L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI
Chapter 32
--Tu penses qu'elle est morte?
--Dame! puisque le duc est remarié.
Les deux mains de Justin se relevèrent pour faire un voile à ses yeux.
--Ce n'est pas tout, dit Médor.
--Ah! fit Justin dont la voix vibrait sourdement, ce n'est pas encore tout!
--Cet homme-là n'a pas changé, papa, quoique ses cheveux soient gris maintenant, car voici la vraie menace, le grand danger qui m'a fait vous dire: «J'ai peur.» En face de ma cachette, il y a sur l'esplanade des Invalides un grand théâtre, et dans le théâtre une fille qui est sans mentir plus belle que les anges. Il vient des grands seigneurs pour la voir, mais ils perdent leur peine, je le garantis bien, car elle est aussi sage que jolie. Mais la Gloriette aussi était sage. Avant-hier soir, j'ai reconnu notre homme, notre duc. Sa figure est là, voyez-vous, je ne l'oublierai jamais. J'ai reconnu notre duc qui entrait au théâtre avec un de ses compagnons. Quand des gens pareils viennent en foire, on sait ce que ça veut dire.
«J'avais l'idée d'entrer derrière eux, car mon voisin ne me refuserait pas la porte de son théâtre, mais c'est juste à ce moment-là que la Gloriette a passé devant moi, et il m'a bien fallu la suivre pour savoir où elle demeure.
--Pourquoi ne lui as-tu pas parlé? demanda Justin.
--Ça me fait plaisir de voir comme vous écoutez bien, papa, repartit le bon Médor. Je ne lui ai pas parlé parce qu'elle était avec un beau jeune homme et qu'ils avaient leurs chevaux rue Saint-Dominique. Je n'ai pu les suivre que de loin.
Justin songeait.
--Mais quand je suis revenu de ma course, continua Médor, on sortait du théâtre; j'ai revu monsieur le duc et son compagnon; ils causaient tous deux et j'ai compris ceci en les écoutant: Monsieur le duc mettrait le feu aux quatre coins de Paris, comme disait M. Picard, non pas pour la Gloriette, mais pour mademoiselle Saphir!
À ce nom, Justin se mit sur ses jambes d'un seul temps, et secoua sa grande chevelure blanche comme une crinière de lion.
Ce n'était plus le même homme. Ses yeux vivaient, sa taille avait toute sa hauteur.
Pendant que Médor le regardait avec étonnement, il essaya, mais en vain, de répéter ce nom: Mademoiselle Saphir.
Ce nom restait obstinément dans sa gorge.
Il remit ses mains lourdes sur les épaules de Médor, et parvint à prononcer d'une voix étranglée:
--Elle!... elle!... c'est elle! c'est ma fille!
Médor resta comme accablé sous la stupéfaction. Il doutait. C'était peut-être la folie qui prenait ce pauvre homme.
--C'est ma fille! répéta Justin avec éclat. Ma fille! ma fille!
Il saisit les papiers d'Échalot et les feuilleta, cherchant le nom qui le fuyait.
Il marchait en même temps à grands pas solides.
Puis il s'arrêta devant Médor, confondu, pour dire avec un accent profond comme sa colère:
--Ah! il veut aussi ma fille!
«Mène-moi à l'hôtel de cet homme, ajouta-t-il en faisant un pas vers la porte et d'une voix subitement calmée.
--C'est que..., balbutia Médor.
--Eh bien! quoi? mène-moi, je le veux!
--C'est bon de vouloir, murmura Médor, mais on n'entre pas dans cette maison-là; les gens comme nous du moins.
Justin abaissa son regard sur les haillons qui le couvraient, et une rougeur épaisse vint à son visage. Il s'arrêta et sa tête se courba.
--J'ai déjà essayé, reprit Médor et même... c'est une idée qui m'était venue: j'ai mis le portrait de la Gloriette dans une lettre et je l'ai portée à l'hôtel.
--Ah! c'est toi? fit Justin. J'ai bien cherché ce portrait.
Il lui tendit la main en ajoutant:
--Il était à toi aussi bien qu'à moi.
--Porte close, continua Médor, impossible d'entrer. J'y suis retourné trois fois et j'ai pensé que peut-être c'était cet homme-là qui avait reçu la lettre.
--Il faut entrer, pourtant! pensa tout haut Justin.
Le travail inusité de la réflexion fronça violemment ses sourcils.
--Viens! dit-il tout à coup.
Il sortit comme il était, pieds nus et la tête découverte.
Il descendit l'escalier, traversa le terrain et s'arrêta à la porte d'une masure un peu plus grande que les autres et distinguée par cette enseigne:
«Mme Barbe Mahaleur, propriétaire, bureau des locations».
--Attends-moi, dit-il à Médor. Et il entra.
Barbe Mahaleur, dite l'Amour-et-la-Chance, mère des chiffonniers, était assise dans son bureau devant un registre couvert d'écritures impossibles. À côté d'elle, il y avait une bouteille d'eau-de-vie et un verre à demi plein.
Mais l'alcool qui empoisonne les uns engraisse les autres. Barbe Mahaleur avait considérablement gagné en grosseur et n'avait rien perdu des teintes écarlates qui embellissaient autrefois son énorme visage.
--Viens-tu payer ton loyer? demanda-t-elle en reconnaissant Justin. Ça fait pitié de te voir mourir de la pépie, quand tu pourrais lever le coude ici du matin au soir... comme moi, tiens, ma chatte.
Elle lampa le restant de son verre avec ostentation.
--Et c'est de la bonne, ajouta-t-elle, en faisant claquer sa langue, qui fortifie l'estomac au lieu de creuser le monde comme la mauvaise marchandise que tu bois, squelette!
--Je viens vous dire, répondit le chiffonnier, que j'ai besoin de vingt louis.
La grosse femme bondit sur son fauteuil de paille.
--Vingt louis! répéta-t-elle, rien que ça! on te pilerait dans un mortier qu'on ne retirerait pas de toi vingt francs, ma poule.
--J'ai besoin de vingt louis, dit pour la seconde fois Justin, et je viens voir à vous les emprunter.
--Vois, vois, mon bonhomme, s'écria Barbe en riant de tout son coeur, tu verras longtemps.
--Vous m'avez souvent demandé, reprit Justin froidement, si je voulais tenir vos écritures.
--Certes, mais tu n'as pas voulu, et te voilà bien bas maintenant.
--Pour vingt louis, je tiendrai vos écritures pendant le temps que vous voudrez.
La grosse femme versa de l'eau-de-vie dans son verre.
--En ferais-tu un acte, ma vieille? demanda-t-elle.
--Oui, répondit Justin, je ferais un acte.
Il y eut un éclair de malice triomphante dans les petits yeux de Barbe Mahaleur.
Là-bas, dans ces fantastiques pays où l'on peut aller pour six sous en omnibus, mais qui sont plus éloignés de la civilisation que les savanes de l'Amérique, ils ont sur la valeur des contrats des idées toutes particulières et professent pour le papier timbré un superstitieux respect.
Pour eux, ce qui est signé est sacré. La signature, si follement appliquée qu'elle soit, est la garantie robuste, la vérité authentique, par opposition à la parole qui n'est généralement que mensonge.
--Assieds-toi là, mon mignon, dit Barbe en poussant du pied une chaise, et écris, je vais te dicter.
Justin s'assit.
--On n'est pas manchote, reprit Barbe, on sait dresser un sous-seing. Prends du timbre, là dans le tiroir à gauche, et ne fais pas de pâtés.
Elle dicta:
--Je soussigné, Justin..., tu as un autre nom mets-le..., je m'engage à servir madame Barbe Mahaleur, propriétaire, en qualité de commis aux écritures, et généralement pour tout faire, pendant l'espace de quatre années, aux appointements de six cents francs par an, sans nourriture ni droit au logement, et je déclare avoir reçu ce jourd'hui 19 août 1866, la totalité de mes appointements desdites quatre années, comptant, sans escompte.
--Escompte, dit Justin en achevant.
--Relis-moi ça, ma poule.
Justin relut.
--Veux-tu signer pour vingt louis? demanda Barbe Mahaleur. L'argent est cher et je ne te retiens que deux mille francs.
Elle riait. Justin signa.
--Est-ce bête, les philosophes! dit Barbe, enchantée de son marché. Après ça, c'est peut-être moi qui perds. Jamais tu ne dureras tout ce temps-là.
Elle prit dans sa caisse quatre cents francs qu'elle mit dans la main de Justin.
--Tu commences demain, six heures du matin, dit-elle.
--Non, répondit le chiffonnier, dans trois jours.
--C'est juste, fit-elle, il faut le temps de boire tes quatre ans. Dans trois jours soit, va-t'en.
Justin sortit.
Sur le seuil il retrouva Médor à qui il serra les deux mains en disant ces seuls mots:
--Nous entrerons.
XVII
Le guet-apens
Le matin de ce jour, vers huit heures, mademoiselle Saphir, mise très simplement et même très modestement, selon son habitude, était agenouillée dans la chapelle de la Vierge à l'église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Ses beaux cheveux blonds, coiffés en bandeaux, dissimulaient leur prodigue abondance sous un petit chapeau de taffetas noir, sans fleurs; elle avait une robe de mousseline de laine noire et un mantelet de la même étoffe.
Ceux qui parcourent aux heures matinales les rues du faubourg Saint-Germain y rencontrent beaucoup de jeunes filles et même de jeunes femmes vêtues avec cette simplicité, surtout autour des églises. C'est en quelque sorte l'uniforme de la messe.
Le soir, le tableau change, et vous rencontreriez ces mêmes charmantes chrysalides, débarrassées de leurs coques, pourvues de leurs ailes de papillons, dans ces corbeilles fleuries et doucement balancées que les nobles attelages emportent au bois.
Seulement, à défaut d'une mère, chaque jeune dévote du faubourg a sa duègne pour la conduire, tandis que mademoiselle Saphir n'avait personne.
Depuis un peu plus d'une semaine qu'elle venait ainsi tous les jours, accomplir ses devoirs religieux à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, les habitués de la paroisse la connaissaient déjà. On avait admiré la parfaite distinction de sa tenue, sa beauté incomparable et la convenance si digne de sa mise.
On s'étonnait de la voir mariée si jeune, car, là-bas, il n'y a pas d'autre explication à la solitude d'une jeune personne.
Et certes nul n'avait pensé, malgré la charité qui s'égare parfois dans le hardi pays des hypothèses, que cette jeune inconnue à l'air si admirablement décent pût avoir conquis son émancipation par des moyens excentriques.
On s'occupait d'elle beaucoup, et tout le monde confessait, ce qui est une note excellente, qu'elle ne semblait point s'occuper des autres.
Elle écoutait la messe pieusement, sans grimaces dévotes, mais sans distraction, et, la messe finie, elle se retirait à pied comme elle était venue.
On est curieux à la paroisse. Quelques bonnes âmes avaient peut-être essayé de savoir où demeurait cette charmante étrangère. Je crois bien qu'on l'avait suivie, mais ceux ou celles qui la suivaient, arrivés à la place de l'esplanade, l'avaient toujours perdue au milieu des baraques rassemblées là pour la fête.
Impossible de deviner où elle allait, à moins qu'elle n'eût son domicile dans une de ces maisons roulantes affectées aux saltimbanques, ce qui était, en vérité, complètement inadmissible.
Ce matin, ceux qui avaient la bonté de faire attention à elle la trouvèrent plus pâle. Sur son joli visage il y avait quelque chose de languissant.
Après la messe finie, elle resta un instant absorbée dans sa prière d'action de grâces, puis elle rabattit son voile et gagna le bénitier.
Auprès du bénitier, un jeune homme très beau et très élégamment vêtu se tenait debout. Il n'y avait presque plus personne à l'église, mais, parmi les rares fidèles qui restaient, ceux qui étaient coutumiers du mignon péché de curiosité purent voir la jeune étrangère rougir, sous son voile, à l'aspect du brillant cavalier.
Rougir--et sourire.
Le cavalier trempa le bout de ses doigts dans la conque et offrit de l'eau bénite, en rougissant plus fort que l'inconnue elle-même, mais en souriant aussi. Leurs mains se touchèrent et ils firent ensemble le signe de la croix.
Ensemble ils sortirent.
Comme toujours, mademoiselle Saphir prit le chemin de l'esplanade et le cavalier marcha à ses côtés.
Les curieux, s'il y en avait aujourd'hui, durent s'étonner de ce fait: ils ne se parlaient point.
La jeune fille avait gardé son beau sourire, le jeune homme semblait souffrir d'un insurmontable embarras.
La route se fit ainsi jusqu'au bout de la rue Saint-Dominique. Là, mademoiselle Saphir s'arrêta et se tourna vers Hector de Sabran qui murmura, plus confus, plus timide que le jour où il l'avait vue pour la première fois, au théâtre, en compagnie de ses camarades du collège ecclésiastique du Mans:
--Allons-nous donc nous séparer déjà?
Au lieu de répondre, mademoiselle Saphir lui dit en lui tendant la main:
--Il y avait bien longtemps que je vous attendais.
Une expression de ravissement se répandit sur les traits d'Hector. Il cherchait encore des paroles et n'en trouvait point; il avait dans le coeur un vrai, un grand amour.
--Nous allons nous quitter, reprit Saphir sans lui retirer sa main, n'avez-vous rien à me dire?
--Vous êtes pâle, balbutia Hector, je vous trouve changée.
--C'est que je suis un peu malade, répondit-elle, depuis deux jours je ne danse pas.
Hector détourna les yeux.
--Je n'aurais pas de vous parler de cela, fit-elle avec son charmant sourire, je pense bien que vous avez honte...
Mais Hector l'interrompit; la passion rompait la digue qui avait arrêté sa parole:
--Vous savez que je vous aime, prononça-t-il à voix basse. Les instants trop courts que j'ai passés près de vous à Fontainebleau sont toute ma vie. Je vous aime telle que vous êtes, et je ne respecte rien au monde autant que vous.
Saphir retira sa main. Il y eut dans son sourire une nuance de sarcasme.
--Pas même..., commença-t-elle.
Mais elle n'acheva pas sa phrase et dit doucement:
--C'est que je suis jalouse.
Hector aurait voulu s'agenouiller. Ce n'était pas le lieu. Saphir lui adressa un petit signe de tête comme pour prendre congé.
--Vous reverrai-je? demanda-t-il en tremblant.
--Je viens à la paroisse tous les matins à la même heure.
--Je voudrais causer avec vous, dit-il.
--Tous deux tout seuls, interrompit Saphir, comme là-bas, sous les grands arbres?
Il resta muet; elle ajouta en souriant:
--Moi aussi, je le voudrais.
Puis après une seconde de réflexion:
--Ce soir, dit-elle, à dix heures, derrière le théâtre, ma fenêtre s'ouvre à droite; venez, je vous attendrai.
Elle s'éloigna d'un pas gracieux.
Hector resta comme étourdi de son bonheur.
Ce fut leur seconde entrevue. Hector s'était senti moins timide, lors de la première, et il s'en étonnait.
Leur troisième entrevue, je vais la raconter.
Dix heures du soir venaient de sonner à l'horloge des Invalides. Sur l'esplanade presque déserte, quelques baraques s'obstinaient à faire tapage, appelant en vain les curieux clairsemés.
Le théâtre Canada, au contraire, était clos et muet. Une large bande, collée à la devanture, annonçait relâche par indisposition de mademoiselle Saphir.
Derrière le théâtre, il y avait un espace solitaire, encombré par les équipages de l'établissement Canada, et à droite duquel stationnait l'immense voiture qui servait de maison à la famille. Au centre de la voiture s'ouvrait une petite fenêtre carrée, au-delà de laquelle on voyait la lumière.
Hector parut au bout du passage étroit qui contournait la baraque et communiquait avec l'esplanade. Au moment où il se montrait, deux ombres qui étaient restées jusqu'alors immobiles, collées, pour ainsi dire, à l'une des roues de la maison Canada, se baissèrent et glissèrent sous la voiture, de l'autre côté de laquelle un homme attendait.
--Nous ne sommes pas seuls, ce soir, en chasse, dit une des ombres.
Une autre répondit:
--Pas d'imprudence! attendons et profitons.
Hector de Sabran avait traversé l'espace désert. Il n'eut pas besoin d'appeler. Au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de jeune fille se détacha en silhouette sur le fond clair de la fenêtre.
--Est-ce vous? demanda la jeune fille d'une voix contenue, mais qui ne tremblait pas.
--C'est moi, répondit Hector.
--Avez-vous bien vu s'il ne venait personne?
Le regard d'Hector interrogea tout ce qui l'entourait. Pendant qu'il avait le dos tourné, Saphir toucha le sol auprès de lui. Plus leste qu'un oiseau, elle avait sauté par la fenêtre.
--Venez, dit-elle en mettant un doigt sur sa bouche.
Elle se faufila entre les baraques et les voitures jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un autre passage. Hector la suivait.
Mais une des ombres s'était détachée de la maison Canada et suivait à son tour Hector.
Sans s'arrêter, Saphir gagna le bosquet latéral qui est à gauche de l'esplanade, en descendant des Invalides. Elle le traversa dans toute sa longueur jusqu'au quai.
Les promeneurs étaient rares. La nuit très noire sentait l'orage et le ciel menaçait.
Saphir avait son costume sombre de ce matin; c'est à peine si on l'apercevait entre les arbres.
Arrivée à l'extrémité du bosquet, elle prit à gauche pour gagner l'allée tournante qui va de l'esplanade au Champs-de-Mars, en suivant le quai Billy.
Ce fut aux premiers arbres de cette allée qu'elle s'arrêta seulement. Elle jeta un long regard derrière elle et elle ne vit qu'Hector.
--Ordinairement, lui dit-elle, je suis brave, mais aujourd'hui je ne sais pourquoi j'ai peur.
--Même avec moi? demanda Hector.
--Surtout avec vous, répondit Saphir, et surtout pour vous. Oh! comprenez-moi bien, s'interrompit-elle, j'ai confiance en votre courage, en votre force, je vous ai choisi entre tous pour vous admirer et pour vous aimer... Mais si je vous perdais...
--Chère, chère enfant! murmura Hector attendri.
--Je ne suis pas une enfant, dit-elle, j'ai essayé de vous fuir. Au lieu de venir au rendez-vous que je vous avais donné là-bas, j'allai loin, bien loin, mais votre souvenir me suivait; je vous cherchais, je relisais vos lettres. Et quand je voyais dans les livres, car je ne sais rien que par les livres, la distance qui nous sépare tous deux, moi, pauvre fille d'une caste méprisée... et ridiculisée, ce qui est plus cruel!--et vous si fier, si beau, noble, riche...
--Oui, dit Hector, je suis riche, et que Dieu en soit loué, puisque ma fortune est à vous!
--Je pensais, poursuivit Saphir comme si elle n'eût point pris garde à l'interruption, que vos paroles étaient celles de tous les jeunes gens, que vos lettres... Ah! c'est vous qui étiez un enfant quand vous écrivîtes ces lettres!
Hector voulut protester. Saphir poursuivit:
--Les livres n'apprennent pas tout, les livres frivoles que j'ai lus, mais ils enseignent du moins le gros de la vie. Non, non, moi, je ne suis plus une enfant; j'ai plus médité peut-être que les jeunes filles de mon âge appartenant au monde, je me disais souvent, très souvent: J'ai bien fait de fuir. Tout est contre moi. Ce serait folie à lui de me chercher, et comment me retrouverait-il? Nous sommes séparés à jamais.
«Et pourtant, je vous attendais tous les jours, s'interrompit-elle. Elle souriait, appuyée qu'elle était des deux mains au bras d'Hector.
Celui-ci contemplait en extase sa délicieuse beauté que l'ombre de la nuit faisait plus suave et presque divine.
Ils allaient lentement, serrés l'un contre l'autre. Les paroles se pressaient sur les lèvres d'Hector, mais il les retenait, écoutant avec ivresse cette voix qui descendait jusqu'au fond de son coeur.
--N'est-ce pas que vous avez toujours pensé à moi un peu? demanda-t-elle soudain avec une gaieté enfantine.
--Vous avez été le rêve de toute ma vie, répondit Hector.
--Si vous m'aviez oubliée tout à fait, murmura-t-elle, je l'aurais su, quelque chose me l'aurait dit. J'étais avec vous sans cesse, avec vous autrement que par la pensée... et tenez, j'ai été malade une fois, bien malade; ces bonnes gens qui m'aiment tant et que je continuerais d'aimer, quand même je deviendrais une princesse, crurent que j'allais mourir. J'avais vu par la fenêtre de ma chambre une fois que nous étions en voyage...
Elle s'arrêta pour le regarder fixement et reprit:
--Il n'y a pas bien longtemps de cela, c'était en venant à Paris, et depuis lors je ne me suis jamais bien guérie.
--Mais qu'aviez-vous donc vu? demanda le jeune comte.
--Vous le saurez, et il faudra me répondre franchement. Elle sentit sa main pressée contre le coeur d'Hector.
--Franchement, répéta-t-elle avec gravité; quand on me trompe, moi je devine, et j'aime trop pour ne pas être jalouse.
Hector cessa de marcher.
--Je suis encore bien jeune, dit-il, mais voilà deux ans déjà que je passe dans le monde, et les plaisirs de Paris ne me sont pas inconnus. Je n'ai jamais aimé que vous, et je n'aimerai jamais que vous. Je vous en prie, dites-moi ce qui causa votre chagrin.
--Pas maintenant, répliqua Saphir qui semblait toute rêveuse. Puis avec pétulance:
--J'ai fait ma première communion, dit-elle, on m'a donné un nom de sainte. Je songe à cela parce que je vois bien que vous hésitez à m'appeler Saphir.
--C'est vrai, balbutia Hector; mais n'en soyez pas offensée. Si vous saviez comme votre malheur ajoute à ma tendresse et grandit mon respect pour vous!
Quand il se tut, Saphir l'écouta encore.
--Chaque fois que je rêvais de vous, pensa-t-elle tout haut, vous me parliez ainsi. Pour ma première communion, ils me donnèrent le nom de la Vierge Marie: voulez-vous m'appeler Marie? Les lèvres d'Hector s'appuyèrent sur sa main.
--Marie! murmura-t-il, mon adorée Marie!
--Vous faites bien de me plaindre, reprit-elle, et pourtant ces bonnes gens ne m'ont pas rendue malheureuse, allez; je suis reine dans cette humble famille, et ce sont eux qui m'ont donné la première idée de ma naissance.
--Votre naissance? répéta Hector timidement.
--Oh! vous êtes bon, dit-elle d'un ton pénétré, vous ne riez pas, merci!
Puis, riant elle-même, mais avec une singulière tristesse, elle ajouta:
--Monsieur le comte Hector de Sabran, vous savez bien que toutes les filles trouvées comme moi se croient les enfants d'un prince et d'une princesse.
--Marie, chère Marie, s'écria Hector, pourquoi me parlez-vous avec cette amertume?
--Parce que, répondit-elle en baissant la voix, il y a un moment où mon rêve s'arrête. Je n'ai jamais pu aller au-delà. Je sais bien que vous m'aimez; pour le savoir, je n'ai pas eu besoin de l'entendre de votre bouche... mais vous êtes le comte de Sabran, et je suis mademoiselle Saphir.
Elle sentit sur sa main les lèvres d'Hector.
--Vous êtes mon amour, dit-il d'un accent plein de passion, vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous appelez votre rêve, c'est la réalité de notre vie. Rien ne l'arrêtera, ce rêve, je suis libre; mon père et ma mère sont morts.
--Ah!..., fit la jeune fille qui releva sur lui ses grands yeux pleins de larmes.
--Je suis libre, répéta Hector dont la voix s'animait; le monde est grand et il y a autre chose que l'Europe. Si vous craignez le passé de mademoiselle Saphir, Marie, un passé bien pur, mais qui, pour le vulgaire, pourrait être matière à raillerie, les biens de ma famille sont au Brésil. Dites un mot, je vous emmènerai, et nous creuserons ainsi l'abîme entre madame la comtesse de Sabran et celle que l'injustice du sort égara un instant si loin des brillants sentiers qui lui appartiennent.
Saphir ne répondit pas tout de suite; sa respiration était courte et pénible.
Dans le silence qui suivit et vers la partie de l'avenue qui tournait du côté de l'esplanade, ils entendirent tous deux un vague bruit.
Tous deux regardèrent. Ce pouvait être le vent, car les premières rafales d'un orage soulevaient en tourbillons la poussière et les feuilles sèches.
La nuit était de plus en plus sombre. On voyait seulement de distance en distance, sous les arbres, les pâles échappées de clarté qui venaient des becs de gaz.
Aussi loin que le regard de nos deux amants pouvait se porter, l'avenue était déserte.
--Vous ne me répondez pas, Marie? dit Hector au bout d'un moment.
--Je ne peux pas vous répondre, répliqua la jeune fille.
--Pourquoi?
--C'est mon secret, dit-elle avec un sourire mélancolique. Mais est-ce que j'ai un secret pour vous? Il y a deux choses dans mon existence, rien que deux, qui ont occupé uniquement ma pensée. Je devrais commencer par la première, mais vous êtes la seconde, Hector, et je ne sais plus laquelle tient en moi la plus grande place. Je ne vis que pour vous et pour ma mère.
--Votre mère! s'écria Hector, sauriez-vous!...