L'autre Tartuffe, ou La mère coupable

Part 6

Chapter 62,016 wordsPublic domain

Et lui, _mon fils_; voilà nos deux enfans. (_Tous se serrent dans les bras l'un de l'autre._)

SCÈNE IV.

FIGARO, M. FAL, _Notaire_, LES PRÉCÉDENS.

FIGARO, _accourant et jettant son manteau_.

Malédiction! Il a le porte-feuille. J'ai vu le traître l'emporter, quand je suis entré chez Monsieur.

LE COMTE.

O Monsieur Fal! vous vous êtes pressé!

M. FAL, _vivement_.

Non, Monsieur, au contraire. Il est resté plus d'une heure avec moi: m'a fait achever le contrat, y insérer la donation qu'il fait. Puis il m'a remis mon reçu, au bas duquel était le vôtre; en me disant que la somme est à lui; qu'elle est un fruit d'hérédité; qu'il vous l'a remise en confiance....

LE COMTE.

O scélérat! Il n'oublie rien!

FIGARO.

Que de trembler sur l'avenir!

M. FAL.

Avec ces éclaircissemens, ai-je pu refuser le porte-feuille qu'il exigeait? Ce sont trois millions au porteur. Si vous rompez le mariage, et qu'il veuille garder l'argent; c'est un mal presque sans remède.

LE COMTE, _avec véhémence_.

Que tout l'or du monde périsse; et que je sois débarassé de lui!

FIGARO, _jettant son chapeau sur un fauteuil_.

Dussé-je être pendu; il n'en gardera pas une obole! (_A Susanne._) Veille au dehors, _Susanne_. (_Elle sort._)

M. FAL.

Avez-vous un moyen de lui faire avouer devant de bons témoins, qu'il tient ce trésor de Monsieur? Sans cela, je défie qu'on puisse le lui arracher!

FIGARO.

S'il apprend par son allemand, ce qui se passe dans l'hôtel, il n'y rentrera plus.

LE COMTE, _vivement_.

Tant mieux! c'est tout ce que je veux! Ah! qu'il garde le reste!

FIGARO, _vivement_.

Lui laisser par dépit l'héritage de vos enfans? ce n'est pas vertu, c'est faiblesse.

LÉON _fâché_.

_Figaro!_

FIGARO _plus fort_.

Je ne m'en dédis point. (_Au Comte._) Qu'obtiendra donc de vous l'attachement, si vous payez ainsi la perfidie?

LE COMTE _se fâchant_.

Mais, l'entreprendre sans succès; c'est lui ménager un triomphe....

SCÈNE V.

LES PRÉCÉDENS, SUSANNE.

SUSANNE _à la porte, et criant_.

Monsieur _Bégearss_ qui rentre! (_Elle sort._)

SCÈNE VI.

LES PRÉCÉDENS, _excepté_ SUSANNE,

(_Ils font tous un grand mouvement._)

LE COMTE, _hors de lui_.

Oh! traître!

FIGARO, _très-vîte_.

On ne peut plus se concerter; mais si vous m'écoutez, et me secondez tous, pour lui donner une sécurité profonde; j'engage ma tête au succès.

M. FAL.

Vous allez lui parler du porte-feuille et du contrat?

FIGARO, _très-vite_.

Non pas; il en sait trop pour l'entammer si brusquement! il faut l'amener de plus loin à faire un aveu volontaire. (_Au Comte._) Feignez de vouloir me chasser.

LE COMTE, _troublé_.

Mais, mais, sur quoi?

SCÈNE VII.

LES PRÉCÉDENS, SUSANNE, BÉGEARSS.

SUSANNE, _accourant_.

Monsieur _Bégeaaaaaaarss_! (_Elle se range près de la Comtesse._)

BÉGEARSS, _montre une grande surprise_.

FIGARO, _s'écrie, en le voyant_.

Monsieur _Bégearss_! (_humblement._) Eh bien! ce n'est qu'une humiliation de plus. Puisque vous attachez à l'aveu de mes torts le pardon que je sollicite; j'espère que Monsieur ne sera pas moins généreux.

BÉGEARSS, _étonné_.

Qu'y a-t-il donc? Je vous trouve assemblés!

LE COMTE, _brusquement_.

Pour chasser un sujet indigne.

BÉGEARSS, _plus surpris encore, voyant le Notaire_.

Et Monsieur _Fal_?

M. FAL, _lui montrant le contrat_.

Voyez qu'on ne perd point de temps, tout ici concourt avec vous.

BÉGEARSS, _surpris_.

Ha! ha!.....

LE COMTE, _impatient, à Figaro_.

Pressez-vous; ceci me fatigue.

(_Pendant cette scène, Bégearss les examine l'un après l'autre, avec la plus grande attention._)

FIGARO, _l'air suppliant, adressant la parole au Comte_.

Puisque la feinte est inutile; achevons mes tristes aveux. Oui, pour nuire à Monsieur _Bégearss_, je répète avec confusion, que je me suis mis à l'épier, le suivre, et le troubler par-tout: (_au Comte_) car Monsieur n'avait pas sonné, lorsque je suis entré chez lui, pour savoir ce qu'on y fesait du coffre aux brillans de Madame, que j'ai trouvé-là tout ouvert.

BÉGEARSS.

Certes! ouvert à mon grand regret!

LE COMTE, _fait un mouvement inquiétant_.

(_A part._) Quelle audace!

FIGARO, _se courbant, le tire par l'habit pour l'avertir_.

Ah! mon Maître!

M. FAL, _effrayé_.

Monsieur!

BÉGEARSS, _au Comte_, (_à part._)

Modérez-vous; ou nous ne sçaurons rien.

LE COMTE, _frappe du pied_.

BÉGEARSS, _l'examine_.

FIGARO, _soupirant, dit au Comte_.

C'est ainsi que sachant Madame enfermée avec lui, pour brûler de certains papiers dont je connaissais l'importance; je vous ai fait venir subitement.

BÉGEARSS, _au Comte_.

Vous l'ai-je dit?

LE COMTE, _mord son mouchoir de fureur_.

SUSANNE, _bas à Figaro_, (_par derrière._)

Achève, achève!

FIGARO.

Enfin vous voyant tous d'accord, j'avoue que j'ai fait l'impossible pour provoquer entre Madame et vous la vive explication..... qui n'a pas eu la fin que j'espérais.....

LE COMTE, _à Figaro, avec colère_.

Finissez-vous ce plaidoyer?

FIGARO, _bien humble_.

Hélas! je n'ai plus rien à dire; puisque c'est cette explication qui a fait chercher Monsieur _Fal_, pour finir ici le contrat. L'heureuse étoile de Monsieur a triomphé de tous mes artifices..... Mon maître! en faveur de trente ans.....

LE COMTE, _avec humeur_.

Ce n'est pas à moi de juger. (_Il marche vîte._)

FIGARO.

Monsieur _Bégearss_!....

BÉGEARSS, _qui a repris sa sécurité, dit ironiquement_.

Qui! moi? cher ami, je ne comptais guères vous avoir tant d'obligations! (_Elevant son ton._) Voir mon bonheur accéléré par le coupable effort destiné à me le ravir! (_A Léon et Florestine._) O jeunes gens! quelle leçon! marchons avec candeur dans le sentier de la vertu. Voyez que tôt ou tard l'intrigue est la perte de son auteur.

FIGARO, _prosterné_.

Ah! oui!

BÉGEARSS, _au Comte_.

Monsieur, pour cette fois encore, et qu'il parte!

LE COMTE, _à Bégearss, durement_.

C'est-là votre arrêt?..... j'y souscris.

FIGARO, _ardemment_.

Monsieur _Bégearss_! je vous le dois. Mais je vois M. _Fal_ pressé d'achever un contrat.....

LE COMTE, _brusquement_.

Les articles m'en sont connus.

M. FAL.

Hors celui-ci. Je vais vous lire la donation que Monsieur fait... (_cherchant l'endroit._) M., M., M., Messire _James-Honoré Bégearss_.... Ah! (_il lit_) «et pour donner à la Demoiselle future épouse, une preuve non équivoque de son attachement pour elle; ledit Seigneur futur époux lui fait donation entière de tous les grands biens qu'il possède; consistant aujourd'hui, (_il appuie en lisant_) (ainsi qu'il le déclare, et les a exhibés à nous Notaires soussignés), en trois millions d'or ici joints, en très-bons effets au porteur.» (_Il tend la main en lisant._)

BÉGEARSS.

Les voilà dans ce porte-feuille. (_Il donne le porte-feuille à Fal._) Il manque deux milliers de louis, que je viens d'en ôter pour fournir aux apprêts des noces.

FIGARO _montrant le Comte, et vivement_.

Monsieur a décidé qu'il paierait tout; j'ai l'ordre.

BÉGEARSS, _tirant les effets de sa poche et les remettant au notaire_.

En ce cas enregistrez-les; que la donation soit entière!

FIGARO _retourné, se tient la bouche pour ne pas rire_.

M. FAL _ouvre le porte-feuille, y remet les effets_.

M. FAL _montrant Figaro_.

Monsieur va tout additionner, pendant que nous achèverons. (_Il donne le porte-feuille ouvert à Figaro; qui, voyant les effets, dit:_)

FIGARO, _l'air exalté_.

Et moi j'éprouve qu'un bon repentir est comme toute bonne action; qu'il porte aussi sa récompense.

BÉGEARSS.

En quoi?

FIGARO.

J'ai le bonneur de m'assurer qu'il est ici plus d'un généreux homme. Oh! que le Ciel comble les voeux de deux amis aussi parfaits! Nous n'avons nul besoin d'écrire. (_Au Comte._) Ce sont vos effets au porteur: oui Monsieur, je les reconnais. Entre M. _Bégearss_ et vous, c'est un combat de générosité; l'un donne ses biens à l'époux; l'autre les rend à sa future! (_Aux jeunes gens._) Monsieur, Mademoiselle! Ah! quel bienfaisant protecteur, et que vous allez le chérir...... Mais, que dis-je? l'enthousiasme m'aurait-il fait commettre une indiscrétion offensante? (_Tout le monde garde le silence._)

BÉGEARSS, _un peu surpris, se remet; prend son parti, et dit_:

Elle ne peut l'être pour personne, si mon ami ne la désavoue pas; s'il met mon âme à l'aise, en me permettant d'avouer que je tiens de lui ces effets. Celui-là n'a pas un bon coeur, que la gratitude fatigue; et cet aveu manquait à ma satisfaction. (_montrant le Comte._) Je lui dois bonheur et fortune; et quand je les partage avec sa digne fille, je ne fais que lui rendre ce qui lui appartient de droit. Remettez-moi le porte-feuille; je ne veux avoir que l'honneur de le mettre à ses pieds moi-même, en signant notre heureux contrat. (_Il veut le reprendre._)

FIGARO, _sautant de joie_.

Messieurs, vous l'avez entendu? vous témoignerez s'il le faut. Mon maître, voilà vos effets; donnez-les à leur détempteur, si vôtre coeur l'en juge digne. (_Il lui remet le porte-feuille._)

LE COMTE, _se levant, à Bégearss_.

Grand Dieu! les lui donner! homme cruel sortez de ma maison; l'enfer n'est pas aussi profond que vous! grâce à ce bon vieux serviteur, mon imprudence est réparée: sortez à l'instant de chez moi.

BÉGEARSS.

O mon ami! vous êtes encore trompé!

LE COMTE, _hors de lui, le bride de sa lettre ouverte_.

LE COMTE.

Et cette lettre, Monstre! m'abuse-t-elle aussi?

BÉGEARSS _la voit; furieux, il arrache au Comte la lettre, et se montre tel qu'il est_.

Ah!.... Je suis joué! mais j'en aurai raison.

LÉON.

Laissez en paix une famille que vous avez remplie d'horreur.

BÉGEARSS _furieux_.

Jeune insensé! c'est toi qui vas payer pour tous; je t'appelle au combat.

LÉON, _vîte_.

J'y cours.

LE COMTE, _vîte_.

Léon!

LA COMTESSE, _vîte_.

Mon fils!

FLORESTINE, _vîte_.

Mon frère!

LE COMTE.

_Léon!_ Je vous défends..... (_à Bégearss_) Vous vous êtes rendu indigne de l'honneur que vous demandez: Ce n'est point par cette voie-là qu'un homme comme vous doit terminer sa vie.

BÉGEARSS _fait un geste affreux, sans parler_.

FIGARO, _arrêtant Léon, vivement_.

Non, jeune homme! vous n'irez point; Monsieur votre père a raison, et l'opinion est réformée sur cette horrible frénésie; on ne combattra plus ici que les ennemis de l'état. Laissez-le en proie à sa fureur; et s'il ose vous attaquer, défendez-vous comme d'un assassin; personne ne trouve mauvais qu'on tue une bête enragée! mais il se gardera de l'oser; l'homme capable de tant d'horreurs doit être aussi lâche que vil!

BÉGEARSS _hors de lui_.

Malheureux!

LE COMTE, _frappant du pied_.

Nous laissez-vous enfin? c'est un supplice de vous voir. (_La Comtesse est effrayée sur son siége; Florestine et Susanne la soutiennent; Léon se réunit à elles._)

BÉGEARSS, _les dents serrées_.

Oui morbleu! je vous laisse; mais j'ai la preuve en main de votre infâme trahison! vous n'avez demandé l'agrément de Sa Majesté, pour échanger vos biens d'Espagne, que pour être à portée de troubler sans péril l'autre côté des pyrénées.

LE COMTE.

O monstre! que dit-il?

BÉGEARSS.

Ce que je vais dénoncer à _Madrid_. N'y eût-il que le buste en grand d'un _Washington_, dans votre cabinet; j'y fais confisquer tous vos biens.

FIGARO _criant_.

Certainement; le tiers au dénonciateur.

BÉGEARSS.

Mais, pour que vous n'échangiez rien, je cours chez notre ambassadeur arrêter dans ses mains l'agrément de Sa Majesté, que l'on attend par ce courrier.

FIGARO, _tirant un paquet de sa poche, s'écrie vivement_:

L'agrément du Roi? le voici; j'avais prévu le coup; je viens, de votre part, d'enlever le paquet au secrétariat d'ambassade; le courrier d'Espagne arrivait!

LE COMTE, _avec vivacité, prend le paquet_.

BÉGEARSS _furieux, frappe sur son front, fait deux pas pour sortir et se retourne_.

Adieu, famille abandonnée! maison sans moeurs et sans honneur! Vous aurez l'impudeur de conclure un mariage abominable, en unissant le frère avec la soeur: mais l'univers saura votre infâmie! (_Il sort._)

SCÈNE VIIIe. ET DERNIÈRE.

LES PRÉCÉDENS, _excepté_ BÉGEARSS.

FIGARO _follement_.

Qu'il fasse des libelles! dernière ressource des lâches! Il n'est plus dangereux; bien démasqué: à bout de voie, et pas vingt-cinq louis dans le monde! Ah Monsieur _Fal_! je me serais poignardé s'il eût gardé les deux mille louis qu'il avait soustraits du paquet! (_Il reprend un ton grave._) D'ailleurs, nul ne sait mieux que lui, que par la nature et la loi, ces jeunes gens ne se sont rien; qu'ils sont étrangers l'un à l'autre.

LE COMTE _l'embrasse et crie_:

_O Figaro!_.... Madame, il a raison.

LÉON, _très-vîte_.

Dieux! Maman! quel espoir!

FLORESTINE, _au Comte_.

Eh quoi! Monsieur, n'êtes-vous plus....

LE COMTE, _ivre de joie_.

Mes enfans, nous y reviendrons; et nous consulterons, sous des noms supposés, des gens de loi, discrets, éclairés, pleins d'honneur. O mes enfans! il vient un âge où les honnêtes gens se pardonnent leurs torts, leurs anciennes foiblesses! font succéder un doux attachement aux passions orageuses qui les avaient trop désunis. _Rosine!_ (c'est le nom que votre époux vous rend.) allons nous reposer des fatigues de la journée. _Monsieur Fal!_ restez avec nous. Venez mes deux enfans!---- _Susanne_, embrasse ton mari! et que nos sujets de querelles soient ensevelis pour toujours! (_à Figaro._) Les deux mille louis qu'il avait soustraits, je te les donne, en attendant la récompense qui t'est bien dûe!....

FIGARO, _vivement_.

A moi, Monsieur? non s'il vous plait; moi, gâter par un vil salaire, le bon service que j'ai fait? ma récompense est de mourir chez vous. Jeune, si j'ai failli souvent; que ce jour acquitte ma vie! O ma vieillesse! pardonne à ma jeunesse, elle s'honorera de toi. Un jour a changé notre état! plus d'oppresseur, d'hypocrite insolent! Chacun a bien fait son devoir: ne plaignons point quelques momens de trouble; on gagne assez dans les familles quand on en expulse un méchant.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.