L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI
Chapter 15
«Quand mademoiselle Saphir fit sa dernière élévation sans balancier, elle retomba au milieu d'une pluie de bouquets. Outre que moi et madame Canada nous avions dépensé une trentaine de sous et cinq ou six places données à des amis pour l'encourager dans son premier pas à l'aide de bouquets d'administration, il y avait des gens qui étaient sortis tout exprès pour acheter des lilas et des roses. Ceux qui n'en avaient pas criaient qu'ils en apporteraient le lendemain. Sans exagérer, je puis spécifier que la portion des habitants de Nantes rassemblés ce soir au Théâtre Français et Hydraulique, dont j'étais en nom dans sa direction maintenant avec madame Canada, manifesta des transports approchant de la démence.
«Dès qu'elle eut fini, presque tout le monde s'en alla, et il ne resta pas trente pelés pour voir monsieur Saladin avaler ses sabres. Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble résulter de mes observations que la partie de l'avaleur, si intéressante pourtant, continue de baisser dans notre patrie. Tout change, j'ai vu une époque où vous auriez fait courir l'élite d'une ville, rien qu'en annonçant l'avalage, opéré par un artiste d'un mérite inférieur à celui de Saladin, qui, malgré les défauts de son coeur et de son esprit, comprenait joliment son affaire.
«Mademoiselle Saphir regagna notre retraite entre deux haies formées par la troupe. Cologne, Poquet et Similor lui-même battaient des mains sur son passage. Elle n'en paraissait pas plus fière; mais quand madame Canada, inondée des larmes de son bonheur, voulut la presser sur sa poitrine, la petite eut comme un spasme, elle se rejeta en arrière, elle trembla, et nous devinâmes sur ses lèvres ces mots qu'elle ne prononçait déjà plus: «Maman, maman, maman...»
«L'instant après, elle s'élança vers sa mère d'adoption et la couvrit de caresses.
«--Vieux, me dit Similor toujours prêt à profiter des circonstances pour subvenir aux besoins de son existence déréglée, c'est des dérisions que de récompenser par soixante et quinze centimes le talent d'une telle artiste incomparable. Ayant toujours la tutelle de mon fils Saladin, qui sera majeur seulement dans huit mois, j'exige que les feux de mademoiselle Saphir soient portés à 1 franc 50 centimes journellement et que je les touche.
«Madame Canada voulait refuser, mais, dans le but de garder la paix intérieure, je consentis à cette nouvelle exagération de mon ancien ami.
«--Laisse bouillir le mouton, dis-je à ma compagne, Saladin, sans le vouloir, a payé bien cher les soins que je donnai à sa petite enfance. N'oublions pas que nous lui devons mademoiselle Saphir et que mademoiselle Saphir est la poule aux oeufs d'or, qui nous permettra de passer nos vieux jours dans l'opulence.
«Ce n'est pas trop dire. Le lendemain, plus d'affiches, mais en revanche, devant la galerie où se faisait le boniment, une petite pancarte annonçait que, pendant les représentations de mademoiselle Saphir, le prix des places serait momentanément doublé. Les collègues de la foire vinrent lire la pancarte dans la matinée, et désapprouvèrent la mesure à l'unanimité; nonobstant, dès la première fournée, nous refusâmes du monde, et avant de nous coucher, je pus compter 150 francs de bénéfice.
«C'était le Pérou, l'Eldorado, le rêve impossible; on n'avait jamais rien vu de pareil!
«Nous restâmes dix jours à Nantes; nous aurions pu y rester cent ans, s'il y avait des foires de cette durée; la recette n'avait pas baissé d'un centime.
«Mais que nous importait désormais d'aller ici ou là? Nous avions avec nous notre talisman; nos résidences pouvaient changer de noms, notre succès était toujours le même.
«Toutes les villes de France: Bordeaux, Marseille, Toulouse, Rouen, Lyon, Lille, Strasbourg et autres versèrent tour à tour dans nos coffres le témoignage de leur admiration; nous n'avions qu'à nous présenter pour réussir; la renommée de notre étoile nous précédait désormais, et plusieurs conseils municipaux des localités secondaires nous firent des offres exceptionnelles que notre intérêt nous contraignit de refuser.
«En 1859, au mois d'août, le Théâtre Français et Hydraulique fut dépecé pour être vendu au vieux bois. À son lieu et place sur le terrain de foire de Saint-Sever, sous Rouen, fut inauguré le THÉÂTRE DE MADEMOISELLE SAPHIR, avec ce simple frontispice: _Prestiges, élévations, grâce, adresse!_
«C'était un assez beau monument, quoique portatif par le démontage. Un peu moins vaste que les établissements de messieurs Cocherie et Laroche, il pouvait passer pour plus élégant. La salle, spacieuse et commode, était calculée pour l'agrément du public, contenant beaucoup de premières, quelques secondes pour les gens sans façon et les militaires, mais point de troisièmes, la populace n'étant qu'un embarras dans les spectacles qui s'adressent surtout à la haute société.
«Nous n'y allions pas par quatre chemins, nos premières étaient à 50 centimes. On doit penser à quel chiffre considérable les recettes peuvent monter avec de pareils prix!
«Le lecteur s'étonnera peut-être de n'avoir point vu Paris parmi les villes qui furent à même de rendre hommage à mademoiselle Saphir. Je n'ai pas pris la plume sans me résoudre à tous les aveux: Paris ne connaissait pas mademoiselle Saphir. La même pensée, peut-être coupable, qui nous avait portés autrefois à lui enlever son premier nom de Cerise, nous induisait, moi et madame Canada, en quelque sorte à notre insu, à fuir la capitale où nous étions menacée de perdre notre adoré trésor.
«Et qu'on ne se méprenne point. Je ne fais pas allusion aux bénéfices considérables que nous procurait notre fille d'adoption, le mot trésor s'applique uniquement ici aux choses du coeur. Je ne méprise pas l'argent, madame Canada est dans le même cas, mais entre l'argent, tout l'argent de la terre, et notre bien-aimée fille, elle n'hésiterait pas un seul instant, ni moi non plus. J'en lève la main avec elle.
«Cet écrit est la preuve que nos idées ont bien changé. Nous nous repentons du passé, nous ferons autrement dans l'avenir.
«Rien ne nous coûtera pour retrouver les parents de notre petite. Rien ne nous gênera non plus, car, Dieu merci, nous sommes libres comme l'air dans notre établissement. Quoique mon ancien ami Similor et mon nourrisson Saladin ne fussent pas nos associés, il est certain qu'ils nous dominaient souvent par leur arrogance. Similor, devenu de plus en plus paresseux et refusant toute espèce de services, ne mettait pas de bornes à ses exigences au sujet des prétendus droits qu'il avait sur notre fille, et Saladin parvenu à sa majorité rivalisait de cupidité avec son père.
«Il était très habile, c'est vrai, comme artiste en foire, et je ne voudrais pas rabaisser ses talents: il s'était fait à lui-même une manière d'éducation soignée, lisant des livres de toute sorte dans son trou et se préparant à ce qu'il appelait ses campagnes.
«Depuis longtemps déjà, il avait cessé d'aller au cabaret et n'imitait point la mauvaise conduite de son père. Au contraire, il était rangé et même avare, quoiqu'il sût très bien risquer d'un coup toutes ses économies quand il s'agissait de commerce.
«Je ne peux pas m'empêcher de le dire, ce garçon-là, bien dirigé, eût été un joli sujet.
«L'avalage se dégommant de plus en plus, il paraissait rarement devant le public pour faire le travail des sabres, et encore prenait-il depuis plusieurs années de grandes précautions pour altérer son physique quand il abordait cet emploi, il avait soin de se grimer soit en Caraïbe soit en Patagon, et nous en profitions pour mettre sur l'affiche le nom de ces peuplades sauvages; chacun à la baraque lui gardait le secret, et quelquefois, en ville, il parvenait à cacher les rapports qu'il avait avec nous.
«Dans bien des localités, il se faisait passer pour un jeune homme de famille voyageant pour son instruction; aucun mauvais coup couronné d'un résultat pécuniaire n'est venu jusqu'à ma connaissance, mais je sais qu'il se faufila dans plusieurs maisons où il n'aurait point dû avoir accès, et que Similor passa plus d'une fois, chez des gens riches, pour être son gouverneur.
«Liberté, libertas! moi et madame Canada, nous ne sommes pas des gendarmes, mais tant va la cruche à l'eau... vous savez le reste. Nous avions peur de voir cela mal finir, il y avait souvent des scènes; en plus que madame Canada concevait des soupçons et me disait que Saladin nourrissait des desseins coupables contre l'innocence de mademoiselle Saphir.
«Le blanc-bec n'en était que trop capable, quoiqu'il marquât généralement peu de galanterie pour le beau sexe; il tenait notre chère enfant sous sa dépendance par suite des leçons qu'il lui donnait et dont elle profitait si bien. Elle ne l'aimait pas, mais elle le craignait, et nous nous étions bien aperçus qu'il exerçait sur elle une espèce d'autorité.
«Elle était grande maintenant et presque une jeune personne; elle savait tant de choses que je ne pourrais pas en faire le compte, mais elle avait gardé cette faiblesse d'esprit qui nous donnait tant à craindre. Quand elle était petite, elle parlait peu, ne se confiait point et s'éloignait souvent de nous au moment même où nous attendions ses caresses. Maintenant, c'étaient des rêvasseries à n'en plus finir.
«Saladin lui fournissait des livres qu'elle dévorait en cachette. À force de chercher, j'en surpris un, c'était _Alexis ou la Maisonnette dans les bois,_ de monsieur Ducray-Duminil. Moi et madame Canada nous tînmes conseil, et il fut convenu que je paierais quelque chose à un libraire pour savoir si c'était là un écrit dangereux.
«Mais sur ces entrefaites, un matin, mademoiselle Saphir s'enfuit précipitamment hors de sa chambre où Saladin était en train de lui donner une leçon de grammaire. L'enfant était fort troublée, elle avait ce tremblement dont j'ai parlé tant de fois et ses lèvres muettes appelaient sa mère, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps.
«Nous l'interrogeâmes ensemble et séparément, moi et Amandine, mais elle ne voulut pas nous répondre: nous aurions dû être faits à cet étrange caractère, et pourtant nous en éprouvâmes un grand chagrin.
«Le soir, j'invitai Similor et Saladin à prendre le café dans notre chambre. La chose était concertée avec madame Canada, je pris la parole et je dis:
«--J'ai été pour vous le modèle des amis, Amédée, et voici un jeune homme qui me doit l'air qu'il respire, en récompense de quoi l'un et l'autre vous ne vous comportez pas bien à mon égard.
«Ils voulurent se récrier, mais madame Canada leur glissa à l'oreille:
«--Échalot est trop doux, moi je vous aurais fait votre portrait en deux mots: vous êtes des canailles.
«Je crus qu'il faudrait s'aligner, car Similor m'avait provoqué au sabre d'avalage pour bien moins que cela, plus d'une fois, mais Saladin l'arrêta au moment où il se levait furieux.
«--C'est des propositions qu'on va nous faire, dit froidement le blanc-bec. Sois calme à mon instar.
«Puis s'adressant à moi il ajouta:
«--Papa Échalot, vous êtes une bonne créature, je ne vous en veux pas du tout de ce que vous avez fait pour moi. Papa Similor m'a exploité tant qu'il a pu, c'était son droit, je l'approuve; quant à madame Canada, elle va nous compter 1000 francs comme un amour de petite femme qu'elle est, et nous lui tirerons notre révérence pour jusqu'au jour du jugement dernier.
«Moi et Amandine nous voulions en effet provoquer une séparation, et pourtant l'offre du blanc-bec nous prit sans vert. Pour ma part, je ne l'avais jamais trouvé si gentil qu'au moment où il nous adressa cet effronté boniment.
«Mais il y avait trop longtemps que ma compagne portait sur ses épaules le père et le fils. Elle se releva d'un saut, gagna son armoire et en retira un sac de mille qu'elle jeta à Similor à toute volée, au risque de l'assommer.
«Similor n'en éprouva aucun mal, parce que Saladin saisissant le sac au passage s'écria:
«Maman Canada, je vous fais savoir que pour les paiements subséquents, c'est entre mes mains qu'il faudra verser.
«Ma compagne resta bouche béante à le regarder, et moi je répétai:
«--Comment, les paiements subséquents!
«--Je suis maintenant le tuteur de papa, me répondit Saladin avec son sourire narquois, et vous êtes trop juste, respectable Échalot, pour nous refuser une pauvre rente viagère de 100 francs tous les mois en considération d'avoir apporté la fortune dans votre maison.
«--Soit! répondit madame Canada qui était plus rouge qu'une tomate, mais va-t'en ou je vas te tordre le cou comme à un poulet!
«Saladin prit son père par le bras.
«--En route, ma vieille, lui dit-il, viens coucher à mon hôtel. Nous reviendrons demain matin embrasser papa Échalot et cette bonne maman Canada. Pourquoi se fâcher quand on peut se quitter gentiment? C'est sûr qu'ils nous aiment au fond, et si nous n'avons pas assez de 100 francs par mois, eh bien! nous le leur dirons plus tard.»
XVIII
Fin des mémoires d'Échalot--Le premier roman de Saphir
«Je fus longtemps à prendre mon parti de cette séparation. Pendant des années, Similor avait été toute ma famille; je ne pouvais penser sans attendrissement à notre jeunesse romanesque et aux jours difficiles que nous avions traversés ensemble.
«La sensibilité est mon plus grand défaut, et je mourrai sans avoir pu m'en défaire. Les avantages extorqués par Saladin ne me laissèrent point de rancune, et madame Canada eut bien raison de me faire une querelle domestique quand, répondant à ses plaintes, je m'écriai malgré moi:
«--Quel talent et comme il s'exprime avec facilité!
«Ma compagne me pardonna par la joie qu'elle avait de leur départ. Cette joie me sembla d'abord dénaturée; mais au bout de quelques semaines, je fus bien forcé de me rendre à l'évidence.
«Si l'absence d'Amédée et de Saladin laissait un vide dans mon coeur, l'effet contraire était produit dans notre caisse; je ne sais pas comment ils me volaient, quand ils étaient avec nous, mais dès que nous eûmes perdu l'honneur de leur compagnie, le niveau de nos bénéfices s'accrut dans une proportion vraiment surprenante.
«Il y eut un autre résultat bien plus précieux pour nous. Le caractère de notre chère enfant devint plus communicatif et plus tendre; il semblait dans les premiers jours que nous l'eussions délivrée d'une grande terreur.
«Et pourtant, à différentes reprises, elle manifesta un certain regret du départ de Saladin, son maître. Elle avait en lui, au point de vue de ses études, une excessive confiance, et quand nous lui proposâmes, car notre position nous permettait désormais cette dépense, de lui donner une maîtresse ou une institutrice, elle repoussa cette offre péremptoirement.
«C'est à peu près tout ce que j'ai à enregistrer pour le quart d'heure. Mademoiselle Saphir a maintenant quatorze ans et son succès dépasse tout ce qui a été vu sur les plus grands théâtres des principales capitales de l'Europe. Son talent n'est égalé que par sa modestie.
«Elle continue ses études toute seule, lisant non plus les petits romans que ce coquin de Saladin se procurait en location, mais des livres d'histoire et de poésies, composés par les premiers auteurs.
«Moi et madame Canada nous avions conçu la crainte de la voir nous mépriser à mesure qu'elle cultivait la distinction de son intelligence, mais c'est bien du contraire: plus elle va, plus elle est douce et tendre avec nous, et nous ne passons jamais une soirée sans remercier le bon Dieu qui nous l'a donnée.
«Cette première idée de prier le bon Dieu nous est encore venue d'elle. Je ne suis pas un cagot, madame Canada non plus, mais on dort plus tranquille quand, après avoir fait son ouvrage, on s'est mis à genoux l'un auprès de l'autre pour rendre grâce à l'Etre suprême.
«L'enfant demanda une fois à mon Amandine de la conduire à l'église; madame Canada me dit en revenant:
«--Elle a prié comme un chérubin, quoi! Ça m'a donné envie et j'ai fait comme elle. Les chiens regardent bien les évêques.
«Mademoiselle Saphir, après nous avoir embrassés, le soir de ce jour-là, s'assit sur les genoux de ma compagne et nous parla de choses et d'autres pendant quelques minutes; puis, se levant tout à coup, elle nous regarda bien en face et nous demanda:
«--Vous n'avez jamais connu ma mère?
«Nous restâmes tout confus; elle nous prit les mains et les rassembla dans les siennes.
«--Dites, dites! insista-t-elle, ne me cachez rien, ma mère est-elle morte?
«Ce fut Amandine qui répondit; moi je n'en aurais pas eu la force.
«Je ne pouvais détacher mes regards de cette belle et noble enfant, toute pâle de désir et de crainte, dont les grands yeux mouillés nous suppliaient.
«Mais d'où lui venait la pensée de sa mère? et pourquoi ce jour-là plutôt que la veille?
«Madame Canada lui dit l'exacte vérité; elle lui raconta en peu de mots l'histoire de son arrivée à la baraque, toute petite qu'elle était, dans les bras de Saladin adolescent.
«Pendant qu'Amandine parlait, Saphir faisait un effort violent pour se souvenir; on eût dit qu'elle était sur la trace d'une impression qui la fuyait sans cesse.
«Puis elle trembla, et pour la dernière fois nous l'entendîmes murmurer ces mots presque inintelligibles: «Maman, maman, maman....»
«Elle nous quitta, après avoir embrassé non seulement nos fronts, mais encore nos mains.
«Quand elle fut partie, Amandine, qui est le bon coeur des bons coeurs, me dit en essuyant ses yeux où les larmes revenaient malgré elle:
«--Si pourtant la mère vivait!
«Et depuis ce soir-là, nous avons parlé de la mère, nous deux, jusqu'à en radoter, la faisant ceci et cela, pauvre ou riche, jeune ou vieille et nous demandant si elle serait contente ou fâchée au jour où on lui dirait: «Voilà votre enfant».
«Avant de finir mes mémoires, je vais marquer une circonstance qui prouvera d'une part les sentiments inspirés par mademoiselle Saphir à un public idolâtre et, de l'autre, jusqu'à quel point d'honnêteté morale et incorruptible moi et madame Canada nous étions parvenus dans la fréquentation de notre bon ange.
«Au Mans, capitale du département de la Sarthe, nous donnâmes un nombre de représentations très suivies, remplaçant l'avalage et autres exercices démodés par une gymnastique plus en faveur, telle que trapèze et marche au plafond, le tout compliqué par deux vaudevilles dont nous avions la troupe assortie, capable de les jouer très convenablement.
«Le lundi de la Pentecôte, il vint un homme en bourgeois qui nous proposa de louer notre salle tout entière pour une institution, ou collège, tenue par des abbés et où étaient des jeunes gens nobles de la localité. On nous invita à ne montrer que des tableaux dignes de cette jeunesse vertueuse, et sur ce que ma compagne demanda si les abbés désiraient voir mademoiselle Saphir, le monsieur répondit:
«--C'est pour elle que se fait la partie.
«Voilà donc qui est bien, nous épluchons les vaudevilles et nous donnons une représentation à laquelle les petites demoiselles de la première communion auraient pu assister.
«Si bien que le directeur du collège vint nous en faire des compliments distingués à la fin du spectacle. Mais vous allez voir.
«Vers onze heures avant minuit, comme tout notre monde était en train de se coucher, voilà qu'on frappe à la porte de la baraque.
«--Qui va là? demanda madame Canada.
«--Le comte Hector de Sabran, répondit une jolie petite voix qui essayait de se faire bien mâle, mais qu'on eût dit appartenir à une demoiselle.
«--Et qu'est-ce que vous voulez? demanda encore ma compagne.
«--Je veux parler au directeur pour une affaire importante.
«Amandine ouvrit à tout hasard; nous n'avions ni à craindre les voleurs, ni à redouter une visite; nous étions installés comme des princes.
«On fit entrer monsieur le comte Hector de Sabran dans notre chambre à coucher, et quoiqu'il fût en habit de ville, je reconnus en lui du premier coup d'oeil un des élèves du collège ecclésiastique.
«C'était un beau petit homme de dix-sept à dix-huit ans, campé comme un jeune premier des meilleurs théâtres, joli à croquer, et pas trop déconcerté pour la circonstance.
«--Monsieur le directeur, me dit-il en tenant la tête haute mais avec un pied de rouge sur la joue, je suis le plus fort élève en gymnastique de toute l'institution; je fais mieux le trapèze que votre bonhomme, et si vous me voyiez exécuter au tremplin le saut périlleux double, ça vous ferait plaisir. Je ne suis pas content de mes professeurs; je me destinais à l'École polytechnique, mais j'ai changé d'avis. Je suis orphelin; dans quatre ans, je serai maître de ma fortune; je vous propose de m'engager chez vous, et comme j'ai l'honneur d'être gentilhomme, au lieu de recevoir des appointements, c'est moi qui vous en donnerai.
«Cette dernière phrase fut débitée d'un véritable ton de grandeur.
«Le lecteur peut rire s'il veut, mais il arrive des choses pareilles en foire, et tout le monde ne s'y conduit pas avec la même délicatesse que moi et madame Canada.
«J'interrogeai le jeune homme avec adresse et je n'eus pas de peine à découvrir qu'il était passionnément amoureux de notre chère fille, dont il nous demanda même la main honnêtement.
«Madame Canada me pinça le bras et me dit à l'oreille:
«--Voilà le bal qui s'entame! Désormais ils vont tous venir à la file et ça n'en finira plus!
«Moi je songeais avec une douce mélancolie aux premiers battements de mon jeune coeur dans les temps jadis. L'adolescence m'intéresse et si j'avais pu espérer que le comte Hector de Sabran serait devenu par la suite l'époux légitime de mademoiselle Saphir, j'aurais éprouvé de la satisfaction à favoriser son amour en tout bien tout honneur.
«Mais pas de danger! J'ai vu aux théâtres du boulevard trop de pièces historiques, tirées des archives et autres, où les nobles abusent de la vertu des chastes jeunes filles du peuple.
«Je répondis à monsieur le comte avec politesse mais fermeté que mes principes ne me permettaient pas d'accueillir son offre.
«Comme il essayait de me séduire avec douze louis qu'il avait, sa montre en or et une pipe d'écume, montée semblablement du même métal, je le pris par le bras et, me servant de ma force supérieure, je le reconduisis jusqu'à son institution.
«Amandine m'approuva quoiqu'elle convînt avec moi que ce jeune comte était joli homme et qu'il eût fait un fier mari pour notre trésor, par la suite.
«La jeunesse du temps présent est astucieuse et apprend de bonne heure ce que parler veut dire. Je ne sais comment monsieur le comte Hector de Sabran s'y prit, mais mademoiselle Saphir reçut plusieurs lettres de lui et je la surpris une fois contemplant un portrait qui était, ma foi, fort ressemblant, où je reconnus la moustache naissante de monsieur le comte.
«Nous quittâmes Le Mans, et comme bien vous pensez ce fut une affaire finie.
«Il y a déjà du temps de cela, et présentement nous sommes en route pour Paris.
«Ce sera notre dernière campagne. Quand Paris aura vu mademoiselle Saphir, nous l'établirons de manière ou d'autre. Moi et madame Canada, nous sommes bien déterminés à donner notre démission générale d'artistes, afin de remuer ciel et terre pour retrouver les parents de l'enfant s'ils sont en vie, ou qu'elle connaisse au moins leurs tombes s'ils sont morts.
«Nous avons des moyens pour ça outre la marque dont j'ai parlé déjà qui est une précaution de la destinée.
«Mais si la chose manquait, ça n'empêcherait pas la jeune personne d'avoir un nom et une aisance. Moi et Amandine, nous avons nourri un projet enfanté dans nos insomnies et qui s'exécutera, s'il est corroboré par la consultation d'un homme de loi. C'est d'aller à l'autel cimenter une liaison à quoi ne manque que le légitime. On a droit de mentionner sur les registres qu'on reconnaît son enfant préalable. Notre enfant est mademoiselle Saphir.
«En cas de décès ou introuvabilité des vrais parents, ça serait encore un pis-aller qui contenterait bien du monde, car nous avons plus de trente mille écus de côté, et on quitterait le nom de Canada, galvaudé en foire, pour prendre celui d'Échalot, plus propre au commerce et à l'industrie.