L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI
Chapter 13
Et il raconta à Justin, qui pleurait en l'écoutant, la scène qui s'était passée auprès de la grille de la rue Buffon: Lily apercevant le fantôme de Petite-Reine au pied d'un arbre, l'appelant des noms les plus tendres et secouant les barreaux que ses pauvres mains parvenaient à ébranler, puis, lui, Médor, escaladant la grille et trouvant le petit tas de feuilles sèches blanchi par un rayon de lune.
--Ça fit l'effet comme si c'était un coup de massue qu'elle recevait sur la tête, acheva-t-il, quand je lui dis la chose. Et plus d'une fois j'ai vu qu'elle retournait dans ces idées-là, voyant l'enfant partout.
Pendant qu'il parlait, minuit sonna.
Ils se levèrent. C'était le terme qu'ils avaient fixé tous deux, sans se communiquer leur pensée, pour limite extrême, au-delà de laquelle il n'était plus permis d'espérer le retour de Lily.
Médor tourmentait ses cheveux crépus, dont la racine était baignée de sueur.
--Un duc, murmura-t-il, ça peut être un coquin, surtout un duc américain ou autre. Sûr qu'il avait donné de l'argent à la voleuse d'enfants. C'est à moi-même que le factionnaire le dit. Moi, ça ne me gênerait pas de fricasser un duc s'il faisait du mal à la Gloriette!
--Où demeure-t-il, ce duc? demanda Justin.
--Je ne sais pas, mais je saurai. En attendant, faut faire quelque chose. La plante des pieds me brûle.
Il descendit l'escalier en courant.
Justin resta encore quelques minutes dans la chambre solitaire, puis il sortit à son tour, sans savoir où il allait.
Il suivit le quai à pas lents; il ne cherchait pas. À quoi bon chercher? Un désespoir farouche lui oppressait le coeur. C'était comme un grand remords qui enveloppait jusqu'à sa mère.
--Lily m'a attendu quinze jours! se disait-il pour la centième fois, car toutes les profondes douleurs se répètent et radotent; elle m'a appelé dans la veille et dans le sommeil; elle n'avait espoir qu'en moi, je ne suis pas venu, elle s'est lassée... et pouvait-elle savoir à quel point je l'aime, puisque moi, moi-même, je ne le savais pas!
C'était bien vrai. Hier, il ne savait pas. Il avait vécu triste, mais calme, au château de Monceaux, abrité en quelque sorte derrière l'autorité de sa mère.
Cette passion aventureuse, cet amour de jeune fou, attiédi d'abord par la possession tranquille, avait couvé durant l'absence. Il n'y avait pas eu explosion parce que Justin était homme à s'engourdir aisément, d'abord, et ensuite parce que l'idée restait en lui, la certitude de n'avoir qu'un pas à faire pour ressaisir le bonheur abandonné.
Ils sont nombreux, ceux-là qui, comme notre beau Justin, n'écoutent qu'à la dernière extrémité le murmure paresseux de leur conscience.
Mais maintenant la dernière extrémité était atteinte. Ils s'éveillent, ceux dont je parle, avec des douleurs de lion, ou bien ils s'affaissent lâchement sur le matelas morne de l'atonie.
Justin s'arrêta une fois au moment où il allait maudire sa mère.
Il sentait grandir en lui l'amour comme une fièvre.
Il revint le premier au logis de la Gloriette. Au bout d'une heure, l'espoir l'avait saisi au collet et il s'était dit:
--Elle est là peut-être, je vais la retrouver, m'agenouiller, et si ardemment prier qu'elle me pardonnera. Je lui donnerai ma vie, toute ma vie...
Et il s'élança courant sur le quai désert.
Médor, lui, courait depuis longtemps. Il n'avait ni plan ni but, il courait pour courir.
En courant, la colère lui venait souvent contre l'homme du château, mais il revoyait bientôt les grands yeux mouillés de Justin, et il s'apaisait jusqu'à avoir pitié.
Il fit une longue route. Et que de fois, imitant la pauvre folie de la Gloriette, ne crut-il pas voir, aux lueurs lointaines des réverbères une robe flotter dans la nuit--ou une forme couchée qu'il appelait et qui fuyait.
Il resta longtemps à rôder autour de la Morgue, cette funèbre salle d'attente qui effraye et fascine.
Dans cet immense Paris, combien de misères regardent la Morgue en tremblant, comme le grand roi Louis XIV avait froid dans la moelle des os, quand apparaissait à son horizon la blanche tour élevée au-dessus des caveaux de Saint-Denis!
Au jour, Médor rentra et trouva Justin tout seul, agenouillé devant le berceau.
La fatigue l'avait endormi là. Il tenait à la main le portrait, et sa tête reposait sur l'oreiller de Petite-Reine.
Médor s'assit et attendit l'heure où il est possible de voir un commissaire de police. Justin s'éveilla. Ils ne se parlèrent point. Avant de s'en aller Médor dit pourtant:
--Faudrait chercher un logement; vous ne pouvez pas demeurer ici.
Les histoires qui datent de quinze jours sont vieilles dans les bureaux de police comme partout, mais ici un élément s'était rencontré qui avait rafraîchi sans cesse la mémoire du commissaire et de ses agents. Monsieur le duc de Chaves avait suivi l'affaire bien plus activement que Lily elle-même et son représentant Médor. Il avait donné de l'argent beaucoup, il en avait offert davantage, non seulement ici, mais aussi à l'administration centrale, et certes, si les recherches étaient restées infructueuses, il avait du moins fait tout le possible pour amener un meilleur résultat.
Après l'expédition manquée de la foire au pain d'épice, la Sûreté avait généralisé les battues, dans Paris et hors Paris. On avait excepté seulement de cette mesure les groupes de saltimbanques partis de la place du Trône avant l'enlèvement de la petite Justine. Nous n'avons pas oublié que le Théâtre Français et Hydraulique de madame Canada était précisément dans ce cas.
Monsieur le duc de Chaves était un homme influent et bien posé à tous égards, quoique ses moeurs un peu excentriques le tinssent éloigné des centres mondains. La préfecture avait mis les agents Rioux et Picard, qui connaissaient les débuts de l'affaire à la disposition du très habile inspecteur chargé de poursuivre les recherches. On avait réellement agi pour le mieux, mais la petite Justine était restée introuvable.
Et le renseignement donné par monsieur le duc à la Gloriette: ce départ d'une troupe de saltimbanques emmenant Petite-Reine en Amérique, qu'il fût vrai ou mensonger, ne lui venait ni de la préfecture, ni du commissaire de police. Médor n'allait pas, cette fois, chez le commissaire, pour avoir des nouvelles de Petite-Reine; il n'y allait même pas pour déclarer la disparition de Lily. L'instinct lui disait qu'une pareille déclaration serait tout à fait inutile. Son but était plus aisé à atteindre; il voulait savoir simplement l'adresse de monsieur le duc de Chaves.
Car, pour lui, le duc de Chaves et l'inconnu qui avait emmené Lily dans cette belle voiture armoriée étaient une seule et même personne.
Nous savons qu'il ne se trompait point.
Il eut l'adresse et se rendit incontinent à l'hôtel habité par monsieur le duc.
Là, il apprit que monsieur le duc et sa maison avaient quitté Paris, la veille au soir, pour retourner au Brésil.
Il parla timidement d'une jeune femme dont il essaya de tracer le portrait. On lui répondit que monsieur le duc était marié avec une très belle duchesse et on le mit à la porte.
Ce dernier détail emplit de doute et de trouble la cervelle du pauvre Médor. Sans ce dernier détail, il eût proposé à Justin de partir pour l'Amérique.
Il revint la tête basse. L'événement de la veille se présentait désormais à son esprit comme une énigme insoluble.
Quelques jours se passèrent. Médor avait gardé le silence vis-à-vis de Justin qui s'était logé dans le voisinage et venait tous les jours passer de longues heures auprès du berceau. Médor et lui ne se parlaient guère, ils avaient épuisé tout ce qui se pouvait dire.
Une fois, pourtant, Justin raconta sa rencontre avec Lily et l'histoire de leurs jeunes amours, non pas peut-être selon l'exacte vérité, mais telle que la colorait désormais son souvenir dévot, telle que la lui montrait sa passion agrandie.
Quand il arriva au voyage de sa mère en deuil, sa mère tant aimée, qui venait lui dire: «Je n'ai plus que toi, aie pitié de moi», Médor ressentit le plus terrible embarras qu'il eût éprouvé en sa vie.
Il ne savait plus dire c'est bien ou c'est mal, car l'amour d'une mère est compris par ceux-là mêmes que leur mère jeta dans un berceau d'hôpital.
Il prit pour Justin, suivant sa mère malgré l'appel du bonheur, ce respect qu'inspirent aux intelligences élémentaires les victimes de la fatalité.
Et quand il sut que Justin, pour obéir à cet autre cri: «Notre petite est perdue», avait abandonné aussi la solitude désespérée de sa mère, il joignit ses grosses mains et murmura:
--Il y a donc des heureux qui souffrent plus que nous!
Médor cherchait toujours, soutenu par un vague besoin d'espérer. Il alla un matin jusqu'à Épinay avec la pensée que, peut-être, Lily avait voulu revoir le paradis de ses jeunes tendresses.
Là-bas, les amours vont et viennent. On ne s'y souvenait même plus du petit ménage.
Justin, lui, s'engourdissait dans une apathie qui avait quelque chose d'ascétique. Il n'avait qu'une pensée et son silence même l'exhalait d'une façon chaque jour plus touchante. Le portrait photographié, cette douce femme qui berçait un nuage dans ses bras, était pour lui comme le symbole du sort actuel de Lily. Il la voyait cachée je ne sais où, courant les champs et les bois, au gré d'une folie paisible et chantant la chanson des mères au cher petit fantôme que son délire clément lui rendait.
Ou bien, il la voyait morte.
Morte ou folle, il l'entourait d'une idolâtrie si ardente que Médor attendri en recevait le contrecoup. Médor l'aimait maintenant.
En conscience, les propriétaires ne peuvent avoir égard à tous ces fades romans. Il faut les loyers payés. Au bout de trois semaines environ, vingt-quatre heures après les délais échus, un petit papier fut collé à la porte de la maison. Ce petit papier annonçait la vente de madame Lily.
Médor épelait difficilement, Justin ne voyant rien. L'affiche passa inaperçue pour l'un et pour l'autre.
Justin changeait beaucoup et pour ainsi dire à vue d'oeil. Il devenait maigre et pâle, le bord de sa paupière s'enflammait, sa taille si élégante et si noble se voûtait comme celle d'un vieillard. Il y avait une chose singulière: chaque matin Médor le voyait arriver l'oeil fatigué, mais ardent, la joue hâve, mais teintée par places, entre cuir et chair, de sourdes rougeurs qui ressemblaient à des meurtrissures.
À ce moment Justin portait haut; il y avait en lui de l'exaltation et comme une lugubre gaieté.
De ses habits, qui allaient s'usant déjà et se souillant sans qu'il y prît garde, et de toute sa personne se dégageait une odeur particulière où l'on eût démêlé le parfum de l'anis, modifié par une pénétrante amertume.
Les gens comme Médor ont l'odorat peu sensible, et cependant le bon garçon s'était dit une fois ou deux:
--Il aura bu l'absinthe, faut bien se récoeurer.
À mesure que la journée avançait, l'animation de Justin tombait. Il s'affaissait en quelque sorte d'heure en heure, régulièrement, jusqu'à ce qu'enfin son exaltation se fit complète atonie.
Le propriétaire était homme à ne négliger ni les usages ni même les convenances. Il ne fit procéder à la vente que le lendemain du délai légal.
Ce fut un grand coup pour Justin et pour Médor qui ne s'y attendaient ni l'un ni l'autre; il sembla que c'était la fin de tout. Ils restèrent consternés devant les cinq ou six commères qui venaient acheter; les paroles ne leur venaient point pour conjurer ou retarder une si misérable profanation.
Le lit de la Gloriette, le berceau de Petite-Reine, vendus!
Justin fut longtemps à trouver cette chose si simple:
--J'achète le tout.
Il voulut aussi garder la chambre à son compte, mais la chambre était louée.
Médor se chargea d'opérer le déménagement. Son pauvre coeur défaillait; ses robustes jambes faiblissaient sous le moindre fardeau.
Justin l'aida, portant les meubles en pleine rue sans honte ni respect humain.
Vers la brune, tout ce qui avait appartenu à la Gloriette était dans le logement de Justin, qui dit à Médor:
--Vous êtes encore ici chez elle. Entrez, sortez à toute heure, selon votre volonté, comme si c'était votre maison.
Médor remercia et s'enfuit. Il étouffait. Justin resta seul.
Quand Médor rentra, il était onze heures avant minuit. Il ne vit rien d'abord et pensa que Justin dormait. La lampe qu'on avait oublié de remonter fumait et n'éclairait plus.
Mais quand ses yeux furent habitués à cette obscurité, Médor aperçut Justin couché tout de son long sur le carreau, l'oeil ouvert, gonflé, sanglant.
Auprès de lui était le berceau qui avait été de nouveau disposé en autel. Sur les jouets de Petite-Reine le portrait de Lily reposait.
Entre les jambes écartées de Justin, il y avait une bouteille d'absinthe complètement vide.
--Ah! ah! fit Médor qui recula d'un pas comme on fait à l'aspect d'un reptile venimeux, il veut en finir!
Un papier froissé était dans les doigts de Justin, un papier encadré de noir, largement, qui portait le timbre de la poste de Tours.
À la lueur de la lampe qui mourait, Médor épela les premières lignes de la lettre funèbre.
--Sa mère! balbutia-t-il.
Il s'agenouilla et baisa le front de Justin qui était baigné d'une sueur froide et acheva:
--Sa mère est morte; il l'a tuée! Ah! c'est lui maintenant, c'est lui qui est le plus malheureux.
XVI
Mémoires d'Échalot
«Voilà donc pourquoi je prends la plume, sachant écrire pas mal, par suite d'avoir été apprenti pharmacien dans mon adolescence, et, de fil en aiguille, divers autres états où il est bon d'avoir été à l'école, tel qu'agent d'affaires, etc., avant de passer modèle pour le torse, puis artiste en foire, et finalement associé de ma chère compagne Amandine, veuve légitime de M. Canada, ancien directeur, de laquelle j'aime à consigner ici ses vertus et qualités, attendant avec impatience de pouvoir lâcher définitivement la baraque, avec fortune faite, pour la conduire à l'autel, dans le double but de nous régulariser notre position civile et un autre projet que je marquerai ci-après plus au long.
«C'est parce que tous les tempéraments, même les mieux constitués, comme le mien et celui d'Amandine, étant sujets à périr avec le temps, je désire laisser derrière nous une trace palpable des événements qui ont amené, à la maison l'aisance et la bénédiction, sous la forme de notre première danseuse de corde, mademoiselle Saphir, élève de moi pour le maintien, de mademoiselle Freluche pour la danse et de Saladin pour les belles-lettres; à cette fin que si ses vrais père et mère vivent encore, elle puisse les retrouver par hasard et jouir de leur amitié dont elle est digne, quand même ça serait des têtes couronnées, marquis ou gros industriels.
«Auquel cas contraire que ses parents seraient malheureusement décédés dans l'intervalle, je révèle ici le second but de notre mariage à nous deux la veuve Canada, qui serait de légitimer ladite jeune personne, mademoiselle Saphir, d'en faire notre fille à chaux et à sable, solidement, avec tous les papiers, et unique héritière du magot qu'elle est la principale auteur que nous avons été susceptibles de l'amasser par notre économie.
«C'est de commencer par le commencement.
«Le lundi 30 avril 1852, huit heures du soir, nous arrêtâmes notre voiture, traînée par Sapajou, qui était notre cheval, déjà malade de l'affection vétérinaire, dont il est mort, sur la place de Maisons-Alfort, entre Charenton et Villeneuve-Saint-Georges, venant de Paris, place du Trône, foire au pain d'épice, destination Melun, pour la fête, avec permission des autorités.
«La veille on avait prononcé, moi et madame Canada, des paroles inconséquentes, analogues aux souhaits de la fable, sur la matière qu'on voudrait bien nous voir tomber du ciel une minette jolie comme les amours de Vénus et Paphos, à Cythère, pour la coller au balancier. On avait été écouté indiscrètement, non pas par l'oreille des fées, mais par une oreille plus fine encore, celle du jeune Saladin, premier avaleur de sabres et triangle dans la musique, fils naturel de Similor, mon ex-ami, inséparable jusqu'à la mort.
«J'en aurais long à dire sur ces deux-là, le père et l'enfant, dont les dévergondages nous ont causé les seuls désagréments sensibles de ma carrière: menteurs, grugeurs, voleurs, etc., mais je préfère ne pas ternir leur réputation qu'est le seul bien des personnes malaisées.
«À huit heures et demie, Saladin arriva donc avec une petite demoiselle de deux ou trois ans, plus jolie encore qu'on ne l'avait souhaitée, qu'il nous vendit au comptant, cent francs, dont madame Canada trouva le prix raide dans le premier moment, mais que vous lui en auriez offert vainement plus tard le double et le triple, jusqu'au moment où même son pesant d'or ne l'aurait pas portée à s'en défaire, l'intérêt commercial se joignant à l'affection maternelle dans son coeur pour s'y opposer.
«L'enfant était évanouie, pour avoir eu peur pendant le voyage, je suppose, et Similor, à qui on ne pouvait refuser sans injustice qu'il a tous les talents de société et autres, la repiqua par un truc à lui. Comme quoi elle s'endormit peu de temps après entre madame Canada et moi, dans notre propre chambre où nous passâmes une partie de la nuit à contempler sa beauté, disant que c'était une petitesse de la part des auteurs de ses jours de l'avoir lâchée comme ça pour soixante francs.
«Car Saladin avait bien dû gagner quarante francs pour le moins, sur le marché.
«Quoiqu'il l'avait peut-être tout uniment chipée. C'est plus dans sa nature adroite comme un singe. Et de manière ou d'autre, il en fut le boeuf, car Similor lui contre pinça la somme tout entière, à l'abri de l'autorité paternelle d'un tuteur. Ça nous amusa, Amandine et moi; c'était farce.
«Faut qu'il y ait bien des amertumes au-dedans de moi, par suite de leurs fautes et indélicatesses répétées pour que je parle ainsi d'Amédée Similor, mon ami de coeur, et de Saladin, dont j'ai été son unique nourrice, l'ayant abreuvé et sevré de mon lait, à mes frais, dans son enfance.
«Sa défunte mère n'avait pas une bonne conduite, buvant tout avec les militaires, même invalides, mais quel coeur! Enfin n'importe. On a chacun les défauts de la nature.
«Dans le règne animal, on connaît des sujets dont tout est bon, même les rebuts. Semblablement la petite ne nous fut pas à charge une semaine, car dès le premier dimanche que nous travaillâmes en foire, à Melun, Saladin lui arrangea une crèche avec tout son bon goût qu'il avait, le polisson, et nous la fîmes voir entre deux bestiaux en qualité d'enfant Jésus. Mademoiselle Freluche faisait l'étoile qui guide les rois mages, représentés par Cologne, Poquet et Similor. Nous étions, madame Canada et moi saint Joseph et la Vierge, Saladin jouait l'ange.
«La petite était si jolie que tout Melun vint la voir à la queue leu leu. J'ignore pourquoi on parle des anguilles de cette localité, située dans le département de Seine-et-Marne. On y mange de bons lapins de choux, à cause de la forêt de Fontainebleau, célèbre par son palais royal avec pièces d'eau et carpes, longues comme moi, dues à Henri IV, où François Ier, et la belle Gabrielle.
«En voyageant, on apprend les particularités de ce genre.
«On eut cent trente francs de boni net à Melun, tous frais faits, et Similor demanda douze francs de _guilte_ ou gratification, comme quoi il avait l'autorité sur celui qui avait levé la petite. Crainte de scandale, on en fixa les appointements journaliers à soixante-quinze centimes provisoirement, et ce fut Similor qui les toucha. Saladin lui dit:
«--Papa, tu fais bien de jouer de ton reste. Quand tu vas être vieux et quand je vas être fort, je m'assoirai sur ton estomac pour t'aider à respirer.
«C'est là ce que récoltent les mauvais pères, par suite de la justice de Dieu.
«Comme ça, la petite, presque au maillot, gagnait déjà par an deux cent soixante-quinze francs quinze centimes, par mois vingt-deux francs cinquante centimes. On en met au nombre des enfants célèbres qui n'ont pas débuté si gentiment dans leur spécialité.
«Elle ne parlait pas du tout. De ce qu'on bavardait autour d'elle, elle avait l'air de ne rien comprendre. Madame Canada n'était pas fâchée, parce qu'une sourde-muette ça attire la curiosité, pouvant servir en outre dans les pantomimes; mais moi, je voyais bien qu'elle n'était ni muette ni sourde. L'observation est une de mes nombreuses aptitudes. J'ai traversé l'humanité sans faire aucune poussière; néanmoins, je connais mes talents.
«Pour moi, l'enfant était comme un couvreur qui a eu l'imprudence de tomber d'un cinquième étage sur le pavé, assez heureux pour ne pas se tuer, mais restant étourdi plus ou moins de temps. Elle ne se portait pas mal, mais sa petite cervelle n'était pas bien à sa place. Similor m'appela plus d'une fois maladroit à l'égard de cette opinion, mais je m'en moque. Similor brille plus qu'il ne pèse, et quand il le voudra, malgré nos âges, je lui ferai encore une façon au sabre ou à la canne, ne craignant pas les combats.
«Saladin est bien plus coquin que lui. Il a le sang-froid du traître dans _Le Sonneur de Saint-Paul_ et _La Grâce de Dieu_.
«La preuve que je ne faisais pas erreur, c'est qu'un beau matin, à Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dôme, la chérie se mit à chanter je ne sais plus quelle mignonne petite chanson qui fit rire et pleurer madame Canada. Nous la mangeâmes de baisers. Elle s'accoutumait à nous très bien, et je crois qu'elle nous aimait déjà. Faut dire qu'elle était une idole pour nous; on l'élevait dans du coton; Similor aurait voulu qu'on la donne tout de suite à mademoiselle Freluche pour l'exercice et les principes de la corde, mais Amandine et moi nous nous tenions. On fut inflexible, se bornant à lui dire: «Tiens-toi droite et mets tes pieds en dehors», comme aurore d'une éducation prochaine.
«J'ajoute que la caisse n'y perdait rien. En foire, avec un enfant joli et obéissant, vous pouvez remplacer hardiment une troupe de singes qui coûtent des douze à quatorze francs tous les jours, souvent malades et sujets à périr par la poitrine, dont la perte de chaque sujet va dans les cent cinquante francs. Autant vaut diriger le grand Opéra, où la personne a du moins les secours du gouvernement. J'en dis autant des chiens, jamais contents de leur nourriture, quoique bonnes bêtes au fond, et amis des hommes, mais perdus de vermine, par quoi la propreté est incapable dans tous les lieux qu'ils fréquentent.
«Si vous voulez maintenant que je vous donne mon avis sur les ménageries ambulantes, ça fait tout simplement pitié. L'orgueil d'avoir un lion ou un éléphant a ruiné bien des pères de famille, sans parler que l'animal féroce mange toujours son bienfaiteur un jour ou l'autre.
«La Providence l'a voulu en attribuant ses instincts carnassiers au serpent pour qu'il morde, au tigre pour qu'il griffe.
«Pour s'y retirer, dans les bêtes sauvages, il n'y a que les phoques et les moutons mérinos assez patients pour qu'on lui réussisse l'opération de la cinquième patte du phénomène vivant, en bois ou caoutchouc, bien plantée, et que rien ne paraît quand la cicatrice est tenue propre. En plus qu'alors, l'animal valétudinaire manque d'appétit et coûte peu pour la nourriture.
«Le phoque, encore plus avantageux, vit de vieux chapeaux de feutre mou.
«C'est supérieur aux clowns et jongleurs, généralement mauvais sujets. L'homme squelette vous ruine en chatteries; la femme colosse, lui faut des quatre et cinq livres de veau par repas, avec bière et tabac; si elle est à barbe, ne m'en parlez pas, elle a des passions que je n'oserais même pas les préciser dans mes souvenirs.
«Eh bien! tout ça n'est rien auprès des jumeaux siamois, ni des papas qui jouent au volant avec leurs petits. Vous n'avez pas une paire de siamois, bien collés, pour moins de six francs par jour et le café. Faut les servir; ils sont mal embouchés et passent leur vie à se battre réciproquement l'un contre l'autre.