L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI

Chapter 12

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Ce beau Justin vous eût émerveillés, sur le pré, l'épée au poing ou le pistolet à la main. Il était superbe d'indifférence quand il s'agissait de jouer sa vie.

Mais il avait la faiblesse des forts. Il était poltron contre ceux qu'il aimait. La bru du château en Espagne devait avoir beau jeu, un jour venant.

Et je vais vous dire un secret: si Lily avait pu se défendre, si usant du droit que lui donnait le berceau de Petite-Reine, elle avait attaqué à son tour, je ne sais pas de quel côté la faiblesse de Justin eût versé.

Car il aimait Lily sincèrement. Et Petite-Reine donc! Certes, certes, Lily aurait eu de quoi se défendre.

Mais elle n'était pas là. Et d'ailleurs, se fût-elle défendue? il y avait dans le coeur de Lily, une bien autre fierté que dans celui de Justin.

Une fierté exagérée, peut-être, car elle cessa d'écrire, aussitôt qu'une de ses lettres resta sans réponse.

Cela vint au bout de six mois environ. La bru, la fameuse bru, s'était montrée à l'horizon, belle, riche, bien élevée, faisant venir ses toilettes de Paris, enfin choisie avec un soin exquis.

Et je crois que Justin la trouvait assez à son gré.

Les choses allèrent loin. On parla de la corbeille. Seulement, le soir, avant de s'endormir, Justin, soit que vous approuviez sa conduite au point de vue mondain, soit que vous le jugiez coupable, selon le simple sens de l'honneur, Justin avait des moments de terrible tristesse. Il voyait une belle jeune femme portant un enfant dans ses bras.

Et c'était un peu comme dans ce portrait photographié, suspendu au-dessus du berceau de Petite-Reine. Le visage mélancolique et pâle de Lily apparaissait distinct, mais l'enfant, Justin ne pouvait que la deviner. Il l'avait laissée si petite! Elle grandissait, et comme elle devait déjà bien sourire!

Le mariage avec la première bru présomptive manqua; Justin ne put pas se décider. Ainsi arriva-t-il pour la seconde, plus jolie, plus accomplie encore que la première et faisant venir de Paris jusqu'à ses gants et ses chaussures.

La mère, infatigable, entamait les négociations pour une troisième bru qui était un ange, celle-là, ni plus ni moins, quand arriva au château de Monceaux la lettre de Lily.

La lettre fut reçue par la mère qui la lut et la mit dans sa poche.

C'était le jour de la première entrevue entre Justin et sa nouvelle fiancée. Les deux jeunes gens ne se déplurent pas.

Mais quand la mère fut seule, le soir, à son tour, avant de s'endormir, elle eut un grand poids sur le coeur. Elle relut la lettre une fois, deux fois, puis vingt fois. La lettre disait, d'une écriture tremblante qui heurtait l'oeil comme un sanglot blesse l'oreille: «Mon cher Justin, notre petite fille est perdue, on me l'a volée, viens à mon secours.»

La mère de Justin essaya de se raidir contre ce cri d'angoisse. Qu'importait cette fille? Mais elle pleura, parce qu'il y a un lien entre toutes mères.

Et elle songea. Justin était bien changé. Il végétait près d'elle, mélancolique et silencieux. Le matin, il prenait son livre, Horace ou Virgile presque toujours, car c'était un lettré, et, en outre, il craignait ces oeuvres où l'art nouveau entasse les émotions de la vie réelle.

Il s'en allait, marchant lentement sous les arbres de l'avenue.

Puis il rentrait plus morne qu'il n'était parti.

Jamais plus il n'avait prononcé le nom de Lily, mais quand sa mère l'interrogeait il répondait souvent avec son douloureux sourire:

--Ne parlons pas de moi. J'ai été fou.

On était bien loin d'être heureux en ce joli château de Monceaux, si riant et si paisible.

Mais la vaillance revient avec le jour, le lendemain matin, la bonne femme s'étonna de sa faiblesse de la veille. Elle reprit même sa besogne de marieuse acharnée et l'affaire de la troisième bru fit un pas.

Puis, le soir venu, il y eut rechute. Le coeur de la mère se serra de nouveau. Il fallut, bon gré mal gré, lire et relire la lettre de «cette fille». Et cette fois, on pensa à l'enfant.

«Notre petite fille est perdue...»

La mère de Justin, qui était une femme brave et convaincue, résista pendant dix longs jours, mais elle souffrit tant qu'elle céda le onzième jour.

C'était la veille de cet après-midi où se passèrent les événements racontés au précédent chapitre. Justin et sa mère dînaient seuls. Justin était distrait et morne, selon sa coutume. On avait échangé, à de longs intervalles, quelques rares paroles.

--Eh bien! dit la comtesse, quand on eut servi le dessert. Saurons-nous enfin ton avis sur Louise?

C'était le nom de la troisième fiancée.

--Elle est charmante, répondit Justin. Tout à fait charmante.

--Alors tu l'aimeras?

--Je ne crois pas, ma mère.

La comtesse ne cacha pas un vif mouvement d'impatience.

--Ne te fâche pas, bonne mère, reprit Justin qui eut un sourire découragé. Tu sais bien que j'ai été fou. Cela me revient encore quelquefois.

Il se leva et sortit.

Deux larmes jaillirent des yeux de la comtesse qui rentra dans son appartement.

Vers huit heures du soir, elle en ressortit et vint demander à l'office si Justin était rentré. Sur la réponse négative des domestiques, elle passa au salon et donna l'ordre suivant:

--Vous direz à monsieur le comte qu'il ne se couche pas avant de m'avoir vue. J'attends ici son retour.

Quand Justin rentra, il était tard. On l'introduisit au salon où sa mère était debout près du seuil. Elle lui dit:

--Embrasse-moi.

C'était un grand amour que Justin avait pour sa mère.

--Il est arrivé malheur! balbutia-t-il en la soutenant, chancelante dans ses bras.

Puis il ajouta, l'entendant sangloter:

--Qu'as-tu, mère, au nom de Dieu que veux-tu de moi?

Enfant, il avait eu d'elle, avec des larmes, tout ce qu'il avait voulu.

Et depuis qu'il était homme, on le faisait obéir, à son tour, avec des larmes.

--Embrasse-moi, répéta la comtesse, embrasse-moi de tout ton coeur. Il est arrivé malheur, un grand malheur, et ce que j'ai fait, tu ne pourras peut-être pas me le pardonner!

Justin sourit d'un air incrédule.

Elle lui tendit la lettre ouverte.

Justin y jeta les yeux et tomba brisé sur un siège.

La comtesse se mit à genoux près de lui.

--Tu l'aimes encore, murmura-t-elle, tu l'aimes mieux que moi! Tu vois bien, tu vois bien! Jamais tu ne pourras me pardonner!

Justin l'attira vers lui et la baisa au front.

--Je vous pardonne, ma mère, dit-il.

Mais son regard ne quittait pas la pauvre écriture tremblée qui criait à l'aide.

--Dix jours! pensa-t-il tout haut.

--Je n'ai que toi, répliqua la comtesse comme si on l'eût accablée de reproches. Si tu savais ce que tu es pour moi!

--Ma mère, je vous pardonne, répéta Justin.

Mais il était si pâle que la comtesse, navrée, se couvrit le visage de ses mains en criant:

--Ah! tu l'aimes! tu l'aimes!

Justin répondit, portant à ses lèvres, sans le savoir peut-être, le papier où était l'écriture de Lily.

--Vous m'aviez dit: «Veux-tu me faire mourir de chagrin?...» Ah! je vous aime bien, ma mère! Je l'ai abandonnée pour vous!

La comtesse répéta avec une sorte de folie:

--Je n'avais que toi!

--Elle avait l'enfant, c'est vrai, prononça tout bas Justin. Et quand j'ai été parti, l'enfant l'a consolée. À présent, elle est seule...

--Veux-tu que j'y aille? s'écria la comtesse qui se leva. Justin secoua la tête.

--Vous n'avez pas de torts envers moi, ma mère, dit-il, ni envers elle. Vous êtes du monde et vous avez agi selon la loi du monde. Moi je suis un lâche esprit et un misérable coeur. Le monde n'est rien pour moi, et j'ai fait comme si j'eusse été l'esclave du monde. Ah! je vous aime bien!

La comtesse prit sa tête à pleines mains et le baisa passionnément.

--Mon Justin! balbutia-t-elle. Mon fils! mon coeur! Mais Justin disait sous ses caresses:

--La petite fille est perdue! Elle m'attend depuis dix jours! Elle est peut-être morte!

Il essaya de se lever à son tour.

--Tu vas partir! s'écria la comtesse épouvantée. Tu ne reviendras pas!

Justin, qui faisait son premier pas vers la porte, toucha son front de ses deux mains et s'affaissa sur lui-même. La comtesse le releva, forte comme un homme!

--Je te dis que j'irai, fit-elle avec une émotion désordonnée. Je l'aimerai s'il le faut; ah! l'aimer! mon Dieu! je mourrai folle!

Mais Justin ne l'entendait pas. Un spasme le tint inanimé pendant une partie de la nuit.

Au matin, on attela; Justin et sa mère partirent pour Tours.

La route fut silencieuse.

À la gare du chemin de fer, au moment de la séparation, la comtesse dit:

--Mon fils, je vous remercie des jours de bonheur que vous m'avez donnés. J'ai pensé toute la nuit et j'ai prié. Il y a des choses impossibles. Entre elle et moi, il vous faudra choisir.

--Je choisirai, ma mère, répondit Justin, dont les yeux étaient sans larmes.

Il y eut un douloureux baiser, puis Justin franchit le seuil.

La comtesse resta un instant immobile.

La veille elle avait dit: «S'il le faut je l'aimerai...»

Elle remonta dans sa voiture, toute seule. Le cocher s'étonna de ne pas l'entendre pleurer. Les domestiques qui la virent rentrer au château dirent entre eux: «Madame a vieilli de vingt ans!»

Le train roulait vers Paris.

Des fenêtres de sa chambre à coucher, la comtesse put le voir au loin dans la plaine dérouler sa longue chevelure de fumée.

Elle s'agenouilla devant son prie-Dieu, où elle resta longtemps, puis elle se mit au lit, quoique le soleil n'eût pas fourni encore la moitié de sa course.

Justin n'aurait point su dire, quand il arriva en gare, à Paris, s'il avait eu des compagnons de voyage. Il s'était absorbé en lui-même--pour choisir.

Son choix était fait au moment où il donna l'adresse de Lily au cocher de fiacre, rue Lacuée, numéro 5.

Il avait le coeur brisé, c'est vrai, mais ce grand amour de sa jeunesse, cette folie le reprenait, éveillé d'une sorte de sommeil. Il revoyait Lily, son délicieux rêve. Avait-il pu seulement vivre sans elle? Comment aimait-il donc sa mère!

Si jamais, oh! si jamais il lui eût été permis d'espérer la réunion de ces deux profondes tendresses qu'un abîme séparait aujourd'hui!

Sa mère avait dit: «Il y a des choses impossibles!» mais là-bas, derrière le voile de l'avenir, Justin entrevoyait un sourire d'ange: une tête enfantine, auréolée de cheveux blonds.

Sa fille! Est-ce que sa mère résisterait aux caresses de sa fille!

Nous l'avons vu arriver au logis de la Gloriette absente, s'asseoir près du berceau vide, transformé en autel, et attendre.

En attendant il prit le portrait photographié de Lily et il eut un sourire ému en prononçant ce mot qui vient à la bouche de tout le monde, quand on voit la trace imparfaite de l'enfant dans une épreuve où la mère est «bien venue»: «Elle a bougé!»

Elle avait bougé beaucoup, car on n'apercevait qu'un flocon blanc, indécis et confus, quelque chose qui n'avait point de forme et qui pourtant était gracieux; un nuage souriant.

Mais Lily! le visage de Lily attirait le regard de Justin comme une fascination. Il y avait de la mélancolie sur ses traits, mais elle était splendidement belle.

Je ne sais quoi disait dans l'amoureux pli de ses lèvres, penchées vers le nuage, qu'elle était venue là pour avoir le portrait de l'enfant uniquement.

Je ne sais quoi disait encore que rien n'existait pour elle en dehors de l'enfant qu'on ne voyait pas, mais qu'elle regardait avec un si doux orgueil.

Tout en elle était charmant, mais sans coquetterie. Je dis trop ou trop peu: il y a des femmes qui, naturellement, ne sont pas coquettes, même dans ce sens restreint exprimant le goût innocent de la parure; il n'y a que les jeunes mères pour s'oublier tout à fait et pour être adorables malgré elles.

Justin regardait Lily; Justin lisait toute une belle et chère histoire dans la jeune gravité de ces traits. Les cheveux magnifiques avaient je ne sais quel tour austère, et il fallait la grâce enchantée de la taille pour faire valoir les plis presque maladroits de la pauvre petite robe.

Justin en arriva à deviner et se dit: je ne serai plus que le second dans ce coeur...

Et ce fut de la joie. La place était bonne, à côté de Justine adorée.

Il lui semblait, tant il était heureux, que son premier effort allait retrouver Justine.

La brume était déjà presque tombée que Justin regardait et songeait encore.

Un pas lourd monta l'escalier.

--J'ai été du temps, dit-on dès le carré; je ne voulais pas revenir sans avoir fait mon possible. Mais rien! La mère Noblet a perdu la moitié de ses pratiques et dit comme ça que nous en sommes la cause. Les autres, on croirait qu'on leur parle déjà du déluge... Ah!

La voix s'arrêta brusquement sur ce cri. Médor venait d'apercevoir Justin.

--Est-ce que je me suis trompé de porte? gronda-t-il dans son étonnement. Mais non. V'là le petit berceau. Où est la Gloriette?

--J'attends madame Lily, lui fut-il répondu.

--Ah! fit encore Médor, vous avez peut-être des nouvelles?

--Non, je ne sais rien.

Médor s'approcha et vint regarder l'étranger de tout près. Il faisait presque nuit.

--Alors, dit-il, qui êtes-vous pour l'attendre comme ça, chez elle?... chez elle, je n'ai jamais vu personne.

Justin hésita. Médor s'était mis entre lui et le jour pour l'examiner mieux.

--Ah! fit-il pour la troisième fois et sur un ton qui marquait peu de sympathie, vous, je vous reconnais bien! Vous êtes celui qui... enfin, l'homme du château en Touraine!

Justin fit un signe de tête affirmatif. Médor s'éloigna de lui.

--Et vous, demanda Justin, qui êtes-vous?

--C'est moi qu'ai perdu l'enfant, répliqua Médor avec rudesse. Alors, je rachète ça comme je peux.

Il sortit sur ces mots et redescendit l'escalier. L'instant d'après Justin le vit revenir tout essoufflé; il avait à la main un bougeoir allumé qu'il posa sur le guéridon.

Il vint se planter devant Justin et dit avec un grand trouble:

--Si vous n'étiez pas là, je croirais que c'est vous; mais vous voilà, c'est impossible!

Justin ne comprenait pas.

Il y avait tant d'égarement dans les yeux du pauvre diable que Justin le soupçonna d'être ivre, dans le premier moment.

Mais Médor n'était pas ivre; il parlait surtout pour lui-même et poursuivit cette argumentation bizarre destinée à éclairer sa propre pensée, ne s'inquiétant nullement de l'effet produit sur son interlocuteur.

--Vous, grommelait-il, je ne vous aime pas, c'est sûr, puisqu'elle vous attendait et que vous ne veniez pas. Vous étiez dans un château, et elle dans une mansarde. Si la petite avait eu son père auprès d'elle, on ne l'aurait pas volée, pas vrai? c'est sûr. Mais ce n'est pas ça: elle n'a jamais parlé que de vous: Justin, Justin, Justin, le jour et la nuit. Il y a donc que si vous l'aviez emmenée dans une belle voiture, c'était tout simple. Mais l'autre...

--Quel autre? demanda Justin dont le coeur se serra terriblement. Expliquez-vous, je vous en prie!

Médor avait deux larmes qui mouillaient les coins de ses paupières. Il continua:

--J'aurais pleuré, pas vrai? parce que je m'étais habitué à la garder et à la servir... Ah! ah! Écoutez donc: celle-là a été trop malheureuse! Mais ce n'est pas ça! s'interrompit-il en balayant son front de sa large main. Qui donc était dans cette belle voiture où elle est montée, puisque vous voilà ici, vous.

Justin s'était levé. Il balbutia:

--Alors, elle est partie?

--Après? fit Médor avec un emportement sans motif. N'était-elle pas libre de partir?

Sa main lourde pesa sur l'épaule de Justin qui avait la tête courbée.

--Vous voilà libre aussi, dit-il amèrement. Je ne connais pas bien les gens comme vous, mais je les devine. Elle vous a donné un prétexte; allez-vous-en, cette fois, pour tout de bon. Mais avant de partir, ne soufflez pas un mot contre elle! pas un! car je vous casserais la tête contre la muraille, hé! l'homme du château!

Médor avait la narine gonflée et l'oeil brûlant.

Justin, en effet, ne prononça pas un mot, pas un seul, mais il ne s'en alla pas non plus. Médor, qui le sentit chanceler, fut obligé de le soutenir dans ses bras, puis de le soulever, pour le déposer, inerte, sur le lit de la Gloriette.

XV

Vente de Lily

Quand Médor avait descendu l'escalier naguère sous le coup de son premier étonnement, son dessein n'était autre que d'attendre Lily en bas, sur le pas de la porte. Lily ne sortait jamais; elle devait être quelque part aux environs, guettant peut-être son retour à lui, Médor, qui, de son propre aveu, était en retard.

Mais sur le pas de la porte, il trouva la voisine qui s'était montrée discrète et charitable lors de l'arrivée de Justin.

Cette voisine, pour se dédommager, avait rassemblé là une demi-douzaine de commères des deux sexes et racontait, avec force embellissements, _l'équipée_ de la Gloriette.

--On ne peut pas toujours pleurer, disait-elle, et puis le monsieur appartient peut-être à la haute administration. On dit que les chefs font comme ça de jolies connaissances, sans bourse délier et rien qu'en chantant: «J'ai le bras long, ma petite mère» sur l'air de _Ma Normandie, je me brûle l'oeil au fond de la rivière._ Faut bien rire un peu, dites donc! n'empêche que la Gloriette était en déshabillé, pas gênée du tout, vis-à-vis du monsieur, préfet ou marquis, tiré à quatre demi-cents d'épingles, avec barbe moderne et cheveux coiffés par le perruquier, tout ça noir, mais noir! noir! que le cocher avait une perruque blanche, à treize boudins, et le valet de pied pareillement de même, en plus que les chevaux étaient harnachés de cuir verni avec toutes les boucles en or, et des peintures aux portières: sauvages qui tenaient des massues et supportaient une couronne au-dessus du blason. Ça s'appelle comme ça, je l'ai su à l'Ambigu. Et que le grand seigneur a donné la main noblement à la Gloriette qui faisait ses manières. Et fouette cocher, ni vu ni connu, au galop pour l'île d'Amour ou autre, à Asnières, quarante francs par tête... voilà!

Les gros poings de Médor s'étaient fermés deux ou trois fois pendant cette conférence, et s'il n'avait assommé purement et simplement l'éloquente voisine, ce n'était pas faute de bonne envie.

La pensée de Justin--l'homme du château--l'avait fait remonter.

Il était revenu à Justin, comme si celui-ci eût pu lui fournir des renseignements. Peut-être encore, car il y avait un sentiment mauvais dans le coeur du pauvre Médor, avait-il voulu infliger à Justin une part de la peine qu'il éprouvait lui-même si cruellement. Médor s'arrogeait le droit de punir celui qu'il jugeait coupable.

C'était une honnête et brave créature. Était-il à son insu et ne fût-ce qu'un peu le rival de Justin? Personne moins que lui n'aurait pu le dire. Son dévouement, il est vrai, ressemblait à un culte, mais n'oublions pas que cette religion avait sa source dans sa reconnaissance d'abord, ensuite dans sa pitié.

--Celle-là est trop malheureuse! avait-il dit.

Quelque chose de souverainement tendre, qui comportait en soi la sollicitude maternelle, l'abnégation de l'esclave et l'ardent respect des amours chevaleresques, était venu se joindre à la gratitude et à la compassion.

Le tout formait une passion profonde, mais désintéressée splendidement, qui emplissait le coeur entier du pauvre diable.

Quand il se vit en face de Justin évanoui, il éprouva une grande surprise.

--Il l'aimait donc bien! se dit-il.

Après quoi il se demanda:

--Mais, s'il l'aimait, pourquoi l'a-t-il abandonnée?

Le bon Médor n'avait pas en lui ce qu'il faut pour répondre à ces questions subtiles qui embarrassent parfois les philosophes. Le plus pressé était de secourir Justin; Médor s'y employa de son mieux.

--Paraît que c'est mon état, pensait-il avec un reste de rancune: soigner ceux que j'aime et aussi ceux que je n'aime pas!

Comme médecin, Médor n'en savait pas très long. Il jeta de l'eau au visage du malade qui demeura immobile.

Nous l'avons dit, Justin était très remarquablement beau. Tout en travaillant à sa guérison, Médor le considéra d'abord d'un oeil qui n'était rien moins que bienveillant.

Pour lui, cet «homme du château» était trop blanc, trop semblable à une femme, malgré la soyeuse moustache qui frisait au-dessus de sa lèvre. Il avait la taille trop mince et les cheveux trop doux.

--Ça n'est pas le même monde que nous, se disait-il, ça n'a que du bonheur dans la vie et ça fait le malheur des autres: c'est trop joli!

Mais les yeux de Justin s'ouvrirent, et Médor s'étonna d'être ému. Il pensait:

--Elle l'aime, elle doit l'aimer! Il a la même manière de regarder que Petite-Reine.

Justin reprit complètement ses sens au bout de quelques minutes. Il interrogea. Médor fut tout étonné lui-même de la douceur qu'il mettait désormais dans ses réponses.

Cela venait de ce que Justin, en recouvrant le souvenir, lui avait dit:

--Je pense qu'aujourd'hui vous êtes plus fort que moi, l'ami. Vous eussiez bien fait de me casser la tête si j'avais mal parlé d'elle.

Justin lui avait ensuite tendu sa main que Médor avait touchée, non sans un reste de défiance.

Mais, au lieu du plaisir que le bon garçon s'était promis à frapper sur le coeur de l'homme du château, il mit malgré lui tous ses soins à diminuer le coup porté. Parmi les cancans de la voisine, il choisit celui qui laissait le plus d'espoir et l'exprima à sa manière.

--Voilà, dit-il, on ne sait pas. La tête n'a pas toujours été bien solide chez elle depuis l'événement. Il y avait donc une personne que j'ai accusée, moi, d'avoir volé l'enfant, un duc, à ce qu'ils disent. Ce n'est pas mieux bâti qu'un autre homme: cheveux et barbe noirs comme on n'est pas noir, remarquez ça, et peau tannée. Alors le particulier de la voiture où elle a monté répond à ce signalement... Attendez! Je ne suis pas bien mon idée: c'était pour vous dire qu'elle a monté dans la voiture rapport à la recherche de l'enfant, uniquement, et non pas pour trahir l'amitié jurée avec vous, dont elle est incapable.

Justin lui tendit la main une seconde fois. Il s'était assis sur le pied du lit.

--Et depuis l'événement, dit-il, jamais vous ne l'avez quittée?

--Jamais je ne la quitterai, répondit Médor, à moins toutefois que je devienne un embarras pour la maison, en cas de maladie ou vieillesse.

--Parlait-elle quelquefois de moi? demanda Justin.

--Elle comptait les jours. Moi, je ne lui disais pas mon idée, mais je ne pensais pas bien de vous.

--Vous aviez raison, répondit Justin avec une profonde tristesse.

--Savoir! fit Médor complètement retourné. Quelqu'un qui dirait du mal de vous maintenant aurait affaire à moi. Quoi donc! mieux vaut tard que jamais, comme on dit, et à tout péché miséricorde. N'y aurait qu'une seule chose...

Il s'arrêta et son regard devint sombre.

--C'est si vous en aviez épousé une autre là-bas! acheva-t-il à voix basse après un silence.

Justin ne répondit que par un sourire.

--Alors, s'écria Médor joyeusement, va bien! vous l'épouserez! Et nous nous mettrons tous à chercher la petite. Moi, je serai ce qu'on voudra; j'ai été chien: si on me veut pour domestique, tope! Si on ne veut pas, quand l'enfant sera retrouvée, bonsoir les voisins, on peut toujours gagner du pain sec dans Paris, quand on a de bons bras et de la conduite. Je reviendrai voir madame Lily le dimanche, et je parie bien qu'elle m'offrira la soupe avec plaisir.

La main de Justin pesa sur son bras.

--Vous croyez donc qu'elle va revenir? demanda-t-il.

La joie du bon garçon tomba, et il devint tout pâle.

--Comment! balbutia-t-il, si je crois... Mais si elle ne revenait pas, où irait-elle?

Il y eut un long silence. L'horloge de la gare de Lyon sonna; Justin et Médor comptèrent dix coups. Ils se regardèrent. L'inquiétude de Justin gagna Médor qui dit:

--Jamais rien de semblable n'est arrivé.

Ils attendirent encore une heure. Médor se mit à parcourir la chambre comme un lion va et vient dans sa cage. Puis, s'arrêtant tout à coup en face de Justin qui semblait atterré.

--Ça l'a peut-être repris! dit-il. J'entends sa folie!