L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI

Chapter 22

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Demi-cachée derrière ses rideaux, elle interrogeait la cour et guettait la porte cochère.

Enfin, quelques minutes avant neuf heures, la porte s'ouvrit et un jeune homme, vêtu de noir, se dirigea vers la conciergerie. Le concierge, après l'avoir écouté, le conduisit lui-même jusqu'au perron.

Lily put l'examiner à son aise tandis qu'il traversait la cour d'un pas lent et solennel.

C'était un étudiant allemand, non pas précisément tel qu'on les voit à Leipzig ou à Tübingen, mais tel que les théâtres nous les montrent quand ils font de la couleur locale: bottes molles, pantalon noir collant, veste et jaquette noires surmontées par un vaste col blanc rabattu. Seule, la casquette traditionnelle était remplacée par un chapeau tyrolien à larges bords, d'où s'échappaient les mèches abondantes et lustrées d'une chevelure noire.

Lily avait vaguement l'espoir de trouver en ce nouvel arrivant une figure connue, mais elle dut s'avouer qu'elle ne l'avait jamais vu.

L'instant d'après, un domestique annonça monsieur Renaud, et Saladin fit son entrée dans le boudoir de madame la duchesse.

Celle-ci se leva pour le recevoir. Il salua, mais non point très bas, et dit en fixant sur elle ses yeux ronds qui la troublèrent:

--Voilà bien des années que je m'occupe de vous.

Il avait en parlant un léger accent tudesque.

Madame de Chaves ne trouva pas de réponse, elle le regardait avec une sorte de frayeur: Saladin eut un sourire de froide bonté.

--Je ne vous veux que du bien, prononça-t-il du bout des lèvres.

La duchesse lui montra de la main un siège et dit tout bas:

--Je vous en prie, monsieur, apprenez-moi ce que je puis espérer de vous.

Saladin croisa ses bras sur sa poitrine. Il était superbe d'aplomb et de gravité. Il avait passé la nuit à composer son rôle, à l'apprendre et à le répéter.

Languedoc, déniché à la foire par Similor, était venu lui faire une tête: une tête de marbre immobile et glacée.

Si Saladin avait su le monde, peut-être aurait-il reculé devant l'audacieuse comédie qu'il allait jouer; peut-être du moins aurait-il choisi d'autres moyens et pris d'autres apparences.

Sans prétendre qu'un autre stratagème n'eût point réussi auprès de cette pauvre femme, subjuguée d'avance et préparée à toutes les crédulités, nous affirmons que Saladin avait bien choisi son personnage.

Nous ajoutons que les comédies de ce genre arrivent au succès, surtout par leurs côtés les plus invraisemblables.

Les charlatans sauvent parfois ceux que la médecine sérieuse a condamnés. Il en est ainsi dans la vie, et certains découragements se réfugient d'eux-mêmes dans l'impossible.

Chaque siècle, du reste, subit pour un peu l'influence de la poésie ambiante: ceci du haut en bas de l'échelle sociale. On est bien forcé de prendre le merveilleux où les poètes l'ont mis.

Les sorciers du Moyen Age, succédant aux oracles antiques, se chargeaient de répondre aux questions de l'ambition effrénée ou de l'aveugle désespoir. Le XVIIIe siècle incrédule inventa les magnétiseurs et but en riant l'élixir de vie, distillé par le comte de Cagliostro. Nous avons eu de nos jours les médiums et les tables tournantes.

C'est là le merveilleux pur, le surnaturel franchement inexplicable.

Mais le merveilleux poétique est autrement fait. C'est la baguette des fées, ce sont les miracles obtenus par la lance des chevaliers, ou bien ce sont les prouesses encore plus étonnantes accomplies par l'épée de d'Artagnan, par l'or de Monte-Cristo.

On ne croit pas à tout cela, je le veux bien, mais il en reste quelque chose.

D'Artagnan mourut il y a longtemps.

Depuis Monte-Cristo, Jupiter en habit noir qui lançait les billets de banque comme la foudre, on a été chercher le merveilleux plus bas encore, beaucoup plus bas.

Quelques-uns ont choisi des assassins et des voleurs pour les revêtir de je ne sais quels oripeaux magiques; d'autres, moins fous et plus hardis, ont osé prendre cette personnalité détestée et méprisée: l'agent de police, pour l'entourer de rayons sur l'effronté piédestal de leurs fictions.

On pêche ses héros où l'on peut, dans les temps de disette avérée. Il y a quelque chose d'original et à la fois de généreux à préférer les gendarmes aux voleurs en un pays comme la France, assez spirituel pour siffler toujours les gendarmes en applaudissant fidèlement les voleurs. Je ne puis que louer de tout mon coeur les hommes de grand talent qui se sont donné la mission de réhabiliter l'agent de police. Il était temps de flétrir l'innocence incurable du suffrage universel se faisant le complice des meurtriers et des filous pour accabler ces modestes soldats qui gardent vaillamment le repos de nos nuits et n'ont pas même, pour compenser la dérisoire modicité de leur paye, l'appoint de la considération publique.

Mais, entre les réhabilitations équitables et les fusées d'une complète apothéose, il y a de la marge, et peut-être n'était-il pas nécessaire de remplacer le chapeau que messieurs les inspecteurs de la sûreté portent dans la vie réelle par une trop fulgurante auréole.

Pour plaire, nous sera-t-il répondu, il faut exagérer dans un sens comme dans l'autre.

Ceux qui disent cela mentent, insultant à la fois les écrivains et le public.

Ma religion est qu'on peut plaire en disant l'exacte vérité; ma croyance est que nous heurtons tous les jours sur le trottoir des réalités bien autrement curieuses et bizarres que n'en peut inventer l'exagération même de ceux qui se battent les flancs pour étonner les naïfs.

Saladin, comédien de petite venue, mais très soigneux et très habile, profitait tout uniment d'un courant. Il exploitait la mode du détective.

Après avoir examiné madame la duchesse le temps voulu pour produire son effet, il prit le siège qu'on lui indiquait et tira de sa poche un assez vaste portefeuille en même temps qu'un objet enveloppé dans du papier qu'il remit entre les mains de madame de Chaves.

--Voici d'abord le bracelet de Petite-Reine, dit-il.

La duchesse à ce nom devint pâle comme une morte. Le tonnerre, éclatant dans la chambre, n'eût pas produit sur elle un pareil effet. Elle chancela sur son siège et murmura:

--Quoi, monsieur! vous savez?...

--Je suis Renaud, répondit Saladin d'une voix basse et brève.

Il se mit en même temps à feuilleter rapidement son carnet.

--Rue Lacuée, n° 5, dit-il en prenant un premier carré de papier: Madame Lily, dite la Gloriette, dix-huit à vingt ans, très jolie, conduite bonne, enfant dont on ne connaît pas le père; nom de l'enfant: Justine, mais plus souvent appelée Petite-Reine dans le quartier... Contestez-vous?

La duchesse le regardait bouche béante.

--Vous ne contestez pas, reprit Saladin, c'est exact. Il choisit un autre carré de papier.

--Fin avril 1852, reprit-il, mère et fille entrées dans une baraque de la foire, place du Trône. Voiture prise à cause de la pluie...

Madame de Chaves l'interrompit par un cri de stupéfaction.

--Quoi! même ces détails! balbutia-t-elle. Saladin lui imposa silence d'un signe de tête.

--Je suis Renaud, répéta-t-il pour la seconde fois.

Et il ajouta de sa voix glacée qui n'avait point d'inflexions:

--Voiture procurée par un jeune garçon, avaleur de sabres de son état. Quatorze ans. Nom: Saladin.

Il changea de carré de papier.

--Journée du lendemain très chargée. Faits principaux: départ de la jeune mère pour Versailles; Petite-Reine confiée à une femme nommée la Noblet et portant aussi le sobriquet de la Bergère, dont le métier était de promener les enfants pauvres au Jardin des Plantes. Le nommé Médor, aide de la femme Noblet, laisse approcher des enfants une sorte de mendiante qui cache sa figure sous un vieux bonnet à voile bleu. Homme déguisé: ce même jeune garçon qui avait procuré la voiture la veille au soir...

--Etes-vous sûr de cela? s'écria Lily qui haletait.

--Je suis sûr de tout ce que je dis, répondit sèchement Saladin. J'ai interrogé moi-même le jeune garçon qui est maintenant un homme.

--Mais ma fille! fit la duchesse avec explosion. Ma fille est-elle vivante?

Saladin jeta son carré de papier et sembla faire un choix parmi ceux qui restaient dans son carnet.

--Vous n'avez pas encore regardé si le petit bracelet est bien le vôtre, dit-il tranquillement.

C'était vrai, les mains tremblantes de madame de Chaves déplièrent l'enveloppe.

--C'est lui! s'écria-t-elle en portant le bracelet à ses lèvres, c'est bien lui, et ma fille...

--Permettez, madame, interrompit Saladin, ne nous égarons pas. Petite-Reine avait deux bracelets semblables, un que vous possédiez, un autre qu'elle avait emporté...

--Et celui-là?...

--C'est celui qu'avait emporté Petite-Reine. Lily tendit ses mains jointes qui tremblaient.

--Alors, elle vit, balbutia-t-elle. Elle vit!... car vous n'auriez pas voulu vous jouer ainsi du coeur d'une mère!

Les yeux ronds et fixes de Saladin se relevèrent sur elle.

--Procédons par ordre, s'il vous plaît, fit-il d'un ton d'autorité. Quand il en sera temps nous arriverons à ce qui regarde madame votre fille.

IV

Saladin fait un roman

L'instant d'auparavant, madame de Chaves n'aurait pas cru que son étonnement pût augmenter, mais elle bondit sur son siège à ces derniers mots prononcés par Saladin: «...madame votre fille».

--Ma fille! s'écria-t-elle, mariée!... mais c'est une enfant! Puis, retournée subitement par la grande joie qui envahissait son coeur, elle ajouta d'une voix tremblante:

--Elle vit donc, puisqu'elle est mariée! Oh! qu'importe cela! qu'importe tout le reste! monsieur! monsieur! demandez-moi ce que vous voudrez, ma fortune, mon sang! mais dites-moi quand je verrai ma fille!

Saladin lui adressa le signe que les pédagogues font aux enfants pour réclamer le silence.

--Procédons par ordre, répéta-t-il après avoir trouvé dans son carnet le carré de papier qu'il cherchait; jusqu'à présent vous ne contestez pas?

--Tout ce que vous avez dit, répliqua Lily qui le suppliait du regard, est la vérité même, et il a fallu un miracle d'habileté...

--Je suis Renaud, dit pour la troisième fois Saladin.

--Monsieur le duc de Chaves, continua-t-il reprenant la lecture de ses notes, grand de Portugal de 1er classe, chargé d'une mission particulière de l'empereur du Brésil, mêlé à tout cela indirectement. Était à la représentation de la foire. Était au Jardin des Plantes. Offrit des primes en argent à la police de Paris. Détermina la Gloriette à partir avec lui pour l'Amérique.--Lacune.

«Vous remplirez les lacunes, s'interrompit ici Saladin; c'est nécessaire pour ma gouverne.

En même temps, il feuilleta rapidement son carnet et arriva jusqu'aux dernières pages, où il prit un carré qui contenait seulement ces mots:

--Lacune. Retour en France. Duc marié à la Gloriette. Voyage dans les départements.

Enfin un dernier papier disait:

--Soupçons. Fausse absence dudit monsieur de Chaves. Aujourd'hui, 19 août 1866, monsieur de Chaves revenu secrètement pour surprendre sa femme. Embuscade.

--C'était hier! murmura la duchesse. Saladin poursuivit sans répondre:

--La voit partir à cheval avec le jeune comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel, chambre 38.

La duchesse était muette de stupeur. Saladin ferma brusquement son carnet.

--Je vous prie, dit-il, de compléter brièvement et clairement ce qui concerne monsieur le duc de Chaves. Quand vous connaîtrez mieux la position où je suis vis-à-vis de vous, vous comprendrez que ma conduite dans toute cette affaire doit être dirigée par les renseignements les plus positifs.

Saladin rapprocha son siège, mouilla le bout d'une mine de plomb et fixa un carré de papier sur la couverture de son carnet, en homme qui va prendre des notes.

Le premier instinct de la duchesse fut d'obéir tout de suite et aveuglément.

Aucun doute n'était en elle; on peut dire qu'elle était émerveillée et subjuguée. Si elle hésita, ce fut pour se recueillir en interrogeant sa mémoire.

--Y sommes-nous? demanda Saladin d'un ton impatient. Le temps est non seulement de l'argent, mais encore de la vie. J'attends.

Les yeux de la duchesse évitèrent les siens, parce que la pensée de monsieur de Chaves venait de traverser son esprit.

--Comment ignorez-vous une partie de la vérité, murmura-t-elle, vous qui avez appris des choses si difficiles à connaître?

Saladin eut un sourire.

--Nous voilà qui raisonnons, dit-il. Je veux bien raisonner, pourvu que cela ne dure pas plus de trois minutes. Je sais les choses que j'ai cherché à savoir, et ces choses-là n'étaient pas des plus faciles à deviner. Quant au reste, j'ai épargné ma peine, parce que j'avais la certitude de tout apprendre par vous.

--Si je ne pouvais..., commença la duchesse.

--Vous pouvez, interrompit Saladin, puisque c'est votre propre histoire, et il est impossible qu'aucune force humaine enchaîne votre langue, quand je vous dis: je veux que vous parliez!

Il s'exprimait avec emphase, mais sans élever la voix. La duchesse dit après un silence:

--C'est mon histoire, en effet, mais c'est aussi l'histoire d'un autre. Ai-je le droit de révéler un secret qui ne m'appartient pas?

Saladin croisa ses bras sur sa poitrine.

--C'est le secret de l'autre que je veux connaître, dit-il, c'est l'autre qui est le maître ici; c'est de l'autre que dépend le sort de votre fille, et vous êtes trop mère pour ne pas comprendre que le sort de votre fille seul m'intéresse.

--Elle sera heureuse..., s'écria madame de Chaves. Elle allait poursuivre, Saladin ne la laissa pas achever.

--Auriez-vous défiance? demanda-t-il avec une dignité sobre qui prouvait son vrai talent de comédien.

--J'ai peur, murmura la duchesse.

--De moi?

--Non, de lui.

La duchesse, en prononçant ces derniers mots, appuya son mouchoir sur ses lèvres, comme si elle eût voulu se bâillonner elle-même.

Le visage de Saladin changea, exprimant pour la première fois une nuance qui n'était point dans son rôle; son regard eut de l'étonnement et de la contrariété.

--Ne vous aime-t-il pas en esclave? demanda-t-il.

--Il m'a aimée, répondit tout bas madame de Chaves.

La main de Saladin se posa sur son bras.

--J'ai besoin de tout savoir, dit-il en faisant son accent impérieux, non pas pour moi, mais pour elle.

--Pour elle! répéta la duchesse, dont la voix chevrotait, brisée par les larmes, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai pensé, tout ce que j'ai souffert depuis tant d'années, croyez-vous donc que ce ne soit pas pour elle! Les livres et les hommes disent: avec le temps, on oublie... Le temps a passé, je n'ai rien oublié. En ce moment où Dieu fait luire à mes regards un espoir qui m'éblouit le coeur, il me semble que je deviens folle. Je vous crois, tout ce que vous dites est vrai, mais se peut-il que j'aie jamais cette joie de sentir ma fille dans mes bras et d'avoir son front sous mes lèvres! J'ai vécu pour cela, uniquement pour cela; sans cela je n'aurais même pas eu besoin d'aller au-devant de la mort; la mort m'aurait prise bien vite. J'ai travaillé, j'ai combattu, j'ai espéré en dépit même du désespoir qui me torturait l'âme... Et maintenant tout s'éclaire à la fois à l'improviste! Hier, il n'y avait autour de moi que ténèbres, et j'aurais donné mon sang pour connaître la route où elle passa tel jour de tel mois, il y a dix ans, que sais-je! pour deviner un rien, pour acquérir le plus vague de tous les indices. Au lieu de cela, c'est une certitude. Dieu m'accable d'un si grand bonheur que ma raison se refuse à le comprendre. Vous voilà, vous, un inconnu, vous venez à moi par une porte mystérieuse et qui fait songer aux miracles, vous me dites ce qui s'est passé exactement, minutieusement, comme si vous racontiez une page d'histoire.

«Les noms de l'enfant, vous me les répétez, les faits les plus indifférents, vous les avez recueillis, et il semblerait que vous étiez autour de nous, voici quatorze ans, depuis l'heure malheureuse où j'entrai dans la cabane des saltimbanques avec ma chère petite jusqu'au moment plus cruel où elle me fut enlevée. Je sais qu'il y a des merveilles dans cet art de tout savoir et de tout deviner, je sais que l'oeil de la police perce les ténèbres les plus épaisses, mais au nom du ciel, ne vous fâchez pas contre moi: je suis une pauvre femme bien faible et bien ébranlée. L'habileté qui sert à découvrir peut aussi servir à tromper...

«Oh! pitié! pitié! s'interrompit-elle, je n'ai pas voulu vous offenser, monsieur!

--Madame, prononça froidement Saladin, j'ai pitié, mais vous ne m'avez pas offensé. Il faut aux grandes émotions de la femme un calmant: la plainte ou les larmes. Les minutes sont précieuses pour moi, et cependant, je ne vous ai pas interrompue. D'autres l'eussent fait à ma place, madame, car je suis maître absolu de la situation; j'ai des droits, et vous l'avez bien deviné, quoique aucune allusion à ce sujet ne soit tombée de votre bouche, j'ai des droits égaux, supérieurs même à ceux d'une mère.

Un effroi mortel, où il y avait de la haine, se peignit sur les traits de Lily, qui baissa les yeux vivement. Saladin vit et comprit.

--Cela devait être, prononça-t-il à voix basse; si nous ne sommés pas unis par le plus tendre de tous les sentiments: le lien filial, nous serons des ennemis irréconciliables!

--Vous êtes le mari de ma fille! balbutia la duchesse sans relever les yeux.

La physionomie de Saladin exprimait en ce moment une nuance d'embarras. Peut-être n'eût-il point voulu abattre si tôt cette grosse carte, qui était un des principaux atouts de son jeu. Certes il avait fait ce qu'il avait pu pour que ce mensonge sautât aux yeux comme l'évidence, mais il aurait voulu choisir son heure et profiter à son gré de l'effet produit.

--Madame, dit-il en changeant de ton, dans notre intérêt à tous les trois (et il souligna ce chiffre) je devrais montrer plus de fermeté; mais je suis gentilhomme, et, pour la première fois depuis bien longtemps, je ressens comme aux jours de ma jeunesse la faiblesse du gentilhomme en face des larmes d'une femme. Vous êtes sa mère; j'abdique le droit que j'ai de commander et je vais plaider ma cause comme si c'était à moi d'employer la prière. Écoutez-moi, je serai bref; vous allez savoir en face de qui la volonté de Dieu vous a mise.

La duchesse releva sur lui ses beaux yeux qui remerciaient timidement. Tout répit, à cette heure, était précieux pour elle.

Saladin se recueillit un instant, puis, après avoir économisé son souffle comme il faut faire pour avaler un sabre de taille inusitée, il parla ainsi:

--Mon père, margrave ou marquis de Rosenthal (Silésie prussienne), occupait un haut grade dans l'armée et s'était marié à une noble Polonaise, la princesse Bélowska. Il habitait Posen dont il était second gouverneur militaire, pendant que je faisais mes humanités à l'université de Breslaw.

«Lors des grands troubles qui agitèrent la Pologne prussienne, mon père demanda son changement à cause de sa femme qui était parente de la plupart des chefs insurgés; la cour de Berlin refusa durement, et mon père fut obligé de garder son commandement.

«J'avais fait un voyage à Posen, pendant les vacances de 1854, pour venir embrasser ma famille. Il y avait de l'agitation dans la maison; ma mère, qui était d'habitude, une femme sédentaire, presque uniquement occupée de ses devoirs de religion, faisait de longues absences; la voiture était sans cesse attelée, et plus d'une fois j'entendis mon père lui dire:

«--Madame, vous serez la cause de notre ruine.

«Une nuit, je fus éveillé par un bruit qui se faisait dans la cour de notre maison. Deux voitures arrivèrent l'une après l'autre et les pas de plusieurs hommes sonnèrent dans les corridors.

«À dater de ce moment, ma mère reprit sa vie d'autrefois, mais mon père n'en parut pas moins inquiet pour cela. Il y avait des allées et des venues nocturnes, et l'impression que je recevais du sourd mouvement qui m'entourait était que des hôtes mystérieux habitaient notre demeure.

«On s'occupait beaucoup, dans la ville, du major général lithuanien Gologine, qui, après le combat de Grodno, avait fait une trouée en avant et passé notre frontière, au lieu de fuir vers le nord. On disait qu'il devait être réfugié aux environs de la ville avec son état-major.

«Le jour même où je devais monter à cheval pour quitter la maison paternelle et retourner à mes études, une estafette du gouvernement apporta à mon père l'ordre de se rendre chez le baron Koeller qui commandait la province; il n'eut pas la permission de communiquer avec sa femme, et, comme je m'avançais jusqu'à la porte cochère pour le voir sortir, je reconnus qu'un cordon de fusiliers cernait notre demeure.

«Les choses vont vite chez nous, en Prusse, dès qu'il s'agit de conspirations, surtout quand elles ont rapport à la Pologne.

«Je n'ai jamais revu ma mère, qui pourtant ne passa point en jugement. On publia la nouvelle qu'elle était morte dans son lit. Mon père fut passé par les armes sur la grande place de Posen, condamné légalement par un conseil de guerre.

«La veille on avait fusillé, dans la plaine, Gologine et son état-major, au nombre de treize officiers, dont trois colonels.

«Moi, je fus conduit de poste en poste par les dragons jusqu'à Aix-la-Chapelle, et de là déposé à la frontière de Belgique, avec défense de rentrer sur le territoire prussien.

«J'avais dix-huit ans, il me restait quelques frédérics d'or en poche; je me sentais orphelin et je ne connaissais personne au monde qui s'intéressât à mon sort.

«Ce n'est pas mon histoire que je vous raconte ici, madame, et je passe sur mes pauvres aventures pour arriver à ce qui vous concerne.

«Pour vivre, je m'étais fait comédien, et je courais la province, gagnant à peine de quoi n'être pas tout nu, en mangeant maigrement.

«C'était un soir d'été, en l'année 1857, il y a de cela neuf ans. J'allais à pied entre Alençon et Domfront, portant au bout d'un bâton mon léger bagage, qui était toute ma fortune, les jours commençaient à être plus courts, on arrivait à la fin de septembre.

«Vers six heures du soir, à deux lieues d'un gros bourg où je comptais passer la nuit et dont je ne me rappelle plus le nom, j'entendis sur la marge de la route un cri plaintif, un cri d'enfant. Je m'approchai: c'était une petite fille de six à sept ans qui était tombée, comme elle me le dit, d'une voiture de saltimbanques, tandis qu'elle jouait sur la galerie de derrière, et s'étant évanouie sur le coup n'avait pu appeler à son aide. Elle était blessée aux deux jambes assez grièvement, et c'est à cause de cette blessure que je ne pus rejoindre la troupe de saltimbanques à laquelle l'enfant appartenait. Je fus, en effet, obligé de m'arrêter au bourg le plus voisin, où elle se mit au lit, pour y rester deux semaines.

«Certes, dans la position où j'étais, personne n'aurait pu me blâmer de confier cette enfant à la charité publique, mais je suis le fils de mon père et de ma mère qui donnèrent leur vie pour secourir des malheureux.

La duchesse lui tendit silencieusement la main: elle avait les larmes aux yeux.

--Et puis, reprit Saladin en s'animant plus qu'il ne l'avait encore fait, elle était si merveilleusement jolie, cette petite, ses grands yeux bleus me remerciaient si bien que je me pris à l'aimer comme si elle eût été ma jeune soeur ou ma fille.

--Merci! murmura la duchesse d'une voix étouffée, oh! merci! Dieu vous récompensera.

--Dieu me récompensa, répondit Saladin en souriant, puisque je résolus ce problème de ne pas mourir de faim avec ma protégée. Dans les longues heures que je passai près de son lit de souffrance, nous causâmes; nous causâmes beaucoup. Peut-être n'avons-nous jamais causé si bien depuis, car, plus tard, à mesure qu'elle creusait ses souvenirs, elle s'égarait de plus en plus, tandis qu'à ce moment où elle ne cherchait pas, quelques paroles vraisemblables, sinon précises, lui venaient de temps en temps aux lèvres.

«Je sus ainsi qu'elle n'était pas née chez les saltimbanques, qu'il y avait une sorte de mur, obstruant sa mémoire, au-delà duquel elle cherchait en vain à connaître le passé.