L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI

Chapter 35

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C'était une courageuse enfant. L'effort de son âme brisée cherchait déjà où se reprendre pour espérer ou pour combattre.

Les gens qui la portaient causaient.

--Doucement! dit l'un d'eux, celui qui semblait commander et qui tout à l'heure était avec elle dans le fiacre. Madame la duchesse est malade, elle doit avoir le sommeil léger, la moindre chose est que la nouvelle sultane favorite ne l'éveille pas en faisant son entrée à l'hôtel. Monsieur le duc ne voit pas plus loin que sa fantaisie; il traite le faubourg Saint-Honoré comme si c'était un trou perdu au fond du Brésil, mais moi qui suis un homme du monde, je veux au moins respecter les convenances.

--Ce n'est toujours pas la petite qui fera du bruit, dit un des porteurs; elle est comme morte.

--Il n'y a pas de ma faute, reprit le vicomte Annibal Gioja que le lecteur a sans doute reconnu dans le premier interlocuteur. Je l'aimerais mieux un peu plus émouillante, car monsieur le duc va nous revenir ivre comme un Polonais, et d'humeur détestable pour tout l'argent qu'il aura perdu, mais nous n'avons pas à choisir. Doucement! voici la porte de madame la duchesse.

Ils étaient montés par l'escalier de service de l'aile droite, et passaient naturellement devant l'entrée des appartements de madame de Chaves.

On fit silence; on écouta: toute cette portion de l'hôtel était silencieuse.

D'un regard perçant, Saphir, que l'on croyait évanouie, essaya de reconnaître le lieu où elle passait ainsi.

Nos hommes portaient de la lumière. Elle put voir toutes les particularités de la galerie, entre autre une lampe en bronze, de forme antique, qui pendait au plafond et dont la lueur achevait de mourir.

À l'autre bout du corridor s'ouvrait le logis particulier de M. de Chaves. C'était là que se rendaient les porteurs de notre belle Saphir.

S'il existait un instrument avec un nom finissant en mètre pour mesurer l'orgie habituelle et brutale, nous dirions que monsieur le duc, dans ces derniers temps, en avait atteint les plus bas degrés. Il avait déserté le cercle illustre où les gens à la mode ruinent leur bourse et leur vie. Le sauvage avait fini par dévorer en lui le gentilhomme, et Gioja avait raison quand il comparait sa vie aux barbares débauches des aventuriers de l'autre hémisphère.

Sans prétendre que Paris ne contienne pas quelques Parisiens de cette force, il est certain que nos Richelieu ont une autre tournure. Les petites maisons du dernier siècle, qui contenaient cinq cent mille écus de meubles et de tableaux sont généralement démolies, mais nos roués, plus économes, font du moins leurs farces en garni.

À Paris, le fait d'un homme qui souille son propre nid est regardé comme le symptôme de la dernière décadence.

Monsieur le duc n'était pas plus de Paris que les jaguars mexicains enfermés dans leurs cages au Jardin des Plantes.

Son appartement, très riche et orné à la créole, avait une couleur et des parfums énergiquement exotiques et rappelait le luxe grossier des aventuriers de l'Amérique espagnole.

Il y avait beaucoup d'armes, surtout des armes du Mexique. Monsieur le duc avait été là maintes fois jouer ces homériques parties où chacun abrite son or derrière un couteau dégainé. Vous eussiez reconnu chez monsieur le duc tous les engins dont le nom fait si bien dans les récits du Nouveau Monde: le bowie-knife, fabriqué dans les États de l'Union, ainsi que le rifle et le revolver-Colt, auprès du mince poignard portugais et de cet instrument hideux, la sanglante machette.

Au moment où Gioja et ses compagnons entraient chez monsieur le duc, la chambre à coucher était vide, mais derrière les draperies légères d'une galerie régnante qui rappelait l'éternelle véranda des habitations tropicales, on voyait deux nègres de stature athlétique, étendus sur des nattes et dormant.

Ils portaient la livrée de Chaves. Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, ils se relevèrent sur le coude et leurs yeux blancs brillèrent au milieu de leurs faces d'ébène.

Les porteurs de Saphir la déposèrent sur le lit.

--Ici! dit Gioja.

Les deux Noirs se levèrent aussitôt. C'étaient des animaux magnifiques qui s'appelaient Saturne et Jupiter, comme des planètes ou des dieux.

Gioja leur parlait comme à des chiens.

--Allez chercher Son Excellence, leur dit-il, et dites-lui ce que vous avez vu.

--Maître battra, gronda Saturne.

Gioja leva une grosse canne qu'il tenait à la main.

Les deux nègres courbèrent l'échine et se dirigèrent vers la porte.

--Si maître ne peut pas marcher, ajouta Gioja en contrefaisant leur langage, vous l'apporterez.

En France, il n'y a point d'esclaves: Jupiter et Saturne étaient des hommes libres.

Dès qu'ils furent partis, le vicomte Annibal prit la lampe qui était sur la table et s'approcha du lit pour éclairer le visage de Saphir.

Ils étaient là quatre coquins fort bien vêtus. Leur emploi nécessite une certaine toilette, et, dans la gamme de l'ignoble, leurs visages n'ont pas le même genre de bassesse que les visages des simples bandits.

Il y a en eux du maquignon et de l'expert en oeuvres d'art.

L'admirable beauté de la jeune fille, soudainement illuminée par l'éclat de la lampe, leur sauta aux yeux comme un éblouissement.

Ils eurent ce petit cri discret et pieux du dilettante, saluant l'apparition de la diva.

--Ah! firent-ils à l'unanimité, morceau de roi! combien?

Gioja cligna de l'oeil.

--Autant d'or et de billets de la Banque de France, répondit-il, que nous pourrons en emporter à nous quatre dans nos poches, sous nos chemises, dans les formes de nos chapeaux, dans nos mouchoirs et dans des serviettes: il y a en bas trois millions cinq cent mille francs qui sont à nous.

Les regards avides des trois compagnons du vicomte demandaient une explication.

Gioja se rapprocha de Saphir et passa par deux fois la lumière de la lampe au-devant de ses yeux.

--Une belle statue de marbre! murmura-t-il.

Aucun muscle du visage de la jeune fille n'avait en effet tressailli.

--Elle se gardera elle-même, ajouta le vicomte Annibal en reposant la lampe sur la table, monsieur le duc se chargera de l'éveiller. Nous avions besoin d'elle pour entrer dans la place, maintenant notre besogne est ailleurs.

Il marcha vers la porte et les autres le suivirent. Le dernier coupa une bougie et la mit allumée dans sa lanterne.

Ils traversèrent les corridors à pas de loup et descendirent l'escalier de service situé du même côté que le pavillon en retour, où madame la marquise de Rosenthal faisait sa résidence.

Pendant qu'ils descendaient, ils purent entendre le bruit de la porte cochère, ouverte à deux battants et une voiture roulant sur le pavé de la cour.

--Déjà Son Excellence! s'écria Gioja. Il faut nous hâter, mes braves. Du reste, vous serez traités en enfants gâtés; on a enlevé tous les cailloux de votre route. Les deux caissiers brésiliens ont bu ce soir des grogs qui leur donneront de beaux rêves, jusqu'à ce qu'on les éveille à coups de bâton.

Ils arrivaient en bas. Le jardin fut traversé en suivant le mur du rez-de-chaussée. Vers le milieu de la route, Gioja s'arrêta pour prêter l'oreille.

--C'est la pluie, dit un de ses trois compagnons.

De grosses gouttes, en effet, recommençaient à tomber et sonnaient en frappant les branches des arbres.

Nos quatre rôdeurs de nuit entrèrent dans le vestibule des bureaux. Il y avait parmi eux au moins un artiste de talent, car la porte principale fut crochetée en un clin d'oeil.

Ils pénétrèrent dans les bureaux mêmes et rendirent tout d'abord une visite de prudence au caissier et au sous-caissier qui dormaient comme des souches, à droite et à gauche de la pièce où se trouvait la caisse.

--Le grog était bien préparé, dit Gioja. À l'ouvrage!

Les querelles entre deux fabricants célèbres ont révélé le néant des serrures à combinaisons et à secret. Ce sont des obstacles insurmontables pour les profanes, mais les véritables adeptes dans l'art s'en moquent comme d'un simple loquet qu'on soulève avec une ficelle.

Un de ces messieurs portait une trousse mignonne et coquette autant que celles des chirurgiens à la mode. Il opéra. La serrure tâtée, sondée, caressée, livra son secret et la caisse ouverte montra des piles d'or avec de monstrueux paquets de billets de banque.

Saladin et les membres du Club des Bonnets de soie noire étaient bien renseignés. La caisse de monsieur le duc de Chaves contenait exactement les deux sommes annoncées.

Gioja et ses compagnons se chargèrent à la hâte comme des mulets et n'eurent rien de plus pressé que de déguerpir.

--Mon avaleur de sabres, dit Gioja en sortant le premier, va trouver l'oiseau d'or déniché. Je suis fâché de ne pas voir la figure qu'il fera... À la grille!

La pluie tombait à torrents. Malgré le bruit du vent et de l'orage, Gioja s'arrêta pour écouter une sorte de tumulte qui avait lieu dans l'aile habitée par monsieur le duc de Chaves.

Il tourna la tête vers les fenêtres de Son Excellence et vit, sur les carreaux, des ombres qui se mouvaient violemment.

--Qu'ils s'arrangent! murmura-t-il.

Et il continua son chemin vers la grille, en disant à l'homme porteur de la trousse:

--Fais-nous sauter cette dernière serrure!

Mais à ce moment-là même, il recula effrayé en se trouvant devant une porte ouverte. Son hésitation ne dura qu'un instant.

--Éteignez la lanterne, dit-il, armez-vous, traversons le bosquet et sauve-qui-peut!

Ils s'élancèrent, en effet, sous les arbres.

Dans cette nuit sombre, et parmi les mille fracas de l'orage qui allait redoublant, le bruit de leurs pas se perdit bientôt.

Mais, au bout de quelques secondes, on aurait pu entendre comme un éclat de rire dans ces ténèbres diaboliques.

--Ah! dit une voix, tu voulais voir la figure de l'avaleur de sabres! Un éclair, déchirant les nuages, éclaira pour un instant un tableau ainsi fait: quatre hommes séparés par un large espace et entourés chacun par plusieurs bandits qui avaient le couteau levé.

À l'écart, les membres du club Massenet formaient un groupe immobile, au milieu duquel la figure blanche de Saladin ressortait sous ses cheveux noirs.

Tout rentra dans la nuit.

--Merci, dit encore la voix qui parlait à Gioja, tu as fait pour nous toute la besogne.

Pendant que les échos prolongeaient l'explosion, la voix ordonna:

--_Coupez la branche!_

Il y eut des cris étouffés, un râle plaintif, puis le silence.

Aussitôt que Gioja et ses compagnons eurent quitté la chambre à coucher de monsieur le duc de Chaves, mademoiselle Saphir ouvrit les yeux et releva sa tête pâle.

La belle statue s'animait. Il y avait dans son regard une résolution virile.

Un instant, elle écouta le bruit des pas qui s'éloignaient, puis elle sauta hors du lit et se dirigea à son tour vers la sortie.

--Il n'y a qu'un seul corridor, dit-elle, et je dois retrouver aisément l'appartement de madame la duchesse de Chaves.

Ses pas qui, d'abord, avaient chancelé, se raffermirent, à mesure qu'elle marchait. Il y avait en elle un courage solide, et la pensée d'envoyer du secours à Hector la soutenait.

La galerie était longue et plongée dans une obscurité presque complète. Tout au bout, cependant, on voyait luire encore, par éclats intermittents, la lampe mourante.

Saphir parvint jusqu'à cette place où le vicomte Gioja avait dit: Doucement! n'éveillons pas madame la duchesse.

Il y avait là plusieurs portes. Au hasard, Saphir tourna le bouton de l'une d'entre elles qui s'ouvrit.

C'était une chambre obscure, à l'extrémité de laquelle une large ouverture, garnie de portières relevées, laissait voir une seconde pièce, où une lampe brillait.

La lampe était posée sur un guéridon, auprès d'un lit qui supportait une femme étendue.

Madame de Chaves avait la tête appuyée contre sa main et lisait. Saphir pouvait voir son beau visage languissant et décoloré.

Elle appuya sa main sur sa poitrine où son coeur bondissait.

Madame de Chaves semblait absorbée profondément par sa lecture.

Nous connaissons la lettre qu'elle tenait à la main; elle avait été écrite, cette nuit même, dans la salle d'attente du rez-de-chaussée, par l'un de ces deux personnages qui avaient demandé madame la duchesse, puis monsieur le duc avec tant d'instance.

La lettre était ainsi conçue:

«Madame, voilà bien des fois que je viens. C'est moi qui vous ai envoyé le portrait de Lily tenant Petite-Reine dans ses bras.

«Petite-Reine n'est pas morte, Justine vit, et vous la retrouverez digne de vous, malgré le bizarre métier auquel le sort l'a réduite. Elle est avec de pauvres bonnes gens qui lui ont été secourables et à qui vous devez de la reconnaissance. Elle danse sur la corde. Elle a nom mademoiselle Saphir.

«Madame, je veux vous voir parce qu'un grand danger la menace--et vous aussi peut-être. Je reviendrai demain matin de bonne heure. Fussiez-vous malade à la mort, il faut que je sois introduit près de vous.»

Ce message était signé d'un nom que Mme de Chaves avait lu tout de suite, avant même de parcourir les premières lignes, et qui éveillait en elle un monde de souvenirs: Médor.

Médor!--Autrefois le brave garçon ne savait pas écrire, et l'écriture de cette lettre ressemblait... Était-ce possible?

Lily se sentait devenir folle.

Elle lisait pourtant, laborieusement, le coeur serré par l'angoisse, car elle avait été trompée, mais le coeur soulevé aussi par d'immenses élans de joie.

Quand elle eut achevé, sa tête s'inclina sur sa poitrine.

--C'est le nom que m'a dit Hector, murmura-t-elle, le nom de celle qu'il aime et que j'aimais en l'écoutant... Saphir!

Dans le silence une douce voix s'éleva qui dit:

--Vous m'appelez, madame, me voici, je suis Saphir.

La duchesse, stupéfaite, leva les yeux. À quelques pas d'elle, la lumière éclairait une jeune fille, belle, plus belle que ses rêves de mère amoureuse.

Madame de Chaves voulut s'élancer hors de son lit et serait tombée sur le tapis, si Saphir ne l'eût retenue dans ses bras.

Lily, pendue ainsi au cou de la jeune fille, et baignant son regard dans ses grands yeux bleus fixés sur elle avec des larmes, balbutiait:

--C'est toi, cette fois! je t'ai si souvent revue! c'est toi, mais bien plus belle!... Oh! je suis éveillée et j'ai ma fille sur mon coeur!

--Puissiez-vous dire vrai, madame, répliqua Saphir, car toute mon âme s'élance vers vous. Mais je viens vous parler d'Hector qui est peut-être en danger de mourir.

La duchesse ne comprenait point. Saphir se dégagea de ses bras et courut vers le secrétaire ouvert où il y avait des plumes, de l'encre et du papier.

Elle écrivit rapidement deux lignes.

«Cher père et chère mère, rassurez-vous je suis sauvée. Un autre reste en péril; prenez avec vous nos hommes et courez dans l'avenue du quai d'Orsay; à la hauteur du pont de l'Alma, vous trouverez un blessé et vous lui donnerez votre l'aide pour l'amour de moi.»

--Hector blessé! dit la duchesse qui lisait par-dessus son épaule. Saphir pliait déjà la lettre. Elle sonna elle-même.

--Vous allez envoyer sur-le-champ, madame, dit-elle, une personne sûre.

--Si nous allions!... commença Mme de Chaves.

--Nous irons... ou du moins j'irai, car vous êtes bien faible, mais il faut envoyer d'abord.

Une femme de chambre se présentait. Saphir la regarda en face.

--Celle-ci est dévouée, n'est-ce pas! demanda-t-elle à madame de Chaves.

La duchesse répondit:

--Je suis sûre d'elle.

L'instant d'après, Brigitte partait en courant avec les instructions précises qui devaient lui faire trouver le théâtre Canada. Elle avait ordre d'éveiller, en passant dans la cour, le cocher de madame la duchesse et de faire atteler.

XXI

Un vieux lion qui s'éveille

Tout cela n'avait pas pris cinq minutes. La duchesse et Saphir, seules de nouveau, étaient assises l'une auprès de l'autre sur le canapé où, l'avant-veille, mademoiselle Guite avait ronflé.

Madame de Chaves voulait savoir par quel miracle Saphir était en ce lieu, à cette heure, mais elle voulait savoir tant d'autres choses! Chaque fois que la jeune fille commençait son récit une pluie de baisers l'interrompait.

La duchesse était guérie, la duchesse était folle de joie; elle comparait avec triomphe les transports croissants de sa tendresse, aux hésitations qui l'avaient prise si vite en présence de _l'autre_.

Elle parlait de l'autre à Saphir qui ne pouvait pas la comprendre, puisqu'elle ignorait toute l'histoire de mademoiselle Guite.

La duchesse interrogeait, elle coupait les réponses, elle remerciait Dieu, elle riait, elle pleurait, elle faisait envie et pitié. Sa beauté avait des rayons. On n'eût point su dire laquelle de Saphir ou d'elle était belle le plus admirablement.

--Je ne t'empêcherai jamais de les voir, ces braves gens, disait-elle. Ce n'est pas assez, cela; ils demeureront avec nous, ils seront toujours ton père et ta mère... et figure-toi que j'étais allée avant-hier soir avec Hector pour te voir danser. Quelle providence qu'Hector ait pu te rencontrer, t'aimer!

Et comme une larme, à ce nom, venait aux yeux de la jeune fille, madame de Chaves la sécha à force de baisers.

--Ne crains rien, ne crains, rien! dit-elle; Dieu est avec nous maintenant! il ne voudrait pas mettre une douleur parmi tant de joie. Nous allons retrouver Hector... l'aimes-tu bien?

Ceci fut murmuré d'une voix jalouse déjà. Elle sentit les lèvres froides de Saphir sur son front et la serra passionnément contre sa poitrine.

--Tu l'aimes bien! tu l'aimes bien! dit-elle. Tant mieux! si tu savais comme il t'aime, lui! J'étais sa confidente, et je le grondais d'adorer comme cela une... oh! je puis bien dire le mot, maintenant: une saltimbanque. Il me semble que je t'aime plus profondément à cause de cela... je ne t'aurais jamais vu danser, moi, car tu ne danseras plus... Mais tu l'aimeras mieux que moi, n'est-ce pas? il faut se résigner à cela.

--Ma mère! ma mère, murmurait Saphir, qui l'écoutait avec ravissement.

Je ne puis mieux exprimer la vérité qu'à l'aide de cette parole: Saphir écoutait madame de Chaves comme les mères écoutent le babil désordonné des chers petits enfants.

Les rôles étaient retournés. Madame de Chaves était l'enfant; il y avait en elle, à cette heure, l'allégresse turbulente du premier âge. Elle ne se possédait plus.

--Je vais être bien jalouse de lui, dit-elle, c'est certain. Heureusement qu'il était comme mon fils avant cela, je tâcherai de ne point vous séparer dans mon amour.

--Mais, s'interrompit-elle joyeusement, tu as donc été jalouse aussi, chérie? jalouse de moi, ce jour où nous nous rencontrâmes sur la route de Maintenon?

--Je vous avais vue si belle, ma mère!... commença la jeune fille.

--Tu me trouves donc belle! interrompit encore la duchesse. Moi je ne saurais pas dire comment je te trouve. Tu ressembles...

Elle allait dire: «à ton père», mais n'acheva pas et un voile de pâleur descendit sur son visage.

--Écoute, fit-elle mystérieusement, tout à l'heure, dans cette lettre qui me parlait de toi, je croyais reconnaître son écriture. Mais, se reprit-elle, que vais-je dire là? Je perds la tête tout à fait. Comment me comprendrais-tu, puisque tu avais un an à peine. Tiens, regarde, te voilà!

Elle s'était levée plus pétulante qu'une vierge de seize ans et avait été chercher dans son livre d'heures la photographie envoyée par Médor.

Elle l'apporta, disant avec le rire franc des heureuses:

--Regarde, regarde! te reconnais-tu? Saphir était émue et toute sérieuse.

--Je ne reconnais que vous, ma mère, dit-elle en portant le portrait à ses lèvres. Mais il y a en moi un trouble étrange, une fatigue que je ne saurais définir: c'est comme si ma mémoire comprimée allait éclater. Il me semble que je me souviens... mais non! J'ai beau faire, je ne me souviens pas. Aujourd'hui comme autrefois je suis ce nuage bercé entre vos bras bien-aimés.

Madame de Chaves l'attira doucement contre son coeur et, baissant la voix jusqu'au murmure, elle dit:

--Tu avais autrefois...

Elle s'arrêta, presque confuse, et Saphir rougit dans un délicieux sourire.

--Comment donc l'autre avait-elle fait? pensa tout haut madame de Chaves qui ajouta:

«Tu sais bien de quoi je parle, le signe?

--Ma cerise... dit tout bas Saphir, dont les cils de soie se baissèrent. Elles riaient toutes deux avec un trouble où il y avait une ineffable pudeur.

--Je suis juge, dit madame de Chaves gaiement, et j'examine ton acte de naissance. C'est un interrogatoire, mademoiselle... de quel côté?

--Ici, répliqua Saphir en posant le bout de son doigt rose entre son épaule droite et son sein.

Madame de Chaves effleura ce doigt d'un baiser, et dit si bas que Saphir eut peine à l'entendre:

--Je veux voir.

--Et je veux que tu voies, répondit la jeune fille, qui la tutoyait pour la première fois.

Ce furent encore des baisers.

Puis Saphir s'assit et la duchesse, agenouillée devant elle, commença d'une main qui tremblait à détacher les agrafes de la robe.

Elle n'acheva pas ce travail charmant, parce que Saphir lui saisit les deux mains en poussant un cri d'épouvante.

La duchesse se leva, effrayée à son tour, et regarda en arrière, suivant le doigt tendu de Saphir qui montrait la baie drapée de portières par où elle était entrée.

Il y avait là deux noirs visages éclairés par des yeux blancs qui semblaient étinceler.

--Que faites-vous là? balbutia la duchesse, bégayant de colère en même temps que de frayeur.

Entre les deux faces d'ébène de Saturne et de Jupiter, une troisième figure se montrait: celle-ci plus haute et d'un bronze rougeâtre.

Monsieur le duc de Chaves était ivre, mais non point tant qu'il avait coutume de l'être en rentrant à ces heures de nuit. Il n'avait perdu que la raison; l'aplomb et la force du corps restaient: on était venu l'interrompre avant la fin de son orgie quotidienne.

--Cette belle enfant est à moi, dit-il, parlant le français aussi péniblement que jadis, pourquoi m'a-t-on forcé de la venir chercher jusqu'ici?

--C'est ma fille, répondit madame de Chaves d'une voix que l'angoisse étranglait dans sa gorge.

Le duc se prit à rire et fit un geste; les deux noirs s'ébranlèrent.

--Vous mentez, dit-il, votre fille est dans le pavillon.

--C'est ma fille! répéta madame de Chaves qui fit un pas à la rencontre des deux Noirs.

Ceux-ci reculèrent, interdits.

Monsieur le duc avait une cravache qui siffla deux fois, le sang jaillit de l'épaule gauche de Saturne et de l'épaule droite de Jupiter.

--Combien donc avez-vous de filles? demanda-t-il brutalement, en verrons-nous une chaque semaine? _Diabo me cogo_! moi qui perds toujours, j'ai eu du bonheur ce soir! Celle-ci est achetée et payée.

Son rire énervé continuait. Il plongea ses deux mains dans ses poches et des poignées d'or roulèrent en s'éparpillant sur le tapis.

--Voyez plutôt! ajouta-t-il, je la paierai deux fois si l'on veut. Puis, s'adressant aux Noirs:

--Apporte! _Pe de cabra!_

La cravache siffla de nouveau.

Les deux nègres se précipitèrent et, malgré les efforts désespérés de madame de Chaves, ils s'emparèrent de Saphir qui restait pétrifiée par l'horreur.

--Allez! ordonna le duc.

Les deux Noirs enlevèrent Saphir et il s'apprêta à les suivre.

--C'est ma fille! c'est ma fille! c'est ma fille! cria la malheureuse femme avec démence en s'accrochant à ses vêtements.

Il se débarrassa d'elle d'un geste violent et ne se détourna même pas pour la voir tomber évanouie.

Nous avons entendu rentrer monsieur le duc, au moment où Annibal Gioja et ses compagnons prenaient l'escalier de service pour gagner, par le jardin, les bureaux de la Compagnie brésilienne.

Monsieur le duc avait reçu le message d'Annibal au beau milieu d'une veine inusitée qui amoncelait devant lui des tas d'or.

Il n'avait pas même hésité, tant sa fantaisie était grande.

En arrivant il s'était fort étonné de ne trouver ni Annibal ni la danseuse de corde.

Saturne et Jupiter, effrayés par la colère terrible qui lui montait au cerveau, s'étaient mis à chercher. Saphir avait laissé entrouverte la porte des appartements de la duchesse, et les deux Noirs, guidés par le bruit des voix, n'eurent pas de peine à retrouver sa piste.

Le lecteur sait le reste.