L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI
Chapter 31
Il continuait de chercher machinalement parmi les jouets poudreux et les petites hardes qui couvraient le berceau, mais à la différence de Lily qui, en présence des mêmes reliques, était tout entière à l'enfant, c'était vers la mère que le coeur endolori de Justin s'élançait.
Il aimait, cet homme; au fond de son abrutissement apparent, il vivait et se mourait d'un grand, d'un terrible amour.
En cherchant, sa main rencontra un objet qui fixa tout à coup son attention. C'était un tout petit carré de canevas comme ceux que l'on sacrifie pour les premiers essais de l'enfant dont le caprice est d'apprendre à broder.
Justin s'accroupit auprès du berceau, tenant le canevas à la main et le considérant avec une attention attendrie.
C'était une relique de la mère, ceci, bien plus encore que de la fille.
On distinguait si bien les points réguliers que la jeune mère avait ajoutés au travail imparfait de l'enfant!
Le carré de canevas n'était pas entièrement recouvert. Ç'avait dû être un des derniers amusements de Petite-Reine, une des dernières complaisances de Lily. On avait fait cela, peut-être la veille du jour où le malheur était entré dans la maison.
Le fond de la tapisserie était d'un blanc rose--couleur de chair--et sur ce fond, rempli par un gros point, ressortit une cerise au petit point qui devait être entièrement de la main de Lily.
Justin comprenait ce jeu; il entendit presque les paroles échangées entre l'enfant et la mère, pendant que s'accomplissait ce souriant travail qui était une allusion à la secrète beauté dont Petite-Reine était si fière.
Quand Justin se releva, ce fut d'un mouvement violent et plein d'une colère qui n'avait point de motifs apparents. Il rejeta le canevas loin de lui; il courut à son lit de paille et saisit la bouteille dont il mit le goulot dans sa bouche pour boire, cette fois, une large lampée.
Il ne s'arrêta que pour reprendre haleine.
--Ah! ah! fit-il tandis qu'une lueur s'allumait dans ses yeux, du feu là-dedans et deux heures de folie!
Il frappa d'un coup de poing sa poitrine, qui rendit un son rauque, et, se plaçant au milieu de sa chambre avec le volume d'Horace ouvert à la main, il le feuilleta d'un air grave.
Sa joue s'animait à mesure qu'il lisait, et bientôt, cédant à un besoin irrésistible, il se mit à déclamer à haute voix avec une diction latine admirable.
Puis lâchant le livre, il récita de mémoire l'ode entière:
_Pindarum quisquis--studet oemulari..._
avec des gestes d'énergumène et des éclats de voix qui dénonçaient la démence.
--Ma jeunesse! ma jeunesse! s'écria-t-il ensuite, le collège! ma mère! Ah! pourquoi suis-je venu à Paris!...
Et sans transition, d'une voix ennuyée, il se mit à chanter un refrain d'étudiant. Sa joue était pourpre, mais ses yeux s'éteignaient.
--Il y a des sorts, murmura-t-il, revenant au tas de paille où il prit encore la bouteille. Les haillons étaient dans ma destinée. Moi, le comte Justin de Vibray, je suivis cette fille qui avait des haillons... et je l'aimai... et dans toute mon existence je n'ai pu aimer qu'elle!
Il but, mais le brusque effet de la précédente rasade ne se reproduisit point. Il alla vers la planchette qui supportait sa bibliothèque et y prit _Les Cinq Codes_ qu'il ouvrit pour les rejeter aussitôt avec humeur.
Il essaya de chanter encore; sa voix s'arrêta dans son gosier.
Il repoussa du pied,-en passant, le volume d'Horace qui gisait dans la poussière.
--Allons! dit-il tout à coup, ce sont de bonnes gens: je ne dormirai pas, voyons leur affaire!
Il se coucha à plat ventre sur la paille, mit sa tête entre ses deux mains relevées sur les coudes, et commença à lire le manuscrit d'Échalot.
Il n'avait pas parcouru la première page que son attention, violemment excitée, le clouait à la lecture de ces pauvres mémoires que le lecteur a suivis peut-être avec un sourire de pitié.
Nul chef-d'oeuvre de l'esprit humain n'eût intéressé le père Justin à un si puissant degré.
La lecture dura deux heures, pendant lesquelles Justin demeura immobile et comme enchaîné par son ardente curiosité.
Il n'avait pas été longtemps à deviner. Depuis ce matin, sa pensée était préparée, mais le long de ces pages où la verbeuse inexpérience du saltimbanque déroulait les faits avec lenteur, Justin cueillait les indices, cherchait avec passion la certitude.
La certitude était dans ce détail qu'Échalot, selon sa propre expression, avait gardé pour la bonne bouche.
Quand Justin fut arrivé au signe porté par mademoiselle Saphir que le bon Échalot avait décrit et nommé tout naïvement la Cerise, il laissa aller le manuscrit et resta longtemps absorbé dans son émotion trop forte pour le misérable état de sa cervelle.
L'ivresse était en lui combattue par son grand trouble, mais, plus forte que son trouble, l'ivresse inerte et lourde le gagnait.
L'heure du transport était passée.
C'était la réaction maintenant, l'abrutissement qui envahissait son esprit comme un épais brouillard.
Il disait tout bas d'une voix monotone:
--Ma fille... c'est ma fille!
Et il restait là, enchaîné par l'engourdissement vainqueur.
Il luttait en dedans.
C'était une lassitude inutile et son dernier signe de vie fut une grosse larme qui coula sur la paille au travers de ses doigts.
Ses bras se détendirent enfin et sa tête tomba pesamment sur ses deux mains croisées.
Le temps passa. Le soleil avait presque fait le tour de la maison, quand on frappa doucement à la porte.
Justin n'eut garde de répondre, mais celui qui frappait était habitué, sans doute, à ses manières, car la ficelle du loquet joua sans bruit et la porte fut ouverte.
Médor entra d'un air timide et respectueux. Son regard alla tout de suite au tas de paille et rencontra en chemin la bouteille à demi vide.
--Ivre mort! murmura-t-il. Reste à savoir à quelle heure il a bu. Il marcha dans la chambre en étouffant le bruit de ses pas et vint s'agenouiller auprès du lit.
--Justin, dit-il doucement, père Justin... monsieur Justin!
Le chiffonnier resta immobile et silencieux.
--Faudrait pourtant vous réveiller, reprit Médor avec un accent de prière impatiente. Je suis venu hier, je suis venu cette nuit, je vous ai trouvé endormi toujours, toujours... Voyons, père Justin, éveillez-vous.
Il avait prononcé ces derniers mots en affermissant sa voix. Le chiffonnier fit un mouvement faible.
--Éveillez-vous, répéta Médor qui poussa le courage jusqu'à lui secouer le bras.
Justin gronda d'une voix harassée:
--Je ne dors pas. C'est comme si j'étais mort.
--Oui, oui, parbleu! murmura Médor, c'est comme ça, en effet, et ça finira par y être tout de bon. Enfin, vous pouvez m'écouter, c'est déjà quelque chose; j'en ai long à vous dire, père Justin.
--J'en sais plus long que toi, balbutia celui-ci; mais qu'importe? Je ne peux plus rien... rien! Et d'ailleurs, continua-t-il en faisant un effort désespéré pour relever la tête, j'ai bien réfléchi... ah! j'ai réfléchi tant que j'ai pu. Je disais à ces bonnes gens, car ce sont de bonnes gens: l'enfant ne peut pas être votre fille...
--Quel enfant? demanda Médor étonné.
--Elle, répondit Justin; mais c'est vrai, tu ne sais pas... leur fille... c'est terrible à penser! leur fille! et pourtant, ils sont autant au-dessus de moi que j'étais au-dessus d'eux il y a quinze ans. Moi, moi, je suis le dernier degré de la misère et de la honte. Moi, rien ne peut me racheter... il vaut mieux qu'elle soit leur fille, puisque je ne peux pas avoir de fille!
Médor écoutait, bouche béante, et comprenait à demi.
--Votre fille! dit-il, étouffé par son grand trouble; parlez-vous vraiment de votre fille, papa Justin?
--Oui, répliqua le malheureux, je parle de celle qui mourrait de honte et de douleur si quelqu'un lui disait en me montrant au doigt: tiens, regarde, voilà ton père. Ah! je me suis laissé vivre trop longtemps!
Médor l'aidait à se relever. En l'écoutant, il riait et il pleurait tout à la fois.
--Et, dit-il, respirant à chaque mot, vous savez où elle est, votre fille?
Il soutenait la tête de Justin à deux mains, de façon à bien voir sa figure.
--Oui, balbutia celui-ci, je sais où elle est.
--Mais regardez-moi donc, père Justin! s'écria Médor. J'ai peur de vous tuer, vous voyez bien... de vous tuer par trop de joie! Regardez-moi rire et pleurer! devinez un petit peu, pour que ça ne vous tombe pas comme un coup de massue...
Justin ouvrit les yeux tout grands.
--Quoi... Quoi? fit-il éperdu, haletant; est-ce que tu vas me parler d'elle?
--Oui, répondit Médor, je vas vous parler d'elle. Voyons, tenez-vous bien! Vous n'avez que quarante ans, que diable! vous êtes un homme!
--Parle, balbutia Justin qui défaillait, parle vite!
--Eh bien! dit Médor, vous n'avez pas besoin de chercher des parents pour l'enfant, allez. Si vous savez où est votre fille, tout est fini, car moi je sais où est sa mère.
Justin s'échappa de ses bras et se tint debout, dressé de toute sa hauteur pendant une seconde.
Puis il chancela et Médor s'élança pour le soutenir, croyant qu'il allait tomber à la renverse.
Mais Justin le repoussa encore une fois. Ses jarrets fléchirent; il s'agenouilla et mit sa tête entre ses mains.
--Lily! prononça-t-il d'une voix que Médor n'avait jamais entendue. Elle n'est donc pas morte! Est-ce que Dieu me donnerait cette joie de la revoir?
--Mais oui, mais oui, répondait toujours Médor, et vous avez supporté ça mieux que je ne pensais, papa!
Justin pleurait silencieusement pendant que Médor continuait:
--Elle est toujours belle, elle est toujours jeune; elle a un hôtel qui est un palais.
Les mains de Justin glissèrent, découvrant son visage livide. Il regarda Médor en face.
--Ah! fit-il, elle est belle, jeune, riche... et moi... moi! Si je la revoyais elle me verrait, cela ne se peut pas... j'aime mieux mourir avant.
Il se laissa choir la face contre terre.
Médor le considéra un instant d'un air découragé.
--C'est sûr qu'il s'est laissé glisser bien bas, pensa-t-il. Jamais ça ne redeviendra l'homme d'autrefois; mais si on pouvait retrouver seulement un petit coin de lui-même!
Il se remit à genoux auprès du chiffonnier et fit mine de le relever encore une fois, mais ses mains s'arrêtèrent avant de le toucher et il se dit:
--Ça n'en finirait plus. Vaut mieux s'asseoir sur le même canapé et se mettre à son niveau pour le remonter à la douce.
Médor ne craignait pas beaucoup la poussière. Il se coucha à son tour sur le carreau poudreux, de façon à placer sa tête tout contre celle de Justin, dont le front touchait la terre et disparaissait dans ses grands cheveux blancs.
Ils étaient posés ainsi comme deux voyageurs fatigués qui font halte, étendus tout de leur long sur la marge de la route.
--Je savais bien que ça vous ferait de l'effet, papa, reprit-il en donnant à sa voix des inflexions persuasives; moi, je suis comme vous, les jambes me flageolent parce que je sens bien qu'il va falloir donner un terrible coup de collier... et je ne sais pas si j'aurai la force.
Justin restait insensible et sourd. Médor approcha sa bouche tout auprès de son oreille et dit tout bas en détachant chacune de ses paroles:
--Si je suis seul, que voulez-vous que je fasse pour elle?
Justin eut un tressaillement faible qui parcourut tout son corps.
--Vous étiez un vaillant luron, un temps qui fut, reprit Médor. Si je n'avais qu'à marcher derrière vous, on pourrait encore venir à son aide.
Justin ramena son bras sous son front, et, ainsi soutenu, il répéta avec une fatigue profonde:
--À son aide?
Il ajouta presque aussitôt après:
--Elle est donc en danger?
--Voilà que ça va mieux, papa Justin! s'écria Médor. Je ne vous ai pas tout dit, ou plutôt je ne vous ai encore rien dit. Quand je vous aurai parlé de son mari...
--Son mari! répéta encore Justin.
Sa tête se retourna lentement et ses yeux mornes se fixèrent sur ceux de son compagnon.
--J'écoute, dit-il.
--Vous faites bien, papa. La pauvre femme a peut-être grand besoin de nous.
Justin le regarda toujours.
--Je ne sais pas si j'ai bien compris, balbutia-t-il; j'ai compris que Lily était mariée.
--Oui, fit Médor, mariée à un homme qui est un scélérat et qui me fait peur.
Justin appuya ses deux mains sur le carreau et se releva ainsi à demi.
Une flamme brilla dans ses yeux, puis s'éteignit, mais il prononça d'une voix distincte:
--Parle haut et clair. Je ne suis mort qu'à moitié: j'écoute.
XVI
Justin s'éveille tout à fait
La figure du bon Médor exprimait le contentement et l'espoir.
--C'est vrai que vous n'êtes mort qu'à moitié, papa, dit-il, et encore parce que vous le voulez bien. Si on pouvait vous éveiller une bonne fois, tout irait sur des roulettes.
--J'écoute, répéta Justin gravement.
--Ah! ah! s'écria Médor, j'en ai long à vous dérouler. Je n'ai jamais jeté le manche après la cognée, moi; pendant que vous dormiez je cherchais. Voilà quatorze ans que je cherche sans m'arrêter. Je ne vous ai rien dit depuis tout ce temps, parce que ça n'aurait pas servi. Vous ne vouliez pas, quoi! mais aujourd'hui vous allez marcher, c'est mon idée, fi n'y a plus à reculer. D'abord et pour commencer, cet homme-là a dû être pour quelque chose dans le vol de l'enfant. Je me souviens. Je vois encore sa figure, et ça m'est toujours resté qu'il aurait pu arrêter la voleuse.
--De qui parles-tu? demanda Justin qui depuis bien des années n'avait pas eu ce regard lucide.
--Je parle du mari de la Gloriette, répondit Médor. Les yeux de Justin se baissèrent.
--Qui est cet homme? demanda-t-il encore.
--Un grand seigneur étranger, monsieur le duc de Chaves.
--Ah! fit Justin, un duc!
--Un vrai duc! et c'était à lui la voiture qui emmena madame Lily, le jour où vous revîntes à Paris.
--Pour trouver la chambre vide, pensa tout haut Justin. Ma mère avait dit: «J'en mourrai.»
--Ce n'est pas tout, reprit Médor.
--J'ai froid, interrompit le chiffonnier, aide-moi à me remettre sur ma paille. Ma mère en est morte.
--À votre service, répondit Médor qui lui tendit aussitôt les deux mains; mais n'allez pas vous rendormir, savez-vous!
Justin, avec le secours de son compagnon, parvint à regagner sa couche. Il ne s'y étendit point; il s'accroupit sur la paille, le menton dans les genoux, et dit d'un accent résolu:
--Non, non, je ne m'endormirai pas.
Médor prit auprès de lui une posture pareille.
--On va causer comme des amis, dit-il; ça va bien, pourvu que je puisse dénier mon rouleau. De parler, ça n'est pas mon fort, et pourtant il faut que vous sachiez tout, car il m'a passé des idées, quoi! des idées qui figent le sang. Cette grande maison fermée qu'elle habite est auprès de l'hôtel où ce duc, du temps de Louis-Philippe, tua sa duchesse à coups de hache, une nuit, sans que les quinze ou vingt domestiques entendissent les cris de la bête féroce ou les plaintes de la victime. J'ai peur. Le duc avait une autre femme, une belle. Monsieur Picard me dit dans le temps que cette autre femme-là mourrait bien vite, et ça n'a pas tardé, puisque le duc a épousé la Gloriette. Mais vous ne savez pas ce que c'est que monsieur Picard, papa, et moi j'ai de la peine à commencer par le commencement. Voyons! s'interrompit-il en heurtant son front d'un coup de poing, je veux pourtant tâcher d'être clair!
--Oui, tâche, murmura Justin qui essuya la sueur de ses tempes; ma tête est bien faible et j'essaye en vain de te suivre.
--Il y a donc, reprit Médor, que pendant quinze jours je couchai dans le bûcher de la Gloriette, vous savez ça. Je passais mon temps à courir du commissariat de police à la préfecture. On ne connaissait que moi là-dedans, et j'étais à charge à tout ce monde qui se sentait en défaut et qui ne trouvait rien. Je me disais en moi-même: il faut qu'il y ait quelque chose pour qu'on ne rencontre pas seulement une pauvre trace.
«On avait le signalement exact de la voleuse, et ce signalement était fièrement reconnaissable; les agents qui avait commencé la battue étaient arrivés tout de suite sur le lieu du crime et avaient pu recueillir tous les témoignages. Tout à coup, voilà ce qui arriva, et ça me fit rudement penser: les deux agents s'appelaient monsieur Rioux et monsieur Picard; l'un d'eux disparut et lâcha le métier, comme s'il avait fait une succession capable de le mettre dans l'aisance. C'était monsieur Picard. Quand il fut parti, la chose ne battit plus que d'une aile, et monsieur Rioux disait à qui voulait l'entendre: c'était Picard qui tenait le fil de tout.
«M. Rioux disait aussi: ce duc a eu tort de lui donner tant d'argent; il ne faut pas bourrer les chiens de chasse, si on veut qu'ils détalent.
«Voilà donc qui est sûr et certain: l'affaire tomba dans l'eau tout à fait, et quand on en parlait les gens de la préfecture haussaient les épaules. Écoutez bien.
«Un matin, dans une rue de Versailles où _j'avalais_ pour la fête du pays,! je me trouvai nez à nez avec monsieur Picard, habillé en bon bourgeois et la trogne rouge comme quelqu'un qui a rudement déjeuné.
«Il y avait déjà du temps que tout était fini, et l'histoire était vieille pour tout le monde, mais pas pour moi.
«J'abordai monsieur Picard comme ça, tout doucement, et je lui dis:
«--Salut, monsieur Picard; vous avez bien meilleure mine qu'à l'époque.
«--Vous me connaissez donc, l'ami? qu'il me fit.
«Je lui remémorai les circonstances où j'avais eu l'honneur de le fréquenter dans l'occasion du malheur de la Gloriette.
«--Ah! qu'il s'écria, bon, bon! ça date du déluge... et vous étiez un peu tannant, mon brave, voulant toujours que les aiguilles aillent plus vite que l'heure. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, cette jolie petite femme-là?
«Tout en lui racontant ce que je savais, je lui fis la politesse de lui offrir quelque chose.
«--Quoique établi maintenant, me répondit-il, je n'ai pas la fierté du parvenu. Payez une tournée, je paierai l'autre; j'aime à causer avec les anciens de Paris.
«Nous entrâmes au cabaret, et il commença à me dire du mal de la police, comme quoi s'il avait voulu publier ses mémoires secrets, ça ferait dresser les cheveux des populations, et comme quoi il avait quitté la préfecture pour ne pas s'encanailler plus longtemps avec une racaille, composée de l'écume de la lie des boues de la société moderne. Ils sont tous comme ça, quand ils s'en vont des bureaux; moi, je ne sais pas ce qu'il y a de vrai dans ce qu'ils disent, et ça m'est égal.
«Mais en bavardant, il buvait; cet homme-là est encore plus soifeur que bavard.
«Et moi, je le poussais, consommant tournée sur tournée, parce que je voyais bien qu'il en sortirait quelque chose.
«Quand il fut tout à fait bien, je me mis à le contredire, sachant que ça fait mousser les ivrognes.
«--Vous ne me ferez pas croire, m'écriai-je, qu'un duc et millionnaire soit capable de voler des petits enfants.
«--Je n'ai pas dit qu'il a volé la fillette, repartit monsieur Picard, quoiqu'il en aurait été bien susceptible; j'ai dit qu'il avait profité de la chose et qu'il voulait la belle blonde à tout prix. À tout prix, quoi! répéta-t-il en donnant un grand coup de poing sur la table. Pour avoir la belle blonde, il aurait mis le feu aux quatre coins de Paris! Il est fait comme ça, ce sauvage-là; c'est un troubadour qui a les griffes d'un tigre.
«--Et tenez, s'interrompit-il, je ne donnerais pas une pipe de tabac de l'autre duchesse qu'il avait à Paris en ce temps-là, la première: une belle brune, pourtant! Tonnerre! quand il me parlait de la Gloriette, j'entendais le glas de son épouse légitime... Ah mais! il s'en passe de drôles aussi dans les maisons des riches!
«--Vous parliez donc avec lui de la Gloriette? demandai-je.
«Il eut un petit peu de défiance pendant un moment. C'était mal engagé; dame! je n'ai pas beaucoup d'adresse.
«Mais il avait tant de bleu dans la tête que la défiance passa vite; il reprit:
«--Vois-tu, vieux, l'occasion se trouve une fois, mais pas deux; quand on la rencontre, faut l'empoigner. Je n'ai fait de mal à personne... et puis d'ailleurs j'ai donné ma démission, quoi! On ne peut pas demander à un bourgeois jouissant de sa liberté d'être esclave d'une administration. Nous sommes des Français, dis donc, tous égaux devant la loi. Comme je croyais que le duc voulait retrouver l'enfant, j'y allais comme un lion, parce qu'il payait; en outre, il y avait la chose de passer sur le corps de monsieur Rioux: un incapable. Voilà donc qu'un matin, j'arrive chez monsieur le duc avec un rapport fait à l'oeuf, un bijou de rapport qui établissait comme quoi, ayant passé à l'inspection tous les cochers de place, j'avais trouvé enfin un numéro qui avait connaissance de la vieille femme au béguin et au voile bleu...
--C'est long, s'interrompit Médor, mais tout ça est nécessaire.
--J'écoute et je comprends, répondit Justin qui n'avait pas fait un mouvement depuis le commencement du récit.
«--Vous jugez, papa, continua Médor, si j'étais tout oreilles. Je suais sang et eau à faire semblant d'être calme.
«Monsieur Picard était en colère et trouvait que je ne m'intéressais pas assez à son histoire. Vieille éponge, va! je la dévorais, son histoire!
«Et plus il allait, plus ça chauffait. Le cocher avait conduit la vieille au béguin sur la grande route, entre Charenton et Maisons-Alfort; c'était justement ça qui lui avait donné des soupçons, parce qu'elle avait dit halte à un endroit où il n'y avait pas de bâtisses.
«--Qu'est-ce que je fis? continua monsieur Picard. Ah! ils ne me remplaceront pas à l'administration! Je me rendis sur les lieux avec deux leveurs de première qualité et le cocher. Le cocher nous arrêta à la place même où la vieille était descendue avec le petit enfant un petit garçon, qu'elle disait, mais ces frimes-là sont connues. On visita les environs; pas une maison! et le sentier qu'elle avait pris en quittant la voiture ne menait nulle part, sinon à un champ de betteraves. Bien sûr qu'elle n'avait pas volé l'enfant pour l'enterrer dans les betteraves. Il y avait au coin d'un champ un grand tas de fumier.--Fouille! que je dis à mes leveurs. Au bout de dix minutes, nous avions le béguin, le voile bleu, un petit toquet à plumes, une petite crinoline et des bottines qui étaient des joujoux...
--Cette fois, s'interrompit encore Médor, n'y aurait pas eu moyen de cacher mon émotion. Je m'écriai franchement:
«--Ah! dame! ah! dame! monsieur Picard, voilà un joli rapport! et monsieur le duc dut être fièrement content de vous!
«Monsieur Picard but une tournée, puis se rengorgea et me répondit:
«--Par ainsi, mon gros, il fut si content qu'il m'a fait ma fortune.
«--Mais alors, demandai-je, pourquoi la petiote ne fut-elle pas retrouvée?
«--Voilà! répondit monsieur Picard en clignant de l'oeil; tu n'es pas fort, bonhomme!
«Je pris mon air le plus innocent.
«--Tu n'es pas fort, répéta-t-il; il faudra te mettre les points sur les «i», je vois bien cela. Monsieur le duc me fit ma fortune pour que je supprime le rapport, dont il était si fièrement content.
«Je ne pus retenir un cri.
«Monsieur Picard me regarda d'un air inquiet.
«--Ah! ah! fis-je aussitôt en me tenant les côtes, je comprends! Elle est bonne, tout de même! Monsieur le duc ne voulait plus qu'on trouve l'enfant.
«--Juste! il ne voulait que la mère. Et il me fit faire un autre rapport avant de donner ma démission, le rapport d'une troupe de saltimbanques qui s'était embarquée au Havre pour l'Amérique emmenant une petite fille jolie, jolie...
«--De l'âge de Petite-Reine! m'écriai-je.
«--Juste. Tu y es!
«--Et le duc vint raconter la chose à la Gloriette?
«--Et la Gloriette, acheva monsieur Picard, suivit le duc comme un pauvre agneau.
Médor s'arrêta. Il regarda le chiffonnier toujours immobile et demanda en homme qui n'est pas bien sûr de son fait:
--M'avez-vous compris un petit peu, papa Justin?
Celui-ci fit un signe de tête affirmatif.
--C'est cet homme-là, prononça lentement Médor, qui est le mari de la Gloriette.
--Oui, répéta Justin, c'est cet homme-là qui est son mari. Puis il reprit:
--Qu'est devenue l'autre duchesse?
--Pour ça, je n'en sais rien, repartit Médor, mais je m'en doute.