L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI

Chapter 24

Chapter 243,899 wordsPublic domain

--J'ai compris, en effet, dit la duchesse, et j'ai répondu. N'avez-vous plus rien à me demander?

Saladin consulta ses notes pour la forme. Il était singulièrement découragé. Il lui semblait que la duchesse elle-même confessait son impuissance: c'était évidemment une reine déchue.

Au premier moment elle n'avait pas dit: «Amenez-moi ma fille.» Elle avait demandé: «Où est-elle?»

--Vous n'êtes pas la maîtresse ici, murmura Saladin, exprimant d'un mot le résultat de toutes ses réflexions.

La duchesse releva sur lui son regard où il y avait un orgueil triste. Elle était si belle en ce moment qu'il resta comme ébloui.

Il lui parut qu'il ne l'avait jamais vue, et un vague espoir se ranima en lui.

--Monsieur le duc de Chaves a beaucoup souffert, murmura-t-elle après un silence.

Les yeux de Saladin s'aiguisèrent comme s'il eût voulu percer, jusqu'au fond, le mystère de son âme.

Mais la duchesse baissa de nouveau ses longs cils et ne parla plus. Saladin changea de ton encore une fois.

--Madame, dit-il délibérément, je suis venu ici pour vous rendre votre fille. J'ai trouvé d'abord en vous une grande joie, la joie naturelle à une mère; maintenant vous voilà inerte et comme anéantie.

Il semble qu'un obstacle étranger à moi se soit mis entre votre fille et vous. Je ne vous comprends plus, madame, et cependant il faut que je vous comprenne.

--C'est vous-même, répondit Lily, qui avez mis cette tristesse dans ma joie. Au premier moment, j'ai été tout entière au bonheur, au plus grand, au seul bonheur que je puisse encore éprouver sur cette terre. Mais à mesure que vous parliez, j'ai compris qu'un dernier rempart me séparait de ma fille, et je cherche en moi-même les moyens de faire évanouir cet obstacle. J'y parviendrai peut-être, j'y parviendrai sûrement. Que ce soit pour elle ou pour vous, monsieur, vous exigez des garanties. Poursuivez, je vous prie, votre interrogatoire; quand vous saurez tout, absolument tout, je vous montrerai le fond de ma conscience et vous jugerez.

Saladin n'était pas homme à éprouver de l'enthousiasme, néanmoins il se sentit vaguement ému tant il y avait d'amour profond sous la froideur apparente de ces paroles.

Cette femme qui restait maintenant glacée devant lui eût donné, il le sentait, plus que son sang pour un seul baiser de sa fille.

--Nous nous comprenons admirablement, reprit-il, et le noeud de la question est monsieur le duc de Chaves. Si vous croyez devoir me communiquer, à son sujet, quelque chose de nouveau, je vous écoute.

--Monsieur de Chaves, répondit la duchesse d'un ton lent et rassis, est l'homme le meilleur et le plus cruel que j'aie rencontré jamais. Il adore à genoux, il outrage avec une brutalité féroce; sa générosité n'a point de bornes, mais il est cupide à ses heures comme un sauvage bandit de l'Amérique du Sud. C'est un gentilhomme, plus que cela, c'est un très grand seigneur, mais c'est un laquais aussi quand la passion le conseille mal. Je ne sais pas ce qu'un grand amour partagé aurait pu faire de monsieur de Chaves.

--Et il n'a jamais été aimé? murmura Saladin.

--Il a toujours été haï, dit la duchesse avec une sorte de dureté. Saladin croyait qu'elle allait poursuivre, elle fit une longue pause. Il était impossible de voir sans admiration la beauté tragique de son pâle visage.

--Moi qui lui dois beaucoup, reprit-elle avec un douloureux effort, j'ai peur de ses mains où il y a du sang. Ses vices me repoussent, ses fureurs m'épouvantent, et je n'ai jamais pu voir en lui...

Elle s'arrêta encore, mais cette fois, brusquement.

Les yeux de Saladin brillaient.

Il attendit un instant. Quand il vit que la duchesse se refusait à poursuivre, il prit son parti, disant sans trop de regret et d'un ton d'affaires:

--Sa fortune, s'il vous plaît?

--Il est encore très riche, répliqua la duchesse. Sur six termes de paiement réglés après la vente de ses domaines dans la province de Para, il a reçu deux termes seulement.

--À quelle somme se montent ces termes?

--À trois cent mille piastres ou quinze cent mille francs.

--Peste! fit Saladin, c'est un joli denier, et ses domaines devaient faire un beau morceau de terre. Dois-je penser que les deux premiers termes payés ont été dissipés?

--En presque totalité, répondit madame de Chaves. La vie de monsieur le duc est un tourbillon. Les échos de ses folies furieuses arrivent parfois dans ma solitude, mais jusqu'à ce jour j'y ai donné peu d'attention. Il joue et perd comme un insensé; le sourire d'une femme lui ferait prodiguer des tonnes d'or, et il y a en outre sa grande affaire des émigrants: la Compagnie brésilienne.

--Ah! interrompit Saladin, l'histoire où est mêlé ce précieux Annibal Gioja?

La duchesse approuva d'un signe de tête.

--Nous avions dit que nous y viendrions, reprit Saladin, mais avant d'entamer ce chapitre, je désirerais savoir quelles sont les dates de paiement des termes de trois cent mille piastres.

--Je les connais, parce que je les redoute, repartit la duchesse, il y a toujours, vers cette époque, redoublement d'orgies. Le troisième paiement doit avoir lieu ces jours-ci, nous sommes à échéance.

Saladin ne prit point de notes, mais quiconque eût observé sa physionomie aurait pu jurer qu'il n'en avait pas besoin. C'était encore une nouvelle face de l'affaire.

--Arrivons, s'il vous plaît, dit-il, au vicomte Annibal et à la Compagnie brésilienne, cela m'intéresse, quoiqu'il me semble probable que le brillant Napolitain s'occupe encore d'autres choses auprès de Son Excellence.

--L'affaire de l'émigration, répondit madame de Chaves, est une affaire comme toutes celles que nous voyons aujourd'hui. Elle a trait encore à nos biens du Brésil, non pas, bien entendu, aux domaines de la province de Para, déjà vendus, mais à d'autres, plus reculés vers le sud-ouest. C'est une société par actions, dont la fondation a coûté de grosses sommes à monsieur le duc, et qui garantit des terrains labourables aux gens d'Europe qui consentent à s'établir au Brésil.

--Y a-t-il eu déjà, demanda Saladin, un versement opéré sur les actions?

--Je l'ignore, répliqua madame de Chaves.

Saladin rassembla ses notes et les mit en ordre dans son carnet. La duchesse le regardait faire, plus froide que lui, en apparence, désormais.

--J'avais espéré mieux, dit Saladin qui se disposait évidemment à prendre congé; je ne vois pas pour madame la marquise de Rosenthal une garantie suffisante dans la situation qui m'est présentée.

--Et n'ayant pas, ou ne voyant pas cette garantie suffisante, interrompit madame de Chaves sans aucun symptôme d'amertume, vous séparez la fille de la mère...

--Par intérêt pour la fille, acheva Saladin.

--Par intérêt pour la fille, répéta la duchesse, c'est bien ainsi que je l'entends, car autrement ce serait une infamie.

Saladin s'inclina. Il savait bien qu'il ne s'en irait pas sans avoir le dernier mot de madame la duchesse. Celle-ci reprit:

--Vous m'avez mise en garde contre les excès d'un premier mouvement, contre ce rêve que pourrait faire une mère d'appeler à son aide la justice du pays, pour avoir raison d'un mariage illégal, en définitive, puisqu'il fut contracté, sans le consentement des parents, avec une mineure qui venait d'atteindre sa quinzième année.

Saladin sourit.

--Toutes ces questions me sont familières, dit-il, j'y ai songé beaucoup, et quoiqu'il fût possible de répondre judiciairement à une action pareille, j'ai préféré mettre «Mme Renaud» (il appuya sur ce dernier mot) en lieu de sûreté. Elle a peut-être même encore un autre nom, de même que moi, car nous ne sommes pas ici au confessionnal, chère madame. Je vous le dis dans la sincérité de mon coeur: je suis maître de la situation, j'en suis maître dans toute la force du terme. Je trouverais des gendarmes à votre porte, je serais entouré par eux que, du milieu de leur rang, je me retournerais pour vous dire encore: je suis maître de la situation! et la seule chose qui me fâche c'est que la situation ne soit pas meilleure.

--Voulez-vous me laisser voir ma fille? demanda tout à coup madame de Chaves.

Chose véritablement singulière, Saladin n'était pas préparé à cette question, la plus naturelle de toutes. Il fut troublé si visiblement que madame de Chaves se demanda si toute cette longue scène n'était pas une fantasmagorie.

--Je ne vous prie pas de la mettre en mon pouvoir, insista-t-elle pourtant; je ne saurais pas tendre un piège et j'accepte les choses comme vous les avez posées: vous êtes le maître, je vous reconnais pour tel, je vous demande uniquement la possibilité d'embrasser ma fille. Pour cela, je vous paierai le prix que vous voudrez.

--Oh! madame..., fit Saladin en jouant l'offensé.

--Le prix que vous voudrez, répéta madame de Chaves, car nous avons parlé de la fortune de monsieur le duc, mais nous n'avons rien dit de la mienne.

Les yeux de Saladin ne pouvaient pas devenir plus ronds, mais ils s'écarquillèrent. L'affaire entrait encore dans une nouvelle phase.

--Vous ne me direz pas votre secret, poursuivit la duchesse qui s'animait en parlant, je ne saurai pas où est cachée ma fille, ma pauvre chère enfant, sur le sort de laquelle nous discutons ici froidement et pour qui je consentirais à mendier mon pain dans la rue! Nous monterons en voiture, vous me banderez les yeux; je recouvrerai la faculté de voir au moment seulement où je serai en présence de ma fille. Pour cela, je vous le répète, monsieur, et que Dieu me préserve de vous offenser! je vous donnerai ce que vous me demanderez: par contrat de mariage, monsieur le duc de Chaves m'a donné les diamants de sa famille évalués à deux cent mille piastres et la propriété de sa terre de Guarda, dans la province de Coïmbre, en Portugal, qui porte un revenu annuel de cent vingt mille francs.

Saladin dépensait une force de héros à garder son impassibilité. Des gouttes de sueur perlaient sous ses cheveux.

--Madame! madame! dit-il, ai-je si mal réussi à me faire apprécier par vous? je suis le marquis de Rosenthal!

--Vous êtes monsieur Renaud, murmura la duchesse non sans une nuance de dédain. Si vous ne voulez pas, je croirai que vous avez appris par hasard différents épisodes d'une bien triste histoire, je croirai...

Elle s'interrompit et sa voix trembla, tandis qu'elle achevait:

--Je croirai que vous spéculez sur ma fille morte!

Saladin resta un instant étourdi.

La duchesse le mesura du regard et ajouta:

--Répondez ou sortez.

Saladin ne bougea pas, et comme la duchesse se levait, écrasante de dédain, il fit sur lui-même un violent effort.

--Madame! s'écria-t-il, disant pour la première fois la vérité qu'il devait entourer bientôt de nouveaux mensonges, je ne peux pas vous conduire chez votre fille, parce qu'il n'est pas de lieu où puisse vous recevoir votre fille. Nous en sommes arrivés à ce point de parler franchement tous les deux. On ne cache pas aujourd'hui une jeune personne dans les entrailles de la terre, mais sous le masque d'une profession qu'on épaissit encore par un faux nom. Si vous montiez en voiture pour vous rendre chez votre fille, qui sait dans quel humble atelier vous la trouveriez? et entourée de quelles compagnes? Je vous ai dit la vérité, madame, en toutes choses, sauf peut-être en ce qui me concerne personnellement. Ne soyez pas irritée contre moi si j'ai diminué la distance qui sépare un pauvre proscrit allemand de l'héritière d'une grande dame telle que vous. Je suis pauvre, en réalité, voilà où gît mon seul mensonge... et j'ajoute bien vite, car la colère de votre regard me fait peur, tant j'ai de respect pour vous, tant j'ai d'affection pour celle que nous chérissons tous les deux, Justine et moi, j'ajoute bien vite que je vous demande trois jours... est-ce trop? deux jours... et peut-être même moins, non plus pour vous conduire les yeux bandés vers celle que vous avez le droit de voir à visage découvert, mais pour l'amener ivre de bonheur dans vos bras.

Il voyait battre le coeur de la duchesse.

Et certes il avait bien changé de ton depuis la mention faite des deux cent mille piastres de diamants et du domaine de Guarda, dans le pays de Coïmbre, en Portugal.

Il fallait pour qu'il ne tombât pas aux pieds de son opulente belle-mère en lui disant: «Dans une demi-heure, Justine sera sur votre sein», il fallait une impossibilité véritable, et nous verrons bientôt que l'impossibilité existait.

Saladin pouvait être un diplomate assez retors, mais il n'avait pas ce clair coup d'oeil qui perce le coeur humain.

Il s'était dit: la première séance se passera en préliminaires.

Comme s'il y avait des préliminaires pour un coeur maternel!

Les choses avaient marché plus vite qu'il ne l'avait cru. Il n'était pas en mesure de livrer.

--Deux jours! répéta la duchesse en se parlant à elle-même: c'est long.

Puis, se tournant vers Saladin, elle ajouta:

--Je vous donne deux jours, monsieur, et puisque vous parlez d'amener ma fille ici, chez moi, je vais ajouter quelque chose aux renseignements que je vous ai fournis sur monsieur le duc de Chaves. Ils sont exacts, seulement, de même que j'avais passé sous silence ma fortune privée, de même j'ai cru devoir taire ma position personnelle vis-à-vis de mon mari. Sachez tout, avant de me quitter: je suis coupable, monsieur, non pas à la façon ordinaire qui pourrait expliquer les soupçons jaloux de monsieur de Chaves, mais coupable à un plus haut degré peut-être, coupable des vices, coupable des folies et des malheurs de celui que j'ai accepté pour époux. Mon pouvoir sur monsieur le duc aurait pu être sans bornes, la tendresse qu'il m'a vouée ressemble à de l'adoration. C'est le chagrin de trouver à ses côtés une froide statue qui l'a jeté tout frémissant de colère et de vengeance au plus profond de l'orgie. Justine, en entrant dans cette maison, peut y trouver un père aussi bien qu'une mère. Il dépend de moi d'arrêter monsieur de Chaves sur la pente de sa ruine, je le sais, j'en suis sûre; bien souvent je me suis reproché de ne l'avoir pas fait; la force me manquait. Mais maintenant, pour ma fille, j'aurai tous les courages; il me semble que je n'aurai même pas besoin de feindre, que mon coeur s'ouvrira et que, pour ma fille, j'aimerai... Si j'aime, monsieur de Chaves fera pénitence à mes genoux, et ma fille aura l'avenir d'une princesse.

Saladin avait remis son carnet sous son bras. L'affaire, qui avait un instant disparu derrière une nuée d'orage, se montrait de nouveau plus brillante que jamais, et chacune de ses facettes étincelait au soleil.

Il y avait de quoi éblouir.

Saladin salua respectueusement la duchesse et lui dit:

--Madame, dans deux jours, et peut-être à demain!

VII

Le nuage

Madame de Chaves, restée seule, tomba dans une sorte d'accablement. Elle essaya de résumer en elle-même cette scène, qui changeait si violemment sa vie, afin d'y retrouver, par l'analyse, des motifs vrais d'espérer ou de craindre, mais elle ne le put. Son intelligence s'affaissait en une écrasante fatigue.

Son coeur au contraire semblait grandir dans sa poitrine, et un vent d'irrésistible triomphe le gonflait.

L'exaltation de sa joie eut le dessus et un torrent de larmes noya sa lassitude.

Elle vint s'agenouiller à son prie-Dieu pour y rester un instant en extase. Les paroles de l'oraison lui manquaient, mais son âme entière s'élançait vers Dieu pour rendre grâces.

--Seigneur Jésus! murmura-t-elle dès qu'elle put parler, et sa voix était douce comme jadis, douce comme le chant des jeunes mères, vous m'avez exaucée. Que vous êtes bon! divinement bon! vous devez entendre le cri de ma reconnaissance, et il me semble que je vous vois sourire... Je ne pleurerai plus, Sainte Vierge, moi qui ai tant pleuré, et des larmes si cruelles! Je vais être heureuse! je vais la revoir!

Elle s'arrêta sur ce mot, pressant son front à deux mains comme si elle eût craint d'être folle.

Et en conscience, elle avait raison, celle-là, de compter sur l'empire de sa beauté pour enchaîner à ses genoux l'amant le plus sauvage.

Agenouillée qu'elle était en ce moment, ou plutôt accroupie à demi dans une pose pleine de désordre, ses cheveux bondissant en boucles prodigues par-dessus ses mains pâles qui pressaient ses tempes, les yeux mouillés, le sein frémissant, elle était belle comme ces saintes que créait au temps de croyance le génie des peintres chrétiens.

--La revoir! répéta-t-elle, dans deux jours... peut-être demain! Elle se redressa, éclairée plus vivement par son allégresse, qui la couronnait comme une auréole.

Une dernière action de grâces s'élança de son coeur vers Dieu, puis elle resta muette et souriante--de ce sourire qu'elles ont, quand le cher enfant dort, heureux dans son berceau.

--Petite-Reine! soupira-t-elle, comme elle va m'aimer! je suis sûre que je la reconnaîtrai... ne l'ai-je pas suivie jour par jour, dans ma pensée? dans ma douleur, ne l'ai-je pas vue grandir, changer, embellir? Elle n'a plus ses yeux bleus si clairs, je le sais bien, ses cheveux blonds ont pris une nuance plus foncée... je sais tout cela, j'ai calculé tout cela, je l'ai vue cent fois, je la vois, et si elle entrait en ce moment...

Elle tressaillit au bruit de la porte qui s'ouvrait.

--Une lettre pour madame la duchesse, dit un domestique derrière la draperie fermée.

Lily se leva en soupirant; elle avait presque espéré un miracle. Le domestique lui remit un pli maladroitement façonné et dont le papier grossier n'était pas d'une entière propreté.

--Madame la duchesse, dit-il, a ordonné qu'on ne fit pas attendre les lettres des pauvres.

Elle l'éloigna d'un geste.

Si charitable qu'on soit, les pauvres peuvent tomber mal. Lily, généreuse tous les jours, eût donné, à cette heure, des poignées d'or au premier venu.

Mais on avait tué son beau rêve.

La lettre resta un instant sur le guéridon où elle l'avait jetée, non sans un mouvement de dépit.

Elle la reprit bientôt, pourtant, parce qu'elle était bonne et qu'elle pensa:

--Il attend peut-être.

La lettre était fermée avec un pain à cacheter qui gardait encore des traces d'humidité. Lily l'ouvrit, sans émotion aucune, assurément, car la physionomie du message révélait d'avance son contenu. Ce devait être une supplique, accompagnée d'un certificat d'hospice ou de mairie.

Mais la lettre n'était pas une supplique. Le papier blanc, maculé en plusieurs endroits, ne montrait aucune trace d'écriture.

Il n'y avait, à l'intérieur, qu'un carton oblong qui portait à son revers l'adresse d'un photographe médaillé.

Lily, étonnée, le retourna et faillit tomber à la renverse.

C'était son propre portrait à elle, Lily, fait quinze ans auparavant; le portrait qui tenait dans ses bras une sorte de nuage, parce que Petite-Reine avait bougé en posant.

Mme de Chaves regarda ce portrait pendant plusieurs minutes, immobile de stupeur.

Puis elle sonna violemment.

Sa femme de chambre accourut.

--Pas vous! s'écria-t-elle. Le domestique! je crois que c'est Germain.... Germain! à l'instant même!

On chercha Germain qui était retourné à ses affaires, et quand on l'eut trouvé, on l'envoya à madame la duchesse.

--Qui vous a remis ce pli? demanda-t-elle avec une émotion qui dut être remarquée.

--Le concierge, répliqua Germain.

--Faites monter le concierge sur-le-champ.

Le concierge monta, nous ne dirons pas sur-le-champ, ce serait invraisemblable, mais enfin aussi vite que peut le faire un fonctionnaire de cette importance.

C'était, du reste, un beau concierge, comme le faubourg Saint-Honoré sait en produire, un concierge à tête de préfet, à ventre de chef de division qui coûte cher.

Aux demandes de la duchesse, le concierge aurait pu répondre: cela regarde ma femme, mais il se montra bon prince.

--C'est un malheureux, dit-il, mauvaise mine et mal peigné. On l'a fait attendre dehors.

--Et il est encore là? demanda Lily vivement.

--Je prie madame la duchesse de faire excuse, il est parti. Madame, j'entends mon épouse, ayant eu occasion d'aller sur le pas de la porte cochère, le pauvre, qui avait attendu un bon moment, lui a dit:

«--Puisque la duchesse ne veut pas me recevoir aujourd'hui, je reviendrai demain... il a ajouté: la duchesse connaît bien mon nom.

«Et je me souviens de son nom parce qu'il est drôle, s'interrompit ici le concierge; il s'appelle Médor.

--Médor! répéta madame de Chaves d'une voix étouffée.

Elle renvoya le concierge et tomba sur un fauteuil en répétant pour la seconde fois:

--Médor!

Sa tête était faible et le flot de pensées qui se ruait dans son cerveau lui faisait mal.

Quatorze ans auparavant, elle avait laissé ce portrait dans sa chambrette, avec tout ce qui lui appartenait.

Sans doute, elle avait la pensée de revenir ou du moins d'envoyer prendre ces chères reliques, mais les choses avaient marché avec une rapidité inattendue; celui qui l'emmenait ne voulait point lui laisser le temps de la réflexion.

La voiture où elle était montée avec monsieur le duc de Chaves, à la porte de sa maison, l'avait conduite à la gare de chemin de fer du Havre, et une heure après son départ de chez elle, un train express l'emportait vers la mer.

Elle avait regretté bien souvent ces choses abandonnées qui étaient l'amusement de sa douleur: le berceau surtout, le berceau tout plein de jouets, de robes, de collerettes, avec le bouquet de lilas desséché, le lilas de la bonne laitière.

L'autel.--Et comme ce nom de Médor ressuscitait énergiquement tous ces souvenirs!

Médor était là, fidèle et doux, regardant aussi le petit berceau, pleurant aussi, écoutant la plainte de la jeune mère.

Elle n'avait gardé qu'une relique, et elle lui avait bien porté bonheur; c'était le petit bracelet à fermoir en cuivre doré qui avait amené chez elle M. le marquis de Rosenthal.

Et voyez le hasard! la veille du jour, du funeste jour, Petite-Reine avait cassé la monture de son bracelet. Lily l'avait dans sa poche pour le faire raccommoder, et comme depuis la perte de Petite-Reine, la réparation devenait, hélas! inutile, Lily avait toujours gardé le bracelet.

Vous jugez si elle y tenait! il ne fallait rien moins que cela pour la faire aller chez une somnambule.

Le marquis de Rosenthal!--Médor!

Que de choses dans une seule journée!

Mais je ne sais pourquoi la pensée de Médor n'ajoutait point à la joie de Lily et mettait au contraire un doute parmi sa certitude.

Elle avait gardé à cette bonne créature un souvenir de reconnaissance et d'affection pourtant; elle s'était dit souvent: je voudrais le retrouver pour le faire heureux.

Et maintenant elle avait peur de Médor.

Cette peur s'expliquera d'un mot, quand nous dirons la pensée qui venait à Lily.

Lily voulait croire aux paroles du marquis de Rosenthal; elle avait besoin d'y croire et Lily se disait:

--Si Médor m'apportait la preuve que tout cela est mensonge?

Pourquoi était-il venu? Pourquoi, depuis qu'il était venu, Lily repoussait-elle avec terreur cette idée qu'elle faisait peut-être un rêve?

À cette question de savoir pourquoi il était venu, ce pauvre bon Médor n'aurait peut-être pas su répondre lui-même d'une façon bien catégorique.

Certes, il ne venait pas chercher une aumône. Était-ce uniquement le désir de voir la Gloriette qui avait guidé ses pas?

Il l'aimait bien assez pour cela. Les quelques jours qu'il avait passés à garder la folie de la jeune mère, couché comme un chien dans le bûcher, formaient la grande page de ses souvenirs. À proprement parler il n'avait vécu ni avant, ni après: ces quelques jours étaient toute sa vie.

Et pourtant il n'était pas venu seulement pour revoir la Gloriette.

Il avait bien cherché depuis quatorze ans. Chercher était devenu chez lui une sorte de manie, car, à mesure que le temps passait, l'impossibilité de trouver se faisait plus évidente.

En gagnant maigrement son pain au métier abandonné d'avaleur de sabres, Médor se figurait qu'il gardait une chance de se trouver tout à coup, en foire, face à face avec Petite-Reine.