L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI
Chapter 17
--En plus qu'on doit le loyer, insinua Similor.
--En plus qu'on doit le loyer, répéta Saladin, et pourtant j'ai arraché aux Canada, depuis trois ans, une quantité de dents qui t'étonnerait, ma vieille. En plus encore, sous l'apparence du chou blanc, j'ai réussi pas mal de brocantage dont le produit n'est pas entré à la maison.
--Où donc qu'il est le produit? demanda Similor, est-ce que tu aurais une affection en ville?
Son regard, qui raillait cette fois, caressait la joue imberbe de monsieur le marquis. Celui-ci ne broncha pas et répondit:
--Je ne sais pas trop si j'aime mademoiselle Saphir, ou si je la déteste. Depuis que le monde est monde, il n'y a jamais rien eu de si beau que cette gamine-là. La place que je lui ai offerte, la voici: fille d'une duchesse.
--Duchesse! comme nous sommes marquis?
--Fille unique d'une vraie duchesse avec plusieurs centaines de mille de livres de rentes.
--Et elle a refusé? demanda Similor sans trop d'étonnement.
--Elle a refusé!
--Parce qu'il aurait fallu épouser quelqu'un que je connais bien?
--Peut-être. Cette fille-là est aussi bête que belle. Si j'avais pu lui dire mon secret tout entier, je l'aurais eue à mes genoux... mais voilà tantôt quatorze ans que je monte ma mécanique, mon affaire, ma seule affaire, qui a commencé par les cent francs que tu m'as volés comme un imbécile, et qui finira par des coffres pleins d'or pour moi tout seul.
Saladin s'arrêta; à vue d'oeil, Similor devenait de plus en plus attentif.
--Cause, petiot, cause, dit-il humblement en voyant que monsieur le marquis ne parlait plus. Épanche-toi. Tu viens de le dire, à moins que ce ne soit moi: c'est comme si tu bavardais avec ton chien. Je serai discret à l'égal de la tombe.
D'un geste théâtral Saladin piqua son doigt au milieu de son front.
--Tout est là, dit-il. C'est réglé comme un papier de musique: les tenants, les aboutissants, le dessus, le dessous, je tiens l'opération dans ma poche!
Similor rapprocha son siège, mais Saladin qui le couvrait de son regard fixe et effronté ajouta:
--Ce serait de l'hébreu pour toi; tu n'es pas de force à me comprendre.
Il y eut un silence pendant lequel Similor but deux bons verres de vin pour noyer sa rancune.
--Des fois, dit-il ensuite en tournant ses pouces, on ne mérite pas intégralement tout le mépris qu'on inspire. Je ne demande pas à être employé dans tes hauts calculs polytechniques, mais, s'il y avait un bout de rôle à trousser avec adresse, j'en ai, je crois, la capacité. Il est sûr que tu as ton idée, petiot; tu viens de te révéler à ton père sous un aspect nouveau et intéressant. Je devine que la mère de mademoiselle Saphir est en jeu.
Saladin, à ce dernier mot, lui lança un regard si aigu que Similor éprouva comme un choc électrique.
--Touché! pensa-t-il. Un joli coup droit.
Il ajouta modestement:
--Voilà! En dehors de laquelle appréciation je n'y vois goutte, petiot, et tu gardes la totalité de ton secret.
L'expression de crainte qui était dans les yeux de Saladin s'effaça peu à peu. Sans doute il avait fait un retour sur lui-même, mesurant avec orgueil l'immense supériorité qui le séparait de son père. Il prit un air majestueux et clément.
--Papa, dit-il, je ne prétends pas que tu sois incapable de me donner un coup d'épaule à l'occasion. J'ai préparé l'affaire tout seul, largement et complètement, mais pour l'exécution il me faudra des aides, et c'est toi qui me les fourniras.
--Bravo! s'écria Similor.
Monsieur le marquis lui tendit la main avec bonté au travers de la table.
--As-tu conservé des relations avec les Habits Noirs? demanda-t-il en baissant la voix malgré lui.
--Non, répondit l'ancien saltimbanque, j'ai cherché et je n'ai pas trouvé. J'ai idée que la confrérie est allée à vau-l'eau.
--Tu te trompes, murmura monsieur le marquis.
Pour le coup, les yeux de Similor exprimèrent une surprise franchement admirative.
--Est-ce que tu serais là-dedans, toi, petiot? balbutia-t-il d'une voix émue.
--J'ai cherché, moi aussi, répliqua Saladin, et j'ai trouvé. Tu n'as pas beaucoup contribué à mon éducation, papa; mais dans tout ce que tu disais il y avait du moins une chose que j'écoutais. Ce qui regarde l'histoire du _Fera-t-il jour demain_[*] est resté gravé dans ma mémoire. Il y avait une idée, une forte idée, et il y avait des hommes aussi dans cette entreprise. Je sais l'histoire du Colonel mieux que toi, maintenant, et c'était un gaillard; quant à monsieur Lecoq, on ne rencontre pas souvent son pareil.
[* Voir _Les Habits Noirs_, premier tome de la série.]
--Ceux-là sont morts, dit Similor.
--Il y a longtemps, poursuivit monsieur le marquis, et c'est dommage. Tu me demandais tout à l'heure à quoi j'ai dépensé mes bénéfices? Il m'en a coûté bon pour retrouver ceux qui restent, car l'association a bien baissé et se cache, depuis la catastrophe de l'hôtel de Clare[*].
--J'étais là-dedans! murmura vaniteusement l'ancien saltimbanque.
--Ils ont l'air de peloter en attendant partie, reprit Saladin, mais l'association reste organisée comme autrefois. Le Père-à-tous est maintenant le vicomte Annibal Gioja des marquis Pallante.
--Connu, dit Similor. Pas fameux! Et les membres de la grande vente?
--Comayrol...
--Connu!
--Jaffret...
--Le bon Jaffret qui donne de la mie de pain aux petits oiseaux!
--Le Dr Samuel, le fils de Louis XVII...
--Et puis? fit Similor voyant que monsieur le marquis s'arrêtait.
--Et puis moi! dit tout bas Saladin après un silence. L'ancien saltimbanque se dressa comme un ressort et tendit ses mains en avant dans une dévote attitude.
--Cela n'est pas encore, poursuivit Saladin en souriant, mais il faut que cela soit: cela sera. Va me chercher une voiture, s'interrompit-il, ma tête s'échauffe et j'ai besoin de prendre l'air. Je veux, en outre, te dire quelque chose; tu viendras avec moi.
--Moi! murmura Similor, plus content qu'un hobereau du temps de Louis XIV qu'on eût fait monter dans les carrosses du roi; avec toi, petiot!
--Va! au galop.
Similor descendit les étages quatre à quatre, et Saladin se mit à parcourir la mansarde à grands pas. Il s'arrêtait chaque fois qu'il passait devant une petite glace, pendue entre les deux fenêtres, et s'y regardait en prenant des poses d'orateur.
--Les Canada sont à l'Esplanade pour les fêtes du 15 août, dit-il dès qu'il fut assis sur la banquette d'un coupé de place à côté de son «papa»: je suis allé de ce côté deux fois voir si ma tête est bien faite et si ma nouvelle tenue me change suffisamment.
--Avec un rien de moustache..., commença Similor.
--À quoi bon? interrompit monsieur le marquis. J'ai passé trois fois devant Cologne, j'ai allumé mon cigare à la pipe de Poquet, et ils ne m'ont pas reconnu.
--Et mademoiselle Saphir?
--J'ai trouvé mademoiselle Saphir comme elle sortait de la messe basse à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou; je lui ai offert mon bras, elle m'a dit: «Passez votre chemin.» Je me suis nommé. Elle m'a regardé par deux fois, puis elle a murmuré: «Vous êtes bien changé depuis le temps!» Je crois qu'elle avait quelque chose pour moi malgré tout, et que nous sommes tous les deux de même, ne sachant pas si nous avons envie de nous embrasser ou de nous mordre. Je lui ai défilé mon chapelet: des choses claires comme le jour et qui auraient séduit une momie. Elle m'a laissé aller jusqu'au bout, et puis elle m'a quitté le bras en me disant encore: «Passez votre chemin...»
Il soupira et ajouta:
--Ça vient de ce que je n'ai pas pu lui lâcher le secret tout entier.
Il était environ huit heures du soir. La voiture descendait vers les boulevards. Saladin posa sa main sur le bras de Similor et lui dit:
--Toi, tu vas comprendre ça: il y a dans Paris une femme à qui j'ai volé son enfant pour cent francs; elle était dans ce temps-là très pauvre et pour ravoir sa fille elle ne pouvait donner que son sang.
--Et tu n'avais pas besoin de son sang, dit Similor en affectant de railler.
--Tais-toi, dit pour la troisième fois le jeune homme, dont la voix tremblait d'émotion, le hasard arrange des machines qu'on n'inventerait pas. La femme dont je parle a épousé un duc dix fois millionnaire. Depuis quatorze ans, dans la sphère nouvelle où la fortune l'a placée, elle n'a pas passé une heure sans songer à sa fille, sans chercher sa fille, sans promettre à Dieu, aux saints et aux hommes sa richesse et sa vie en échange de sa fille! C'est une passion, c'est une folie qui grandit avec le temps.
--Et Saphir est sa fille? demanda l'ancien saltimbanque qui ne respirait plus.
Le fiacre avait traversé le boulevard et s'engageait dans la rue de Richelieu. Au lieu de répondre, Saladin donna l'ordre au cocher d'arrêter.
--Si j'avais dit à Saphir: vous êtes sa fille, murmura-t-il, je n'avais plus rien pour la tenir... Non, j'ai dû chercher autre chose.
Il descendit et Similor le suivit.
Tous deux s'arrêtèrent devant un magasin de modes, situé non loin de la rue Saint-Marc.
--Regarde, dit Saladin, la troisième jeune personne à droite... la blonde... la vois-tu?
--Je la vois.
--À qui ressemble-t-elle?
Similor hésita un instant, mais, la jeune fille ayant levé les yeux de son ouvrage pour regarder aux carreaux, il frappa ses mains l'une contre l'autre, et s'écria:
--Parole sacrée! elle ressemble à mademoiselle Saphir!
Saladin lui serra le bras fortement, et dit:
--Rentrons à la maison, ma vieille, j'avais peur de me tromper. Maintenant l'affaire est dans le sac, et nous sommes riches.
XX
Saladin reconnaît l'ennemi
Nous n'avons pas d'autre prétention que d'offrir Saladin au lecteur comme un animal très curieux, pris sur le fait avec ses côtés défaillants et ses côtés puissants. Il venait de la foire, ce pays joyeux et gouailleur; il n'était ni gouailleur ni joyeux.
Ces bonnes gens à l'aspect grotesque à qui nous avons coutume de jeter en passant un regard distrait et dédaigneux vivent dans un milieu pauvre, mais qui participe à la féerie. Neuf sur dix parmi eux croient pour un peu à leurs paillettes.
Saladin ne croyait à rien, et cependant il subissait avec une certaine énergie l'effet rétrospectif de l'oripeau. Il avait gardé, il devait garder toujours cette puérile vanité qui est un peu la maladie de tous les comédiens. Vous l'eussiez passé à la lessive sans lui enlever l'emphase qui est l'éloquence même des tréteaux.
Il se croyait pétri d'esprit et ne se trompait pas tout à fait; il avait du moins l'esprit d'intrigue au plus haut degré, la patience et la volonté.
C'était un petit homme, mais il y avait en lui quelque chose de tranchant comme l'éperon qui taille le chemin des navires dans les glaces.
Soit pendant qu'il était encore dans l'établissement Canada, soit depuis qu'il l'avait quitté, le travail solitaire opéré par lui peut sembler énorme, malgré son résultat incomplet. Il s'était fait à lui-même une éducation, mal dirigée sans doute et mal conduite, mais qui comprenait, en somme, tout ce qu'un civilisé doit savoir. Il était allé plus loin, ne doutant de rien comme tous ceux qui n'ont pas la plus légère idée des choses, il s'était imaginé qu'on pouvait connaître le monde en regardant autour de soi. Cette vérité que le monde n'est visible que d'un certain point, sous un certain angle et à travers un certain milieu, échappe à beaucoup de gens plus expérimentés que Saladin.
J'ai lu parfois dans les livres des descriptions de salons qui semblaient avoir été écrites en foire.
La prétention principale de Saladin, après tant d'efforts, était d'être un homme accompli au point de vue du monde. Il se comparait en lui-même à Alcibiade, pouvant parler toutes les langues et jouer tous les rôles; et, comme il s'observait lui-même sans cesse, il mesurait avec orgueil les différences de son langage quand il causait avec Similor, par exemple, ou quand il posait en sorcier dans le boudoir de Mme la duchesse de Chaves--car Saladin avait franchi le seuil d'une grande dame, et il était sorti vainqueur de cette épreuve.
L'aplomb consiste à ne pas voir les ridicules qu'on a. La timidité n'est qu'une clairvoyance plus ou moins exagérée qui donne à la vanité malade les apparences de la modestie, Saladin déguisé purement et simplement en homme du monde n'eût été qu'un comique d'assez bas étage, mais Saladin trouvant l'occasion de jouer au rose-croix bénéficiait de son ridicule même.
Les grandes douleurs sont crédules, les grandes passions sont superstitieuses. En face d'elles, il n'est souvent rien de tel que d'avaler des sabres. Tous les charlatans savent cela.
Il y a d'ailleurs dans le monde des choses plus faciles à exécuter par un sauvage que par un homme du monde, par cette raison toute simple que les aveugles ne sont jamais sujets au vertige.
Saladin devait réussir; il n'avait aucune des fantaisies qui allongent la route, aucun des besoins qui barrent le chemin. Il était très sobre, et ce frémissement qui fait vibrer la jeunesse à l'aspect d'une femme lui était complètement inconnu. Il n'allait pas par sauts et par bonds, son allure était l'amble qui dure, et il avait pour se tenir en haleine cette fièvre froide des vrais avares qui n'ont d'autre but que la possession même.
Saladin désirait l'argent pour l'argent; c'était un calculateur étroit, un ambitieux sage qui voulait amasser d'abord, pour arrondir ensuite son pécule, le doubler, le tripler, et ainsi de suite.
Ces avares naïfs deviennent rares; ils sont dangereux en ce qu'ils grattent leur trou avec une lenteur acharnée, comme le ver qui a raison du bois le plus dur ou la vrille qui perce jusqu'au fer.
Sa force était dans ce fait énoncé par lui-même et qui résumait l'exacte vérité: il n'avait jamais eu qu'une idée depuis l'âge de raison. Il suivait une affaire, romanesque au début, mais à laquelle sa persistance donnait une base réelle. Il avait travaillé en vue de cette affaire et non pas pour autre chose. Sa conduite vis-à-vis de mademoiselle Saphir, calculée avec une audacieuse prudence, se rapportait à son affaire. Dans les premières années qui suivirent l'enlèvement de Petite-Reine et alors que personne ne faisait attention à lui, il avait trouvé moyen de quitter plusieurs fois la baraque et de pousser des pointes jusqu'à Paris, accomplissant pour cela de véritables voyages.
C'était ici son élément: la petite ruse, le travail de furet. Il avait battu le quartier Mazas pouce à pouce, et, bien sûr de n'être pas reconnu, il était parvenu à savoir, par les voisins, par madame Noblet, par les bas employés du bureau de police, tout ce qui se pouvait apprendre au sujet de la Gloriette: son nom, le genre de vie qu'elle avait mené, son départ mystérieux, et jusqu'au nom, que personne ne savait, de l'homme qui l'avait enlevée.
Ceci était le principal, et c'était un chef-d'oeuvre d'induction. Saladin avait un souvenir très vif de l'étranger qui l'avait arrêté au guichet de la rue Cuvier le jour du vol de l'enfant. D'après les récits des voisins, il ne doutait pas que cet homme fût l'auteur de l'enlèvement. Pour savoir son nom, il dépensa une semaine et tout l'argent qu'il avait à désaltérer le garçon de bureau du commissaire. Celui-ci ne pouvait lui apprendre ce qu'il ignorait lui-même, mais, à force de l'interroger, Saladin finit par tomber sur le mot de l'énigme.
Il y avait un homme qui avait proposé des primes pour activer la recherche de l'enfant, et cet homme s'appelait le duc de Chaves.
Saladin ne demanda plus rien et cessa de rôder dans le quartier Mazas.
Depuis lors il s'assit en face de cet unique problème: retrouver le duc de Chaves. Ses premières investigations le convainquirent d'un fait qu'il avait deviné: le duc de Chaves était puissamment riche.
Mais il avait quitté la France avec toute sa maison au mois de mai 1852, et Saladin, malgré toute sa diplomatie, n'avait aucun moyen d'explorer le Nouveau Monde où monsieur le duc s'était rendu.
Il patienta sans abandonner un seul instant son rêve. Le temps remplace l'outil. Un prisonnier peut desceller une pierre de taille avec un clou et couper un barreau d'acier avec un cheveu, s'il y met le temps.
La confrérie des artistes en foire, sans être organisée comme celle des francs-maçons, a des tenants et des aboutissants qui allongent parfois son pauvre bras jusqu'aux confins de l'univers. Tel hardi virtuose du trapèze traverse parfois l'océan, et l'homme à la poupée alla, dit-on, une fois jusqu'à la Nouvelle-Galles du Sud porter aux Australiens le bienfait de la ventriloquie.
Après des années de vains efforts, Saladin eut tout d'un coup les renseignements les plus complets sur cet inconnu, ce grand du Portugal de première classe, ce duc, parent de la maison royale de Bragance, dont il avait tout bonnement résolu de se constituer l'héritier.
Monsieur le duc de Chaves était marié en secondes noces à une Française qui avait le mal du pays. Il prenait ses mesures pour opérer la vente des immenses domaines qu'il possédait au Brésil, dans la province de Para, et songeait à revenir en Europe.
Ce fut un jour solennel dans la vie de Saladin; l'horizon fantastique de son plan se rapprochait à vue d'oeil. Dans le paroxysme de sa joie il commit sa première et sa dernière imprudence.
Jusqu'alors il avait agi sur le coeur et l'imagination de Saphir au moyen de leviers, parfaitement appropriés à l'état intellectuel de la jeune fille. Ce n'était pas un amoureux que cet utilitaire Saladin, mais ç'aurait pu être un suborneur, s'il y avait vu son intérêt. Son _affaire_ se présentait à lui, en ce temps-là sous la forme d'un mariage entre lui et l'héritière unique de monsieur le duc de Chaves. Pour en arriver là, il fallait se faire aimer; Saladin n'en était pas à entamer cette besogne, et s'il n'avait pas choisi pour entraîner sa future amante des lectures plus enflammées que les pages enfantines écrites par le citoyen Ducray-Duminil, c'est qu'il était prudent d'abord, et qu'ensuite il n'était pas très fort en littérature.
N'oublions pas d'ailleurs qu'il s'attaquait à une enfant, et qu'entre tous les produits du génie humain, _Alexis ou la Maisonnette dans les bois, Victor ou l'Enfant de la forêt_ et autres sont les plus propres à exalter les imaginations naïves dans la question des mères perdues et retrouvées.
Saladin était, comme tous les mauvais sujets honoraires, timide et gauche, par conséquent brutal, quand il se contraignait lui-même à montrer de la hardiesse.
Souvenons-nous en outre qu'à l'âge de trente ans il ne devait point avoir de barbe.
Tant qu'il parla de la sainte que Saphir voyait en rêve, de la mère vaguement adorée, il fut éloquent et Saphir l'écouta avec des larmes dans les yeux; quand il voulut plaider pour lui-même, il devint imprudent, et une terreur instinctive s'empara de la fillette.
Nous savons le reste; Saphir s'enfuit hors de sa cabine et vint se mettre sous la protection du couple Canada.
Mais c'est ici que la véritable valeur de notre héros se révèle.
La situation se présentait dure, honteuse, insoutenable; tout autre eût courbé la tête, Saladin la redressa.
--Il s'agit d'avaler un sabre, dit-il à Similor ému par la solennité de la convocation; papa Échalot et la Canada veulent nous faire des misères, c'est l'occasion d'entreprendre un voyage dans la capitale avec argent de poche et pension viagère que je me charge d'obtenir. Fais le mort, c'est moi qui ai la parole.
Similor était subjugué; il fit le mort et nous avons vu comment Saladin conquit une somme de mille francs avec une rente de cent francs par mois.
À Paris, Saladin attendit bien plus longtemps qu'il ne l'avait craint. Le duc et la duchesse de Chaves étaient revenus en Europe, mais, par un caprice singulier dont le lecteur devinera les motifs, la duchesse entraîna son mari dans un voyage sans fin à travers nos provinces. Ils faisaient leur tour de France, allant de ville en ville comme des compagnons du devoir.
Saladin, qui ne se doutait pas de cela, fouilla Paris pendant trois ans, stupéfait de ne trouver aucune trace. Il fit comme ces généraux habiles et prudents qui emploient les heures de l'attente à fortifier leurs positions; c'était un Wellington que ce Saladin, et le précautionneux héros de l'Angleterre eût admiré les lignes et les défenses qu'il traça autour de son affaire.
Son affaire changea du reste dix fois d'aspect et de tournure, bien que ce fût toujours la même affaire. Il la fit virer sur son axe, il la considéra sous vingt jours différents, il la posséda si absolument qu'en bonne conscience les millions de monsieur de Chaves ne pouvaient lui échapper sans injustice.
Il ne s'agissait plus que de rencontrer l'ennemi. Voici comment Saladin trouva enfin l'occasion d'en venir aux mains.
Il _faisait_ à la Bourse, en qualité de coulissier pour une somnambule supra-lucide qui demeurait rue Tiquetonne et qui se nommait madame Lubin. L'affluence des somnambules aux environs de la rue Tiquetonne est un des plus curieux mystères de Paris.
Un matin, madame Lubin l'accosta, radieuse, sous les grands arbres de la place de la Bourse, et le chargea d'une série d'opérations en lui disant:
--J'ai déniché une dame qui a égaré un petit bracelet de trente sous, et ça me vaudra ma richesse.
Saladin, toujours en présence de son idée fixe, resta frappé de ce mot. Le soir, entre chien et loup, il alla chez la somnambule sous prétexte de lui rendre compte de ses achats et ventes.
La bonne femme était encore tout occupée de son aubaine.
--L'affaire est belle, dit-elle, quoique la dame soit venue en fiacre avec une manière d'échappé de collège, un mignon garçon, ma foi! nous avons des personnes qui ne détestent pas la jeunesse. Mais celle-ci est si jolie, si jolie!... Vous savez, pas d'âge, entre vingt-huit et trente-huit; on ne sait pas. Le jouvenceau s'appelle le comte Hector de Sabran.
--Et la dame? demanda Saladin à qui l'échappé de collège importait peu.
--Nisquette! répondit madame Lubin; ça ne donne pas volontiers son nom et son adresse. On doit revenir dans trois jours, et si j'avais quelque chose de nouveau auparavant, je dois le faire savoir au petit comte Hector, Grand-Hôtel, appartement n° 38. On a laissé trois louis.
Quand Saladin se trouva seul dans la rue après avoir quitté madame Lubin, il était ému comme à l'approche d'un grand événement. Il rentra chez lui et passa une nuit blanche à creuser son affaire, semblable à l'avocat qui repasse ses dossiers la veille de l'audience.
Le lendemain matin il sortit avec Similor, qui le questionna en vain sur sa préoccupation. Il ne lui dit pas une parole jusqu'à l'angle du boulevard et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Arrivé là, il lui mit la main sur l'épaule.
--C'est pour monter une petite mécanique, commença-t-il d'un air dégagé. Ce n'est pas grand-chose, mais il faut que ce soit mené joliment. Tu vas entrer au Grand-Hôtel, ici près, et tu vas demander monsieur le comte Hector de Sabran.
--Monsieur le comte Hector de Sabran, répéta Similor pour se mettre le nom dans la tête.
Saladin lui tendit un carré de papier où il avait écrit lui-même: Comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel.
--Ce jeune homme, continua-t-il, est au n° 38, tu frapperas à sa porte. Si c'est lui qui t'ouvre, tu lui diras: «Est-ce à monsieur Ginguenot que j'ai l'honneur de parler?»
--Comme dans les vols au bonjour? interrompit Similor.
--Juste! Mais c'est une opération de commerce en tout bien tout honneur. Si c'est au contraire un domestique qui se présente, tu demanderas monsieur le comte.
--Tiens, tiens, dit Similor, pourquoi ça?
--Parce qu'il faut que tu voies monsieur le comte en personne; ta mission n'a pas d'autre but que de le bien voir pour le reconnaître plus tard.
--Tiens, tiens, répéta Similor, tu m'intéresses... après?
Saladin poursuivit:
--On te fera entrer, tu regarderas le jeune homme, tu prendras l'air bien étonné et tu diras: Pardon, ce n'est pas vous, c'est monsieur le comte Hector que je demande.
--Il me répondra: «Mais c'est moi qui suis le comte Hector!»
--Et tu riposteras: «Alors, je suis volé!» Tu tireras ta révérence et tu disparaîtras, à moins qu'on ne te demande des explications.