L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI

Chapter 21

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Nos loups-cerviers n'en sont plus à méconnaître cette vérité miraculeuse qu'on peut arracher des sommes flamboyantes aux gens qui n'ont pas le sou.

Revendre ce qu'il avait volé, telle était donc la première forme de l'idée de Saladin, et à mesure que les années s'écoulaient, il élevait en lui-même ses prétentions à l'endroit de ce marché fantastique, parce que son désir, devenu foi, lui montrait la mère indigente parvenue au faîte de la fortune.

Une idée fixe a presque toujours une valeur. On dirait, en vérité, que l'homme a ce mystérieux pouvoir de modifier la destinée en couvant ardemment et patiemment un désir déterminé.

Il n'y a pour échouer toujours que les irrésolus et les changeants.

La seconde forme de l'idée de Saladin fut un vaudeville: progrès sur le drame; il se dit que l'heureuse mère en retrouvant sa fille n'aurait rien à refuser, pas même la main de sa fille, à l'ange sauveur qui la lui ramènerait. Ce n'étaient pas, tant s'en faut, des suppositions faites à l'étourdie. Saladin creusait laborieusement la situation; il se mettait en face de cette mère, comtesse ou marquise, et il épluchait les raisons qui auraient pu déterminer son refus.

On n'accepte pas un saltimbanque dans les familles, c'est clair. Saladin s'était arrangé de manière à n'être plus saltimbanque; il s'était fait, comme nous l'avons dit, une éducation, assurément fort incomplète, mais qu'il trouvait superbe, ayant en toutes choses une souveraine estime de lui-même.

Il ne faut pas sourire. Nous ne sommes plus aux époques de modestie. La vanité, quand elle est suffisamment grave et lourde, est une des plus efficaces parmi les qualités qui déterminent le succès.

Saladin avait fait, en outre, tout ce qu'il avait pu pour se concilier les sympathies de sa future fiancée; il lui avait rendu de véritables services, et il avait pris sur elle une sorte d'autorité.

Malheureusement pour lui, il s'attaquait ici à une nature par trop supérieure à la sienne. Saphir, enfant, avait éprouvé pour lui une sorte de crainte, mêlée d'admiration, mais Saphir jeune fille le perça à jour d'un coup d'oeil et se détourna de lui avec dédain.

Ce mépris, elle n'avait point pris souci de le dissimuler, et néanmoins notre Saladin doutait encore, parce que la pensée du dédain appliquée à sa précieuse personne ne pouvait entrer dans son esprit.

Après des années où il avait manoeuvré dans le vide, soutenu seulement par son obstination à croire que son désir valait une certitude, Saladin se rencontrait face à face avec la vérité.

Et il restait ébloui devant cette vérité qui se trouvait être la complète réalisation de son rêve.

Il n'y avait pas en lui beaucoup d'étonnement, il y avait un immense orgueil, joint au soupçon instinctif qu'il faudrait donner peut-être une troisième forme à son idée.

--Je suis fort! se disait-il en dévorant son déjeuner dînatoire; je connais bien du monde, mais je ne connais personne qui m'aille à la cheville! J'avais tout deviné recta, seulement, au lieu d'une marquise ou d'une comtesse, c'est une duchesse. Il n'y a pas d'affront.

Et il se frottait les mains entre deux bouchées.

Le commencement de son repas, il le donna complètement au triomphe. Ce fut seulement vers le dessert qu'il s'interrogea au sujet des voies et moyens à prendre pour exploiter son aubaine.

Quoiqu'il n'admît pas le mépris de mademoiselle Saphir à son égard, il ne comptait plus sur elle et cherchait vaguement le moyen, en apparence impossible, d'agir sans elle.

Les affaires valent par la façon dont on les mène. Une mère, en définitive, peut offrir très décemment 10,000 francs à l'homme qui lui ramène sa fille, comme elle peut être obligée de lui servir vingt mille livres de rente.

Tout dépend de l'exécution.

Saladin n'avait jamais réfléchi à cela. Comment faire? Sous quel aspect se présenter à l'hôtel de Chaves? Comment y être admis? Comment y faire, du premier coup, la figure qu'il fallait pour produire l'effet désirable et se poser en gendre possible?

De loin ces difficultés peuvent sembler vénielles à un aventurier de l'espèce de Saladin, à qui son ignorance absolue du monde donne l'audace des aveugles au bord d'un précipice.

Mais de près, cela devenait terrible. Avec un peu de bon sens, et Saladin n'en manquait pas tout à fait, il était facile d'augurer que tout devait se terminer par une récompense honnête.

Le fromage de Saladin devint amer dans sa bouche; son dernier verre de vin lui resta au gosier.

Il travaillait désespérément, et ceux qui l'avaient vu commencer son repas d'un appétit si triomphal ne l'auraient point reconnu, quand il demanda le café d'une voix presque dolente.

Il chercha bien un instant quel levier de manoeuvre pourrait lui fournir la découverte qu'il avait faite par hasard; monsieur le duc de Chaves guettant sa femme derrière les persiennes d'un entresol.

Mais ce genre de roman n'était pas dans les cordes de Saladin: tout au plus devinait-il vaguement qu'il y avait là un moyen d'action. La manière de s'en servir lui échappait absolument.

Il huma son café d'un air mélancolique.

Avant d'avaler la dernière gorgée, il mit la main à la poche pour chercher son porte-monnaie et sentit un objet étranger, dont il ne devina pas d'abord la nature. Il le retira vivement, et sourit avec une sorte de colère en reconnaissant le butin qu'il avait ramassé deux heures auparavant, au coin d'une borne, dans la cour de l'hôtel de Chaves.

Mais une réflexion soudaine lui traversa le cerveau. Son rire se figea et ses yeux ronds lancèrent un éclair.

--Le bracelet, murmura-t-il; le bracelet d'enfant!

C'était en effet un pauvre petit bijou, sans valeur aucune, fait avec des perles de verre, montées sur un fermoir en cuivre doré.

--La petite avait le pareil autrefois! dit encore Saladin qui était tout blême et dont les tempes battaient; je m'en souviens comme si j'y étais encore! je le regardai pour voir si c'était de l'or ou de l'argent, mais comme ça ne valait rien, je le jetai avec le reste dans le trou du fumier, entre Charenton et Maisons-Alfort...

--L'addition! cria-t-il d'une voix retentissante, en frappant de son couteau sur la table.

Ce n'était plus le même homme. Sa taille avait gagné quatre pouces, et un rayon de fière intelligence brillait dans ses yeux.

Il sortit du restaurant d'un air vainqueur, le chapeau sur l'oreille et la poitrine évasée. L'idée avait sa troisième forme.

Il souriait aux passants et regardait les petites dames d'un air protecteur.

--Ceux-là ne savent pas, se disait-il avec une gaieté bienveillante, que voilà un beau garçon qui a son affaire dans le sac; marquis pour de vrai, rentier, décoré et tout, dans un prochain avenir!

«Et papa Similor qui _dingue_ dans la rue Le Peletier! ajouta-t-il en éclatant de rire. Bah! on n'est pas méchant, on lui fera un sort médiocre en rapport avec ses capacités.

Il gagna les abords de la Madeleine, où il prit un cabriolet de place, disant au cocher:

--Rue Tiquetonne, n° 13.

Vingt minutes après, il montait l'escalier terriblement noir de madame Lubin, seule somnambule supra-lucide de la ville de Paris.

Madame Lubin avait, à l'exemple de toutes les somnambules supra-lucides ou autres, un «médecin» qui la plongeait dans le sommeil magnétique et soignait ensuite les malades à l'aide des révélations qu'il tirait d'elle.

C'est une des branches du métier et je connais des personnes respectables qui ont beaucoup de confiance en ce genre de traitement.

L'autre branche de l'état consiste à retrouver les objets perdus et à découvrir les voleurs. Ce dernier détail, qui présente des dangers, conduit souvent mesdames les somnambules sur les bancs de la police correctionnelle.

Une ou deux même ont passé en cour d'assises drapées dans leur dignité et fort étonnées qu'on voulût les empêcher de remplir, en faisant leur cuisine, les fonctions du procureur impérial.

Il ne faut pas se dissimuler que la plupart de ces femmes cessent vite d'appartenir à la classe des charlatans. Au bout d'un an ou deux d'exercice, elles s'enivrent de leurs propres mômeries comme les sibylles antiques, et subiraient volontiers le martyre plutôt que d'avouer qu'elles n'exercent pas un sacerdoce.

Le «médecin» est rarement convaincu. Il fait ce métier-là comme il serait clerc d'huissier ou recors, et n'a pas d'autre prétention morale que de dîner tous les jours aux restaurants à quarante sous.

Quand Saladin entra chez madame Lubin, son médecin et elle étaient en train de prendre un petit verre de cassis sur le coin de la cheminée.

Ce sont en général des ménages où le médecin joue le rôle du sexe le plus faible.

--Docteur, dit Saladin en passant le seuil, vous allez me faire le plaisir d'aller voir en bas si j'y suis. Il s'agit d'une affaire grosse comme la maison. J'ai bien l'honneur de vous saluer.

Le médecin, ayant consulté du regard sa suzeraine, prit son chapeau gras et disparut.

--Dormez-vous, ma commère? demanda Saladin en riant.

--Monsieur le marquis, répondit la somnambule d'un air digne, vous savez bien que je ne plaisante jamais avec ces choses-là; oui, _je dors_, et c'est tout frais; je suis lucide.

Saladin fit rouler du pied un fauteuil et s'y plongea.

--J'aimerais mieux que vous fussiez éveillée, dit-il, mais à la guerre comme à la guerre. Venez ça, nous allons causer.

Madame Lubin était une femme d'une trentaine d'années, usée et surmenée, mais qui gardait quelques traces de gentillesse. Elle vint s'asseoir auprès de Saladin, prit une pose coquette et dit:

--Causons... nos machines ont-elles monté aujourd'hui en bourse?

--Il ne s'agit pas de cela, répondit Saladin d'un air grave, vos machines sont de la petite bière. Combien auriez-vous de la dame en question si, par impossible, vous retrouviez l'objet que vous savez?

--Quelle dame? demanda la somnambule, et quel objet?

Les yeux ronds de Saladin étaient fixés sur elle comme deux lanternes.

--Ah! fit-elle tout à coup, la dame au bracelet!... Ça vous a-t-il servi à quelque chose l'adresse du Grand-Hôtel que je vous ai donnée?

Saladin fit un grave signe de tête.

--Je suis lucide, moi aussi, ma bonne dame, prononça-t-il d'un ton solennel, supra-lucide! La dame qui est venue vous consulter est la duchesse de Chaves, qui a ce magnifique hôtel rue du Faubourg-Saint-Honoré.

--Oh! oh! fit madame Lubin étonnée, vraiment! une duchesse! et comment savez-vous cela?

--Je sais bien des choses, repartit Saladin, quoique je ne me vante pas d'être sorcier. Avez-vous le signalement exact du bracelet perdu par la duchesse?

La somnambule ouvrit un petit registre et se mit à le feuilleter. Pendant qu'elle s'occupait ainsi, Saladin tira le bracelet de sa poche.

--Voilà! dit-elle: un petit bracelet de perles bleues, avec fermoir en cuivre doré. Saladin lança à la volée le bracelet qui vint tomber sur le registre.

--Tiens, tiens, fit madame Lubin en sautant sur son siège, vous l'avez fait faire? Qu'est-ce que vous comptez tirer de là?

Saladin souriait dans sa cravate.

--Je ne l'ai pas fait faire, ma bonne dame, dit-il, et un simple coup d'oeil peut vous convaincre de la vétusté de l'objet.

--C'est vrai, avoua la somnambule. Alors vous l'avez acheté d'occasion? En tout cas, c'est bien choisi; mais la personne qui l'a perdu connaissait son bracelet. C'était, je le crois bien, une manière de relique qu'elle regardait souvent. Je ne me charge pas de rendre ce petit bric-à-brac à madame la duchesse.

Saladin était de plus en plus majestueux.

--Je ne vous en charge pas non plus, ma bonne dame, dit-il; je vous apporte seulement les moyens de faire preuve d'une très grande habileté ou lucidité, comme vous voudrez. Par votre art, vous avez appris deux choses, d'abord le nom et l'adresse de la personne qui vous a consultée, ensuite l'existence d'un individu doué de facultés extraordinaires et qui prétend avoir en sa possession l'objet perdu par la susdite personne... est-ce que ce n'est pas déjà joli?

--Et, demanda madame Lubin, c'est vous l'individu doué de facultés extraordinaires?

--Naturellement, répondit Saladin, qui salua.

--Y aura-t-il quelque chose pour moi?

Saladin salua de nouveau et répéta:

--Naturellement.

--Eh bien, cher monsieur le marquis, dit la somnambule, la personne doit revenir demain. Je lui ferai votre commission et même je l'enverrai chez vous, si vous voulez, quoique l'affaire soit à moi.

Saladin secoua la tête avec lenteur.

--Ce n'est pas cela, murmura-t-il, et je ne suis pas ici pour vous prendre vos affaires. Il y a là-dedans des intérêts engagés, des intérêts majeurs, dont moi seul puis avoir connaissance, à cause de mes nobles relations dans le grand monde. Souvenez-vous de cette fable ingénieuse _Le Coq et la Perle_; il y a dans la vie des occasions dont le vulgaire ne peut pas profiter.

--Le vulgaire! répéta madame Lubin scandalisée.

--Bonne madame, répliqua Saladin avec condescendance, vous êtes une femme comme il faut, c'est certain, mais, vis-à-vis d'un homme tel que moi, vous appartenez au vulgaire.

Puis, se levant et rejetant en arrière sa tête d'oiseau, il ajouta:

--Je cache sous l'apparence d'un simple coulissier de remarquables destinées. Ne vous en étiez-vous pas doutée?

Madame Lubin, quoiqu'elle ne travaillât pas en foire, appartenait, elle aussi, très énergiquement, à la classe des gens qui vivent d'illusions et respirent le roman par tous les pores.

Comme elle gagnait sa vie à jouer un rôle, les choses théâtrales avaient un grand empire sur elle. Son regard changea d'expression, tandis qu'elle contemplait Saladin, grandi d'une demi-coudée.

--C'est vrai, balbutia-t-elle, que vous avez quelque chose d'étonnant! Et mon docteur n'aurait pas pris la porte comme cela pour tout le monde. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

Saladin répondit:

--Qui sait si cette soirée n'est pas pour vous l'aurore d'une position fixe et honorable? Mettez-vous là, devant ce guéridon, et veuillez écrire ce que je vais vous dicter.

Madame Lubin, sans se faire prier, s'assit auprès de la table et disposa tout ce qu'il fallait pour écrire.

--Je suis, dit-elle; on ne sait pas vous résister, monsieur le marquis.

Mais Saladin se promenait de long en large dans la chambre, et paraissait méditer laborieusement.

Il avait l'air d'un poète qui va enfanter un chef-d'oeuvre. Et par le fait il se disait:

--La chose doit être soignée et propre à me planter là-dedans, droit et solide comme un mât de cocagne! Pas de paroles inutiles! il faut frapper la dame, et qu'elle passe toute la nuit à rêvasser de moi comme si j'étais un casse-tête chinois.

--Eh bien? fit la somnambule.

Saladin vint se mettre debout devant elle et dicta:

«Madame, «Ma science m'a fait savoir le nom et la demeure de la personne respectable qui m'a fait l'honneur de me consulter.

«Il y a au-dessus de moi un homme dont ma science m'a également fait connaître l'existence et la supériorité.

«L'objet que vous avez perdu et qui vous était cher vous sera rendu par lui.

«Peut-être l'homme dont je parle pourrait-il guérir en vous le regret produit par une perte bien autrement cruelle...

«Il ne m'est pas permis de vous en dire davantage.

«On annoncera demain chez vous, à la première heure, l'ancien agent de police Renaud. Recevez-le, et sachez tout de suite que vous aurez affaire au jeune et célèbre marquis de Rosenthal!»

--Signez, ordonna Saladin. Madame Lubin signa.

--Et qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-elle.

--Si ma main droite le savait, répondit Saladin avec emphase, je la couperais. Mettez l'adresse.

Madame Lubin adressa la lettre à madame la duchesse de Chaves en son hôtel, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Saladin prit son chapeau. Avant de franchir le seuil, il mit un doigt sur sa bouche, puis il sortit sans prononcer une parole.

III

Saladin monte à l'assaut

Il y a dans la vie des choses absurdes qui doivent réussir, de même qu'il y a dans l'art des oeuvres très méprisables dont le succès est forcé. Pour juger ceci et cela il faut se placer à de certains points de vue.

Le roman est entré dans nos moeurs bien plus profondément qu'on ne le pense: ceci pour le commun des hommes et des femmes. Pour ceux ou pour celles qui souffrent d'une grande blessure, la vie même devient un roman.

Et si cette blessure, au point de vue des douleurs qu'elle occasionne comme au point de vue des espoirs de guérison qu'elle laisse, touche par quelque côté au domaine exploité habituellement par les conteurs, l'invasion du roman dans la vie passe à l'état de tyrannie absolue.

Les contes, en effet, partent presque toujours d'un fait véritable et, pour ne point abandonner le sujet même de notre récit, il est certain, malheureusement, que l'enlèvement d'un enfant n'est pas une circonstance très exceptionnelle.

Parti du fait fondamental et vrai, le romancier en tire des conséquences à sa guise, et c'est là que commence le roman.

C'était-à-dire, pour beaucoup de gens, le mensonge; pour d'autres, la déduction logique des événements.

Nous ne craignons pas de dire que l'imagination blessée de toute mère à qui on a ravi son enfant invente en une semaine plus de romans que l'habileté du plus fécond romancier n'en saurait trouver en dix années.

Madame de Chaves reçut le soir même par la poste la lettre de la somnambule. Il y avait en elle, en ce moment, une inquiétude qui se rapportait à un danger tout personnel; madame de Chaves, nous le savons, n'ignorait rien de la sauvage et bizarre nature de son mari.

Elle connaissait vaguement, mais suffisamment, l'histoire de celle qui, avant elle, avait porté ce titre et ce nom: duchesse de Chaves.

Elle lut la lettre au milieu d'une certaine préoccupation, non point qu'elle eût peur, car elle était brave comme toutes celles qui ont terriblement souffert, mais parce qu'elle tenait, comme d'autres s'accrochent au dernier amour, à la faible espérance qui était désormais toute sa vie.

Car telle nous l'avons vue autrefois dans la chambrette de la rue Lacuée, à genoux devant le berceau vide de Petite-Reine, telle Lily était restée après tant de temps écoulé.

Sa fille! il n'y avait en elle que sa fille. En dehors de ses regrets et de ses espoirs qui avaient sa fille pour objet, vous eussiez trouvé dans sa poitrine le coeur d'une morte.

Elle jeta la lettre qu'on lui avait apportée dans sa chambre à coucher, et se reprit à songer à cette rencontre bizarre: monsieur le duc de Chaves, cet homme sombre et froid, montant les degrés qui conduisaient à un théâtre forain.

C'était fort surprenant, mais, en somme, la conduite de monsieur le duc intéressait Lily médiocrement, et ce qui lui restait de cette aventure c'était le singulier regard que monsieur de Chaves avait jeté sur elle.

Monsieur de Chaves était à Paris quoiqu'il eût annoncé hautement son départ, et monsieur de Chaves, avant son absence, lui avait fait comprendre, avec douceur et courtoisie, que les assiduités du jeune Hector de Sabran pouvaient présenter un danger.

S'il était une femme au monde dans l'existence de laquelle le roman débordât, c'était assurément madame de Chaves. Depuis l'heure de sa naissance, en quelque sorte, le roman ne l'avait jamais quittée, quoiqu'il n'y eût pas un atome de tendance romanesque dans son esprit, ni dans son coeur.

Elle avait passé au milieu de tout cela, portée par les événements, et n'avait jamais eu qu'une passion profonde, son amour pour sa fille.

Justin lui-même ne lui laissait qu'un souvenir doux et tranquille.

Mais le roman la pressait de toute part. Et en ce qui regardait sa position vis-à-vis de son mari demi-sauvage, c'était un roman bien connu, une légende, un conte d'enfant: l'histoire de Barbe-Bleue.

Monsieur le duc n'était pas homme à chercher des intrigues subtiles. Il aimait avec une brutalité folle. Lily avait la conviction qu'il s'était débarrassé de sa première femme pour l'épouser, elle, Lily.

Elle pensait, tout en se disant: c'est impossible! qu'il pourrait prendre le même moyen pour épouser une autre femme.

Elle ne l'avait jamais aimé. Elle avait pour lui la répugnance terrifiée des enfants prisonniers de l'ogre. Elle s'était résignée à cette torture de vivre près d'un pareil homme, parce qu'elle avait vu dans ce sacrifice le moyen de retrouver Justine.

Elle eût fait plus encore, si une épreuve plus dure se fût présentée à elle.

Du reste, monsieur le duc de Chaves l'avait aimée passionnément pendant plusieurs années, et jusqu'à ces derniers temps, elle avait gardé sur lui un remarquable empire.

Il était fier de sa beauté. Il éprouvait à chaque instant de ces mouvements de jalousie qui enchaînent, et pour le garder esclave, Lily, soutenue par la pensée qu'elle travaillait pour sa fille, avait parfois surmonté un sentiment qui était plus que de la froideur.

Le duc alors redevenait l'amant agenouillé des premiers jours.

Au bois et dans les fêtes de la haute vie, en voyant passer cette femme si noblement fière, souriante et, en apparence, heureuse d'être partout la reine de beauté, vous n'eussiez jamais deviné la plaie incurable de son âme.

Monsieur le duc de Chaves, de son côté, avait accompli loyalement au moins une partie du pacte conclu. Sa fortune avait toujours été à la disposition de Lily, dès qu'il s'était agi de chercher Petite-Reine.

Il n'avait menti qu'une fois, quand il avait donné à penser à la jeune mère que sa fille était partie pour l'Amérique.

Et s'il avait menti, c'était pour emporter l'objet de sa passion comme une proie.

Lily, seule dans sa chambre, repassait en elle-même ces événements lointains, mais la lettre mystérieuse, à son insu, prenait déjà sa pensée.

Souvenons-nous que, même avant d'avoir reçu cette lettre, elle avait dit à Hector, superstitieuse comme toujours les martyres: «Si cette somnambule retrouvait le bracelet, elle pourrait aussi retrouver l'enfant...»

La lettre était sur la table de nuit. Madame la duchesse de Chaves se prit à la regarder. Matériellement, cette lettre sentait l'endroit d'où elle venait: c'était un papier grossièrement parfumé, dans une enveloppe timbrée avec prétention.

Madame de Chaves la prit et la relut. Elle fut frappée, ou plutôt blessée par la niaise emphase de son contenu. Ces phrases, coupées avec une majesté sibylline, lui sautèrent aux yeux comme une ridicule mystification.

Et pourtant elle la relut non pas une fois, mais dix fois.

Le roman! le roman, stupide ou non, la menace qu'on ne comprend pas, la promesse mystérieuse!

Je ne sais pas d'homme au monde qui puisse recevoir, sans émotion, la prière de passer chez un notaire inconnu.

C'est là le roman, c'est là son prestige, c'est là ce qui mène les trois quarts de la vie des trois quarts d'entre nous!

Et si je voulais aller au fond des choses, je dirais que, quand le roman entre une fois dans la vie, plus il est absurde plus il devient entraînant.

D'ailleurs, il y avait quelque chose dans cette lettre. On avait découvert le nom de madame de Chaves et son adresse qu'elle avait cru tenir cachés; on avait retrouvé le bracelet; on avait fait bien plus: on avait deviné, et c'était magie, la secrète préoccupation de son coeur.

Car cet objet, plus cher et plus cruellement regretté, auquel on faisait allusion, que pouvait-il être, sinon sa fille elle-même?

Elle se mit au lit en songeant à la lettre.

Elle voulut s'endormir; la lettre la poursuivit comme une tyrannie.

Et, chose singulière, parmi les énigmes que la lettre proposait, les plus obsédantes pour sa pensée n'étaient pas celles dont l'exposé du moins se comprenait.

Son adresse devinée, le bracelet retrouvé, l'allusion faite au sort de sa fille, tout cela s'évanouit peu à peu pour céder la place à ce problème, idiot dans ses termes: monsieur le marquis de Rosenthal se présentant à l'hôtel, sous le nom de Renaud, ancien employé de la police.

De bonne heure, Lily se leva. Elle n'avait pas fermé l'oeil de la nuit. Avant huit heures, elle était assise dans son boudoir, impatiente déjà et trouvant que monsieur le marquis de Rosenthal tardait. Elle avait donné l'ordre exprès d'introduire auprès d'elle monsieur Renaud sitôt qu'il se présenterait.