L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI

Chapter 27

Chapter 273,867 wordsPublic domain

--Il ferait le mort au naturel, reprit Saladin dont la voix baissa, si, par hasard, fantaisie lui venait de désobéir à son chef... Veuillez me regarder, Annibal Gioja, s'interrompit-il. De ce qui s'est dit ici, ce soir, un mot répété par vous aux oreilles de M. de Chaves pourrait non seulement faire manquer l'affaire, mais encore mettre en péril toute la confrérie. En conséquence, on pourrait présentement vous ficeler comme un paquet et vous placer par précaution en lieu sûr. Ce serait peut-être de la prudence.

--Je jure..., voulut interrompre Gioja.

--Taisez-vous! Je n'attache pas plus de prix que vous à vos serments. Ce qui m'arrête, c'est que, d'un autre côté, le duc, habitué à vous voir tous les jours, pourrait concevoir des soupçons ou des craintes, si vous disparaissiez ainsi subitement. Il y a une chose en laquelle je crois, c'est l'amour déréglé que vous avez pour votre peau. Cela vous sauve.

Il y eut un sourire sur toutes les lèvres. Gioja était livide.

--Vous êtes poltron, continua froidement Saladin, c'est là une garantie certaine et dont je me contente, en prenant soin de vous dire: il vous est enjoint par le conseil de laisser mademoiselle Saphir en repos, et je vous tuerai comme un chien si votre commerce nous barre la route!

Il y eut un silence. Le conseil approuvait évidemment, et le bon Jaffret exprima l'opinion générale en disant à ses deux voisins:

--Il a la sagesse précoce de Salomon, ce cher enfant. Comayrol hocha la tête et murmura:

--Vayadioux! il met de l'animation dans nos séances.

--C'est Dieu qui l'a envoyé, s'écria le Prince, pour régénérer une grande institution!

--Un point final! dit Saladin. Gioja est réglé, n'en parlons plus. Docteur Samuel, je vais vous adresser une question scientifique: connaissez-vous les envies?

--Il y en a de différentes sortes, en médecine, commença le praticien.

--Fort bien, interrompit Saladin, vous connaissez les envies. Je suppose, en effet, qu'il y en a de plus d'une sorte, car j'en ai vu, moi, de toutes les couleurs. La question scientifique est celle-ci: pensez-vous qu'il soit possible d'imiter une envie sur le corps d'une personne saine? Je m'explique: vous voudriez, par exemple, reproduire, sur le sein d'une jeune femme, un de ces signes qui sont les plus habituels, à cause de la gourmandise des filles d'Eve, une moitié de pêche, une prune de reine-claude, une grappe de groseilles, le pourriez-vous?

--Très certainement, répondit Samuel, nous avons des caustiques et des réactifs.

--Parfait! et la légère différence de plan qui existe à la surface de ces envies?

--Eh! eh! dit le docteur en souriant, vous êtes décidément un observateur. Ceci est peut-être plus difficile, mais néanmoins je puis affirmer que le moyen de produire cette légère extumescence, sans nuire à la santé, n'est pas introuvable.

--Et savez-vous un peu dessiner, docteur? demanda encore Saladin.

--Je crois deviner..., voulut dire le docteur.

--Devinez tant que vous voudrez, interrompit Saladin, je n'ai pas l'intention de vous parler en paraboles, mais répondez.

--Eh bien! oui, fit le docteur, s'il s'agit d'un fruit je le dessinerais, je le peindrais même, ayant cherché autrefois dans les arts une distraction et un délassement.

Saladin se leva.

--Messieurs, dit-il, je suis tout particulièrement satisfait d'avoir noué avec vous des relations qui ne peuvent manquer d'être fructueuses pour vous et pour moi. La séance est levée, à moins que vous n'ayez quelques communications à me faire.

--Mais, dit Comayrol, nous n'avons arrêté aucune mesure.

--En effet, soupira Jaffret, notre jeune Maître nous laisse dans un crépuscule un peu inquiétant.

Saladin leur tendit la main à tous les deux.

--Nous ne nous séparons pas pour longtemps, mes très chers, répondit-il; dormez bien seulement cette nuit, car je ne répondrais pas de votre sommeil pour la nuit qui viendra.

--Il fera jour? demanda le Prince.

--Vous ne sauriez croire, répondit Saladin, comme ces vieilles formules, reste d'un temps qui était l'enfance de l'art, me semblent puériles... mais enfin ne changeons rien: il est des traditions qui sont respectables. Je vous laisse. Chacun de vous entendra parler de moi demain avant midi. Si dans vos sagesses vous trouviez qu'il est bon d'attacher le Gioja ici présent par la patte, je vous laisse carte blanche. Docteur, préparez vos caustiques, vos réactifs et toute votre boîte à couleurs; demain, à la première heure, je serai chez vous. Et à propos de cela, s'interrompit-il, voulez-vous bien me donner votre adresse?

Le Dr Samuel lui tendit sa carte.

--Je me rendrai chez vous, poursuivit Saladin, avec une charmante jeune personne très douillette, je vous en préviens, et qu'il ne faudra pas faire crier, à laquelle vous aurez la bonté, remplaçant en ceci la Providence, d'appliquer sur le sein droit une cerise de l'espèce dite bigarreau, qui lui vient d'une envie de sa mère.

Il salua à la ronde et prit la porte.

Un grand silence régna, après sa sortie, dans le petit salon qui servait de sanctuaire aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Le docteur tournait ses pouces, Jaffret buvait son punch à petites gorgées, et Comayrol allumait une forte pipe qu'il avait gardée jusqu'alors dans sa poche, peut-être par respect. Ce fut le fils de Louis XVII qui rompit le silence.

--Il paraît, dit-il, que nous allons être menés grand train!

--Peuh! fit Comayrol.

--Il a de l'acquit pour son âge, dit le bon Jaffret, mais si l'ami Gioja n'était pas une poule mouillée de qualité supérieure, l'affaire du flambeau n'était pas forte.

--J'attendais un regard pour frapper, dit l'Italien d'un air sombre.

--La force du petit, fit observer Samuel, est évidemment dans le mépris qu'il a pour nous. Je ne déteste pas cette façon de raisonner et, en définitive, nous avions besoin d'un homme.

--Est-ce un homme? demanda Gioja.

--Ma foi, répondit le docteur, je n'en sais rien, mais je sais que ce n'est pas tout à fait un ignoble poltron comme toi, ami Gioja.

--Qui vivra verra, gronda celui-ci.

Comayrol et Jaffret le regardèrent en même temps.

--Moi, dit Comayrol, je suis content que Gioja n'ait pas frappé.

--Moi de même, fit le bon Jaffret.

Samuel ajouta:

--Sans être décrépits, nous ne sommes plus de la première jeunesse, et il n'est pas mauvais d'avoir un gaillard qui se mette en avant.

Aucun d'eux évidemment ne disait ce qu'il avait sur le coeur.

--Voici vingt-cinq ans, reprit Jaffret en frappant doucement sur l'épaule de Comayrol, quand tu prononças ton discours à propos du portefeuille de l'homme assassiné, là-bas, au cabaret de la Tour de Nesle, derrière la Chaumière, tu avais un bagou dans ce genre-là, sais-tu?

--Un peu plus élégant, je suppose! répliqua l'ancien clerc de notaire, et je remuais des idées qui auraient de la peine à entrer dans la cervelle étroite de cet arlequin-là!

--Il faut dire pourtant, continua Jaffret, qu'il y eut là deux personnes pour te river ton clou: Toulonnais-l'Amitié et Marguerite de Bourgogne.

--On avait six pieds de plus en ce temps-là! s'écria Comayrol l'oeil brillant et le sang aux joues.

--Ce qui n'empêche pas, poursuivit paisiblement Jaffret, qu'il s'agissait alors de vingt misérables billets de mille francs, et qu'aujourd'hui nous parlons de millions. Messieurs et chers amis, nous étions jeunes, ardents, nous avions toutes les illusions, tous les espoirs, tous les désirs. Avec vingt mille francs, on peut commencer une fortune à cet âge; à l'âge que nous avons, il faut la fortune faite, beaucoup d'argent et peu d'ouvrage. Ce jeune coquin est venu vers nous juste à son temps.

--Il coûte cher, fit observer Comayrol.

--C'est en ceci, répondit Jaffret, que nous pourrons avoir recours contre lui dans la question du partage. Il a eu raison de nous dire qu'il était le maître de la situation au point de vue du travail à faire; mais l'opération faite, les rôles changent. Le bas peuple de notre confrérie ne connaît que nous.

--J'y songeais, fit l'ancien clerc de notaire.

--Moi de même, appuya le Dr Samuel; nous sommes vieux, mais...

Il se prit à rire et les autres l'imitèrent.

--Pas si décrépits! acheva le bon Jaffret qui humait la dernière goutte de son punch.

Ainsi était attaqué le véritable état de la question.

--Ma parole! ma parole! dit le Prince, vous êtes encore plus futés que lui!

--Et puis, reprit Jaffret, je suppose qu'après le coup nous ayons ce qu'il faut de foin dans nos bottes, eh bien! il nous importe assez peu vraiment que le Père-à-tous de cette vieillerie, l'association des Habits Noirs, à laquelle nous n'appartiendrons plus...

--À laquelle nous n'avons jamais appartenu! intercala le Dr Samuel.

--C'est juste... Que le Père-à-tous, disais-je, s'appelle Annibal Gioja ou monsieur le marquis de Rosenthal. Voici dix heures qui sonnent à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mes petits, je vais aller me mettre au lit.

Il planta son chapeau à large bord sur son bonnet de soie noire et se dirigea vers la porte, en s'appuyant sur sa canne.

Ayant de passer le seuil il se tourna vers l'Italien et lui dit sans rien perdre de sa douceur ordinaire:

--Toi, mon fils, si tu m'en crois, marche droit!

La lourde main de Comayrol touchait en ce moment l'épaule de Gioja.

--Vayadioux! dit-il en le regardant fixement. Marche droit, mon bonhomme! S'il arrivait quelque chose au petit d'ici demain soir, tu serais haché menu comme chair à pâté.

Il sortit. Samuel l'imita et ne dit rien, mais son regard parla pour lui.

Vint enfin le fils de Louis XVII qui donna une poignée de main à l'Italien en lui disant:

--Il paraît que ta peau ne vaudrait pas deux sous si tu bougeais, ma vieille! Nous avons enfin un homme.

Annibal Gioja resté seul se laissa choir sur le divan et mit sa tête entre ses mains.

--Il y a une affaire pourtant! murmura-t-il, et ils n'iront pas me chercher jusqu'en Italie!

À cette même heure, on eût rencontré Similor et son fils Saladin marchant bras dessus, bras dessous dans les rues désertes qui sont au-delà du Luxembourg.

Saladin avait rejoint son honoré père en quittant le café Massenet, et avait bien voulu le féliciter sur la façon précise et adroite dont Similor venait de jouer son bout de rôle.

Ils causaient. Monsieur le marquis de Rosenthal, était, ce soir, d'une humeur expansive.

--Vois-tu, papa, dit-il en arrivant au bout de la rue de l'Ouest, je ne ferai qu'une seule affaire avec ces momies. Le vol n'est pas ma vocation. Ça peut servir de point de départ à un honnête homme, mais, en somme, il n'y a que le commerce. J'ai tout arrangé dans ma tête: trois mille livres de rentes suffisent à ton bonheur, pas vrai?

--Mais..., voulut dire Similor.

--Faisons ton compte, interrompit Saladin: avec six cents francs de loyer, tu as un petit paradis, douze cents francs pour ta nourriture, quatre cents francs pour ta toilette, il te reste six cents francs pour l'argent de poche et la blanchisseuse. Si tu veux, tu feras des économies.

--Quand, toi, tu auras un million et demi! s'écria Similor indigné.

--Moi, papa, c'est différent, répondit monsieur le marquis sans s'animer le moins du monde. Je pourrais avoir les deux autres millions et le reste, si je voulais, rien qu'en jouant le rôle de gendre. Je serais là comme un coq en pâte; j'y ai songé; ce qui m'arrête, c'est ma femme. Je suis né célibataire, vois-tu, on ne se fait pas... et d'ailleurs la situation ne peut pas se prolonger bien longtemps: cette Saphir nous jouera quelque méchant tour un de ces matins. Je ne parle pas du Gioja, mon pied est sur sa tête, mais il y a Échalot et la Canada qui se remuent. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et enlever l'histoire d'un coup. Dans trois jours tout doit être fini, et alors mademoiselle Saphir pourra montrer sa cerise, la seule vraie et authentique, je m'en bats l'oeil... Hé! cocher!

Un fiacre passait qui s'arrêta.

--Papa, dit Saladin en enjambant le marchepied, rentre en te promenant ou monte sur le siège; j'ai à causer avec moi-même.

Il s'installa au fond de la voiture et referma la portière sur le nez de l'auteur de ses jours.

XI

L'envie

La jeune modiste que Saladin avait montrée à son père Similor à travers les carreaux du magasin de modes de la rue de Richelieu s'appelait simplement Marguerite Baumspiegelnergarten (prononcez Bospigar), et avait reçu le jour quelque part en Germanie, d'où elles viennent par centaines, comme les clarinettes.

Nous savons que Similor lui avait trouvé un grand air de ressemblance avec mademoiselle Saphir. Il en était ainsi sauf la grâce et l'expression, et Marguerite Baumspiegelnergarten, plus connue sous le nom de Guite-à-tout-faire, était une fort jolie personne de dix-sept à dix-huit ans, qui en paraissait quinze.

Son nom de Guite-à-tout-faire n'avait pas absolument trait à ses moeurs, qui étaient celles d'une modiste; il se rapportait surtout au grand nombre de métiers qu'elle avait essayés, malgré son jeune âge. Elle était adroite comme une fée et réussissait à tout; mais, en même temps, elle était atteinte du péché de paresse à un tel degré qu'il lui était arrivé de se laisser souffrir de la faim pour ne point travailler.

Elle avait vendu des balais dans les rues, chanté aux carrefours, figuré dans les petits théâtres, cousu des chemises, piqué des bretelles et des bottines; elle avait en outre trouvé moyen, au dire de ses ennemis, de passer quelques mois à Saint-Lazare.

Néanmoins, elle trouvait toujours à se placer, même dans les maisons honorables, parce que personne à Paris ne savait chiffonner comme elle, en deux tours de pouce, un chapeau à la chien.

Depuis quelque temps, monsieur le marquis de Rosenthal passait, à l'atelier, pour être l'amant de Guite-à-tout-faire.

Ces demoiselles ne trouvaient pas qu'il eût la touche exacte des jeunes héritiers du faubourg Saint-Germain mais elles lui accordaient de beaux cheveux bien peignés, et, quand son état de coulissier amateur fut connu, Guite reçut les félicitations de ses compagnes.

La coulisse a des charmes étranges pour ces demoiselles.

Quand on félicitait Guite, elle souriait ou elle rougissait, suivant son humeur du moment, mais il semblait toujours qu'elle eût un secret suspendu aux lèvres.

Et ce secret, eu égard à l'expression du sourire, ne devait pas être à l'avantage de monsieur le marquis de Rosenthal.

Ces demoiselles en étaient venues à traduire ce sourire vaguement, mais tristement, et quand monsieur le marquis de Rosenthal passait, elles disaient:

--C'est ce pauvre jeune homme!

Un peu comme s'il lui eût manqué un bras ou un oeil.

Le lendemain de cette soirée que nous avons passée en compagnie des membres du Club des Bonnets de soie noire, entre cinq et six heures du matin, Saladin frappa à la porte d'une petite chambrette, située au plus haut étage de la plus haute maison de la rue Vivienne, et qui était la retraite de mademoiselle Marguerite Baumspiegelnergarten.

On demanda: «Qui est là?» et monsieur le marquis de Rosenthal se nomma.

Aussitôt, il se fit un bruit dans la chambre, où mademoiselle Guite n'était évidemment pas seule. Il y eut des allées, des venues, un son flasque de pantoufles, un retentissement sec de talons de bottes; en même temps on causait et l'on ne se gênait vraiment pas pour rire.

Monsieur le marquis de Rosenthal n'avait pas l'air formalisé le moins du monde, seulement, comme il était pressé, il laissait de temps en temps échapper un geste d'impatience en se promenant sur le carré.

Au bout d'un quart d'heure, la porte de mademoiselle Guite s'ouvrit. Un jeune homme sortit qui ressemblait assez à un commis de nouveautés. Il salua monsieur le marquis de Rosenthal avec un sourire moqueur qui ne manquait pas d'une certaine impertinence. Monsieur le marquis lui rendit son salut gravement et entra.

La chambrette était fort en désordre. Guite, vêtue d'un peignoir de mousseline, avait commencé à se coiffer devant sa petite toilette. Ses cheveux magnifiques étaient épars; elle avait les épaules demi-nues.

Et ses épaules, en vérité, étaient remarquablement belles.

Saladin ne les regarda pas. Il s'assit sur une chaise et dit:

--Allons, allons, mignonne, nous sommes en retard.

Guite rejeta ses cheveux prodigues en arrière et lui envoya le plus coquet de ses sourires.

--Vous êtes donc bien avare de votre temps? dit-elle.

--Je n'en ai pas à perdre, répliqua Saladin.

--Ah ça, s'écria Guite en frappant du pied et avec un dépit qui devait avoir sa source dans le lointain d'autres entrevues, est-ce que vous ne me trouvez pas jolie, dites donc, à la fin?

--Si fait, répondit Saladin, je vous ai choisie parce que vous êtes jolie.

--Et vous n'êtes pas jaloux? demanda encore la fillette effrontée d'un accent où débordait le dédain.

--Ma foi non, repartit Saladin, dépêchons-nous, s'il vous plaît.

Mademoiselle Guite rougit de colère.

--Vous êtes..., commença-t-elle.

Mais elle s'arrêta et reprit en riant:

--Après tout, qu'est-ce que cela me fait!

Saladin s'approcha d'elle et lui toucha la joue d'une main que Guite trouva froide comme la peau d'un reptile. Elle se détourna à demi, curieuse de ce qu'il allait dire. Saladin répéta seulement:

--Voyons, minette, dépêchons.

Guite acheva de se coiffer, et, en un tour de main, elle eut lacé ses bottines.

--Voulez-vous être ma femme de chambre, monsieur le marquis? demanda-t-elle, essayant une dernière fois l'artillerie charmante de son regard.

Saladin s'y prêta de bonne grâce; il prit la robe, il la passa, il l'agrafa et puis il alla se rasseoir.

--Ma parole! ma parole! fit mademoiselle Guite émerveillée, il n'y a pas beaucoup de marquis comme vous, monsieur de Rosenthal!

--Dépêchons, trésor, répondit Saladin; la voiture attend en bas.

Mademoiselle Guite jeta son petit chapeau en équilibre sur ses cheveux crêpés à la diable et tous deux descendirent.

En bas il y avait, en effet, une voiture, et dans la voiture un homme, portant un costume râpé dont la coupe était puissamment hétéroclite, attendait, assis sur la banquette de devant. Près de lui était une grande boîte plate, ressemblant assez à la boutique d'un peintre en bâtiment.

Il ôta sa casquette d'un air gauche, quand Saladin et Guite prirent place sur la banquette de derrière.

Le fiacre s'ébranla aussitôt, descendit à la Seine, traversa le Pont-Neuf, et s'arrêta devant une maison de bonne apparence, dans la rue Guénégaud, non loin des bâtiments de la Monnaie.

Il y avait eu peu de paroles échangées pendant le trajet. Mademoiselle Guite ayant demandé:

--Enfin, qu'est-ce que nous allons faire?

Monsieur le marquis avait répondu simplement:

--On va bien voir.

Nos trois personnages montèrent deux étages d'un beau vieil escalier, et Saladin sonna à une porte sur laquelle un écusson de cuivre disait: «docteur-médecin».

Une servante vint ouvrir et introduisit les nouveaux arrivants, sans leur demander ni leurs noms ni ce qu'ils voulaient, dans un salon d'aspect sévère, et sentant le renfermé, qui était encombré d'objets disparates. Cela ressemblait un peu à la boutique d'un brocanteur.

Le Dr Samuel avait la réputation méritée de se payer volontiers en nature. Quand il visitait une famille trop pauvre pour solder sa note, il ne se fâchait point et emportait tout uniment une «bagatelle» dans ses poches.

Et lorsqu'il revenait ainsi avec une paire de flambeaux sous sa redingote, ou un coussin, ou une statuette, ou même un petit balai de cheminée, il disait, à l'exemple de l'empereur Titus, surnommé «les délices du genre humain»: «Je n'ai pas perdu ma journée.»

--Vous allez nous annoncer à votre maître, dit Saladin à la servante, il nous attend et sait que nous sommes pressés.

L'homme à la boîte plate et au costume hétéroclite alla prendre place, d'un air modeste, dans le coin le plus obscur du salon. Saladin et sa compagne s'assirent sur le canapé. Au bout de trois minutes, le Dr Samuel parut, précédé par sa servante, portant sur un vaste plateau une assez grande quantité de fioles et de verres.

Il y aurait eu de quoi servir des rafraîchissements à une douzaine d'invités. Seulement, les rafraîchissements n'avaient pas bonne mine.

La servante déposa son fardeau sur une table, et un geste de son maître la congédia.

--Voilà le sujet? dit le Dr Samuel en examinant Guite qui changea de couleur. Avant de commencer l'opération, je vous prie, mon cher monsieur, de me donner exactement la forme et la dimension de l'objet demandé.

Puis, se penchant à l'oreille de Saladin, il ajouta:

--Est-ce mademoiselle de Chaves, monsieur le marquis?

--En propre original, répondit Saladin.

À ce mot d'opération, Guite s'était prise à trembler de tous ses membres. La laideur de Samuel augmentait son épouvante.

--Pour tout l'or de la terre, déclara-t-elle franchement, je ne consentirais pas à me laisser faire du mal par ce docteur-là!

Saladin attira vers lui sa blonde tête et la baisa fort affectueusement, ce qu'il n'avait point fait quand ils étaient seuls.

--Petite chère folle, murmura-t-il avec tendresse, est-ce moi qui voudrais te faire du mal? Ne crains jamais rien de l'homme à qui tu as confié ta destinée.

Puis se retournant vers le docteur, il dit:

--J'ai grande confiance en votre habileté, mon savant ami, mais j'aime trop cette charmante enfant pour risquer la moindre des choses. Si vous le permettez, nous allons d'abord essayer l'expérience _in anima vili_.

--Sur vous? demanda Samuel.

--Non pas! je suis presque aussi douillet que ma ravissante compagne.

Il ajouta avec un sourire:

--J'ai apporté ce qu'il faut.

Le docteur chercha sous les meubles, croyant y trouver quelque quadrupède; mais, en ce moment, l'homme à la boîte plate se leva, sortit de son coin et dit:

--Sans vous commander, voilà l'affaire, monsieur le médecin. C'est moi qui suis l'_anima vili_: Languedoc, artiste en foire, peintureur et faiseur de têtes à la maquille, pour vous être agréable si l'occasion s'en présentait dans n'importe quelle circonstance.

Pendant que le Dr Samuel le regardait, étonné, Languedoc déboutonna sa vieille redingote, son gilet déjeté et sa chemise, qui n'était pas d'une blancheur exemplaire.

Mademoiselle Guite, rassurée, pour le moment du moins, le regardait faire en riant de tout son coeur.

Languedoc, ayant enlevé sa chemise d'un tour de main, resta vêtu de son seul pantalon. Il montra ainsi son torse noueux aux regards des assistants, non point tel que Dieu l'avait fait, mais couvert de tatouages et d'illustrations multipliées à l'infini.

Il marcha vers le docteur d'un pas grave, en faisant saillir ses pectoraux, et désigna au-dessous de son sein une place velue mais intacte, qui était bien large comme un écu de cent sous.

--Sans vous commander, dit-il, monsieur le médecin, voici un endroit où il n'y a encore rien eu. Nous allons voir comment vous entendez la besogne.

--En voilà un homme barbu! dit mademoiselle Guite en jetant un singulier regard sur la joue glabre de Saladin. Mazette!

--C'est la toison d'une bête fauve, murmura le docteur, on ne dessine pas sur une fourrure!

--Sans vous commander, répliqua Languedoc, les diverses estampes dont se trouve jonché mon personnage ont été exécutées nonobstant le poil. Le poil n'y fait rien du tout, parce qu'il est dans la nature de l'individu.

--Il pourrait en revendre, murmura Guite avec admiration.

Languedoc se redressa fièrement:

--On le doit tout entier à la Providence! répondit-il. La main des hommes n'y a rien ajouté.

Saladin, qui venait de se lever, traça sur une page de son carnet l'esquisse d'une cerise de grandeur ordinaire qu'il remit entre les mains du docteur en disant:

--Rouge ici, rose là, une nuance jaune dans cette partie, apparence veloutée sur le tout.

Le docteur avait l'air embarrassé.

--L'ami, dit-il à Languedoc, prenez quatre chaises, couchez-vous sur le dos et restez immobile; nous allons essayer l'opération.

--C'est bien des façons, monsieur le médecin, répondit Languedoc, mais du moment que votre idée est comme ça, allons-y; je suis ici pour obtempérer.