L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI
Chapter 14
«Il n'y a pas plus mauvais que la jeune fille encéphale et l'homme qui écrit avec son pied. Pour abréger, le phénomène, c'est la gale, gonflé d'orgueil et méprisant les personnes naturelles bien proportionnées.
«Je donnerai mon adresse dans le courant de cet ouvrage; ceux qui souhaiteront des renseignements détaillés sur la baraque pourront me consulter. Aucun des secrets de l'état ne m'est inconnu, depuis l'électricité jusqu'à la tireuse de cartes. Cet écrit étant destiné seulement à la famille de la jeune personne, je m'arrête, ajoutant que le ventriloque fait une heureuse exception et chérit ses semblables, toujours rempli de bonnes moeurs quand il est à jeun.
«Dommage qu'il pompe trop souvent et que la boisson le hérisse.
«J'en reviens à l'avantage de l'enfant chez l'artiste. Pour madame Canada et moi, plutôt périr que d'en arracher un à la douceur du foyer domestique, quoiqu'on voie dans les journaux des exemples de mioches traités avec une barbarie pire que les sauvages. La petite était à nous, puisqu'on l'avait achetée et payée. Et, cédant à mes sentiments spontanés, je fais savoir aux pères et mères assez maladroits pour couvrir leurs petits de bleus à l'aide d'instruments contondants que ce n'est pas raisonnable. Ils pourraient les vendre de cinquante à cent francs la pièce, plus cher même s'ils ont un talent, et jusqu'à mille francs si c'est des monstres.
«Sans être monstre et sans talent extraordinaire, le simple enfant, joli de figure, peut rapporter à la baraque autant que n'importe quel crocodile, si la troupe contient un homme de talent, capable de faire un ouvrage dramatique. Or, nous étions trois dans ce cas à la maison: moi d'abord, de qui la jeunesse fut imbue de Bobino et de l'Odéon; Amédée Similor, qui comptait des années de figuration sur les planches, et Saladin, né là-dedans, puisque à l'âge de deux ans il avait rempli le rôle d'un enfant de carton dans une pièce à grand spectacle, rappelé à la fin avec monsieur Mélingue et madame Laurent.
«J'étais étonnant pour l'imagination. Similor trouvait des trucs, mais Saladin avait le génie. Quel auteur! Il faisait ce qu'il voulait avec n'importe quoi. Il vous habillait l'enfant comme un gant, dans un rôle charmant où elle n'avait qu'à se montrer pour faire de 12 à 15 francs de recette.
«La petite fut tour à tour Moïse sauvé des eaux par la princesse égyptienne, Zélisca ou l'enfant préservé par un chien de la morsure d'un serpent boa d'Amérique, Winceslas ou le petit prince sauvé d'un incendie par le hussard de Felsheim. Que sais-je! Saladin était plus fécond que monsieur Scribe. On lui donnait trente sous, par pièce, une fois payés. Comme il jouait au bouchon supérieurement et qu'il trichait mieux encore aux cartes, il cachait de l'argent partout.
«Mais Similor trouvait toujours le magot qui passait en consommation à la faveur de la puissance maternelle.
«Pendant toute la première année, l'enfant fut affichée et annoncée sous le nom de mademoiselle Cerise à cause d'une circonstance exceptionnelle qui sera notée plus tard, en faveur de ses parents.
«À la fin des douze mois, madame Canada et moi nous voulûmes savoir ce que mademoiselle Cerise nous avait rapporté. Mes comptes sont le modèle de la partie double; après dix minutes de chiffres je pus dire que l'enfant nous avait valu 1629 francs, quittes de tout frais.
«C'était à Orléans (Loiret), sur la place du marché. Madame Canada me dit:
«--C'est superbe, je paye le café.
«--J'accepte, répondis-je. La Californie est à la maison, c'est agréable.
«--Et la satisfaction aussi, ajouta Amandine, car je l'idole cette chérie-là, et j'aurais une fillette à moi que je ne l'aimerais pas tant.
«Madame Canada jouit d'une juste renommée pour fricasser le café. C'est un velours qui sort de ses mains, ne ménageant aucun des ingrédients qui peuvent ajouter à son charme. Elle en fit une pleine bouilloire, car nous n'avions plus à y regarder de si près, étant favorisés par la recette. On passa la nuit tout entière à parler de la petite.
«C'est sûr qu'en vieillissant on devient meilleur, car Amandine partage maintenant le désir honorable que j'ai de retrouver les parents de la jeune personne. Cette nuit-là, ce n'était pas ainsi, puisqu'elle me dit:
«--Cerise, ça n'est pas un nom.
«--C'est drôle, objectai-je, et ça tape l'oeil sur l'affiche.
«--Possible, mais c'est un écriteau sur son dos. Si on le lui laisse, les parents sont capables de deviner la charade. Alors, comme elle vaut de l'argent, avant dix mois on viendra nous la reprendre.
«C'était clair, on verra bientôt pourquoi.
«--En définitive, les parents l'ont vendue, répondis-je sans être bien sûr que je disais la vérité.
«Madame Canada haussa les épaules.
«--C'est clair! fit-elle pourtant avec empressement.
«Mais au fond du coeur nous avions tous deux la même idée. Les parents d'un ange pareil: ça doit être dans l'opulence.
«--En foi de quoi, achevai-je, puisque le droit y est, gardons ce que nous avons payé, et cherchons un autre nom à la minette.
«Ce qui fut dit fut fait, et Dieu sait que nous nous donnâmes de la peine. Chaque fois que nous trouvions un nom nouveau, il était épluché, discuté, puis rejeté, parce qu'il ne valait pas celui de Cerise qui était venu tout seul.
«Et pendant tout cela, nous regardions cette chère figure blanche et rose--toute ronde--qui dormait en souriant dans son berceau, une vraie cerise en vérité.
«Car elle avait si bien repris, notre petite! c'était un charme que sa fraîcheur; c'est qu'aussi elle était dorlotée, mieux que chez des grands seigneurs.
«Nous en étions à jeter notre langue aux chiens, lorsque Cerise ouvrit ses grands yeux bleus et nous regarda.
«--Deux saphirs! dit madame Canada.
«--Saphir! répétai-je.
«Et l'enfant eut son nom.
«Elle rabaissa ses longues paupières et se rendormit.
«Le lendemain, il fut défendu d'appeler mademoiselle Cerise autrement que mademoiselle Saphir. Ordre d'administration, cinq centimes d'amende.
«Ce fut le premier mouvement d'humeur qu'on eût découvert en elle. Mademoiselle Cerise parut fâchée d'avoir perdu son nom; elle bouda.
«Mais, au bout de quelques minutes, il n'y paraissait plus.
«Elle était, du reste, sans cervelle, comme un petit oiseau, mais elle avait un coeur; je crois qu'elle nous aimait déjà.
«Jusqu'alors, elle avait chanté quelquefois, prononçant assez bien les paroles de sa chansonnette, mais elle n'avait jamais parlé. Vers ce temps, du jour au lendemain, elle se mit à babiller, non point comme si elle eût appris peu à peu, mais comme si elle se souvenait tout d'un coup.
«Ceci était d'autant plus sûr que son babil ne venait point de nous. Elle ne répétait jamais ce que nous avions habitude de dire. C'était autre chose: des choses que nous ne comprenions pas toujours. Elle causait de Médor, de la bergère, de la laitière. Tout ça indiquait suffisamment qu'elle avait été élevée à la campagne. Elle n'appelait point son papa; quand elle disait maman, elle avait un tremblement, preuve qu'on avait dû la battre.
«Du reste, il ne servait à rien de l'interroger. Elle vous regardait tout à coup sans comprendre, ou bien elle pleurait à chaudes larmes. Nous essayâmes cent fois de savoir le nom de sa famille, ou tout au moins le nom qu'elle portait chez ses parents. Impossible. Vous auriez dit qu'elle n'avait plus de mémoire. Et pourtant elle se souvenait très exactement de tout ce qui s'était passé depuis son arrivée à la maison.
«Madame Canada était contente de cela. Elle disait:
«--Ça fait que la mignonne est née native de la baraque, puisque tout le reste est pour elle ni vu ni connu.
«Je vais donc arriver à son éducation.
«Madame Canada n'était pas aussi instruite qu'elle l'aurait désiré, quoique étonnante pour se faire casser des cailloux sur le ventre, le café noir et l'esprit naturel. Moi, j'étais pris par les soins du ménage, la tenue des livres et la rédaction du boniment que j'en ai toujours fourni à la foule de nombreuses variétés, tous agréables et lardés du mot pour rire. Saladin en savait long. Quand on eut résolu, moi et ma femme, qu'on donnerait à l'enfant l'enseignement d'une princesse, je songeai tout de suite à Saladin pour la lecture, l'écriture et compter. Cologne pouvait la pousser en musique jusqu'à la tyrolienne, Similor eût été pour l'escrime, toujours séduisante en foire de la part d'une dame, et la danse des salons, pour quant à laquelle vous chercheriez en vain son émule dans Paris; enfin, gardant le principal pour finir, mademoiselle Freluche devait lui enseigner tous les secrets de la corde raide, dont nous comptions qu'elle ferait sa carrière sérieuse.
«En surplus, Poquet, dit Atlas, se proposa spontanément pour la chiromancie, somnambulisme, et tours de cartes qu'il avait pratiqués avec succès dans plusieurs villes de l'Europe.
«Les rêves de papas et mamans n'ont presque jamais le frein de la modération. Moi et madame Canada, plus chauds et bouillants que de vrais père et mère de qui nous tenions la place, nous n'étions pas encore contents. Madame Canada avait été désossée dans sa petite jeunesse; elle disait souvent qu'il serait peut-être opportun pour l'avenir de l'enfant de lui lâcher les articulations, et moi je proposais de lui inculquer à mes moments perdus ce qui me restait de pharmacie.
«On repoussa l'avalage du sabre par une circonstance que je vais noter tout à l'heure, mais il fut convenu qu'en revenant à Paris l'enfant irait à l'atelier Coeur-d'Acier prendre des leçons de peinture artistique auprès de monsieur Baruque et de monsieur Gondrequin-Militaire, à qui sont dus les premiers tableaux de la foire.
«On ne peut pas dire que tout ça fût des vains songes; néanmoins, il y en avait trop pour une seule jeune personne qui dépassait à peine sa troisième année; c'est pourquoi moi et madame Canada nous commençâmes par continuer de la laisser boire, manger et dormir en toute liberté, sauf une petite leçon que donnait tous les matins mademoiselle Freluche.
«Je note ici pour les parents (les vrais) deux particularités et un phénomène.
«Le phénomène c'est la cerise que l'enfant portait et porte encore entre le sein et l'épaule droite. Au jour d'aujourd'hui, elle a quatorze ans et la cerise n'est plus si rose; mais on la voit encore très bien. Ai-je besoin d'ajouter que ce phénomène était l'origine de son premier nom? Ça me paraît superflu. Mon lecteur l'a deviné.
«Les particularités, les voilà dans leur ordre naturel:
«1er Pendant bien longtemps, la petite ne vint au théâtre que pour figurer ses rôles. On l'apportait dans la crèche de l'Enfant-Jésus ou dans le berceau de Moïse et puis on la remportait. C'était tout. Elle ne connaissait rien de ce qui se faisait chez nous.
«Un soir, peu de temps après qu'elle eut retrouvé la parole, je l'emmenai avec moi pour qu'elle vît danser mademoiselle Freluche: histoire de lui donner du goût pour la partie.
«Aussitôt que mademoiselle Freluche bondit sur la corde, la petite se mit à trembler comme elle faisait toujours en appelant sa maman, mais plus fort. Elle se leva, elle était aussi blanche qu'un linge et semblait hors d'elle-même.
«--Maman! maman! maman! dit-elle par trois fois. Sous la fenêtre.... le pont... la rivière... Ah! je ne sais plus!
«Ce dernier mot vint après un grand effort, et l'enfant se rassit, épuisée.
«Madame Canada eut le soupçon que sa maman était danseuse de corde. Moi pas. On eut beau interroger la petite, elle ne dit rien.
«Le vrai, c'était son mot: je ne sais plus! Et je marque ma pensée telle qu'elle fut: sous la fenêtre de l'appartement où demeurait l'enfant, une danseuse de corde avait coutume de travailler. C'était auprès de la rivière et vis-à-vis d'un pont...
«2e Saladin tourmentait souvent pour qu'elle vînt le voir avaler des sabres. N'y a pas plus orgueilleux que ce blanc-bec-là; ayant toujours gardé vis-à-vis de lui la faiblesse d'une mère nourrice, je cédai à ses désirs.
«D'ordinaire, l'enfant jouait volontiers avec Saladin, qui est un gentil garçon et qui se montrait très complaisant pour elle.
«Quand il entra en scène, la petite le regardait en souriant. Mais à peine eut-il mis la pointe du sabre dans sa bouche, qu'elle se rejeta violemment en arrière, disant comme l'autre fois:
«--Maman! maman! maman!
«Elle tremblait convulsivement, ses yeux tournaient. Elle ajouta entre ses pauvres petites dents qui grinçaient:
«--C'est lui!
«Et elle tomba inanimée.»
XVII
Suite des mémoires d'Échalot
«Faut vous faire savoir que nous eûmes une idée, moi et madame Canada. Le dernier soir de la foire au pain d'épice, place du Trône, à Paris, il était venu une petite dame avec une minette jolie, mais là comme toute une pannerée d'amours. Eh bien! comme le Saladin avait commencé d'avaler ses sabres, ce soir-là, la minette de Paris avait crié et pleuré, disant: «qu'il est laid! qu'il est laid!» Et notre Saladin s'était mis en colère, étant pétri d'orgueil.
«Le malheur, c'est qu'il y a trop longtemps maintenant que toutes ces choses sont passées. Si on avait cherché tout de suite, on en saurait plus long, mais on avait l'excuse d'être loin de Paris.
«Toujours il y a que, quand mademoiselle Saphir montra une si grande peur de l'avalage, moi et Amandine nous pensâmes subito à la minette de la place du Trône, et ça nous donna de la peine parce que la petite dame vous avait l'air de raffoler de son enfant.
«On voulut s'informer à Saladin; mais Saladin disait ce qu'il voulait, et tous les jours il devenait plus insolent, courant les tripots et se faufilant avec des mauvais sujets dans les diverses localités. Il nous méprisait à haute voix. Ses camarades l'appelaient le _marquis_, et ça enflait son amour-propre.
«Je n'avais pas beaucoup de relations avec Similor, qui ne cherchait qu'à tirer de l'argent de nous; mais pour le peu que nous causions ensemble, je vis dès ce temps-là que ce coupable père essayait de garder son influence sur le blanc-bec, plus rusé que lui, en se vantant de nos anciennes fredaines, et en lui racontant nos aventures avec les Habits Noirs.
«C'est vrai que pour ma part j'ai connu les Habits Noirs, ayant tenu une agence dans le propre escalier du grand monsieur Lecoq de la Perrière. Si je voulais révéler dans mes présents mémoires tout ce que j'ai vu et entendu, mêlé, comme je l'étais, à des notaires et à des nobles, que je faisais la poule avec leurs domestiques au fameux estaminet de _l'Épi-Scié_, j'étonnerais bien du monde, j'ai rencontré plus d'une fois, nez à nez, le fils de Louis XVII, qui était blond comme une quenouille, la comtesse Corona, plus belle que les déesses de la fable, et je voyais tous les jours Trois-Pattes, l'ancien mari de la baronne Schwartz qui finit par couper le cou de monsieur Lecoq avec la porte d'un coffre-fort. Ça semble drôle, mais quand c'est poussé raide, ça vaut la guillotine. Assez causé là-dessus.
«D'ailleurs, à travers toutes ces aventures, j'ai su garder ma considération, qui m'est plus chère que l'honneur. Dès que j'ai pu travailler, j'ai laissé le restant des Habits Noirs pour ce qu'ils sont. Mais Similor, avec ses habitudes d'élégance et ses vices de mangetout, avait toujours conservé l'idée de retrouver les débris de l'association et de s'en servir pour faire sa fortune.
«Saladin mordait à cela et c'était la seule supériorité que son père eût gardée sur lui.
«Mais cet écrit n'est pas plus destiné à détailler les maladresses de Saladin et de Similor que les crimes des Habits Noirs, avec lesquels, au prix de mon aisance, je ne voudrais pas renouer mon ancienne connaissance; je manie la plume pour être utile à notre fille d'adoption, et je veux m'étendre seulement sur ce qui la regarde.
«C'était, dès ce temps-là, un drôle de petit caractère, et des plus philosophes que moi n'auraient pas su le définir. On ne peut pas dire qu'elle était gaie, quoiqu'elle eût toujours son joli sourire sur les lèvres; il y avait derrière ce sourire je ne sais quoi qui restait triste ou plutôt froid; elle nous aimait bien à sa manière; elle semblait contente de nos caresses, elle nous les rendait, mais froidement. Je cherche à dire ça comme c'était au juste: le froid ne se montrait pas, il se devinait.
«Moi et Amandine, il n'y a pas de choses qu'on n'ait faites pour deviner ce qu'il y avait dans ce petit coeur. Nous l'aimions si tendrement que l'idée qu'elle souffrait en dedans et qu'elle nous cachait sa peine serrait semblablement nos deux coeurs. Avait-elle des souvenirs? les cachait-elle? Ne pouvait-elle prendre en nous la confiance qu'il fallait pour nous dire son pauvre petit secret?
«Ou bien, comme nous l'avions pensé si souvent, le coup qui l'avait séparée de sa famille laissait-il des traces dans son cerveau? Il y avait des moments où son regard fixe semblait dire: «Je cherche au fond de ma mémoire vide et je n'y trouve rien.» C'était le plus souvent ainsi, quand elle se croyait seule et non observée; d'autres fois, son grand oeil bleu s'allumait tout à coup; il semblait qu'elle allait renouer le fil rompu de ses souvenirs, et sa charmante figure prenait alors une expression de joie.
«Mais tout cela s'évanouissait, ses yeux s'éteignaient; elle redevenait pâle et les grandes boucles de ses cheveux blonds retombaient comme un voile sur sa figure qui ne disait plus rien.
«--Moi, répétait souvent Amandine, j'ai idée que la pauvre ange finira folle. Quelle malheur!
«En attendant, elle grandissait en bonne santé et en talents. Ils commençaient à nous l'envier en foire et, si nous eussions voulu nous en défaire, on en aurait eu déjà une jolie somme, car les calés de la partie nous croyaient encore pauvres, rapport au mauvais état de la baraque, et ne se gênaient pas pour nous faire des propositions.
«Mais sans parler des espérances qu'on avait fondées sur ses débuts comme danseuse de corde, moi et Amandine nous n'aurions pas voulu nous séparer d'elle pour des mille et des cents, et comme Saladin, qui nous l'avait apportée, était bien capable de nous la subtiliser, je lui dis, une fois pour toutes, en présence de son père et avec l'approbation de madame Canada:
«--Toi, quoique j'aie gardé à ton vis-à-vis la faiblesse d'un père nourricier, si tu t'avises d'y toucher, je t'écrase!
«À la baraque, ils connaissaient tous la douceur de mon caractère et ils savaient que, quand une fois je faisais une menace, c'était comme du papier timbré.
«Saladin, du reste, ne détestait pas l'enfant, bien au contraire. Il y avait des moments où nous craignions qu'il ne l'aimât trop, un jour venant. Il s'occupait d'elle et de son instruction beaucoup plus que ses habitudes dissolues n'auraient pu le faire espérer; il se levait matin pour lui donner sa première leçon et, bien souvent le soir, au lieu d'aller à ses plaisirs, il dépensait encore une heure à la faire écrire et lire.
«De son côté, la petite lui témoignait une reconnaissance douce et froide; elle était avec lui comme avec nous tous, impénétrable. Je parle ici tout à la fois de plusieurs années car, dès l'âge de trois ans, comme plus tard, à douze et quatorze ans, mademoiselle Saphir fut toujours pour nous une énigme.
«Non pas du tout qu'elle se montrât cachottière ou qu'elle s'éloignât de notre société; toujours et partout elle fut la joie de notre intérieur à moi et à Amandine, mais enfin si c'était mon métier d'écrire, je me ferais peut-être mieux comprendre: l'enfant avait quelque chose qu'elle ignorait ou qu'elle dissimulait, et qui nous faisait donner au diable.
«Dans les premières années, cette chose, que ce fût ou non un souvenir, se traduisait par ce tremblement dont j'ai parlé, et ce cri toujours le même: Maman, maman, maman! Mais plus tard, comme cet appel à sa mère lui attirait nos questions et qu'elle n'en voulait pas (peut-être parce qu'elle ne pouvait vraiment pas y répondre), elle choisit elle-même une autre formule, et dans ses crises, qui se résolvaient la plupart du temps par des larmes, elle n'appela plus que Dieu.
«Ce fut à Nantes, grande et belle ville, qui est située sur la rivière, dans le département de la Loire-Inférieure, que mademoiselle Saphir fut plantée pour la première fois sur les grandes affiches comme premier sujet pour la corde raide, remplaçante de madame Saqui.
«Mademoiselle Freluche en eut une forte jaunisse, mais le reste de la troupe approuva notre mesure, car déjà, depuis plus de six mois, notre petite Saphir avait tout ce qu'il fallait pour se montrer au public et mériter sa bienveillance même au sein de la capitale.
«Elle avait six ans, elle était très grande pour son âge et admirablement élancée. Moi et Amandine nous lui avions fait faire un costume d'azur en conformité de son nom. Quand elle parut semblable à un nuage bleu de ciel, il y eut dans le public de la baraque un grand murmure qui n'était ni de l'admiration ni de la surprise, qui était tout simplement de l'amour.
«Voilà ce que je peux dire parce que je l'ai vu partout. Aussi bien dans les villes de l'est que dans celles de l'ouest, dans le midi comme dans le nord de la France, les spectateurs se prenaient pour elle de tendresse; on la caressait du regard, on l'applaudissait tout doucement et la salle entière souriait d'émotion et d'aise.
«Ce fut ainsi toujours tant qu'elle resta enfant et cela ne fit que croître et embellir quand elle devint demoiselle.
«Pour en revenir à ses débuts, il y avait chambrée complète parce qu'on affichait depuis trois jours avec permission de monsieur le maire. Il ne faut pas plaisanter avec les noms; un nom ne fait pas le succès, mais il y contribue diantrement, et je vous prie de croire que celui de mademoiselle Saphir, dû à moi et à madame Canada, n'était pas une inconséquence. On l'avait imprimé en lettres bleues, à facettes qui semblaient composées de diamants; il tenait le beau milieu de l'affiche et semblait rayonner dans un large espace vide. Tout Nantes l'avait regardé, tout Nantes s'était dit: qu'est-ce que c'est que mademoiselle Saphir? hé, là-bas!
«Et pour savoir, tout Nantes était venu voir, si bien qu'on avait refusé du monde à la porte en quantité.
«Les voisins de la foire enrageaient à faire pitié.
«Elle dansa comme un chérubin, sans crainte ni trouble. Le public ne lui faisait rien, elle s'était habituée à la foule dès sa plus petite enfance, dans la crèche, et d'ailleurs, elle nous l'a dit souvent depuis, elle ne voyait pas le public.
«Les applaudissements la berçaient ou l'animaient comme une musique; jamais ils ne l'exaltaient.
«Elle avait une danse que les connaisseurs appelaient classique et qui était d'une pureté enchanteresse. Amandine disait en riant, mais avec la larme à l'oeil: «Si par cas on danse sur la corde en Paradis, ça doit être de même pareillement».
«Ce fut une soirée solennelle et je suis vexé de n'en avoir pas la date exacte pour la signaler ici; mais, à vue de pays, ce doit être vers la fin de mai de l'année 1858.
«À la baraque nous étions tous transportés. Mademoiselle Freluche elle-même oubliait les regrets de l'ambition trompée pour admirer son élève; Similor enflait ses joues et disait: «Il y a du tabac dans cette poupée-là!
«Il parlait toujours argot ou approchant par suite de ses mauvaises connaissances en ville.
«Je l'entendis et je vis dans un coin de la coulisse les deux yeux de Saladin qui flamboyaient; je le montrai du doigt à mon Amandine et nous convînmes entre nous de redoubler de surveillance vis-à-vis du blanc-bec qui devenait un homme.
«--Quoique, dit-elle dans sa joie, il est bien permis au méchant drôle d'être émerveillé comme tout le monde!