L'autre Tartuffe, ou La mère coupable
Part 3
Cela se peut; il est fourré dans tout. (_A Guillaume._) On pourrait voir au timbre, et s'assurer.......
GUILLAUME.
Ch'assure pas; pourquoi? les lettres il vient chez M. _O-Connor_; et puis, je sais pas quoi c'est _timpré_, moi.
FIGARO, _vivement_.
_O-Connor!_ banquier irlandais?
GUILLAUME.
Mon foi!
FIGARO _revient à lui, froidement_.
Ici près, derrière l'hôtel?
GUILLAUME.
Ein fort choli maison, partié! tes chens très.... beaucoup grâcieux, si j'osse dire. (_Il se retire à l'écart_).
FIGARO, _à lui-même_.
O fortune! O bonheur!
GUILLAUME, _revenant_.
Parle pas, fous, de s'té banquier, pour personne; entende-fous? ch'aurais pas du...... _Tertaïfle!_ (_Il frappe du pied_).
FIGARO.
Vas! je n'ai garde; ne crains rien.
GUILLAUME.
Mon maître, il dit, Meissieïr, vous âfre tout l'esprit, et moi pas.... Alors c'est chuste.... Mais, peut-être ché suis mécontent d'avoir dit à fous.....
FIGARO.
Et pourquoi?
GUILLAUME.
Ché sais pas.---- La valet trahir, voye-fous.... L'être un péché qu'il est parpare, vil, et même.... puéril.
FIGARO.
Il est vrai; mais tu n'as rien dit.
GUILLAUME, _désolé_.
Mon Thié! Mon Thié! ché sais pas, là... quoi tire... ou non..... (_Il se retire en soupirant._). Ah! (_Il regarde niaisement les livres de la bibliothèque_).
FIGARO, _à part_.
Quelle découverte! Hasard! je te salue! (_Il cherche ses tablettes_). Il faut pourtant que je démêle comment un homme si caverneux s'arrange d'un tel imbécille!...... De même que les brigands redoutent les réverbères.... Oui, mais un sot est un fallot; la lumière passe à travers. (_Il dit en écrivant sur ses tablettes_): _O-Connor, banquier irlandais_. C'est là qu'il faut que j'établisse mon noir comité des recherches. Ce moyen là n'est pas trop constitutionnel; _ma! perdio!_ l'utilité! Et puis, j'ai mes exemples! (_Il écrit_). Quatre ou cinq louis d'or au valet chargé du détail de la poste, pour ouvrir dans un cabaret chaque lettre de l'écriture d'_Honoré-Tartuffe Bégearss_........ Monsieur le tartuffe honoré! vous cesserez enfin de l'être! Un dieu m'a mis sur votre piste. (_Il serre ses tablettes_). Hasard! Dieu méconnu! les Anciens t'appelaient Destin! nos gens te donnent un autre nom......
SCÈNE IX.
LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS, FIGARO, GUILLAUME.
BÉGEARSS _apperçoit Guillaume, et dit avec humeur en lui prenant la lettre_:
Ne peux-tu pas me les garder chez moi?
GUILLAUME.
Ché crois, celui-ci, c'est tout comme. (_Il sort._)
LA COMTESSE, _au Comte_.
Monsieur, ce buste est un très-beau morceau: votre fils l'a-t-il vu?
BÉGEARSS, _la lettre ouverte_.
Ah! Lettre de Madrid! du secrétaire du Ministre! Il y a un mot qui vous regarde. (_Il lit_). «Dites au Comte _Almaviva_, que le courrier qui part demain, lui porte l'agrément du Roi pour l'échange de toutes ses terres».
FIGARO _écoute, et se fait, sans parler, un signe d'intelligence_.
LA COMTESSE.
_Figaro?_ dis donc à mon fils que nous déjeûnons tous ici.
FIGARO.
Madame, je vais l'avertir. (_Il sort_).
SCÈNE X.
LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS.
LE COMTE, _à Bégearss_.
J'en veux donner avis sur-le-champ à mon acquéreur. Envoyez-moi du thé dans mon arrière-cabinet.
FLORESTINE.
Bon papa, c'est moi qui vous le porterai.
LE COMTE, _bas à Florestine_.
Pense beaucoup au peu que je t'ai dit. (_Il la baise au front et sort_).
SCÈNE XI.
LÉON, LA COMTESSE, FLORESTINE, BÉGEARSS.
LÉON, _avec chagrin_.
Mon père s'en va quand j'arrive! il m'a traité avec une rigueur.....
LA COMTESSE, _sévèrement_.
Mon fils, quels discours tenez-vous? dois-je me voir toujours froissée par l'injustice de chacun? Votre père a besoin d'écrire à la personne qui échange ses terres.
FLORESTINE, _gaiement_.
Vous regrettez votre papa? nous aussi nous le regrettons. Cependant, comme il sait que c'est aujourd'hui votre fête, il m'a chargée, Monsieur, de vous présenter ce bouquet. (_Elle lui fait une grande révérence_).
LÉON, _pendant qu'elle l'ajuste à sa boutonnière_.
Il _n_'en pouvait prier quelqu'un qui me rendit ses bontés aussi chères... (_Il l'embrasse_).....
FLORESTINE, _se débattant_.
Voyez, Madame, si jamais on peut badiner avec lui, sans qu'il abuse au même instant...
LA COMTESSE, _souriant_.
Mon enfant, le jour de sa fête, on peut lui passer quelque chose.
FLORESTINE, _baissant les yeux_.
Pour l'en punir, Madame, faites-lui lire le discours qui fut, dit on, tant applaudi hier à l'assemblée.
LÉON.
Si Maman juge que j'ai tort, j'irai chercher ma pénitence.
FLORESTINE.
Ah! Madame, ordonnez le lui.
LA COMTESSE.
Apportez-nous, Mon fils, votre discours: moi, je vais prendre quelque ouvrage, pour l'écouter avec plus d'attention.
FLORESTINE, _gaiement_.
Obstiné! c'est bien fait; et je l'entendrai malgré vous.
LÉON, _tendrement_.
Malgré moi, quand vous l'ordonnez? Ah! _Florestine_, j'en défie!
(_La Comtesse et Léon sortent chacun de leur côté._)
SCÈNE XII.
FLORESTINE, BÉGEARSS.
BÉGEARSS, _bas_.
Eh bien! Mademoiselle, avez-vous deviné l'époux qu'on vous destine?
FLORESTINE, _avec joie_.
Mon cher monsieur _Bégearss_! vous êtes à tel point notre ami, que je me permettrai de penser tout-haut avec vous. Sur qui puis-je porter les yeux? Mon parrain m'a bien dit: _regarde autour de toi; choisis_. Je vois l'excès de sa bonté: ce ne peut être que _Léon_. Mais moi, sans biens, dois-je abuser.....
BÉGEARSS, _d'un ton terrible_.
Qui? _Léon!_ son fils? votre frère?
FLORESTINE, _avec un cri douloureux_.
Ah! Monsieur!.....
BÉGEARSS.
Ne vous a-t-il pas dit: appelle-moi ton père? Réveillez vous, Ma chère enfant! écartez un songe trompeur, qui pouvait devenir funeste.
FLORESTINE.
Ah! oui; funeste pour tous deux!
BÉGEARSS.
Vous sentez qu'un pareil secret doit rester caché dans votre âme. (_Il sort en la regardant._)
SCÈNE XIII.
FLORESTINE, _seule et pleurant_.
O Ciel! il est mon frère, et j'ose avoir pour lui... Quel coup d'une lumière affreuse! et dans un tel sommeil, qu'il est cruel de s'éveiller! (_Elle tombe accablée sur un siége._)
SCÈNE XIV.
LÉON, _un papier à la main_, FLORESTINE.
LÉON, _joyeux, à part_.
Maman n'est pas rentrée, et M. _Bégearss_ est sorti: profitons d'un moment heureux.--_Florestine!_ vous êtes ce matin, et toujours, d'une beauté parfaite; mais vous avez un air de joie, un ton aimable de gaieté, qui ranime mes espérances.
FLORESTINE, _au désespoir_.
Ah _Léon_!.... (_Elle retombe_).
LÉON.
Ciel! vos yeux noyés de larmes, et votre visage défait m'annoncent quelque grand malheur!
FLORESTINE.
Des malheurs? Ah! _Léon_, il n'y en a plus que pour moi.
LÉON.
_Floresta_, ne m'aimez-vous plus? lorsque mes sentimens pour vous....
FLORESTINE, _d'un ton absolu_.
Vos sentimens? ne m'en parlez jamais.
LÉON.
Quoi? l'amour le plus pur....
FLORESTINE, _au désespoir_.
Finissez ces cruels discours, ou je vais vous fuir à l'instant.
LÉON.
Grand Dieu! qu'est-il donc arrivé? M. _Bégearss_ vous a parlé, Mademoiselle, je veux savoir ce que vous a dit ce _Bégearss_?
SCÈNE XV.
LA COMTESSE, FLORESTINE, LÉON.
LÉON _continue_.
Maman, venez à mon secours. Vous me voyez au désespoir; _Florestine_ ne m'aime plus.
FLORESTINE, _pleurant_.
Moi, Madame, ne plus l'aimer! Mon parrain, vous et lui, c'est le cri de ma vie entière.
LA COMTESSE.
Mon enfant, je n'en doute pas. Ton coeur excellent m'en répond. Mais de quoi donc s'afflige-t-il?
LÉON.
Maman, vous approuvez l'ardent amour que j'ai pour elle?
FLORESTINE, _se jetant dans les bras de la Comtesse_.
Ordonnez-lui donc de se taire! (_En pleurant_). Il me fait mourir de douleur!
LA COMTESSE.
Mon enfant, je ne t'entends point. Ma surprise égale la sienne..... Elle frissonne entre mes bras! Qu'a-t-il donc fait qui puisse te déplaire?
FLORESTINE, _se renversant sur elle_.
Madame il ne me déplait point. Je l'aime et le respecte à l'égal de mon frère; mais qu'il n'exige rien de plus.
LÉON.
Vous l'entendez, Maman! Cruelle fille! expliquez-vous.
FLORESTINE.
Laissez-moi, laissez-moi, ou vous me causerez la mort.
SCÈNE XVI.
LA COMTESSE, FLORESTINE, LÉON, FIGARO, _arrivant avec l'équipage du thé_; SUSANNE, _de l'autre côté, avec un métier de tapisserie_.
LA COMTESSE.
Remporte tout, _Susanne_: il n'est pas plus question de déjeûné que de lecture. Vous, _Figaro_, servez du thé à votre maître; il écrit dans son cabinet. Et toi, ma _Florestine_, viens dans le mien, rassurer ton amie. Mes chers enfans, je vous porte en mon coeur!--Pourquoi l'affligez-vous l'un après l'autre sans pitié? Il y a ici des choses qu'il m'est important d'éclaircir. (_Elles sortent_).
SCÈNE XVII.
SUSANNE, FIGARO, LÉON.
SUSANNE, _à Figaro_.
Je ne sais pas de quoi il est question; mais je parierais bien que c'est là du _Bégearss_ tout pur. Je veux absolument prémunir ma maîtresse.
FIGARO.
Attends que je sois plus instruit: nous nous concerterons ce soir. Oh! j'ai fait une découverte.....
SUSANNE.
Et tu me la diras? (_Elle sort_).
SCÈNE XVIII.
FIGARO, LÉON.
LÉON, _désolé_.
Ah! Dieux!
FIGARO.
De quoi s'agit-il donc, Monsieur?
LÉON.
Hélas! je l'ignore moi-même. Jamais je n'avais vu _Floresta_ de si belle humeur, et je savais qu'elle avait eu un entretien avec mon père. Je la laisse un instant avec M. _Bégearss_; je la trouve seule, en rentrant, les yeux remplis de larmes, et m'ordonnant de la fuir pour toujours. Que peut-il donc lui avoir dit?
FIGARO.
Si je ne craignais pas votre vivacité, je vous instruirais sur des points qu'il vous importe de savoir. Mais lorsque nous avons besoin d'une grande prudence, il ne faudrait qu'un mot de vous, trop vif, pour me faire perdre le fruit de dix années d'observations.
LÉON.
Ah! s'il ne faut qu'être prudent........ Que crois-tu donc qu'il lui ait dit?
FIGARO.
Qu'elle doit accepter _Honoré Bégearss_ pour époux; que c'est une affaire arrangée entre M. votre père et lui.
LÉON.
Entre mon père et lui? Le traître aura ma vie.
FIGARO.
Avec ces façons là, Monsieur, le traître n'aura pas votre vie; mais il aura votre maîtresse, et votre fortune avec elle.
LÉON.
Eh bien! Ami, pardon: apprends-moi ce que je dois faire?
FIGARO.
Deviner l'énigme du Sphinx; ou bien en être dévoré. En d'autres termes, il faut vous modérer, le laisser dire, et dissimuler avec lui.
LÉON, _avec fureur_.
Me modérer!..... Oui, je me modérerai. Mais j'ai la rage dans le coeur!---- M'enlever _Florestine_! Ah! le voici qui vient: je vais m'expliquer..... froidement.
FIGARO.
Tout est perdu si vous vous échappez.
SCÈNE XIX.
BÉGEARSS, FIGARO, LÉON.
LÉON, _se contenant mal_.
Monsieur, monsieur, un mot. Il importe à votre repos que vous répondiez sans détour.--- _Florestine_ est au désespoir; qu'avez-vous dit à _Florestine_?
BÉGEARSS, _d'un ton glacé_.
Et qui vous dit que je lui ai parlé? Ne peut-elle avoir des chagrins, sans que j'y sois pour quelque chose?
LÉON, _vivement_.
Point d'évâsions, Monsieur. Elle était d'une humeur charmante: en sortant d'avec vous, on la voit fondre en larmes. De quelque part qu'elle en reçoive, mon coeur partage ses chagrins. Vous m'en direz la cause, ou bien vous m'en ferez raison.
BÉGEARSS.
Avec un ton moins absolu, on peut tout obtenir de moi; je ne sais point céder à des menaces.
LÉON, _furieux_.
Eh bien! Perfide, défends-toi. J'aurai ta vie, ou tu auras la mienne! (_Il met la main à son épée_).
FIGARO _les arrête_.
Monsieur _Bégearss_! au fils de votre ami? dans sa maison? où vous logez?
BÉGEARSS, _se contenant_.
Je sais trop ce que je me dois.... Je vais m'expliquer avec lui; mais je n'y veux point de témoins. Sortez, et laissez-nous ensemble.
LÉON.
Vas, mon cher _Figaro_: tu vois qu'il ne peut m'échapper. Ne lui laissons aucune excuse.
FIGARO, _à part_.
Moi, je cours avertir son père (_Il sort_).
SCÈNE XX.
LÉON, BÉGEARSS.
LÉON, _lui barrant la porte_.
Il vous convient peut-être mieux de vous battre que de parler. Vous êtes le maître du choix; mais je n'admettrai rien d'étranger à ces deux moyens.
BÉGEARSS, _froidement_.
_Léon!_ un homme d'honneur n'égorge pas le fils de son ami. Devais-je m'expliquer devant un malheureux valet, insolent d'être parvenu à presque gouverner son maître?
LÉON, _s'asseyant_.
Au fait, Monsieur, je vous attends....
BÉGEARSS.
Oh! que vous allez regretter une fureur déraisonnable!
LÉON.
C'est ce que nous verrons bientôt.
BÉGEARSS, _affectant une dignité froide_.
_Léon!_ vous aimez _Florestine_; il y a long-temps que je le vois... Tant que votre frère a vécu, je n'ai pas cru devoir servir un amour malheureux qui ne vous conduisait à rien. Mais depuis qu'un funeste duel, disposant de sa vie, vous a mis en sa place, j'ai eu l'orgueil de croire mon influence capable de disposer M. votre père à vous unir à celle que vous aimez. Je l'attaquais de toutes les manières; une résistance invincible a repoussé tous mes efforts. Désolé de le voir rejeter un projet qui me paraissait fait pour le bonheur de tous..... Pardon, mon jeune ami, je vais vous affliger; mais il le faut en ce moment, pour vous sauver d'un malheur éternel. Rappelez bien votre raison, vous allez en avoir besoin.--- J'ai forcé votre père à rompre le silence; à me confier son secret. O mon ami! m'a dit enfin le Comte: je connais l'amour de mon fils; mais puis-je lui donner _Florestine_ pour femme? Celle que l'on croit ma pupille.... elle est ma fille; elle est sa soeur.
LÉON, _reculant vivement_.
_Florestine?_..... ma soeur?....
BÉGEARSS.
Voilà le mot qu'un sévère devoir.... Ah! je vous le dois à tous deux: mon silence pouvait vous perdre. Eh bien! _Léon_, voulez-vous vous battre avec moi?
LÉON.
Mon généreux ami! je ne suis qu'un ingrat, un monstre! oubliez ma rage insensée......
BÉGEARSS, _bien tartuffé_.
Mais c'est à condition que ce fatal secret ne sortira jamais........ Dévoiler la honte d'un père, ce serait un crime....
LÉON, _se jetant dans ses bras_.
Ah! jamais.
SCÈNE XXI.
LE COMTE, FIGARO, LÉON, BÉGEARSS.
FIGARO, _accourant_.
Les voilà, les voilà.
LE COMTE.
Dans les bras l'un de l'autre! Eh! vous perdez l'esprit?
FIGARO, _stupéfait_.
Ma foi! Monsieur... on le perdrait à moins.
LE COMTE, _à Figaro_.
M'expliquerez-vous cette énigme?
LÉON, _tremblant_.
Ah! c'est à moi, mon père, à l'expliquer. Pardon! je dois mourir de honte! Sur un sujet assez frivole, je m'étais.... beaucoup oublié. Son caractère généreux, non seulement me rend à la raison; mais il a la bonté d'excuser ma folie en me la pardonnant. Je lui en rendais grace lorsque vous nous avez surpris.
LE COMTE.
Ce n'est pas la centième fois que vous lui devez de la reconnaissance. Au fait, nous lui en devons tous.
FIGARO, _sans parler, se donne un coup de poing au front_.
BÉGEARSS _l'examine et sourit_.
LE COMTE, _à son fils_.
Retirez-vous, Monsieur. Votre aveu seul enchaîne ma colère.
BÉGEARSS.
Ah! Monsieur, tout est oublié.
LE COMTE, _à Léon_.
Allez vous repentir d'avoir manqué à mon ami, au vôtre; à l'homme le plus vertueux.....
LÉON, _s'en allant_.
Je suis au désespoir!
FIGARO, _à part, avec colère_.
C'est une légion de diables enfermés dans un seul pourpoint.
SCÈNE XXII.
LE COMTE, BÉGEARSS, FIGARO.
LE COMTE, _à Bégearss, à part_.
Mon ami, finissons ce que nous avons commencé. (_A Figaro._) Vous, monsieur l'étourdi, avec vos belles conjectures, donnez-moi les trois millions d'or que vous m'avez vous-même apportés de _Cadix_, en soixante effets au porteur. Je vous avais chargé de les numéroter.
FIGARO.
Je l'ai fait.
LE COMTE.
Remettez-m'en le porte-feuille.
FIGARO.
De quoi? de ces trois millions d'or?
LE COMTE.
Sans doute. Eh bien! qui vous arrête?
FIGARO, _humblement_.
Moi, Monsieur?.... Je ne les ai plus.
BÉGEARSS.
Comment, vous ne les avez plus?
FIGARO, _fièrement_.
Non, Monsieur.
BÉGEARSS, _vivement_.
Qu'en avez-vous fait?
FIGARO.
Lorsque mon maître m'interroge, je lui dois compte de mes actions; mais à vous? je ne vous dois rien.
LE COMTE, _en colère_.
Insolent! qu'en avez-vous fait?
FIGARO, _froidement_.
Je les ai portés en dépôt chez M. _Fal_, votre notaire.
BÉGEARSS.
Mais de l'avis de qui?
FIGARO, _fièrement_.
Du mien; et j'avoue que j'en suis toujours.
BÉGEARSS.
Je vais gager qu'il n'en est rien.
FIGARO.
Comme j'ai sa reconnaissance, vous courez risque de perdre la gageure.
BÉGEARSS.
Ou s'il les a reçus, c'est pour agioter. Ces gens-là partagent ensemble.
FIGARO.
Vous pourriez un peu mieux parler d'un homme qui vous a obligé.
BÉGEARSS.
Je ne lui dois rien.
FIGARO.
Je le crois; quand on a hérité de _quarante mille doublons de huit_......
LE COMTE, _se fâchant_.
Avez-vous donc quelque remarque à nous faire aussi là dessus?
FIGARO.
Qui moi, Monsieur? J'en doute d'autant moins, que j'ai beaucoup connu le parent dont Monsieur hérite. Un jeune homme assez libertin; joueur, prodigue et querelleur; sans frein, sans moeurs, sans caractère; et n'ayant rien à lui, pas même les vices qui l'ont tué; qu'un combat des plus malheureux.....
LE COMTE _frappe du pied_.
BÉGEARSS, _en colère_.
Enfin, nous direz-vous pourquoi vous avez déposé cet or?
FIGARO.
Ma foi, Monsieur, c'est pour n'en être plus chargé: ne pouvait-on pas le voler? que sait-on? il s'introduit souvent de grands fripons dans les maisons!.....
BÉGEARSS, _en colère_.
Pourtant Monsieur veut qu'on le rende.
FIGARO.
Monsieur peut l'envoyer chercher.
BÉGEARSS.
Mais ce notaire s'en désaisira-t-il, s'il ne voit son _récépissé_?
FIGARO.
Je vais le remettre à Monsieur; et quand j'aurai fait mon devoir, s'il en arrive quelque mal, il ne pourra s'en prendre à moi.
LE COMTE.
Je l'attends dans mon cabinet.
FIGARO, _au Comte_.
Je vous préviens que M. _Fal_ ne les rendra que sur votre reçu; je le lui ai recommandé. (_Il sort._)
SCÈNE XXIII.
LE COMTE, BÉGEARSS.
BÉGEARSS, _en colère_.
Comblez cette canaille, et voyez ce qu'elle devient! En vérité, Monsieur, mon amitié me force à vous le dire: vous devenez trop confiant; il a deviné nos secrets. De valet, barbier, chirurgien, vous l'avez établi trésorier, secrétaire; une espèce de _factotum_. Il est notoire que ce monsieur fait bien ses affaires avec vous.
LE COMTE.
Sur la fidélité, je n'ai rien à lui reprocher; mais il est vrai qu'il est d'une arrogance.....
BÉGEARSS.
Vous avez un moyen de vous en délivrer en le récompensant.
LE COMTE.
Je le voudrais souvent.
BÉGEARSS, _confidentiellement_.
En envoyant le Chevalier à Malthe, sans doute vous voulez qu'un homme affidé le surveille? Celui-ci, trop flatté d'un aussi honorable emploi, ne peut manquer de l'accepter: vous en voilà défait pour bien du temps.
LE COMTE.
Vous avez raison, mon ami. Aussi bien, m'a-t-on dit qu'il vit très-mal avec sa femme. (_Il sort._)
SCÈNE XXIV.
BÉGEARSS, _seul_.
Encore un pas de fait!...... Ah! noble espion! la fleur des drôles! qui faites ici le bon valet, et vous voulez nous souffler la dot, en nous donnant des noms de comédie! Grace aux soins d'_Honoré-Tartuffe_, vous irez partager le malaise des caravannes, et finirez vos inspections sur nous.
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE III.
_Le Théâtre représente le cabinet de la Comtesse, orné de fleurs de toutes parts._
SCÈNE PREMIÈRE.
LA COMTESSE, SUSANNE.
LA COMTESSE.
Je n'ai pu rien tirer de cette enfant.--Ce sont des pleurs, des étouffemens!..... Elle se croit des torts envers moi; m'a demandé cent fois pardon; elle veut aller au couvent. Si je rapproche tout ceci de sa conduite envers mon fils; je présume qu'elle se reproche d'avoir écouté son amour; entretenu ses espérances; ne se croyant pas un parti assez considérable pour lui.--- Charmante délicatesse! excès d'une aimable vertu! Monsieur _Bégearss_, apparemment, lui en a touché quelques mots qui l'auront amenée à s'affliger sur elle! Car c'est un homme si scrupuleux, et si délicat sur l'honneur, qu'il s'exagère quelque fois, et se fait des fantômes où les autres ne voyent rien.
SUSANNE.
J'ignore d'où provient le mal; mais il se passe ici des choses bien étranges! Quelque démon y souffle un feu secret. Notre maître est sombre à périr; il nous éloigne tous de lui. Vous êtes sans cesse à pleurer. Mademoiselle est suffoquée. Monsieur votre fils désolé!.... Monsieur _Bégearss_, lui seul, imperturbable comme un dieu! semble n'être affecté de rien; voit tous vos chagrins d'un oeil sec......
LA COMTESSE.
Mon enfant, son coeur les partage. Hélas! Sans ce consolateur, qui verse un baume sur nos plaies; dont la sagesse nous soutient; adoucit toutes les aigreurs; calme mon irascible époux; nous serions bien plus malheureux!
SUSANNE.
Je souhaite, Madame, que vous ne vous abusiez pas!
LA COMTESSE.
Je t'ai vue autrefois lui rendre plus de justice! (_Susanne baisse les yeux_). Au reste il peut seul me tirer du trouble où cette enfant m'a mise. Fais le prier de descendre chez moi.
SUSANNE.
Le voici qui vient à propos; vous vous ferez coëffer plus tard. (_Elle sort_).
SCÈNE II.
LA COMTESSE, BÉGEARSS.
LA COMTESSE, _douloureusement_.
Ah! mon pauvre Major; que se passe-t-il donc ici? Touchons nous enfin à la crise que j'ai si long-temps redoutée; que j'ai vu de loin se former? L'éloignement du Comte pour mon malheureux fils semble augmenter de jour en jour. Quelque lumière fatale aura pénétré jusqu'à lui!
BÉGEARSS.
Madame, je ne le crois pas.
LA COMTESSE.
Depuis que le ciel m'a punie par la mort de mon fils aîné, je vois le Comte absolument changé: au lieu de travailler avec l'ambassadeur à _Rome_, pour rompre les voeux de _Léon_; je le vois s'obstiner à l'envoyer à _Malthe_.--- Je sais de plus, _Monsieur Bégearss_, qu'il dénature sa fortune, et veut abandonner l'Espagne, pour s'établir dans ce pays.--L'autre jour à dîner, devant trente personnes, il raisonna sur le divorce d'une façon à me faire frémir.
BÉGEARSS.
J'y étais; je m'en souviens trop?
LA COMTESSE, _en larmes_.
Pardon, mon digne ami; je ne puis pleurer qu'avec vous!
BÉGEARSS.
Déposez vos douleurs dans le sein d'un homme sensible.
LA COMTESSE.
Enfin, est-ce lui, est-ce vous, qui avez déchiré le coeur de _Florestine_? Je la destinais à mon fils.---- Née sans biens, il est vrai; mais noble, belle et vertueuse; élevée au milieu de nous: mon fils devenu héritier, n'en a-t-il pas assez pour deux?
BÉGEARSS.
Que trop, peut-être; et c'est d'où vient le mal!
LA COMTESSE.
Mais, comme si le Ciel n'eût attendu aussi long-temps, que pour me mieux punir d'une imprudence tant pleurée; tout semble s'unir à la fois pour renverser mes espérances. Mon époux déteste mon fils.... _Florestine_ renonce à lui. Aigrie par ne sais quel motif, elle veut le fuir pour toujours. Il en mourra le malheureux! voilà ce qui est bien certain. (_Elle joint les mains_). Ciel vengeur! après vingt années de larmes et de repentir, me réservez vous à l'horreur de voir ma faute découverte? Ah! que je sois seule misérable! mon Dieu, je ne m'en plaindrai pas! mais que mon fils ne porte point la peine d'un crime qu'il n'a pas commis! Connaissez-vous, _Monsieur Bégearss_, quelque remède à tant de maux?
BÉGEARSS.
Oui, femme respectable! et je venais exprès dissiper vos terreurs. Quand on craint une chose, tous nos regards se portent vers cet objet trop allarmant: quoiqu'on dise ou qu'on fasse, la frayeur empoisonne tout! Enfin je tiens la clef de ces énigmes. Vous pouvez encore être heureuse.
LA COMTESSE.
L'est-on avec une âme déchirée de remords?
BÉGEARSS.
Votre époux ne fuit point _Léon_; il ne soupçonne rien sur le secret de sa naissance.
LA COMTESSE, _vivement_.
Monsieur _Bégearss_!
BÉGEARSS.
Et tous ces mouvemens que vous prenez pour de la haine, ne sont que l'effet d'un scrupule. Oh! que je vais vous soulager!
LA COMTESSE, _ardemment_.
Mon cher monsieur _Bégearss_!
BÉGEARSS.
Mais enterrez dans ce coeur allégé, le grand mot que je vais vous dire. Votre secret à vous, c'est la naissance de _Léon_! Le sien est celle de _Florestine_; (_plus bas_), il est son tuteur.... et son père.
LA COMTESSE _joignant les mains_.
Dieu tout puissant qui me prends en pitié!
BÉGEARSS.