cri d'allégresse. Tant de fleurs! tant de feuilles! et toute la chambre embaumée!

La paysanne se sauva, riant de sa niche et la larme à l'oeil.

Sur le réchaud, près de la porte, il y eut un petit poêlon d'argent. J'ai dit d'argent: c'était pour l'adorée. Le lait chauffa pendant que la mère et la fille jouaient avec les lilas. On s'embrassait à travers les feuillages humides qui secouaient leurs perles sur ces fronts d'anges.

--Mère, le lait monte!

Et le gros bouquet presque achevé fut jeté à la diable pour sauver le lait.

Se peut-il que deux choses soient si dissemblables? Nous avons vu la brave Canada faire dans une marmite l'effrayante cuisine qu'elle appelait «son café». Ici, le contenu d'un mince cornet de papier blanc fut versé dans un joujou de verre sous lequel l'esprit-de-vin s'alluma.

L'arôme se dégagea, pur et pénétrant, de cette mignonne cornue. La crème sucrée prit une nuance presque aussi fine que celle des lilas épars sur le berceau, et Petite-Reine déjeuna de grand appétit avec ce mélange dont Échalot n'aurait pas voulu, le sybarite.

Il y manquait l'oignon et l'arrière-goût de chou.

Notre pensée est revenue vers ce digne couple de la foire, à cause de Petite-Reine, si délicieusement gentille en grignotant son pain rôti. C'était en prenant leur café noir que madame Canada et Échalot avaient émis ce souhait de posséder une jolie fillette pour leur tournée de province.

Et, en vérité, imaginez-vous les recettes que pourrait faire un amour comme Petite-Reine, si elle savait danser sur la corde moitié si bien seulement que mademoiselle Freluche?

Cent francs! La direction du Théâtre Français et Hydraulique aurait donné cent francs pour réaliser ce rêve. C'est beaucoup d'argent. Proportions gardées, le Théâtre-Italien ne paye pas plus cher Adelina Patti.

Mais, Seigneur Dieu! vous figurez-vous aussi Petite-Reine, le bijou qui toujours avait dormi dans son ouate parfumée, vous la figurez-vous s'éveillant au milieu de ce peuple? La voyez-vous au fond de cette misère assombrie par le vice? entre Cologne, le géant, et Atlas, le bossu?

Il faut les battre, vous n'ignorez pas cela, les enfants à qui on enseigne la danse sur la corde.

Oh! certes, de pareilles pensées ne viennent point aux mères amoureuses. Ce serait folie que de nourrir des craintes si horribles.

Parfois, quand on aime passionnément, l'âme est prise tout à coup d'une terreur vague, et les yeux de la Gloriette se mouillaient bien souvent à regarder son trésor. Elle redoutait la misère, une maladie, peut-être, tout ce qui effraie les mères, mais cette honte extravagante, ce malheur invraisemblable, sa fille volée, sa fille battue, pâlie, changée par les larmes et dansant sur la corde comme la petite du pont d'Austerlitz, oh! certes, certes, la Gloriette n'y avait songé jamais!

Il y a un tableau de sir Thomas Lawrence, peintre de Sa Très Gracieuse Majesté George III, qui représente l'honorable lady Hamilton de Hamilton place en train de tremper des mouillettes dans une tasse de chocolat.

L'honorable lady peut être âgée de trois ans. Sa petite figure fière, d'un blanc rose et transparent, s'inonde de plus de cheveux perlés, qu'il n'en faudrait pour coiffer l'illustre tête de Louis XIV. Elle est jolie cette poupée-duchesse, comme tout le talent de Lawrence dont le pinceau aurait peuplé un paradis d'anges anglais; mais elle ne sourit pas ou plutôt elle sourit à l'anglaise.

Petite-Reine souriait comme à Paris; à la voir, Thomas Lawrence eût brisé ses pinceaux, aujourd'hui surtout que ce gai soleil des derniers jours d'avril envoyait des reflets nacrés à ses joues.

Quand elle eut bien déjeuné, sa mère la mit à genoux, sa mère, dévote à force de tendresse. Petite-Reine joignit ses douces mains et dit, sans s'arrêter ni se tromper, cette belle prière dont j'ai parlé, qui avait deux lignes, ni plus ni moins:

«Mon Dieu, je vous donne mon coeur. Bonne Vierge, mère de Dieu, je vous aime bien, rendez-moi mon petit père.»

En bas madame Hureau, la laitière, faisait son commerce sous la porte et racontait aux voisins le réveil du petit ange.

--C'est trop joli, quoi, disait-elle, la fille et la mère, ça fait peur!

À trente pas de là, au milieu des décombres d'une maison démolie, une femme, pauvrement habillée, et coiffée d'un béguin à voile bleu, vint s'asseoir sur une pièce de bois. La laitière la montra aux voisines en disant:

--Depuis ce matin, voilà deux fois qu'elle vient rôder, c'te paroissienne-là. Elle regarde la maison. Une drôle de touche, pas vrai? ça doit s'avoir échappé de la Salpêtrière. Je parie qu'on ne lui donne pas quinze cents livres de rentes à chaque fois qu'elle éternue!

Saladin, grimé et costumé en vieille femme, faisait pourtant de son mieux pour prendre une tournure décente sous son déguisement. Il regardait en effet la maison, il avait déjà reconnu la jolie petite dame de la veille à la fenêtre du troisième étage.

Il attendait. L'affaire marchait.

VI

La cerise

Après la prière, ce fut la toilette. Petite-Reine aurait mieux aimé jouer avec les belles branches de lilas, mais déjà, sur le pied du lit, toutes les diverses pièces de son costume mignon étaient rangées.

--Mère, pourquoi m'habiller de si bonne heure?

Elle parlait comme une femme et la Gloriette lui expliquait tout.

--Parce que, chérie, tu vas aller toute la journée au Jardin des Plantes.

--Avec toi? quel bonheur!

--Non, avec madame Noblet qui mène les enfants.

Ici, une moue. Lily sourit. Les mères aiment tant qu'on les regrette.

Lily mit les pieds de l'enfant dans une large cuvette et commença les ablutions à grande eau.

--Et toi, dit Petite-Reine, tu vas rester ici?

--Moi, je vais aller reporter de l'ouvrage. Et nous aurons de l'argent. Et je te mènerai où tu sais bien, faire faire ton portrait pour l'envoyer à petit père.

On y avait été déjà une fois, chez le photographe, mais Petite-Reine, trop enfant, avait bougé. Et dans l'épreuve, c'était un nuage que la Gloriette tenait entre ses bras.

Seulement, on n'avait pas jeté l'épreuve parce que, je ne sais comment, le nuage souriait.

Petite-Reine demanda:

--Y aura-t-il ma cerise sur le portrait?

Elle fut embrassée, toute mouillée qu'elle était, et la jeune mère répondit:

--Je voudrais bien, mais je n'oserais pas.

--Puisque tu dis que petit père riait toujours en regardant ma cerise!

Lily passa son mouchoir sur ses yeux pour essuyer l'eau du baiser et peut-être une larme. Il y a des mots qui font revivre tout un bonheur passé.

Nous sommes dans les enfantillages jusqu'au cou avec cette Gloriette et Petite-Reine. Un de plus, un de moins, le lecteur nous pardonnera.

Petite-Reine avait une cerise, mais si bien faite! une cerise rouge, brillante, avec un peu de jaune d'or au milieu, comme si elle eût pendu encore à l'arbre sous un rayon de soleil.

C'était un fruit de ce travail bizarre et mystérieux que la nature accomplit en se jouant chez celles qui vont être mères. Elles ont des désirs fougueux, impossibles parfois et l'enfant vient, portant quelque part le témoignage du caprice qui ne fut pas satisfait. Il arrive ainsi que la postérité de madame Canada puisse apporter en naissant une goutte de café sous l'oeil ou un bon verre de vin bleu répandu sur la moitié du visage. C'est hideux.

Et c'est charmant quand, au lieu des brutales fantaisies de la misère, la jeune femme a souhaité ce que rêvent les heureuses: des fleurs, par exemple.

Dumas fils, qui écrivit ce beau livre: _La Dame aux camélias_, trouverait dans telle noble demeure du faubourg Saint-Germain le titre d'un autre livre aussi gracieux, mais plus chaste.

La _dame aux roses_ ne se coiffe point comme les autres marquises; elle laisse tomber ses cheveux noirs en larges boucles sur ses épaules. Assurément, il n'y eut jamais que la main d'un époux ou le souffle du vent pour soulever ce riche voile et découvrir les deux roses pâles, divin pastel qu'une envie de sa mère estompa sur le vélin de sa nuque.

J'ai dit le mot, ce sont des _envies_.

Et Lily, la sauvage, avait eu tout bonnement envie de cerises.

Au temps où Justin, bel étudiant, était fou de Lily et de sa petite, il jouait des heures entières auprès du berceau et c'étaient de longues joies quand on découvrait la cerise.

Seulement la cerise ne pouvait pas être sur le portrait. Le hasard l'avait placée en un lieu qui se voile: entre l'épaule droite et le sein, tout près de l'aisselle.

Avant de passer une petite chemise plus blanche que la neige, Lily baisa la cerise avec un gros soupir.

--Tu dis toujours que père nous aime, reprit Justine, pourquoi a-t-il besoin d'un portrait pour venir nous voir?

--Il ne fait pas ce qu'il veut, répliqua Lily. Donne tes jambes.

C'était pour le pantalon festonné qui tombait sur les bas blancs, rayés d'azur. Puis vinrent les bottines, une paire de joyaux.

--Père est donc malheureux? demanda encore la fillette.

--Oui, puisqu'il est loin de toi... Au corset!

C'était Lily qui avait fait le corset, calculé pour ne point gêner cette chère et frêle taille; c'était Lily qui avait brodé le fichu et la collerette.

--Il faut l'aimer, bien l'aimer, le pauvre père!

--Pas tant que toi, maman?

--Si, autant que moi... passe tes manches.

Elle pensait, la pauvre Gloriette:

--S'il la voyait, mon Dieu!

Et c'était vrai, il eût suffi d'un regard jeté sur cette adorable enfant pour ramener le plus indifférent des pères.

Et Justin autrefois avait si bon coeur!

La robe fut agrafée: une étoffe bien simple, mais choisie avec un goût! et qui vous avait une tournure sur le jupon bouffant! Puis le petit manteau, évasé comme une cape espagnole, puis la toque d'où les cheveux ruisselants s'échappaient.

Un instant la Gloriette resta en extase. Elle n'avait jamais vu Petite-Reine si jolie.

Petite-Reine elle-même, bien qu'il n'y eût point de glace dans la chambrette, avait conscience de sa parure. Elle se tenait droite; on devinait en elle une vague tentation d'être raide.

Mais les lilas de la laitière étaient encore épars sur le berceau. Après avoir hésité pendant la moitié d'une minute, Petite-Reine fut vaincue, et, prenant son élan franchement, elle se roula parmi les fleurs.

En ce moment, un bruit monta de la rue, un bruit plaintif de clochette.

--Mère Noblet! s'écria Lily. Nous sommes donc en retard!

Il y avait eu une montre et même une pendule, mais c'était de l'histoire.