L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI
Chapter 2
Quatre ou cinq ans en ça, il y avait dans cette cité de la misère parisienne toujours prête à se railler elle-même une jeune fille belle comme les amours et qui n'avait jamais porté la hotte, occupée qu'elle était du matin au soir à servir les habitués de la Maison-d'Or.
La Maison-d'Or de Pékin-la-Guenille, bien autrement achalandée que l'établissement du même nom, situé boulevard des Italiens, était une grande masure, construite avec des os, de la boue, du papier, des tessons de bouteille et des copeaux. Nous citons seulement les principaux matériaux; en soumettant ses murailles à l'analyse, on eût trouvé d'incroyables fantaisies. Le toit était presque entièrement formé de vieilles semelles, disposées avec art comme les écailles des poissons. Au-dessus de la porte se trouvait un squelette de chat qu'on avait employé comme moellon de son vivant et que le temps avait proprement disséqué.
La Maison-d'Or était tenue par Barbe Mahaleur, dite «l'Amouret-la-Chance», ancienne guitariste, présentement cabaretière, sage-femme non reçue par la Faculté et Mère des chiffonniers.
C'était une forte créature d'une cinquantaine d'années, taillée comme un homme et sabrée par la petite vérole. Elle avait les moeurs de la grande Catherine et battait cruellement ses Orloff. L'un d'eux cependant lui avait arraché l'oeil gauche dans un moment d'humeur. Il lui manquait aussi la moitié de son nez qu'on disait avoir été mangée par un autre Potemkine. Cela ne l'empêchait pas d'être belle femme.
Elle régnait sur les naturels de Pékin-la-Guenille par l'admiration et la terreur. On la respectait, on la prenait pour juge; en ces occasions, elle se montrait baroque, mais équitable, à la façon du roi Salomon, rendant cet arrêt d'un goût douteux qui fonda sa renommée de jurisconsulte.
Elle accouchait d'une main, versait la goutte de l'autre, faisait des avances sur tas d'ordures et pratiquait même, disait-on, la banque à la petite semaine: 20 pour 100 par mois, 240 pour 100 à l'année: ceci officiellement, mais, sous le manteau de la cheminée, on pouvait doubler le taux pour les emprunteurs scabreux, sans perdre la paix de la conscience.
Elle avait encore sa guitare dans un coin. Parfois, quand le respect public lui avait offert trop de «marc», elle décrochait l'instrument redoutable et chantait des airs de Jean-Jacques Rousseau de Genève.
Il fallait alors applaudir à tour de bras ou s'en aller: Barbe Mahaleur n'aimait pas les tièdes.
Il se trouvait à Babylone des crédules pour aller répétant qu'elle possédait dans Paris, plus de cinquante mille livres de rentes en immeubles.
Barbe Mahaleur avait pour esclave une fillette sauvage qui cachait dans un fouillis énorme de cheveux blonds une petite figure pâlotte, illuminée par une paire de grands yeux noirs. On s'étonnait que Barbe n'eût pas encore estropié Lily, son esclave; Barbe ne la maltraitait même pas beaucoup, mais elle la faisait travailler rondement. Elle l'appelait tantôt ma fille, tantôt ma nièce, tantôt la _Vacabonne_.
Parmi les sujets de Barbe Mahaleur personne n'était positivement fixé sur la question de savoir quelle sorte de lien existait entre la Vacabonne et sa souveraine.
En ce même temps, c'est-à-dire vers 1847, l'hôtel Corneille possédait le plus magnifique étudiant qui eût ébloui le pays Latin depuis bien des années. L'hôtel Corneille était encore à cette époque sans rival au quartier des écoles pour la richesse de ses appartements, et la prodigalité de sa table d'hôte. Il y avait des chambres à 50 francs par mois et l'on pouvait y dépenser 3 francs 50 à son dîner.
Depuis, ces prix ont été dépassés dans des établissements moins historiques.
Le lion latin dont nous parlons avait nom Justin de Vibray. Il était beau insolemment, à la façon des soldats et des femmes; il était jeune, robuste, spirituel, généreux, noble de naissance et riche.
Il venait je ne sais d'où en Touraine. Bien rarement ces princes éblouissants de la jeunesse sont enfants de Paris. Ils arrivent exubérants de sang et de sève; Paris casse leurs angles comme la mer fait pour les galets; Paris les pâlit, les calme et les forme; Paris les met à ce point de rondeur et d'uniformité qu'il faut avoir pour entrer dans un des casiers de la vie commune.
Un notaire doit être préalablement taillé comme un diamant, mais non pas à facettes.
Justin, diable à quatre s'il en fut, avait le triple talent du Béarnais et bien d'autres. Il eut l'honneur d'être, pendant des semaines et des mois, la coqueluche de mesdames les étudiantes, ce qui ne l'empêcha point de passer ses premiers examens avec succès; car il y avait de l'étoffe, en vérité, chez ce beau garçon-là. Il avait fait d'excellentes études; il pouvait mener de front le travail et le plaisir.
Un jour, il disparut à la fois de l'hôtel Corneille, des cours et même de la Chaumière.
On parla de lui l'espace de trois bals. Au dernier, il fut raconté qu'on l'avait rencontré au bois avec une femme qui était un miracle de beauté.
Le bois est loin de l'Odéon. Ce devait être une duchesse, on chercha un autre roi du billard et des chopes.
Mais Justin de Vibray ne fut pas oublié ni remplacé, car il arriva quelque chose comme après la mort d'Alexandre le Grand: l'empire du Prado se divisa, et les successeurs de Justin luttèrent en vain contre le souvenir de ce hardi jeune homme, si brave, si doux, qui avait l'amitié de tous les hommes et l'amour de toutes les femmes.
Ce n'était pas une duchesse qui l'avait enlevé.
À la veille de passer un examen, Justin était sorti un matin de bonne heure, son Rogron sous le bras. Il voulait du calme et de la solitude; au lieu donc de franchir la grille du Luxembourg, il avait pris le boulevard d'Arcueil, derrière l'Observatoire et s'était plongé dans la lecture des cinq codes expliqués.
Il allait ainsi droit devant lui, sans regarder. Au bout d'une demi-heure de marche, ayant levé les yeux par hasard, il poussa le même cri que Christophe Colomb à la vue de la terre des Antilles. Justin avait découvert Babylone.
Un instant, il resta ébahi devant cette prodigieuse capitale. Paris, l'implacable bouffon, met du comique jusque dans la misère. Ce bivouac des sauvages de Paris se présentait gaillardement au regard avec ses maisons fantastiques et sa population, dont à cette heure matinale rien ne peut donner une idée. L'harmonie ne manquait point entre les masures, ruines âgées de quelques semaines, qui semblaient avoir été bâties selon un parti pris de moquerie burlesque, et les loques ambulantes qui grouillaient dans les rues. Il y avait là tels négligés de chiffonnières qui eussent brisé le crayon dans la main de Daumier.
Comme Justin était en admiration devant les excentricités architecturales de la Maison-d'Or; palais de Barbe Mahaleur, celle-ci sortit, demi-nue et n'ayant pour cacher les effrayantes séductions de son torse qu'un mouchoir cholet en lambeaux. Un képi coiffait la révolte de ses cheveux grisonnants, et ses jambes d'hercule étaient chastement couvertes par un petit torchon, rattaché autour de ses reins.
Elle appela Lily d'une voix de clairon enrhumé; Justin attendit, espérant une apparition encore plus grotesque.
L'enfant qui se montra sur le seuil, vêtue d'une misérable robe d'indienne frangée et d'un pauvre mouchoir de cou, à jour comme une dentelle, glaça le rire sur ses lèvres.
Et pourtant l'enfant souriait. Il n'y avait en elle, évidemment, ni regret d'une meilleure existence ni désir d'une autre vie.
Mais elle était si belle, cette enfant, que Justin en eut le coeur serré.
Barbe Mahaleur lui donna une bonne tape sur la joue en manière de caresse, et lui mit quatre sous dans la main en disant:
--Va me chercher du câblé, petite vache!
Ce dernier mot était doux comme une caresse.
Le gros câblé ou carotte double est le tabac à chiquer le plus fort. Cette Mahaleur était portée sur sa bouche.
Lily partit en courant. Je ne sais pourquoi Justin la suivit.
Certes, il ne prétendait point lier connaissance avec cette fille en haillons: «la petite vache». Oh! certes!
Pour gagner la route d'Italie, il y avait un long et tortueux couloir, bordé par de grands murs sans fenêtres, formant le derrière de plusieurs usines. Deux personnes de corpulence ordinaire auraient eu peine à passer de front dans ce défilé.
À moitié chemin, Lily se rencontra face à face avec un très beau chiffonnier en grande tenue, le crochet à la main, la hotte sur le dos. C'était Payoux, dit la Tulipe-de-Vénus, qui avait l'honneur d'être le favori actuel et régnant de Barbe Mahaleur. Il revenait de sa tournée avec une pointe de chambertin à trente centimes.
--Tiens, fit-il, en rejetant son crochet dans sa hotte, v'là l'agneau! Il y a longtemps que je te guette; on va rire ensemble à la fin!
Il n'eut qu'à ouvrir le bras pour barrer le passage. Lily voulut se rejeter en arrière, il la saisit et lui planta un gros baiser sur les lèvres.
Après quoi il poussa un cri et tomba assommé.
Justin l'avait abattu d'un seul coup de poing.
Pourquoi cette absurde violence? Voilà ce que Rogron, l'acharné explicateur, n'aurait pas su expliquer.
Justin avait assommé ainsi de parti pris et restait plus étourdi que la bête terrassée.
Il était pâle, mais ses tempes battaient, et il y avait du rouge à ses yeux, qu'il frotta pour voir clair.
Il s'éveilla, son Rogron sous le bras; entre l'homme couché comme un boeuf qui a reçu le coup de massue, et la fillette, évanouie ni plus ni moins qu'une demoiselle en mousseline blanche.
Mais les évanouissements des demoiselles en mousseline blanche durent longtemps; celui de Lily fut juste d'une demi-minute. Elle rouvrit ses beaux yeux, regarda Payoux couché dans la boue, puis Justin, et sourit en disant:
--J'ai eu grand-peur, merci.
Elle avait une voix douce, dont les basses cordes vibraient et pénétraient.
Justin ressentait en lui-même une angoisse vague. Sa pensée vacillait comme s'il eût subi une sorte d'ivresse. Il avait confusément conscience du ridicule impossible de cette aventure et cependant il dit:
--Voulez-vous venir avec moi?
--Je veux bien, répliqua Lily sans hésiter.
Cette réponse ne choqua point Justin. Et, en vérité, les yeux de Lily qui étaient fixés sur les siens avaient la limpidité d'un regard d'ange.
Il marcha devant; elle le suivit d'un pas vif et gracieux.
Un fiacre passait. Justin l'arrêta et l'ouvrit.
--Où allons-nous? demanda Lily, qui bondit sur le marchepied.
Le cocher riait ostensiblement.
--Je ne sais pas, répondit Justin, rouge de honte.
Lily fit comme le cocher, elle se mit à rire et ajouta:
--La tireuse de cartes m'avait dit que je m'en irais, je m'en vas. D'abord Payoux me faisait trop peur.
Justin monta à son tour, après avoir donné son adresse au cocher.
Quand il fut assis auprès de la fillette, il éprouva un inexprimable embarras. Loin de calmer cet embarras, la surprenante tranquillité de Lily l'augmentait.
--On est bien ici, dit-elle, dès que les chevaux s'ébranlèrent. C'est la première fois que je vais en voiture.
Et comme si elle eût voulu mettre le comble à la détresse de Justin, elle ajouta:
--Les conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter.
III
Un éclat de rire
Le plus large de tous les abîmes creusés par l'orgueil ou l'intérêt entre deux créatures humaines est certainement celui qui sépare le Blanc du Noir, aux colonies.
La libre Amérique, tout en émancipant les Noirs, a rendu plus profond le fossé qui les excommunie. En aucun pays du monde le «bois d'ébène» n'est aussi franchement maltraité que dans les États abolitionnistes de l'Union.
Eh bien! l'Europe, habituée pourtant aux insolences hyper-aristocratiques de ces démocrates, poussa un jour un long cri d'indignation en lisant l'histoire de cette pauvre négresse, jetée hors d'un omnibus à New York, par la brutalité d'une demi-douzaine de philanthropes.
Car ils s'expliquèrent, ces coquins de Yankees! Ils ont toujours le courage de leurs opinions. En lançant sur le macadam la misérable femme qui était enceinte et qui, en tombant, se blessa cruellement, ils établirent cette distinction américaine: «Nous voulons que les Noirs soient libres, mais nous ne voulons pas qu'ils souillent l'air d'une voiture publique où sont des Blancs!»
C'est un joli peuple et pourri de logique.
Chez nous, l'omnibus, fidèle aux promesses de son nom, admet tout le monde, même les dames qui ont des chiens; son hospitalité ne s'arrête qu'aux limites tracées par la police, et certes les conducteurs sont plutôt enclins à frauder le règlement qui défend les incongruités, car il y a eu des cas d'asphyxie.
On laisse monter les poissonnières.
Cette phrase, prononcée par Lily sans la moindre vergogne: «Les conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter», était un aveu si terrible, une abdication si effrayante que Justin eut des frissons sous la peau.
Il regarda cette créature dont le vêtement, plus obscène que la nudité même, rentrait dans la catégorie des choses «qui incommodent les voyageurs». Il eut envie de sauter par la portière.
Elle souriait; son sourire montrait un trésor de perles.
Et à travers les trous de ses haillons, son exquise beauté épandait ces parfums de pudeur fière qu'exhalent les chefs-d'oeuvre de l'art et les chefs-d'oeuvre de Dieu. C'était étrange, offensant, presque divin.
--Je sais lire, dit-elle tout à coup en un mouvement d'enfantine vanité, et comme si elle eût deviné vaguement qu'il lui fallait plaider sa cause, je sais chanter et coudre aussi... Est-ce que vous trouvez que je parle mal?
--Vous parlez bien... très bien, murmura Justin au hasard.
--Ah! fit-elle, il y a chez nous bien des gens qui sont venus de loin et de haut. Celle qui m'a appris à lire disait quelquefois en voyant passer de belles dames dans des calèches: «Voici Berthe! ou voici Marie!» c'étaient des élèves à elle, du temps où elle tenait un grand pensionnat de demoiselles au faubourg Saint-Germain. Elle est morte de faim à force de tout boire. Alors, j'ai donné chaque jour un sou à l'abbé, un vieil homme à demi fou, mais bien savant, et qui se frappe la poitrine en pleurant, quand il est ivre... La tireuse de cartes m'a dit d'avoir seulement une chemise, une robe, un jupon, des bottines et des gants pour aller chez un directeur de théâtre qui me donnera des rôles à apprendre et autant d'argent que j'en voudrai.
--Vous parlez bien, répéta Justin qui songeait.
--Qu'est-ce que vous ferez de moi? demanda Lily brusquement. Au lieu de répondre, Justin demanda à son tour:
--C'est donc à cause de la tireuse de cartes que vous m'avez suivi?
--Mais oui, répliqua-t-elle, et je vous aimerai bien si vous faites ma fortune, allez!
Justin éprouva une sorte de soulagement à entendre ces mots. Nous ne dirons pas qu'il était amoureux: ce serait trop et trop peu. Il agissait sous l'empire d'une sorte de folie lucide et qui avait conscience d'elle-même. Il fut content parce qu'il vit jour à secouer cette obsession.
--Vous avez envie d'être riche, dit-il.
--Pas pour moi, reprit la fillette vivement, pour ma petite.
--Vous êtes mère... déjà! s'écria l'étudiant étonné.
Elle éclata de rire.
--Non, non, fit-elle, je n'ai pas encore ma petite... mais je me marierai pour l'avoir et pour l'adorer.
Ce dernier mot fut prononcé avec une passion étrange et le regard de Justin se baissa devant les rayons qui s'allumèrent dans les grands yeux noirs de Lily.
Elle était miraculeusement belle.
Il y eut un silence; quand Justin reprit la parole, sa voix tremblait:
--Lily, dit-il, je ne veux ni ne puis rien faire de vous, je vous donnerai ce qu'il vous faut pour aller, comme vous le souhaitez, chez un directeur de théâtre.
Elle l'interrompit en frappant ses mains l'une contre l'autre.
--Tout de suite? interrompit-elle.
Justin prit dans sa poche son porte-monnaie qui contenait trois billets de cent francs. Il avait justement reçu sa pension la veille.
À pareille aventure, il n'y avait qu'un dénouement possible: l'aumône.
Justin répéta: tout de suite! et mit les trois billets de cent francs sur les genoux de Lily.
Là-bas, dans la cité des chiffonniers, rien n'est mieux connu que les billets de banque. On n'en voit pas souvent, mais on en parle sans cesse. C'est le rêve et la poésie du métier: trouver un billet de banque!
Le fiacre longeait au trot ce quai désert qui fait face à l'Hôtel-Dieu. Lily était rouge comme une cerise; son sein battait; les cils recourbés de sa paupière ne cachaient pas toute la flamme de son regard. Justin donna le signal d'arrêter. Lily sauta sur le pavé et s'enfuit.
Le cocher rit encore, c'était un observateur.
Quant à notre étudiant, il resta tout simplement abasourdi, puis il se frotta les mains de bon coeur, puis encore il se demanda:
--Pourquoi ai-je donné les trois billets?
C'était absurde. Paris ne contient pas dix millionnaires capables d'agir ainsi.
Justin soupira longuement, mais ce n'était point le remords de sa prodigalité qui lui arrachait ce profond soupir.
Il avait devant les yeux une vision: Lily, transformée par ce qui se peut acheter avec trois billets de banque de cent francs.
Trois billets de cent francs ne sauraient vêtir une comtesse, ni même une bonne bourgeoise, mais trois billets de cent francs peuvent pailleter une saltimbanque ou couvrir très décemment une fillette.
Ce diable de cocher vous avait encore un air goguenard en recevant le prix de sa course, à la porte de Justin.
Celui-ci monta à sa chambre, qui lui sembla triste et vide. Il éprouvait au coeur cette meurtrissure qui reste après la rupture d'une vieille et profonde amitié.
En tout, Lily et lui avaient été une demi-heure ensemble.
Il se jeta sur son lit, tout songeur, et si las qu'une orgie à tous crins ne l'eût point fatigué davantage. Il n'essaya même pas d'en appeler au travail, Rogron eut tort; l'examen fut oublié.
Cette île de jeunesse, le Pays latin, est toute pleine de joyeuses et belles filles, quoiqu'on y trouve aussi les plus laides coquines de l'univers. Justin n'avait qu'à choisir parmi les plus folles et les plus jolies. Il essaya en vain d'évoquer les souriants visages de ses danseuses préférées. C'était l'étrange beauté de Lily, demi-nue, qui passait et repassait devant ses yeux.
Il voyait sa robe pauvre et plus que fanée, drapant, mais dévoilant l'idéale perfection d'un corps de nymphe antique; il voyait ces longs yeux noirs aux regards hardis et candides, ce front presque céleste, perdu sous la richesse désordonnée d'une splendide chevelure blonde.
Elle s'était enfuie, la sauvage créature, sans dire merci, ni plus ni moins qu'un chien à qui on a jeté un os.
Tout était bizarre et insensé dans cette aventure qui laissait après elle la sensation d'une chute.
Et, chose incroyable, parmi cette douleur morale où il y avait de la honte et une sorte de dégoût, la rêverie se dégageait brillante et suave.
Justin avait une mère, noble, bonne, bien-aimée, qui regardait de loin avec miséricorde ses fredaines d'enfant. Elle admettait, comme toutes les mères, le facile proverbe: il faut que jeunesse se passe. Elle avait peur seulement de ces attaches demi-sérieuses qui peuvent peser sur tout un avenir.
Jusqu'à ce moment, Justin, nouant et dénouant des chaînes fleuries, n'avait jamais été arrêté par l'idée de sa mère.
Aujourd'hui, la pensée de sa mère vint le visiter. Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier? Pourquoi, à propos de la plus folle et de la plus passagère de toutes ses folies?
Certes, l'aventure pouvait être ridicule au premier chef, mais du moins elle n'était pas dangereuse. Justin avait jeté à une mendiante une aumône un peu plus large que de raison, et c'était tout; son budget seul devait en souffrir. Jamais il ne la reverrait: c'était à parier cent contre un, car elle n'avait même pas pris la peine de lui demander son nom!
L'heure du déjeuner passa, Justin resta étendu sur son lit comme un malade. Il était malade, en effet, il avait la fièvre, et chaque fois qu'un pas montait l'escalier, son coeur battait douloureusement.
Il ne se demanda pas s'il aimait mademoiselle Lily. Croyez bien que si son meilleur camarade, mis par hasard dans le secret de son équipée, l'eût accusé d'aimer mademoiselle Lily, il y aurait eu un soufflet de lancé. Justin avait la main leste.
Non, chacun peut avoir ses mauvais jours, et nul ne répond d'un accès de fièvre.
À l'heure du dîner, Justin s'habilla et sortit. Il avait fait un mâle effort sur lui-même et secoué son vertige comme un vaillant jeune homme qu'il était.
Au moment où il mettait le pied dans la rue, il poussa un grand cri et faillit tomber à la renverse.
Une jeune fille vêtue de noir, avec une simplicité élégante et charmante était debout devant lui.
Elle souriait, montrant ces belles perles qui étaient derrière les lèvres roses de Lily.
--Comment me trouvez-vous ainsi? demanda-t-elle.
Justin la trouvait tout uniment adorable; mais il ne répondit point. Elle ajouta:
--J'avais bien entendu que vous donniez votre adresse au cocher, mais je ne savais pas votre nom. Comment vous demander au concierge? Je vous attends ici depuis midi.
--Six heures!... murmura Justin.
--Oh! fit-elle, je vous aurais attendu six jours et bien plus encore. Je ne vous avais pas dit merci.
Ce fut le lendemain matin que Justin de Vibray, le prince de la jeunesse des écoles, jeta bas son sceptre et déserta sa cour.
Il est, non loin de Saint-Denis et tout près d'Enghien, un petit village charmant qui mire dans la Seine ses maisons fleuries. J'ai presque peur de l'indiquer aux Parisiens du dimanche, car jusqu'ici les fondateurs de guinguettes l'avaient respecté. Il a nom Épinay. La dernière fois que je l'ai admiré en passant dans la plaine de Gennevilliers, j'y ai vu trois cabarets neufs et deux cheminées à vapeur. Que Dieu le protège.
En 1847 il était à vingt lieues d'Asnières.
On les appelait monsieur et madame Justin, ou bien encore «les nouveaux mariés». Ils étaient si beaux et si bons que tout le monde les aimait. Autour d'eux il y avait comme un respect attendri.
Avant l'année finie, on fit un baptême. Dans le jardin plein de roses qui descendait jusqu'au bord de l'eau, il y eut du matin au soir une grosse fille attelée à une voiture mignonne, roulant autour de la pelouse, et dans laquelle souriait un cher enfant.
Quand la voiture s'arrêtait, c'est que Lily venait aux cris du petit ange qui appelait le sein de sa mère.
Cela dura encore trois mois, puis les feuilles tombèrent. Les rosiers étaient dépouillés de leurs fleurs. Justin devint triste. Un jour, Lily pleura.
Justin voulut revenir à Paris. Ce n'était pas pour se séparer de Lily, au contraire, Lily eut des robes plus belles, des bijoux, des dentelles, des cachemires. Justin fit des dettes, beaucoup.
Lily regrettait bien le large chapeau de paille qui l'abritait contre le bon soleil d'Épinay et toute sa gaie toilette de campagne qui la faisait si jolie à si peu de frais. Justin la voulait admirée. Paris la regarda pendant trois mois. Justin devait vingt mille francs et Lily ne souriait plus guère qu'à l'enfant dans son berceau.
Elle n'avait jamais reçu de lettres de Justin, parce qu'ils étaient toujours ensemble. Une fois on lui remit une lettre dont l'écriture lui serra le coeur. Elle était de Justin. Pourquoi Justin écrivait-il?
Justin disait dans sa lettre:
«Ma mère est venue me chercher. À bientôt. Je ne pourrais pas vivre sans toi.»
Elle eut peine à comprendre d'abord. Quand elle comprit, elle se coucha, malade, auprès du berceau.
Justin écrivit souvent, d'abord, promettant de revenir bien vite, puis il écrivit moins fréquemment, puis il n'écrivit plus du tout.
L'enfant avait deux ans quand Lily se retira dans une pauvre chambre du quartier Mazas. Il y avait quinze mois qu'elle n'avait entendu parler de Justin. Depuis un an elle vivait de son travail, vendant çà et là un bijou ou un objet de toilette.
Justine, sa fille, ou Petite-Reine, comme disaient les voisins, était toujours habillée comme l'enfant d'un prince.