L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI

Chapter 33

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--Je ne sais rien, rien absolument, interrompit-elle. Il y a plus, ce que je prends pour de vagues souvenirs m'a été suggéré, sans doute après coup, par la seule personne qui se soit occupée de mon intelligence et de mon instruction. Écoutez-moi, Hector, je vous dois cela comme tout ce qui est à moi, puisque je me donne à vous sans réserve.

Il la serra dans ses bras, et ce fut elle qui tendit son front au premier baiser.

La lueur fugitive du réverbère voisin éclairait ses beaux yeux pleins d'amour et de fière pudeur.

--Il n'y a rien de certain, reprit-elle, sinon une seule circonstance, c'est que je ne suis pas née dans la maison de ceux qui m'ont tenu lieu de parents. J'essayerais en vain de rendre avec clarté ces impressions, confuses comme un brouillard; il me semble que je me souviens de m'être souvenue: c'est le reflet d'un reflet; je crois que ma pensée, sans cesse tournée vers cette brume, s'égare elle-même et prend l'imagination pour la mémoire. D'où venais-je! je l'ignore, mais je venais de quelque part dans Paris, j'en suis sûre. Je savais parler quand j'ai quitté ma mère, et la terreur indéfinissable qui reste encore en moi me dit que je fus enlevée par la violence. Le résultat de cette violence fut de me faire perdre la parole pour longtemps, et peut-être aussi la pensée. Je sens tout cela mieux que je ne l'exprime et pourtant je le sens très imparfaitement... La personne dont je vous parlais, qui m'a appris à lire, à écrire et le peu que je sais, était alors un saltimbanque qui avalait des sabres. J'ignore ce qu'il est maintenant. Je l'ai revu ces jours derniers et j'ai refusé de l'écouter, parce que ses paroles étaient de celles qu'on ne doit point entendre. Je ne pourrais donner aucune preuve à l'appui de ce que je vais vous dire, ma mémoire elle-même est vide à cet égard; je n'ai qu'un indice, c'est la frayeur indéfinissable qu'il m'inspirait à de certains moments. Cet homme a dû être mêlé au drame qui me sépara de ma mère, j'en ai la conviction; d'ailleurs il me parlait de ma mère, il est le seul qui m'ait parlé de ma mère en ce temps-là; il la plaçait dans un noble hôtel ou dans un château, et moi j'aurais juré que ses paroles se rapportaient aux fugitives impressions qui restaient en moi. Je n'ai pas toujours bien compris sa pensée, mais j'ai compris une fois, voici de cela plus de deux ans, qu'il voulait subjuguer ma jeunesse en la flétrissant, m'enchaîner à lui, me faire son esclave, et je l'ai chassé.

Malgré la nuit, on pouvait voir la pâleur qui était répandue sur le visage d'Hector.

--Et où est-il, ce misérable! prononça-t-il d'une voix étouffée.

--Il est à Paris, répondit Saphir. Je lui dois beaucoup; et cependant je ne saurais lui pardonner. Il est au monde la seule créature que je déteste.

--Malheur à lui! dit Hector.

Elle l'entraîna vers un banc de pierre et s'y assit en disant:

--Je suis bien lasse. J'ai la fièvre quand je parle de ces choses. Me comprendrez-vous, Hector, quand j'ajouterai que je n'ai aucun moyen de reconnaître ma mère, et que cependant je dois rester en France! À mes yeux, c'est un devoir sacré. Mon coeur me disait que vous viendriez, vous voyez bien qu'il ne m'a pas trompée. Mon coeur me dit aussi que je retrouverai ma mère.

Elle se tut. Hector restait pensif à ses côtés.

--Vous ne dites rien, murmura-t-elle. Puis changeant d'idée tout à coup:

--Moi, s'écria-t-elle, j'aurais un moyen de me faire reconnaître par ma mère, et c'est en songeant à cela, à cela qui prouve si bien la bonté de Dieu, que j'ai voulu un jour me rapprocher de Dieu. Je suis pieuse, Hector, parce que Dieu m'a marquée d'un signe visible qui me rendra tôt ou tard les baisers de ma mère.

Hector, depuis quelques instants, était en proie à une singulière agitation. Il se souvenait de l'entretien qu'il avait eu l'avant-veille dans cette solitaire avenue du bois de Boulogne avec Mme la duchesse de Chaves.

Les amoureux croient aux miracles; il était ému jusqu'à la fièvre; il pensait:

--Si c'était elle!

À son insu, ces mots vinrent jusqu'à ses lèvres.

--Que dites-vous? demanda Saphir avec reproche, vous ne m'écoutez plus.

Hector se laissa glisser à genoux et prit deux belles petites mains qui frémirent entre les siennes.

--Je ne sais pas si je suis fou, murmura-t-il, je vous aime tant, Marie, et il m'a été si doux, si consolant de causer de vous avec elle!

--Avec qui? demanda Saphir, qui essaya un mouvement pour retirer ses mains.

--Avec quelqu'un qui vous aime déjà, répondit le jeune comte, parce que je vous aime, avec ma seule amie, avec une femme si bonne, si belle...

--Si belle! répéta Saphir. Elle ajouta tout bas:

--Je la connais, je l'ai vue; c'est elle qui était dans la calèche. Vous suiviez à cheval; vous vous penchiez, souriant et heureux, à la portière.

--Route de Maintenon à Paris! s'écria Hector, c'est vrai... n'est-ce pas qu'elle est belle?

--Trop belle! répliqua Saphir d'une voix changée. Je ne vous ai pas encore dit de qui j'étais jalouse...

--Vous! jalouse d'elle!

--Dites-moi son nom.

--Madame la duchesse de Chaves.

--Ah! murmura la jeune fille, une duchesse! et vous songiez à elle auprès de moi!

--Je songeais à elle et c'était songer à vous, Marie, ma bien-aimée, Marie! De même que vous me dites aujourd'hui: je cherche ma mère, hier elle me disait: je cherche ma fille...

--Sa fille! s'écria Saphir; elle! si jeune!

--Sa fille qui aurait votre âge, sa fille qui fut enlevée, comme vous, à Paris, et à la même époque que vous.

La tête de Saphir tomba sur l'épaule d'Hector.

--Mon Dieu! murmura-t-elle. La duchesse de Chaves! ce nom n'éveille rien en moi... et pourtant, voyez comme mon coeur bat! S'il se pouvait que ma mère me fût rendue par vous! Si Dieu voulait.... Ah! au secours!

Ces derniers mots furent un cri déchirant.

Elle avait vu une forme sombre qui se détachait de l'arbre voisin; une main s'était levée au-dessus de la tête d'Hector qui rendit un râle et tomba foudroyé.

Saphir ne put jeter qu'un cri.

Un bâillon fut noué par-derrière sur sa bouche.

Une voiture arrivait au galop par le quai Billy, du côté de l'esplanade.

Trois hommes, qui jusqu'alors avaient été cachés par les arbres, entouraient maintenant le banc au pied duquel Hector gisait sans mouvement.

La voiture s'arrêta juste en face des trois hommes. Deux d'entre eux soulevèrent Saphir, qui se débattait, et l'introduisirent dans la voiture dont ils refermèrent la portière.

Elle voulut s'élancer dehors; elle n'était pas seule dans la voiture, où deux robustes mains comprimèrent ses mouvements.

--Allez! dit-on sur le quai.

--Où ça? demanda le cocher.

--À l'hôtel, lui fut-il répondu avec impatience.

Le cocher ne savait rien sans doute, car il demanda encore:

--Quel hôtel?

--L'hôtel de Chaves, parbleu!

Saphir entendit ces derniers mots comme en un rêve. Au moment où la voiture s'ébranlait, elle cessa de se débattre et s'affaissa, évanouie.

XVIII

Décadence d'une grande institution

Il y avait quelque chose d'extraordinaire, ce soir, dans le petit salon du café Massenet qui servait de lieu de réunion aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Ces messieurs étaient venus assez tard; les garçons avaient pu remarquer chez eux de l'agitation et du souci; ils étaient pâles, inquiets; tout, jusqu'à leur costume, sentait le trouble, et il y eut au billard des mauvaises langues pour dire:

--Ça va mal! on jurerait une volée de banqueroutiers qui va partir pour la Belgique.

La poésie et l'histoire ont consacré chèrement la gaieté de nos soldats aux heures qui précèdent la bataille. Tant qu'il y aura des maîtres pour tenir le pinceau, on éclairera des lueurs rougeâtres du bivouac le sommeil paisible de Napoléon, à la veille d'Austerlitz. Il y a des anecdotes légendaires sur la tranquillité un peu bourgeoise de Turenne, sur la splendide confiance de Condé et sur la soif héroïque de Vendôme. Henri IV seul fut accusé de coliques, dont il se guérissait à grand renfort de bons mots et d'estocades.

Nous sommes le peuple rieur, insouciant; notre vaillance est dans notre gaieté, et nos bandits eux-mêmes furent de tout temps d'excellents personnages de comédie.

Et pourtant, dit-on, un vent de tristesse passa sur nos camps vers les derniers jours de l'empire. La veille de Waterloo fut mélancolique.

Ces messieurs étaient là, mornes et de mauvaise humeur, autour de la table où brûlait le punch au kirsch. Les habitués du billard avaient raison: aucun d'eux ne portait son costume de tous les jours. Malgré la saison d'été, ils avaient tous un double vêtement, et leurs poches gonflées parlaient de déménagement.

--Il va faire un temps abominable, dit Comayrol d'un accent méridional baissé de plusieurs tons.

--Un temps affreux! répétèrent toutes les voix à la ronde avec des inflexions diverses et plaintives.

Le bon Jaffret ajouta:

--C'est à ne pas jeter un chien dehors.

Par le fait, l'orage que nous avons vu menacer tout à l'heure sur le quai commençait à se déchaîner; on entendait la pluie tomber à torrents, et le vent secouait les volets fermés de la fenêtre.

--Nous avons tous nos parapluies, dit le fils de Louis XVII, qui était le moins lugubre des assistants.

On lui jeta des regards de travers.

--Quand on n'a rien à perdre..., commença le bon Jaffret.

--Vayadious! interrompit Comayrol, ce n'est pas que je me plaigne du trop de foin qu'il y a dans mes bottes, mais on aime à connaître ses chefs, et ce marquis-là me déplaît!

--Messieurs, je l'ai vu à l'oeuvre, dit le Dr Samuel dont la néfaste figure ne pouvait pas beaucoup s'assombrir. Ce garçon n'est pas le premier venu. Il a monté en ma présence une mécanique qui me semblait d'abord grossière et puérile, mais qui a réussi complètement. Cette fille dont je vous ai parlé, la fille à la cerise, est installée à l'hôtel de Chaves et madame la duchesse l'a bel et bien reconnue.

--Ça, c'est joli! dit Jaffret, qui eut malgré lui un sourire, on a beau être de l'opposition, il faut de la justice: c'est joli!

--Qui a les instructions? demanda Comayrol.

--Ce n'est pas moi, répondit Jaffret, et je ne suis pas trop fâché que monsieur le marquis ne m'ait pas honoré de sa confiance. Est-ce vous, docteur?

Samuel répondit négativement.

--Alors, nous en sommes au même point qu'hier au soir, dit Comayrol; ce ne sera peut-être pas encore pour cette nuit.

Un soulagement visible éclaira toutes les physionomies.

--Ah! mes pigeons, murmura Jaffret avec un soupir, où est notre ardeur d'autrefois?

--La tienne est dans ta caisse, bonhomme, répliqua l'ancien clerc de notaire.

Il ajouta:

--Je parie que le prudent Annibal a trouvé moyen de faire une petite absence.

--Tant pis pour lui! s'écria le fils de Louis XVII. Le Maître n'a pas l'air d'aimer la plaisanterie... Voyons, buvons un peu, que diable!

Il versa du punch dans les verres, mais personne, excepté lui, n'y toucha.

Comayrol se leva et alla ouvrir la double porte du corridor qu'il referma ensuite avec soin.

--J'ai déjà examiné les contrevents, dit-il en reprenant sa place, personne ne peut nous voir ni nous entendre, cette fois. Parlons à coeur ouvert. Nous nous sommes fait rouler, mes bons, rouler en grand, il n'y a pas à marchander. Nous avions une affaire magnifique, arrangée industriellement, le duc était à nous, comme le joueur est au croupier, et c'est tout au plus si nous risquions quelque petite brouille avec la police correctionnelle. Tout à coup, cet oiseau-là est tombé au milieu de nous par le tuyau de la cheminée, avec tout notre attirail du temps jadis: des couteaux, des fausses clefs: la misère! Nous n'avons plus vingt ans; il nous ramène tout droit à la cour d'assises. Moi, ça ne me va plus.

--Ça ne va à personne, fit observer le bon Jaffret.

--J'ai déjà vu quelque chose de pareil, continua l'ancien clerc de notaire, quand Marguerite de Bourgogne prit de force la maîtrise; mais Marguerite de Bourgogne était comtesse, comtesse de Clare[*], et nous avions vingt ans de moins.

--Vingt-cinq ans, rectifia le bon Jaffret.

--Où voulez-vous en venir? demanda Samuel, qui tournait ses pouces avec une apparence de tranquillité.

Comayrol baissa la voix pour dire:

--Si on lui brûlait la politesse?

--Ou la cervelle? traduisit le docteur. Qui se chargera de cela? Il y eut un silence pendant lequel on entendit marcher dans le corridor.

--On vient de la part de monsieur le marquis de Rosenthal, dit monsieur Massenet au travers de la porte.

--Faites entrer! s'écria Comayrol, reprenant son ton de joyeux vivant. Nous étions en train de boire à sa santé.

Similor, en grande livrée, passa le seuil. Il salua en maître à danser et marcha vers la table, le jarret tendu, les pieds en dehors. À la différence des convives, la bonne humeur fleurissait son teint. Il avait rajeuni de quatre lustres.

Il attendit le bruit que devait faire la seconde porte en se refermant à l'autre bout du corridor, et salua de nouveau de l'air le plus agréable.

--C'est pour avoir l'honneur de vous annoncer qu'il fait jour, dit-il, grand jour, plein soleil, quoi! et que le diable en va prendre les armes. Il m'est agréable de revoir des chefs à qui j'ai obéi dans le temps avec fidélité, et dont je suis devenu presque l'égal par le lien de parenté qui m'unit à mon fils, lequel m'a chargé de vous communiquer que c'est décidément pour cette nuit la danse.

--Nous sommes prêts à obéir au Maître, répondit le bon Jaffret.

--Vous, s'écria Similor avec admiration, vous n'avez pas vieilli d'une semelle: vous êtes aussi ratatiné qu'autrefois. Par exemple, le Louis XVII a été changé en nourrice et monsieur Comayrol n'a plus si bonne mine... Je boirais un verre de punch avec plaisir.

Samuel lui tendit son verre plein.

Similor le lampa d'un trait et prit dans sa poche un pli qu'il ouvrit.

--Ordre du Maître, dit-il en s'approchant de la lumière pour lire: «Nos amis doivent se tenir en permanence au lieu ordinaire de la réunion, et m'attendre fût-ce jusqu'au jour...»

--C'est fait, s'interrompit Similor, vous n'avez pas envie d'aller vous coucher, pas vrai, mes vénérables?

Il reprit:

«Les _simples_ doivent être réunis chez le marchand de vin de la place Saint-Michel, prêts à partir au premier signal.»

--C'est fait, dit à son tour Comayrol, ils sont là-bas douze hommes de premier choix et dont le Maître sera content.

--Nous avons encore un assez joli personnel, ajouta le bon Jaffret, par-ci par-là, dans les coins.

--Je suis chargé, poursuivit Similor, de porter moi-même le signal à ces braves. C'est moi qui ai l'honneur de mener l'expédition.

Samuel traça une ligne de chiffres sur une page arrachée à son calepin et la lui remit.

--Le chef des _simples_ est le vieux Coyatier, dit-il. Vous lui donnerez cela et vous direz: «Marchef, au galop!»

--Bon! fit Similor avec importance. Compris. Je suis chargé encore de vous faire savoir, dans le cas où ça vous plairait, de vous mêler à la polka, que le signal pour ouvrir la grille, là-bas, avenue Gabrielle, est d'allumer sa pipe avec une allumette chimique, et que les mots de passe sont _tempête--tant mieux_.

Tout le monde s'inclina.

--Je suis chargé enfin, acheva Similor, de rapporter au Maître les noms de ceux qui manquent à la réunion de ce soir.

--Il ne manque que notre cher Annibal, répondit Jaffret, et il va peut-être venir.

--Quant à ça, non, répliqua vivement Similor. Y a-t-il longtemps qu'on n'a _coupé la branche_ chez vous?

Il y eut dans le cercle des Habits Noirs un moment de singulier malaise.

--Très longtemps, répondit Samuel sèchement.

--Eh bien! dit Similor en acceptant un second verre de punch qu'on ne lui offrait point, ça vous paraîtra comme si c'était du fruit nouveau. À vous revoir, mes vénérables, et soyez bien sages!

Il remit son chapeau sur sa tête, gagna la porte d'un pas théâtral et sortit.

Quand il fut dehors, Jaffret enfla ses maigres joues et regarda tour à tour ses compagnons. L'effroi était peint sur tous les visages.

--Oui, oui, grommela-t-il avec abattement, nous sommes des vénérables!

--Vayadious! s'écria Comayrol, s'il ne s'agit que de casser quelque chose ou quelqu'un...

--Annibal a désobéi, prononça froidement le Dr Samuel. Jaffret glissa vers lui un regard aigu et murmura de sa voix la plus douce:

--Le fait est qu'il a désobéi.

Le sang monta aux joues de Comayrol, mais il ne parla plus, défiance était née au sein même du cénacle.

Ils restèrent tous désormais silencieux et immobiles, à l'exception du fils de Louis XVII, nature heureuse, qui buvait de temps en temps un verre de punch.

On entendait la pluie et le vent faire rage au-dehors.

Ils attendirent ainsi longtemps. Minuit sonnait à la pendule quand le bruit sec et vif du talon de monsieur le marquis de Rosenthal attaqua le carreau du corridor.

Le vieux sanhédrin s'éveilla et toutes les têtes se dressèrent plus pâles.

--Messieurs, dit Saladin en entrant et d'un ton très leste, l'heure est avancée, mais je ne suis point en retard: on ne dort pas encore à l'hôtel de Chaves.

Il alla s'asseoir sur le divan, assez loin du cercle qui entourait la table.

--Je suis très las, dit-il, j'ai considérablement travaillé aujourd'hui. Les mesures à prendre étaient fort compliquées, je les ai prises, et désormais nous sommes absolument certains du succès.

--Bravo, Maître! fit le prince tandis que les autres se taisaient. Saladin continua comme s'il eût reçu l'accueil plus sympathique.

--Les deux millions de la commandite vous regardent, messieurs; vous êtes bien sûrs qu'ils sont en caisse?

--Nous en sommes sûrs, répondit Jaffret.

--Moi, reprit Saladin, je puis vous annoncer officiellement que monsieur le duc lui-même a été toucher aujourd'hui les quinze cent mille francs envoyés du Brésil chez messieurs de Rothschild.

--C'est bien de l'argent, fit Comayrol à voix basse.

--Trouvez-vous qu'il y en ait trop? demanda le marquis d'un ton sévère.

«Messieurs, s'interrompit-il, je n'ai jamais beaucoup compté sur vous, je veux que vous sachiez bien cela. J'avais besoin de votre organisation et de vos hommes qui sont de bons instruments; je suis venu vous les demander. Mais quant à vous, votre âge et votre _prudence_ (il appuya sur ce dernier mot) vous classent naturellement dans la réserve.

Jaffret et le docteur approuvèrent d'un signe de tête. Comayrol grommela:

--Nous n'avons pas encore perdu toutes nos dents!

--Moi, dit le Prince, si on avait voulu, j'aurais été au feu comme un jeune homme.

Saladin continua:

--Il est dans mes intentions de ne pas vous compromettre plus que moi-même; mais comme je n'ai pas plus confiance en vous que vous n'avez confiance en moi, vous devez être compromis juste autant que moi-même.

--Nous voudrions savoir..., commença Jaffret.

--Ceci est hors de discussion, interrompit Saladin d'un ton péremptoire; j'ai dit: je le veux. Maintenant, je désire vous mettre rapidement au fait de ce qui va avoir lieu. J'ai passé la plus grande partie de la journée à l'hôtel de Chaves, où je suis un peu comme chez moi; le Dr Samuel a pu vous en dire la raison: je connais les êtres de l'hôtel aussi bien que si je l'avais habité dix ans. Je n'ai pas à vous apprendre que les bureaux et la caisse sont dans l'aile droite, au rez-de-chaussée, gardés par deux employés que monsieur le duc a amenés du Brésil et qui couchent dans les bureaux mêmes. Ils sont tous les deux très bien armés, mais ils ne s'éveilleront pas cette nuit. J'y ai mis ordre.

--Hein! fit le Prince avec une velléité d'enthousiasme, nous avons enfin un homme à notre tête.

--Ne m'interrompez pas, dit Saladin, sans perdre sa froideur. Monsieur le duc de Chaves habite le premier étage à gauche, en entrant par l'avenue Gabrielle, tandis que madame la duchesse occupe l'aile droite. J'ai fait en sorte que mademoiselle de Chaves, dont il a été question entre nous sommairement, l'autre soir, ait pris pour logement particulier un très joli pavillon en retour sur le jardin. Vos hommes, les _simples_, comme vous les appelez, ont à l'heure qu'il est la carte exacte de ces diverses distributions, et mon valet de chambre, ou si mieux vous aimez mon père, qui les conduit, a pu, grâce à moi, visiter les lieux au jour. Mlle de Chaves, qui n'a rien à me refuser, attendra à la grille...

--Par le temps qu'il fait! murmura le bon Jaffret, toujours compatissant. Pauvre chère jeune personne!

--C'est un beau temps, répliqua Saladin. Le feu d'une allumette chimique lui donnera le signal d'ouvrir. Elle échangera le mot de passe avec nos hommes et les conduira elle-même aux bureaux dont elle a la clef.

--Quel ange que cette jeune demoiselle! s'écria le Prince attendri. Les autres, malgré eux, écoutaient avec intérêt.

Ils ne pouvaient refuser à ce Maître qui s'imposait à eux la précision du coup d'oeil et la netteté de l'exécution.

--Autre chose, poursuivit Saladin. L'ancien Maître Annibal Gioja est en ce moment même à l'hôtel de Chaves où il a introduit une jeune fille que je lui avais ordonné de respecter. Ce n'est pas à vous, messieurs, que j'ai à rappeler les lois de notre institution. Vous allez, s'il vous plaît, décider à l'instant même du sort d'Annibal Gioja. Suivant mon opinion c'est le cas de _couper la branche_.

Cette expression, que nous avons déjà employée et qui a son explication dramatique dans un autre récit[*], faisait partie du vocabulaire secret des anciens Habits Noirs ou Frères de la Merci.

C'était un peu, et dans une acception plus terrible, ce que les boursiers appellent «exécuter» un homme.

Il n'y eut qu'une seule voix pour prendre la défense du malheureux Napolitain. Comayrol prononça quelques paroles timides en sa faveur.

--Je n'ai ni haine ni colère contre Annibal Gioja, répondit Saladin. Il n'a fait que son métier en vendant cette fille. Mais en faisant son métier, il nous a nui; cela suffit pour qu'il doive être châtié.

--Maître, demanda Jaffret, puis-je faire une observation?

Saladin répondit par un signe de tête affirmatif.

--Annibal est un fin matois, dit le bonhomme, et il connaît aussi bien que nous. Les oreilles doivent lui tinter, en ce moment, comme s'il entendait ce que vous venez de nous dire.

--Vous craignez qu'il trahisse après avoir désobéi? demanda Saladin.

--Je crains que ce soit chose faite. La police est peut-être déjà à l'hôtel de Chaves.

Samuel, Comayrol et le Prince lui-même semblaient fort ébranlés par cette opinion.

--Mes frères, répondit Saladin, il se jouera plus d'un drame, cette nuit, à l'hôtel de Chaves; vous ne savez pas encore ce que je vaux. Monsieur le duc sera fort occupé, et l'on n'entendra guère au premier étage nos travailleurs du rez-de-chaussée. Quant au vicomte Annibal, il n'est pas homme à casser les vitres sans nécessité. Je l'ai vu aujourd'hui même et comme, par des motifs qui me regardent, j'avais complètement changé d'avis au sujet de la jeune fille dont il s'occupe, je lui ai donné à peu près carte blanche. En le jugeant d'après son caractère, il aura voulu gagner deux fois: d'abord le prix de l'enlèvement, ensuite sa part dans l'opération.

--Mais, dit Comayrol, si vous lui avez donné carte blanche, il n'a pas désobéi.

--Nous, de notre côté, poursuivit Saladin sans répondre, nous suivons l'antique usage de notre association. Pour tout crime, il faut un coupable. Annibal est tout rendu sur le théâtre du crime: je veux qu'il soit le coupable.

--Il parlera, s'écrièrent deux ou trois voix. Saladin repartit lentement:

--Il ne parlera pas!

À ces derniers mots, il se leva après avoir consulté sa montre.

--Messieurs, dit-il, vous êtes armés, je suppose?

Ils l'étaient, les malheureux, surabondamment. Ce qui gonflait leurs poches, c'étaient des armes, de toutes sortes: pistolets, casse-tête et couteaux. Ils avaient des épées dans les manches de leurs parapluies.

Jamais si mauvais soldats n'avaient porté à la fois plus d'engins de destruction.

Quand Saladin donna le signal du départ, chacun d'eux mit en ordre son arsenal. C'était à faire frémir. Dans les doublures du seul Jaffret, ce bon, ce pacifique propriétaire, on eût trouvé de quoi défendre une barricade.