L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI
Chapter 16
«Voilà, on se fait vieux, on joue de son reste, mais moi et Amandine on est unanime pour vouloir que notre dernière apparition dans Paris éblouisse la capitale. Nous en avons les moyens et rien ne sera négligé dans le but de laisser un souvenir célèbre parmi les artistes en foire. J'ai l'affiche toute prête à coller en ces termes:
«Mademoiselle Saphir, première danseuse du prestige d'élévation, supérieure à madame Saqui dans un genre nouveau, renonçant à ses succès de province après fortune faite, a bien voulu, d'après la demande générale des amateurs, donner, à Paris, douze représentations seulement, après quoi, prenant définitivement sa retraite à l'âge inusité de quinze ans passés, elle disparaîtra comme un météore.»
_Fin des mémoires d'Échalot_ Échalot, que nous vîmes dans un autre récit réduit à cette extrémité de faire vacciner son nourrisson Saladin pour avoir trois francs à la mairie, ne se vantait point aujourd'hui: il avait bien réellement mis de côté plus de cent mille francs et son établissement, roulant vers Paris, excitait partout l'admiration sur son passage.
C'était un monument. Le pauvre bidet Sapajou, décédé à la peine, au temps de l'ancienne et misérable baraque, était remplacé par trois magnifiques chevaux de roulage qui traînaient une gigantesque voiture haute et large comme quatre omnibus. Sur le devant il y avait un vaste cabriolet où madame Canada, pomponnée de la façon la plus cossue, jouissait des agréments de la route en compagnie de son Échalot et des principaux patriciens de sa troupe.
Le fretin suivait à pied pour ne pas fatiguer les beaux percherons qui semblaient tout fiers de traîner un si considérable équipage.
Au centre de longueur de l'immense carriole, non loin de la cabine qui servait de retraite au couple Canada, il y avait un réduit charmant qui était le domaine particulier de mademoiselle Saphir.
Je dis charmant, parce que c'était Saphir elle-même qui en avait disposé le simple et frais arrangement.
Il y a des êtres privilégiés que la contagion du burlesque ne gagne jamais, comme il y a des choses assez poétiques, assez belles pour ne pas craindre le contact du ridicule.
Vous avez tous vu des roses dans les cheveux d'une femme lourde ou laide; la femme restait laide et lourde, et la rose n'en était pas moins belle. Vous avez tous admiré au fond, au plus profond d'un intérieur bourgeoisement comique, quelque jeune fleur animée, portant haut, sans le savoir, sa distinction native, svelte comme un rêve de Goethe, suave comme un soupir de Weber. Il faut un cadre la plupart du temps aux choses jolies; les choses belles valent indépendamment de ce qui les entoure et parfois même le caprice du contraste ajoute un charme imprévu à leur perfection.
La retraite de Saphir s'ouvrait sur le côté de la voiture par une petite fenêtre drapée de rideaux de soie. À l'intérieur, il y avait un lit, un petit divan, un métier à broder et une table avec quelques livres. À la cloison pendaient une paire de fleurets et une mandoline espagnole abondamment incrustée de nacre. Dans la ruelle du lit, on voyait une image de la Vierge.
Saphir avait bientôt seize ans, elle était grande, élancée, et, malgré son prodigieux talent de danseuse de corde que nous n'avons pas à nier, sa taille gardait cette grâce indolente qui semble exclure la violence des mouvements. Elle était belle à la fois ingénument et noblement; ses traits, d'une pureté admirable, avaient encore quelque chose des gaietés enfantines, et pourtant l'aspect général de sa physionomie laissait dans l'esprit une saveur rêveuse et même mélancolique.
Cela venait surtout de ses grands yeux bleus, profonds mais distraits, et qui semblaient regarder au-delà des choses de la vie.
Saphir dansait devant le public grossier de la foire depuis qu'elle se connaissait; elle n'éprouvait à cela ni plaisir ni honte. Madame Canada avait perdu beaucoup de peine à vouloir lui inculquer l'orgueil du succès. Pour les oreilles de notre belle Saphir, les applaudissements étaient un vain bruit, parce qu'elle ne s'était jamais montrée sans être applaudie.
Ainsi en avait-il été de ses charmes, malgré certains enseignements suggérés par le trop zélé Saladin, jusqu'à ce jour où le collège ecclésiastique du Mans avait loué la salle tout entière. Depuis ce jour-là Saphir n'ignorait plus sa beauté splendide, et quoiqu'il n'y eût rien en elle qui pût motiver l'accusation de coquetterie, elle tenait chèrement à sa beauté.
Nous expliquerons d'un mot le côté de sa nature qui se posait vis-à-vis du ménage Canada comme une impénétrable énigme. Saphir avait un secret depuis sa plus petite enfance; elle pensait à sa mère, non point à cause des souvenirs confus qui lui étaient restés après sa maladie, mais d'après des souvenirs nouveaux et en quelque sorte factices qui étaient l'oeuvre du prévoyant Saladin.
Il ne faut pas oublier que, dès les premiers jours, Saladin avait été chargé de l'éducation intellectuelle de Saphir. Dès les premiers jours, Saladin avait conçu un plan qui ne manquait pas d'une certaine adresse, mais que les circonstances et l'aversion instinctive de la jeune fille devaient faire avorter.
Saladin était un homme d'affaires et non point du tout un séducteur. Il méprisait les vices de son père qui ne rapportaient rien et professait hautement cette théorie que tout péché doit profiter à la bourse ou à la position du pécheur.
--Le monde, disait-il, quand il était en humeur de philosopher, est plus grand que la baraque, mais tout pareil. La question est toujours d'avaler des sabres; seulement à la baraque ça rapporte trente sous par jour, et dans le monde on peut trouver par hasard une ferraille à manger qui vous fait tout d'un coup millionnaire.
Saladin s'était dit: mon histoire avec la petite m'a valu cent francs qui ont été mangés par papa Similor. Papa Similor me le payera, mais ce n'est pas la question. Le beau, ce serait de gagner une fortune avec le regain de l'affaire, en ramenant la petite à sa famille ou en l'exploitant de tout autre manière. On pourra voir.
La mère de Petite-Reine n'était pas riche, Saladin s'en doutait bien; mais il y avait un personnage qui l'avait frappé vivement et dont la mémoire restait en lui comme une promesse des contes de fées: c'était l'homme au teint basané, à la barbe noire, qui lui avait donné 20 francs, au guichet de la rue Cuvier.
Saladin regrettait amèrement de n'avoir pas fait affaire avec celui-là tout de suite.
Patient de caractère, trafiquant dans l'âme et sacrifiant résolument le présent au profit de l'avenir, Saladin regardait Petite-Reine comme un des mille et un semis qu'il mettait en terre au hasard pour les récoltes futures.
Il lui avait parlé de sa mère tout d'abord, c'est-à-dire aussitôt que l'enfant avait pu le comprendre; il l'avait fait mystérieusement, à mots couverts et calculés pour entretenir dans un état perpétuel d'éveil et de désir l'imagination de la fillette.
Il lui avait fait entendre que c'était là un grand secret, et il ne faut pas chercher ailleurs l'origine de la bizarre influence que Saladin avait gardée sur mademoiselle Saphir, malgré l'antipathie naturelle de la jeune fille.
Cette antipathie avait fait explosion un jour que Saladin, non point par galanterie, mais par intérêt, avait essayé d'aller trop loin et trop vite.
Ce fut la cause de son départ. Cette fois-là, comme il le dit lui-même à son père, il avait avalé le sabre de travers.
Chose singulière, le départ de Saladin avait laissé un grand vide dans l'existence de Saphir, mais ce vide pouvait s'exprimer par un mot qu'elle ne disait jamais qu'à elle-même: ma mère.
La grande voiture Canada roulait donc sur le chemin de Paris.
Le soleil s'en allait baissant sur la droite de la route, derrière les larges massifs de la forêt de Maintenon. C'était une chaude journée d'été; une pluie d'orage, qui avait abattu la poussière, laissait de brillantes gouttelettes aux feuillées de ronces qui bordaient les champs.
Mademoiselle Saphir était sur son petit divan, la tête appuyée sur sa main que baignaient les grandes masses de ses magnifiques cheveux blonds. À ses pieds gisait une broderie commencée qui avait glissé de ses genoux.
Elle rêvait, mais non point au hasard et toute seule; elle rêvait après avoir lu et relu trois lettres fatiguées et froissées qui sans doute avaient pour elle un incomparable intérêt.
Elle les tenait toutes les trois dans sa main mignonne ouverte en éventail et recouvrant à demi un quatrième carré de papier, qui était une carte photographiée.
Ces trois lettres et ce portrait étaient toute son histoire. Il ne lui était pas arrivé autre chose dans sa vie, à part le grand malheur qui la sépara de sa mère.
Aussi je ne sais par quelle association d'idées ce premier chapitre d'un roman enfantin qui, jamais sans doute ne devait avoir un dénouement, la reportait à la pensée de sa mère.
Elle ne savait rien; elle n'avait rien vu et d'ailleurs les jeunes filles ne rient pas volontiers des naïvetés qui se trouvent dans les déclarations des lycéens. La première missive de M. le comte Hector de Sabran avait été apportée, en grand mystère, à Saphir, le lendemain de la fameuse représentation, par un malheureux enfant qui nettoyait les quinquets du théâtre; elle ressemblait un peu à la seconde qui ressemblait beaucoup à la troisième, et toutes les trois disaient à la jeune fille qu'elle était belle, charmante, adorable, qu'on l'aimerait à deux genoux, qu'on n'aurait jamais d'autre femme qu'elle.
La troisième contenait le portrait de monsieur Hector, et nous savons que ce jeune gentilhomme n'était pas du tout un menteur, puisqu'il avait fait dans les formes au ménage Canada la demande de la main de mademoiselle Saphir.
Celle-ci n'avait éprouvé aucune espèce de scrupule à recevoir et à lire les lettres; l'envoi de la photographie l'avait surtout enchantée. Elle n'avait pas remarqué monsieur Hector à la représentation, mais sur le papier il lui plaisait au possible.
Ce fut tout pour le moment, mais il y avait trois ans de cela, et mademoiselle Saphir, qui avait revu Hector une fois, relisait encore les lettres en contemplant le portrait. Le portrait avait embelli.
Et pourtant ce joli monsieur Hector avait donné en quelque sorte le signal d'une ère nouvelle. Comme si beaucoup de gens eussent pris à tâche de l'imiter, à dater de ce moment et tout le long de ces trois années, mademoiselle Saphir avait reçu des quantités incalculables de billets doux et même de madrigaux rimes à la provinciale.
Le ménage Canada n'était pas sans être flatté par cette averse de déclarations. Échalot et sa compagne se disaient: avec les principes qu'on lui avait donnés, elle ne fera pas la cabriole, et l'empressement de la jeunesse autour d'elle est d'un bon augure pour la facilité subséquente de son mariage sérieux.
Mademoiselle Saphir, elle, lisait quelquefois la première ligne des billets doux, mais rarement la seconde et n'allait jamais jusqu'à la signature.
--Hector m'a déjà dit tout cela, pensait-elle.
Et chaque amoureux nouveau lui faisait penser à Hector.
Il y avait dans l'une des missives d'Hector une de ces phrases banales que les jeunes filles prennent à la lettre:
«Quand même un sort cruel, disait le collégien, nous séparerait pendant des années, votre souvenir vivrait toujours dans mon coeur et jamais je ne cesserais de vous adorer.»
Le sort cruel ne les avait réunis qu'une fois depuis trois ans. Ce à quoi s'était occupé le coeur de monsieur Hector pendant ces trois ans, je ne saurais vous le dire, mais il est certain qu'aujourd'hui, par cette tiède et lumineuse soirée d'été, mademoiselle Saphir avait des larmes dans les yeux en contemplant la photographie de monsieur Hector.
Ses lèvres roses, qui s'entrouvraient comme le calice d'une fleur, laissaient tomber des paroles dont elle n'avait point conscience.
Elle disait:
--Paris! si je retrouvais ma mère à Paris, et s'il connaissait ma mère! car c'est un comte et ma mère est peut-être une grande dame.
La route de Versailles à Chartres, dans un paysage remarquablement beau, passe sous l'aqueduc de Maintenon, et tout de suite après rencontre une large allée qui conduit en forêt.
Saphir ne regardait pas le paysage. Il est diverses sortes de natures poétiques, ou plutôt l'élément poétique se modifie avec le temps chez les mêmes natures. Saphir n'en était pas encore aux émotions que fait naître la vue d'une belle campagne. Saphir restait prise par les lettres et par le portrait.
Tout à coup un grand bruit de roues se fit dans l'avenue qui descendait en forêt, et juste au moment où l'arche Canada passait au trot solennel de ses percherons, une élégante calèche découverte tourna au galop l'angle de la route.
Dans la calèche, qui portait un écusson timbré de la couronne ducale, il y avait une femme jeune encore et d'une beauté si attrayante que Saphir, pour l'avoir seulement entrevue, bondit à la fenêtre de son réduit.
Auprès de la jeune femme emportée par le galop de ses chevaux et qu'on n'apercevait plus déjà que par-derrière, donnant ses cheveux blonds au vent sous l'abri de son ombrelle blanche, s'asseyait un homme d'un certain âge à la figure fortement basanée, qui se tenait immobile et droit. Ses cheveux très noirs et sa barbe de même couleur étaient chinés de plaques grisonnantes.
Saphir vit tout cela et le remarqua je ne sais pas pourquoi. Elle ne l'aurait pas si bien remarqué si son regard fût tombé tout de suite sur un beau et fier jeune homme à cheval qui caracolait de l'autre côté de la calèche, causant et riant avec la grande dame.
Dès que mademoiselle Saphir eut aperçu ce jeune homme, elle ne vit plus rien; sa joue devint pâle comme le marbre, ses mains blêmies se joignirent et elle tomba faible sur ses genoux en balbutiant:
--Hector! c'est Hector!
C'était Hector, en effet, le comte Hector de Sabran.
Il accompagnait, sur la route de Paris, M. le duc et _Mme_ la duchesse de Chaves.
XIX
Le marquis Saladin
Saladin n'avalait plus de sabres autrement qu'au figuré. Il avait fait ses débuts sur ce grand théâtre où depuis si longtemps il rêvait sa place marquée. Il était--négociant--à Paris.
Les négociants comme lui abondent tellement dans la capitale des civilisations modernes que j'éprouve une sorte de pudeur à spécifier le commerce qu'il faisait.
Il était faiseur comme Mercadet, mais faiseur d'assez bas étage, et n'avait pu jusqu'à présent percer sa coque de coulissier.
Il était connu, pourtant, trop connu aux abords de la Bourse et devant le passage de l'Opéra, où ce Marseillais qui classe les petits loups-cerviers disait de lui:
--Il a du bagou, du feu; il piaffe bien, mais on dirait toujours qu'il avale des sabres.
Ce Marseillais a donné des surnoms à trente ou quarante diplomates véreux dans Paris. C'est sa spécialité. Le sobriquet d'avaleur de sabres, d'autant plus curieux que personne, sur le boulevard, n'avait connaissance de l'ancien métier de monsieur le marquis, lui resta.
J'avais oublié de dire que Saladin, par une de ces maladresses qui gâtent les habiletés de théâtre et de province, s'était fait marquis.
C'était de trop. Un marquis brocanteur n'inspire de confiance que quand il escamote des millions.
Et Saladin n'en était pas là. Il opérait petitement, demeurait au cinquième étage et n'avait qu'un seul luxe: son valet de chambre.
C'était un valet de chambre assez laid et déjà vieux qui traînait sa livrée trop mûre dans tous les cabarets borgnes du quartier Montmartre. Il était beau parleur, presque autant que son maître, dont il racontait la romanesque histoire à tout venant.
Le jeune marquis de Rosenthal était, selon son éloquent valet de chambre, le rejeton d'une antique famille d'Allemagne. La description du château à tourelles, à donjon et à pont-levis, où monsieur le marquis avait reçu le jour, durait dix minutes.
L'histoire variait souvent dans ses détails, mais le thème restait à peu près celui-ci:
Monsieur le marquis avait eu une jeunesse malheureuse à cause de son amour pour sa mère, illustre Polonaise victime d'un mari prussien. Son père l'avait chassé dès l'âge de quatorze ans, et le jeune Frantz de Rosenthal avait dès lors parcouru l'Europe, soutenu par des envois d'argent qu'il devait à la sollicitude de sa mère. Il avait ainsi perdu tout à fait l'accent allemand, et s'était fait une réputation de brillant cavalier dans diverses cours de l'Europe.
Malheureusement sa mère avait fini par succomber aux cruautés de son méprisable époux, lequel avait coupé les vivres à Frantz de Rosenthal.
--Ce n'est qu'une éclipse momentanée, disait en finissant le valet de chambre qui s'appelait Meyer. Notre bourreau n'est pas immortel, et d'après l'ordre imprescriptible de la nature, monsieur le marquis est appelé sous peu à jouir d'une fortune territoriale supérieure à l'apanage de la plupart des princes.
Je ne voudrais pas affirmer que Paris soit incapable de se laisser prendre encore à des plaisanteries de ce genre: on y vole beaucoup à l'américaine; mais notre ami Similor, sous son nom tudesque de Meyer, avait gardé à un si haut degré l'accent du vieux gamin de Paris, embelli par l'emphase du bonisseur en foire, que la confiance eût été véritablement sans excuse.
Il avait son genre d'esprit, ce malheureux Similor, il était habile à sa manière, et certes les préjugés ne le gênaient point: mais la chance lui manquait, selon son expression, excepté auprès des dames.
Monsieur le marquis de Rosenthal ne le traitait pas toujours, du reste, avec la déférence qu'on doit à un ancien serviteur. On avait vu le vieux Meyer jeté dehors, après une querelle où il avait soutenu peut-être son opinion un peu trop vivement, passer la nuit à la belle étoile ou dans ces cabarets secourables du quartier des halles qui ne ferment jamais.
Mais il revenait le lendemain matin, et son jeune maître n'avait pas tout à fait mauvais coeur, puisqu'il le reprenait toujours.
D'autres fois, il est vrai, des fournisseurs entrant à l'improviste avaient surpris monsieur de Rosenthal et son Meyer assis à la même table et fumant et trinquant fraternellement.
Il en était ainsi ce soir--un soir du mois d'août 1866-, au moment où nous entrons dans le domicile modeste où végétait monsieur le marquis, en attendant l'immense héritage de ses pères.
C'était une chambre mansardée, située dans la rue Neuve-Saint-Georges et meublée assez proprement. Deux autres petites chambres complétaient un appartement de sept cents francs par an, sur le loyer duquel monsieur le marquis devait trois termes.
La table était servie, c'est-à-dire qu'il y avait sur un journal financier, servant de nappe, diverses bribes de charcuterie, un morceau de fromage, du pain et deux litres de vin sans bouchons.
Meyer-Similor mangeait, le marquis Saladin de Rosenthal se promenait lentement de long en large, les mains croisées derrière le dos.
C'était maintenant un homme de vingt-huit à trente ans, mais sa taille grêle lui gardait une apparence plus jeune; il était de ceux qui, plutôt grands que petits, n'ont pas l'air d'atteindre à la taille moyenne. Bien des gens l'auraient trouvé fort joli garçon; il avait des cheveux abondants, d'un noir luisant, qui coiffaient bien un front assez vaste et plus blanc que l'ivoire. Son nez était droit et mince, sa bouche trop large avait une certaine grâce dans le sourire, mais le regard de ses yeux, ronds comme ceux des oiseaux, produisait un effet pénible, aussi bien que la blancheur, particulière de sa peau, où nulle trace de barbe ne paraissait.
Quant à Similor, c'était toujours le même bonhomme à la physionomie naïve et futée, tout en même temps, et imperturbable dans le solide contentement qu'il avait de soi-même.
--Vois-tu, petiot, disait-il en broyant vigoureusement sa nourriture, rien ne m'ôterait de l'idée que tu as du talent, puisque tu es mon fils naturel, mais tu as manqué ton coup dans Paris depuis trois ans et plus, c'est certain. Nous sommes brûlés sans avoir travaillé; les gens me rient au nez quand je reprends la guitare de ta noble origine. Aurait mieux valu se faire tout uniment petit bourgeois et ne pas rester manchot.
Saladin arrêta sa promenade et fixa sur lui ses yeux ronds avec une expression de sincère mépris.
--J'ai mon idée, prononça-t-il tout bas.
Similor siffla un verre de vin bleu et se permit de hausser les épaules.
--J'ai mon idée, répéta Saladin qui fit un pas en avant. Il y a des gens forts, et il y a des mazettes, c'est connu. Tu as fait mille et un coups dans ta vie et tu es le dernier des derniers. Pourquoi?
Similor se redressa et ouvrit la bouche pour protester.
--Tais-toi! ordonna rudement Saladin. Tu as de l'esprit comme ceux de ton temps, pour dire des niaisoteries et faire rire les imbéciles; moi je suis de mon époque: un homme sérieux; je ne ferai jamais qu'une affaire, et cette affaire-là sera ma fortune.
Il tourna sur ses talons et se remit à marcher.
Similor, sans perdre une bouchée, le suivait du coin de l'oeil. Sa physionomie était à peindre. On y eût trouvé de l'humilité parmi son orgueil et, au milieu de son mépris pour ce fanfaron qui venait de perdre trois années à s'efforcer vainement, je ne sais quelle attente involontaire et mystérieuse où il y avait une pointe d'admiration.
Il pensait:
--Étant tout petit, il avait des trucs étonnants, et si tout de même c'était la vérité qu'il manigance un grand mystère! N'empêche, reprit-il tout haut, que si on n'avait pas eu l'annuité des Canada, on se brosserait le ventre.
--On a l'annuité des Canada, répondit froidement Saladin, et c'est par moi qu'on l'a. Leur maison est solide; le mois dernier, au lieu de cent francs, j'ai touché vingt louis.
Similor enfla ses joues.
--Et ça me passe sous le nez, alors, s'écria-t-il, quoique la rente soit due surtout à l'amitié de Damon et Pythias qui m'unissait à Échalot anciennement.
Saladin, au lieu de répondre, vint prendre sa place à table, et se versa un demi-verre de vin.
--J'ai causé avec mademoiselle Saphir aujourd'hui, dit-il négligemment.
Similor bondit sur sa chaise.
--Ils sont à Paris! s'écria-t-il.
--Depuis quatre jours, répliqua Saladin.
--Et tu le savais!
--Tu sais bien que je sais tout, bonhomme.
--Et tu ne le disais pas!
--Tu sais bien que je ne te dis jamais rien.
Il but son verre à petites gorgées, et le reposa sur la table avec un geste de profond dédain.
--Ça ne vaut pas le Johannisberg que nous buvions chez le margrave, mon illustre père, dit-il en riant. J'ai proposé à Saphir une bonne place.
--Celle-là n'a pas besoin de toi, riposta Similor; elle gagnera toujours ce qu'elle voudra.
Saladin essuya un coin de table avec le journal financier et s'accouda.
--Papa, dit-il, si tu avais un peu plus d'intelligence, tu me serais très utile, car tu as bonne volonté; c'est l'éducation qui te manque, et le sérieux: je ne ferai jamais rien de toi. Mais il y des moments, pas vrai, reprit-il avec plus d'animation, où l'on a besoin de s'épancher avec n'importe qui ou n'importe quoi...
--On parlerait à son chien! interrompit Similor amèrement. J'ai vu dans les pièces de théâtre bien des enfants dénaturés, mais jamais un de ta force, petiot.
L'oeil d'oiseau de Saladin était fixé sur lui avec une complète sérénité.
--Tais-toi, fit-il encore, on a un coeur. Quand j'aurai les millions, tu seras mon concierge pour le restant de tes jours.
Similor emplit son verre jusqu'au bord.
--Allons, dit-il, étouffant un soupir et faisant de son mieux pour sourire, tu es drôle tout de même, petiot, et j'avais aussi à ton âge le caractère d'un damné farceur. Attrape seulement les millions et puis nous verrons. Quelle place as-tu offerte à mademoiselle Saphir? Saladin réfléchissait.
--C'est une histoire à compartiments, murmura-t-il. Faut des mathématiques pour s'y retrouver, par moments. J'ai mon idée, claire comme un soleil, et puis il y a tant et tant de détails que tout à coup je m'y perds. On mange mal ici, c'est vrai, on boit de la piquette et on est logé comme des Auvergnats...