L'autre Tartuffe, ou La mère coupable
Part 5
LA COMTESSE _coëffée, parée, portant une robe rouge et noire, et son bouquet de même couleur_.
_Susanne_, donne mes diamans?
(_Susanne va les chercher._)
BÉGEARSS, _affectant de la dignité_.
Madame, et vous Mademoiselle, je vous laisse avec cet ami; je confirme d'avance tout ce qu'il va vous dire. Hélas! ne pensez point au bonheur que j'aurais de vous appartenir à tous; votre repos doit seul vous occuper. Je n'y veux concourir que sous la forme que vous adopterez: mais, soit que Mademoiselle accepte ou non mes offres, recevez ma déclaration, que toute la fortune dont je viens d'hériter lui est destinée de ma part, dans un contrat, ou par un testament; je vais en faire dresser les actes: Mademoiselle choisira. Après ce que je viens de dire, il ne conviendrait pas que ma présence ici gênât un parti qu'elle doit prendre en toute liberté: mais, quel qu'il soit, ô mes amis, sachez qu'il est sacré pour moi: je l'adopte sans restriction. (_Il salue profondément et sort._)
SCÈNE VII.
LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE.
LA COMTESSE _le regarde aller_.
C'est un ange envoyé du ciel pour réparer tous nos malheurs.
LÉON, _avec une douleur ardente_.
O _Florestine_! il faut céder: ne pouvant être l'un à l'autre, nos premiers élans de douleur nous avaient fait jurer de n'être jamais à personne; j'accomplirai ce serment pour nous deux. Ce n'est pas tout-à-fait vous perdre, puisque je retrouve une soeur où j'espérais posséder une épouse. Nous pourrons encore nous aimer.
SCÈNE VIII.
LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE, SUSANNE.
SUSANNE _apporte l'écrin_.
LA COMTESSE, _en parlant, met ses boucles d'oreilles, ses bagues, son bracelet, sans rien regarder_.
_Florestine!_ épouse _Bégearss_; ses procédés l'en rendent digne; et puisque cet hymen fait le bonheur de ton parain, il faut l'achever aujourd'hui.
(_Susanne sort et emporte l'écrin._)
SCÈNE IX.
LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE.
LA COMTESSE _à Léon_.
Nous, mon fils, ne sachons jamais ce que nous devons ignorer. Tu pleures, _Florestine_!
FLORESTINE, _pleurant_.
Ayez pitié de moi, Madame! Eh! comment soutenir autant d'assauts dans un seul jour? A peine j'apprends qui je suis, qu'il faut renoncer à moi-même, et me livrer... Je meurs de douleur et d'effroi. Dénuée d'objections contre M. _Bégearss_, je sens mon coeur à l'agonie, en pensant qu'il peut devenir... Cependant il le faut; il faut me sacrifier au bien de ce frère chéri; à son bonheur, que je ne puis plus faire. Vous dites que je pleure! Ah! je fais plus pour lui que si je lui donnais ma vie! Maman, ayez pitié de nous! bénissez vos enfans! ils sont bien malheureux! (_Elle se jette à genoux; Léon en fait autant._)
LA COMTESSE _leur imposant les mains_.
Je vous bénis, mes chers enfans. Ma _Florestine_ je t'adopte. Si tu savais à quel point tu m'es chère! Tu seras heureuse, ma fille, et du bonheur de la vertu; celui-là peut dédommager des autres. (_Ils se relèvent._)
FLORESTINE.
Mais croyez-vous, Madame, que mon dévouement le ramène à _Léon_, à son fils? car il ne faut pas se flatter: son injuste prévention va quelquefois jusqu'à la haine.
LA COMTESSE.
Chère fille, j'en ai l'espoir.
LÉON.
C'est l'avis de M. _Bégearss_: il me l'a dit; mais il m'a dit aussi qu'il n'y a que maman qui puisse opérer ce miracle; Aurez-vous donc la force de lui parler en ma faveur?
LA COMTESSE.
Je l'ai tenté souvent, mon fils, mais sans aucun fruit apparent.
LÉON.
O ma digne mère! c'est votre douceur qui m'a nui. La crainte de le contrarier vous a trop empêché d'user de la juste influence que vous donnent votre vertu et le respect profond dont vous êtes entourée. Si vous lui parliez avec force, il ne vous résisterait pas.
LA COMTESSE.
Vous le croyez, mon fils? je vais l'essayer devant vous. Vos reproches m'affligent presqu'autant que son injustice. Mais, pour que vous ne gêniez pas le bien que je dirai de vous, mettez-vous dans mon cabinet; vous m'entendrez, de-là, plaider une cause si juste: vous n'accuserez plus une mère de manquer d'énergie, quand il faut défendre son fils! (_Elle sonne._) _Florestine_, la décence ne te permet pas de rester: vas t'enfermer; demande au ciel qu'il m'accorde quelque succès, et rende enfin la paix à ma famille désolée.
(_Florestine sort._)
SCÈNE X.
SUSANNE, LA COMTESSE, LÉON.
SUSANNE.
Que veut Madame? elle a sonné.
LA COMTESSE.
Prie Monsieur, de ma part, de passer un moment ici.
SUSANNE, _effrayée_.
Madame! vous me faites trembler! Ciel! que va-t-il donc se passer? Quoi! Monsieur, qui ne vient jamais... sans...
LA COMTESSE.
Fais ce que je te dis, _Susanne_, et ne prends nul souci du reste.
(_Susanne sort, en levant les bras au ciel, de terreur._)
SCÈNE XI.
LA COMTESSE, LÉON.
LA COMTESSE.
Vous allez voir, mon fils, si votre mère est faible en défendant vos intérêts! Mais laissez-moi me recueillir, me préparer, par la prière, à cet important plaidoyer.
(_Léon entre au cabinet de sa mère._)
SCÈNE XII.
LA COMTESSE, _seule, un genou sur son fauteuil_.
Ce moment me semble terrible, comme le jugement dernier! Mon sang est prêt à s'arrêter... O mon Dieu! donnez-moi la force de frapper au coeur d'un époux? (_Plus bas._) Vous seul connaissez les motifs qui m'ont toujours fermé la bouche! Ah! s'il ne s'agissait du bonheur de mon fils; vous savez, ô mon Dieu! si j'oserais dire un seul mot pour moi! Mais enfin, s'il est vrai qu'une faute pleurée vingt ans, ait obtenu de vous un pardon généreux, comme un sage ami m'en assure: ô mon Dieu! donnez-moi la force de frapper au coeur d'un époux!
SCÈNE XIII.
LA COMTESSE, LE COMTE, LÉON _caché_.
LE COMTE, _sèchement_.
Madame, on dit que vous me demandez?
LA COMTESSE, _timidement_.
J'ai cru, Monsieur, que nous serions plus libres dans ce cabinet que chez vous.
LE COMTE.
M'y voilà, Madame; parlez.
LA COMTESSE, _tremblante_.
Asseyons-nous, Monsieur, je vous conjure, et prêtez-moi votre attention.
LE COMTE, _impatient_.
Non, j'entendrai debout; vous savez qu'en parlant je ne saurais tenir en place.
LA COMTESSE _s'asseyant, avec un soupir, et parlant bas_.
Il s'agit de mon fils... Monsieur.
LE COMTE, _brusquement_.
De votre fils, Madame?
LA COMTESSE.
Et quel autre intérêt pourrait vaincre ma répugnance à engager un entretien que vous ne recherchez jamais? Mais je viens de le voir dans un état à faire compassion: l'esprit troublé, le coeur serré de l'ordre que vous lui donnez de partir sur-le-champ; sur-tout du ton de dureté qui accompagne cet exil. Eh! comment a-t-il encouru la disgrâce d'un p... d'un homme si juste? Depuis qu'un exécrable duel nous a ravi notre autre fils....
LE COMTE, _les mains sur le visage, avec un air de douleur_.
Ah!...
LA COMTESSE.
Celui-ci, qui jamais ne dût connaître le chagrin, a redoublé de soins et d'attentions pour adoucir l'amertume des nôtres!
LE COMTE, _se promenant doucement_.
Ah!...
LA COMTESSE.
Le caractère emporté de son frère, son désordre, ses goûts et sa conduite déréglée nous en donnaient souvent de bien cruels. Le ciel sévère, mais sage en ses décrets, en nous privant de cet enfant, nous en a peut-être épargné de plus cuisans pour l'avenir.
LE COMTE, _avec douleur_.
Ah!... Ah!...
LA COMTESSE.
Mais, enfin, celui qui nous reste a-t-il jamais manqué à ses devoirs? Jamais le plus léger reproche fût-il mérité de sa part? Exemple des hommes de son âge, il a l'estime universelle: il est aimé, recherché, consulté. Son p...protecteur naturel, mon époux seul, paraît avoir les yeux fermés sur un mérite transcendant, dont l'éclat frappe tout le monde.
LE COMTE _se promène, plus vîte sans parler_.
LA COMTESSE, _prenant courage de son silence, continue d'un ton plus ferme, et l'élève par degrés_.
En tout autre sujet, Monsieur, je tiendrais à fort grand honneur de vous soumettre mon avis, de modeler mes sentimens, ma faible opinion sur la vôtre; mais il s'agit... d'un fils...
LE COMTE _s'agite en marchant_.
LA COMTESSE.
Quand il avait un frère aîné; l'orgueil d'un très-grand nom le condamnant au célibat, l'ordre de _Malte_ était son sort. Le préjugé semblait alors couvrir l'injustice de ce partage entre deux fils (_Timidement._) égaux en droits.
LE COMTE _s'agite plus fort_. (_A part, d'un ton étouffé._)
Egaux en droits!.....
LA COMTESSE, _un peu plus fort_.
Mais depuis deux années qu'un accident affreux.... les lui a tous transmis; n'est-il pas étonnant que vous n'ayez rien entrepris pour le relever de ses voeux? Il est de notoriété que vous n'avez quitté l'_Espagne_ que pour dénaturer vos biens, par la vente, ou par des échanges. Si c'est pour l'en priver, Monsieur, la haine ne va pas plus loin! Puis, vous le chassez de chez vous, et semblez lui fermer la maison p.....par vous habitée! Permettez-moi de vous le dire; un traitement aussi étrange est sans excuse aux yeux de la raison. Qu'a-t-il fait pour le mériter?
LE COMTE, _s'arrête; d'un ton terrible_.
Ce qu'il a fait!
LA COMTESSE, _effrayée_.
Je voudrais bien, Monsieur, ne pas vous offenser!
LE COMTE, _plus fort_.
Ce qu'il a fait, Madame! Et c'est vous qui le demandez?
LA COMTESSE, _en désordre_.
Monsieur, Monsieur! vous m'effrayez beaucoup!
LE COMTE, _avec fureur_.
Puisque vous avez provoqué l'explosion du ressentiment qu'un respect humain enchaînait, vous entendrez son arrêt et le vôtre.
LA COMTESSE, _plus troublée_.
Ah, Monsieur! Ah, Monsieur!....
LE COMTE.
Vous demandez ce qu'il a fait?
LA COMTESSE, _levant les bras_.
Non, Monsieur, ne me dites rien!
LE COMTE, _hors de lui_.
Rappelez-vous, femme perfide, ce que vous avez fait vous-même! et comment, recevant un adultère dans vos bras, vous avez mis dans ma maison cet enfant étranger, que vous osez nommer mon fils.
LA COMTESSE, _au désespoir, veut se lever_.
Laissez-moi m'enfuir, je vous prie.
LE COMTE, _la clouant sur son fauteuil_.
Non, vous ne fuirez pas; vous n'échapperez point à la conviction qui vous presse. (_Lui montrant sa lettre._) Connaissez-vous cette écriture? Elle est tracée de votre main coupable! et ces caractères sanglans qui lui servirent de réponse...
LA COMTESSE, _anéantie_.
Je vais mourir! je vais mourir!
LE COMTE, _avec force_.
Non, non; vous entendrez les traits que j'en ai soulignés! (_Il lit avec égarement._) «Malheureux insensé! notre sort est rempli; votre crime, le mien reçoit sa punition. Aujourd'hui, jour de _Saint-Léon_, patron de ce lieu, et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir...» (_Il parle._) Et cet enfant est né le jour de _Saint-Léon_, plus de dix mois après mon départ pour la _Vera Crux_!
(_Pendant qu'il lit très-fort, on entend la Comtesse, égarée, dire des mots coupés qui partent du délire._)
LA COMTESSE, _priant, les mains jointes_.
Grand dieu! tu ne permets donc pas que le crime le plus caché demeure toujours impuni!
LE COMTE.
...Et de la main du corrupteur. (_Il lit._) «L'ami qui vous rendra ceci, quand je ne serai plus, est sûr.»
LA COMTESSE, _priant_.
Frappes, mon Dieu! car je l'ai mérité!
LE COMTE _lit_.
»Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les noms qu'on va donner à ce fils, héritier d'un autre.....
LA COMTESSE, _priant_.
Accepte l'horreur que j'éprouve, en expiation de ma faute!
LE COMTE _lit_.
»Puis-je espérer que le nom de _Léon_... (_Il parle._) Et ce fils s'appelle _Léon_!
LA COMTESSE, _égarée, les yeux fermés_.
O Dieu! mon crime fut bien grand, s'il égala ma punition! Que ta volonté s'accomplisse!
LE COMTE, _plus fort_.
Et, couverte de cet opprobre, vous osez me demander compte de mon éloignement pour lui?
LA COMTESSE, _priant toujours_.
Qui suis-je, pour m'y opposer, lorsque ton bras s'appesantit?
LE COMTE.
Et, lorsque vous plaidez pour l'enfant de ce malheureux, vous avez au bras mon portrait!
LA COMTESSE, _en le détachant, le regarde_.
Monsieur, Monsieur, je le rendrai; je sais que je n'en suis pas digne. (_Dans le plus grand égarement._) Ciel! que m'arrive-t-il? Ah! je perds la raison! Ma conscience troublée fait naître des fantômes!--Réprobation anticipée!... Je vois ce qui n'existe pas... Ce n'est plus vous; c'est lui qui me fait signe de le suivre, d'aller le rejoindre au tombeau!
LE COMTE, _effrayé_.
Comment? Eh bien! Non, ce n'est pas...
LA COMTESSE, _en délire_.
Ombre terrible! éloigne toi!
LE COMTE _crie avec douleur_.
Ce n'est pas ce que vous croyez!
LA COMTESSE _jette le bracelet par terre_.
Attends... Oui, je t'obéirai...
LE COMTE, _plus troublé_.
Madame, écoutez-moi...
LA COMTESSE.
J'irai... Je t'obéis... Je meurs... (_Elle reste évanouie._)
LE COMTE, _effrayé, ramasse le bracelet_.
J'ai passé la mesure... Elle se trouve mal... Ah! Dieu! Courons lui chercher du secours! (_Il sort, il s'enfuit._)
(_Les convulsions de la douleur font glisser la Comtesse à terre._)
SCÈNE XIV.
LÉON _accourant_; LA COMTESSE _évanouie_.
LÉON, _avec force_.
O ma mère!... ma mère! c'est moi qui te donne la mort! (_Il l'enlève et la remet sur son fauteuil, évanouie._) Que ne suis-je parti, sans rien exiger de personne? j'aurais prévenu ces horreurs!
SCÈNE XV.
LE COMTE, SUSANNE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_.
LE COMTE, _en rentrant s'écrie_.
Et son fils!
LÉON, _égaré_.
Elle est morte! Ah! je ne lui survivrai pas! (_Il l'embrasse en criant._)
LE COMTE, _effrayé_.
Des sels! des sels! _Susanne!_ un million si vous la sauvez!
LÉON.
O malheureuse mère!
SUSANNE.
Madame, aspirez ce flacon. Soutenez-la, Monsieur; je vais tâcher de la dessèrer.
LE COMTE, _égaré_.
Romps tout, arrache tout! Ah! j'aurais dû la ménager!
LÉON, _criant avec délire_.
Elle est morte! elle est morte!
SCÈNE XVI.
LE COMTE, SUSANNE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_, FIGARO, _accourant_.
FIGARO.
Et qui, morte? Madame? Appaisez donc ces cris! c'est vous qui la ferez mourir! (_Il lui prend le bras._) Non, elle ne l'est pas; ce n'est qu'une suffocation; le sang qui monte avec violence. Sans perdre temps, il faut la soulager. Je vais chercher ce qu'il lui faut.
LE COMTE, _hors de lui_.
Des ailes, _Figaro_! ma fortune est à toi.
FIGARO, _vivement_.
J'ai bien besoin de vos promesses lorsque Madame est en péril! (_Il sort en courant._)
SCÈNE XVII.
LE COMTE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_, SUSANNE.
LÉON, _lui tenant le flacon sous le nez_.
Si l'on pouvait la faire respirer! O Dieu! rends-moi ma malheureuse mère!.... La voici qui revient....
SUSANNE, _pleurant_.
Madame! allons, Madame!....
LA COMTESSE, _revenant à elle_.
Ah! qu'on a de peine à mourir!
LÉON, _égaré_.
Non Maman; vous ne mourrez pas!
La Comtesse, _égarée_.
O Ciel! entre mes juges! entre mon époux et mon fils! Tout est connu... et criminelle envers tous deux... (_Elle se jette à terre et se prosterne._) Vengez-vous l'un et l'autre! il n'est plus de pardon pour moi! (_Avec horreur._) Mère coupable! épouse indigne! un instant nous a tous perdus. J'ai mis l'horreur dans ma famille! J'allumai la guerre intestine entre le père et les enfans! Ciel juste! il fallait bien que ce crime fût découvert! Puisse ma mort expier mon forfait!
LE COMTE, _au désespoir_.
Non, revenez à vous! votre douleur a déchiré mon âme! Asseyons-la. _Léon!_.... Mon Fils! (_Léon fait un grand mouvement._) _Susanne_, asseyons-la.
(_Ils la remettent sur le fauteuil._)
SCÈNE XVIII.
LES PRÉCÉDENS, FIGARO.
FIGARO, _accourant_.
Elle a repris sa connaissance?
SUSANNE.
Ah Dieu! j'étouffe aussi. (_Elle se dessère._)
LE COMTE _crie_.
_Figaro!_ vos secours!
FIGARO, _étouffé_.
Un moment, calmez-vous. Son état n'est plus si pressant. Moi qui étais dehors, grand Dieu! je suis rentré bien à propos!.... Elle m'avait fort effrayé! Allons, Madame, du courage!
LA COMTESSE, _priant, renversée_.
Dieu de bonté! fais que je meure!
LÉON, _en l'asseyant mieux_.
Non, Maman, vous ne mourrez pas, et nous réparerons nos torts. Monsieur! vous que je n'outragerai plus en vous donnant un autre nom, reprenez vos titres, vos biens; je n'y avais nul droit: hélas! je l'ignorais. Mais, par pitié, n'écrasez point d'un déshonneur public cette infortunée qui fut vôtre.... Une erreur expiée par vingt années de larmes, est-elle encore un crime, alors qu'en fait justice? Ma mère et moi, nous nous bannissons de chez vous.
LE COMTE, _exalté_.
Jamais! vous n'en sortirez point.
LÉON.
Un couvent sera sa retraite; et moi, sous mon nom de _Léon_, sous le simple habit d'un soldat, je défendrai la liberté de notre nouvelle Patrie. Inconnu, je mourrai pour elle, ou je la servirai en zêlé citoyen.
(_Susanne pleure dans un coin; Figaro est absorbé dans l'autre._)
LA COMTESSE, _péniblement_.
_Léon!_ mon cher enfant! ton courage me rend la vie! Je puis encore la supporter, puisque mon fils a la vertu de ne pas détester sa mère. Cette fierté dans le malheur sera ton noble patrimoine. Il m'épousa sans biens; n'exigeons rien de lui. Le travail de mes mains soutiendra ma faible existence; et toi, tu serviras l'Etat.
LE COMTE, _avec désespoir_.
Non, _Rosine_! jamais. C'est moi qui suis le vrai coupable! de combien de vertus je privais ma triste vieillesse!....
LA COMTESSE.
Vous en serez enveloppé.--_Florestine_ et _Bégearss_ vous restent. _Floresta_, votre fille, l'enfant chéri de votre coeur!.....
LE COMTE, _étonné_.
Comment?..... d'où savez-vous?.... qui vous l'a dit?.....
LA COMTESSE.
Monsieur donnez-lui tous vos biens, mon fils et moi n'y mettrons point d'obstacle; son bonheur nous consolera. Mais, avant de nous séparer, que j'obtienne au moins une grace! Apprenez-moi comment vous êtes possesseur d'une terrible lettre que je croyais brûlée avec les autres? Quelqu'un m'a-t-il trahie?
FIGARO, _s'écriant_.
Oui! l'infâme _Bégearss_: je l'ai surpris tantôt qui la remettait à Monsieur.
LE COMTE, _parlant vîte_.
Non, je la dois au seul hasard. Ce matin, lui et moi, pour un tout autre objet, nous examinions votre écrin, sans nous douter qu'il eût un double fond. Dans le débat et sous ses doigts, le secret s'est ouvert soudain, à son très-grand étonnement. Il a cru le coffre brisé!
FIGARO, _criant plus fort_.
Son étonnement d'un secret? Monstre! C'est lui qui l'a fait faire!
LE COMTE.
Est-il possible?
LA COMTESSE.
Il est trop vrai!
LE COMTE.
Des papiers frappent nos regards; il en ignorait l'existence, et, quand j'ai voulu les lui lire, il a refusé de les voir.
SUSANNE, _s'écriant_.
Il les a lus cent fois avec Madame!
LE COMTE.
Est-il vrai? Les connaissait-il?
LA COMTESSE.
Ce fut lui qui me les remit, qui les apporta de l'armée, lorsqu'un infortuné mourut.
LE COMTE.
Cet ami sûr, instruit de tout?.....
FIGARO, LA COMTESSE, SUSANNE, _ensemble, criant_.
C'est lui!
LE COMTE.
O scélératesse infernale! avec quel art il m'avait engagé! A présent je sais tout.
FIGARO.
Vous le croyez!
LE COMTE.
Je connais son affreux projet. Mais, pour en être plus certain, déchirons le voile en entier. Par qui savez-vous donc ce qui touche ma _Florestine_?
LA COMTESSE, _vîte_.
Lui seul m'en a fait confidence.
LÉON, _vîte_.
Il me l'a dit sous le secret.
SUSANNE, _vîte_.
Il me l'a dit aussi.
LE COMTE, _avec horreur_.
O monstre! Et moi j'allais la lui donner! mettre ma fortune en ses mains!
FIGARO, _vivement_.
Plus d'un tiers y serait déjà, si je n'avais porté, sans vous le dire, vos trois millions d'or en dépôt chez M. _Fal_: vous alliez l'en rendre le maître, heureusement je m'en suis douté. Je vous ai donné son reçu....
LE COMTE, _vivement_.
Le scélérat vient de me l'enlever, pour en aller toucher la somme.
FIGARO, _désolé_.
O proscription sur moi! Si l'argent est remis, tout ce que j'ai fait est perdu! Je cours chez M. _Fal_. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard!
LE COMTE, _à Figaro_.
Le traître n'y peut être encore.
FIGARO.
S'il a perdu un temps, nous le tenons. J'y cours. (_Il veut sortir._)
Le COMTE, _vivement, l'arrête_.
Mais, _Figaro_! que le fatal secret dont ce moment vient de t'instruire, reste enseveli dans ton sein?
FIGARO, _avec une grande sensibilité_.
Mon maître! il a vingt ans qu'il est dans ce sein-là, et dix que je travaille à empêcher qu'un monstre n'en abuse! Attendez sur-tout mon retour, avant de prendre aucun parti.
LE COMTE, _vivement_.
Penserait-il se disculper?
FIGARO.
Il fera tout pour le tenter; (_Il tire une lettre de sa poche._) mais voici le préservatif. Lisez le contenu de cette épouvantable lettre; le secret de l'enfer est là. Vous me saurez bon gré d'avoir tout fait pour me la procurer. (_Il lui remet la lettre de Bégearss._) _Susanne!_ des goûtes à ta maîtresse! Tu sais comment je les prépare! (_Il lui donne un flacon._) Passez là sur sa chaise longue; et le plus grand calme autour d'elle. Monsieur, au moins, ne recommencez pas; elle s'éteindrait dans nos mains!
LE COMTE, _exalté_.
Recommencer! Je me ferais horreur!
FIGARO, _à la Comtesse_.
Vous l'entendez, Madame? le voilà dans son caractère! et c'est mon maître que j'entends. Ah! je l'ai toujours dit de lui: la colère, chez les bons coeurs, n'est qu'un besoin pressant de pardonner! (_Il s'enfuit._)
(_Le Comte et Léon la prennent sous les bras; ils sortent tous._)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
_Le Théâtre représente le grand salon du premier acte._
SCÈNE PREMIÈRE.
LE COMTE, LA COMTESSE, LÉON, SUSANNE.
(_La Comtesse, sans rouge, dans le plus grand désordre de parure._)
LÉON, _soutenant sa mère_.
Il fait trop chaud, maman, dans l'appartement intérieur. _Susanne_, avance une bergère. (_On l'assied._)
LE COMTE _attendri, arrangeant les coussins_.
Êtes-vous bien assise? Eh quoi! pleurer encore?
LA COMTESSE _accablée_.
Ah! laissez-moi verser des larmes de soulagement! ces récits affreux m'ont brisée! cette infâme lettre, sur-tout....
LE COMTE _délirant_.
Marié en Irlande, il épousait ma fille! et tout mon bien placé sur la banque de _Londres_, eût fait vivre un repaire affreux, jusqu'à la mort du dernier de nous tous!... Et qui sait, grand Dieu! quels moyens?...
LA COMTESSE.
Homme infortuné! calmez-vous! Mais il est temps de faire descendre _Florestine_; elle avait le coeur si serré de ce qui devait lui arriver! Vas la chercher _Susanne_, et ne l'instruis de rien.
LE COMTE, _avec dignité_.
Ce que j'ai dit à _Figaro_, _Susanne_, était pour vous, comme pour lui?
SUSANNE.
Monsieur, celle qui vit madame pleurer, prier pendant vingt ans, a trop gémi de ses douleurs, pour rien faire qui les accroisse! (_Elle sort._)
SCÈNE II.
LE COMTE, LA COMTESSE, LÉON.
LE COMTE, _avec un vif sentiment_.
Ah! Rosine! séchez vos pleurs; et maudit soit qui vous affligera!
LA COMTESSE.
Mon fils! embrasse les genoux de ton généreux protecteur; et rends-lui grace pour ta mère. (_Il veut se mettre à genoux._)
LE COMTE _le relève_.
Oublions le passé, _Léon_. Gardons-en le silence, et n'émouvons plus votre mère. _Figaro_ demande un grand calme. Ah! respectons, sur-tout, la jeunesse de _Florentine_, en lui cachant soigneusement les causes de cet accident!
SCÈNE III.
FLORESTINE, SUSANNE, LES PRÉCÉDENS.
FLORESTINE, _accourant_.
Mon Dieu! Maman, qu'avez-vous donc?
LA COMTESSE.
Rien que d'agréable à t'apprendre; et ton parain va t'en instruire.
LE COMTE.
Hélas! ma Florestine! je frémis du péril où j'allais plonger ta jeunesse. Grace au Ciel, qui dévoile tout, tu n'épouseras point _Bégearss_! Non; tu ne seras point la femme du plus épouvantable ingrat!...
FLORESTINE.
Ah! Ciel! Léon!...
LÉON.
Ma soeur, il nous a tous joués!
FLORESTINE, _au Comte_.
Sa Soeur!
LE COMTE.
Il nous trompait. Il trompait les uns par les autres; et tu étais le prix de ses horribles perfidies. Je vais le chasser de chez moi.
LA COMTESSE.
L'instinct de ta frayeur te servait mieux que nos lumières. Aimable enfant! rends grâce au Ciel, qui te sauve d'un tel danger!
LÉON.
Ma soeur, il nous a tous joués!
FLORESTINE, _au Comte_.
Monsieur, il m'appèle sa soeur!
LA COMTESSE, _exaltée_.
Oui _Floresta_, tu es à nous. C'est-là notre secret chéri. Voilà ton père; voilà ton frère; et moi je suis ta mère pour la vie. Ah! garde-toi de l'oublier jamais! (_Elle tend la main au Comte._) Almaviva! pas-vrai qu'elle est _ma fille_?
LE COMTE, _exalté_.