L'autre Tartuffe, ou La mère coupable
Part 2
J'adore ta franche colère: elle met à jour ton bon coeur! Quant à l'amoureux chevalier; il le destine à voyager.... long-temps.--Le _Figaro_, homme expérimenté, sera son discret conducteur. (_Il lui prend la main._) Et voici ce qui nous concerne: Le Comte, _Florestine_ et moi, habiterons le même hôtel: et la chère _Susanne_ à nous, chargée de toute la confiance, sera notre surintendant, commandera la domesticité, aura la grande main sur tout. Plus de mari, plus de soufflets, plus de brutal contradicteur; des jours filés d'or et de soie, et la vie la plus fortunée!...
SUSANNE.
A vos cajoleries, je vois que vous voulez que je vous serve auprès de _Florestine_?
BÉGEARSS, _caressant_.
A dire vrai, j'ai compté sur tes soins. Tu fus toujours une excellente femme! J'ai tout le reste dans ma main; ce point seul est entre les tiennes. (_Vivement._) Par exemple, aujourd'hui tu peux nous rendre un signalé....
SUSANNE _l'examine_.
BÉGEARSS _se reprend_.
Je dis _un signalé_, par l'importance qu'il y met. (_Froidement._) Car, ma foi! c'est bien peu de chose! Le Comte aurait la fantaisie...... de donner à sa fille, en signant le contrat, une parure absolument semblable aux diamans de la Comtesse. Il ne voudrait pas qu'on le sût.
SUSANNE, _surprise_.
Ha ha!....
BÉGEARSS.
Ce n'est pas trop mal vu! De beaux diamans terminent bien des choses! Peut-être il va te demander d'apporter l'écrin de sa femme, pour en confronter les dessins avec ceux de son joaillier....
SUSANNE.
Pourquoi, comme ceux de Madame? C'est une idée assez bisarre!
BÉGEARSS.
Il prétend qu'ils soient aussi beaux.... Tu sens, pour moi, combien c'était égal! Tiens, vois-tu? le voici qui vient.
SCÈNE V.
LE COMTE, SUSANNE, BÉGEARSS.
LE COMTE.
Monsieur _Bégearss_, je vous cherchais.
BÉGEARSS.
Avant d'entrer chez vous, Monsieur, je venais prévenir _Susanne_; que vous avez dessein de lui demander cet écrin.....
SUSANNE.
Au moins, Monseigneur, vous sentez....
LE COMTE.
Eh! laisse-là ton _Monseigneur_! N'ai-je pas ordonné, en passant dans ce pays-ci?......
SUSANNE.
Je trouve, Monseigneur, que cela nous amoindrit.
LE COMTE.
C'est que tu t'entends mieux en vanité qu'en vraie fierté. Quand on veut vivre dans un pays, il n'en faut point heurter les préjugés.
SUSANNE.
Eh bien! Monsieur, du moins vous me donnez votre parole....
LE COMTE, _fièrement_.
Depuis quand suis-je méconnu?
SUSANNE.
Je vais donc vous l'aller chercher. (_A part._) Dame! _Figaro_ m'a dit de ne rien refuser!....
SCÈNE VI.
LE COMTE, BÉGEARSS.
LE COMTE.
J'ai tranché sur le point qui paraissait l'inquiéter.
BÉGEARSS.
Il en est un, Monsieur, qui m'inquiète beaucoup plus; je vous trouve un air accablé....
LE COMTE.
Te le dirai-je, Ami! la perte de mon fils me semblait le plus grand malheur. Un chagrin plus poignant fait saigner ma blessure, et rend ma vie insupportable.
BÉGEARSS.
Si vous ne m'aviez pas interdit de vous contrarier là-dessus, je vous dirais que votre second fils....
LE COMTE, _vivement_.
Mon second fils! je n'en ai point!
BÉGEARSS.
Calmez-vous, Monsieur; raisonnons. La perte d'un enfant chéri peut vous rendre injuste envers l'autre; envers votre épouse, envers vous. Est-ce donc sur des conjectures qu'il faut juger de pareils faits?
LE COMTE.
Des conjectures? Ah! j'en suis trop certain! Mon grand chagrin est de manquer de preuves.--Tant que mon pauvre fils vécut, j'y mettais fort peu d'importance. Héritier de mon nom, de mes places, de ma fortune.... que me fesait cet autre individu? Mon froid dédain, un nom de terre, une croix de Malthe, une pension, m'auraient vengé de sa mère et de lui! Mais, conçois-tu mon désespoir, en perdant un fils adoré, de voir un étranger succéder à ce rang, à ces titres; et, pour irriter ma douleur, venir tous les jours me donner le nom odieux de _son père_?
BÉGEARSS.
Monsieur, je crains de vous aigrir, en cherchant à vous appaiser; mais la vertu de votre épouse.....
LE COMTE, _avec colère_.
Ah! ce n'est qu'un crime de plus. Couvrir d'une vie exemplaire un affront tel que celui-là! Commander vingt ans par ses moeurs et la piété la plus sévère, l'estime et le respect du monde; et verser sur moi seul, par cette conduire affectée, tous les torts qu'entraîne après soi ma prétendue bisarrerie!... Ma haine pour eux s'en augmente.
BÉGEARSS.
Que vouliez-vous donc qu'elle fît; même en la supposant coupable? Est-il au monde quelque faute qu'un repentir de vingt années ne doive effacer à la fin? Fûtes vous sans reproche vous-même? Et cette jeune _Florestine_, que vous nommez votre pupille, et qui vous touche de plus près....
LE COMTE.
Qu'elle assure donc ma vengeance! Je dénaturerai mes biens, et les lui ferai tous passer. Déjà trois millions d'or, arrivés de _la Vera Crux_, vont lui servir de dot; et c'est à toi que je les donne. Aide-moi seulement à jeter sur ce don un voile impénétrable. En acceptant mon porte-feuille, et te présentant comme époux, suppose un héritage, un legs de quelque parent éloigné....
BÉGEARSS, _montrant le crêpe de son bras_.
Voyez que, pour vous obéir, je me suis déjà mis en deuil.
LE COMTE.
Quand j'aurai l'agrément du Roi pour l'échange entammé de toutes mes terres d'Espagne contre des biens dans ce pays, je trouverai moyen de vous en assurer la possession à tous deux.
BÉGEARSS, _vivement_.
Et moi, je n'en veux point. Croyez-vous que, sur des soupçons... peut-être encor très peu fondés, j'irai me rendre le complice de la spoliation entière de l'héritier de votre nom? d'un jeune homme plein de mérite; car il faut avouer qu'il en a....
LE COMTE, _impatienté_.
Plus que mon fils, voulez-vous dire? Chacun le pense comme vous; cela m'irrite contre lui!....
BÉGEARSS.
Si votre pupille m'accepte; et si, sur vos grands biens, vous prélevez, pour la doter, ces trois millions d'or, du Mexique, je ne supporte point l'idée d'en devenir propriétaire, et ne les recevrai qu'autant que le contrat en contiendra la donation que mon amour sera censé lui faire.
LE COMTE _le serre dans ses bras_.
Loyal et franc ami! quel époux je donne à ma fille!...
SCÈNE VII.
SUSANNE, LE COMTE, BÉGEARSS.
SUSANNE.
Monsieur, voilà le coffre aux diamans; ne le gardés pas trop long-temps; que je puisse le remettre en place avant qu'il soit jour chez madame!
LE COMTE.
_Susanne_, en t'en allant, défends qu'on entre, à moins que je ne sonne.
SUSANNE, _à part_.
Avertissons _Figaro_ de ceci. (_Elle sort._)
SCÈNE VIII.
LE COMTE, BÉGEARSS.
BÉGEARSS.
Quel est votre projet sur l'examen de cet écrin?
LE COMTE _tire de sa poche un bracelet entouré de brillans_.
Je ne veux plus te déguiser tous les détails de mon affront; écoute. Un certain _Léon d'Astorga_, qui fut jadis mon page, et que l'on nommait _Chérubin_....
BÉGEARSS.
Je l'ai connu; nous servions dans le régiment dont je vous dois d'être major. Mais il y a vingt ans qu'il n'est plus.
LE COMTE.
C'est ce qui fonde mon soupçon. Il eut l'audace de l'aimer. Je la crus éprise de lui; je l'éloignai d'Andalousie, par un emploi dans ma légion.--Un an après la naissance du fils.... qu'un combat détesté m'enlève. (_Il met la main à ses yeux._) Lorsque je m'embarquai vice-roi du _Mexique_; au lieu de rester à _Madrid_, ou dans mon palais à _Séville_, ou d'habiter _Aguas frescas_, qui est un superbe séjour; quelle retraite, Ami, crois-tu que ma femme choisit? Le vilain château d'_Astorga_, chef-lieu d'une méchante terre, que j'avais achetée des parens de ce page. C'est-là qu'elle a voulu passer les trois années de mon absence; qu'elle y a mis au monde.... (après neuf ou dix mois, que sais-je?) ce misérable enfant, qui porte les traits d'un perfide! Jadis, lorsqu'on m'avait peint pour le bracelet de la Comtesse, le peintre ayant trouvé ce page fort joli, desira d'en faire une étude; c'est un des beaux tableaux de mon cabinet......
BÉGEARSS.
Oui.... (_Il baisse les yeux._) à telles enseignes que votre épouse....
LE COMTE, _vivement_.
Ne veut jamais le regarder? Eh bien! sur ce portrait, j'ai fait faire celui-ci, dans ce bracelet, pareil en tout au sien, fait par le même jouaillier qui monta tous ses diamans; je vais le substituer à la place du mien. Si elle en garde le silence; vous sentez que ma preuve est faite. Sous quelque forme qu'elle en parle, une explication sévère éclaircit ma honte à l'instant.
BÉGEARSS.
Si vous demandez mon avis, Monsieur, je blâme un tel projet.
LE COMTE.
Pourquoi?
BÉGEARSS.
L'honneur répugne à de pareils moyens. Si quelque hasard, heureux ou malheureux, vous eût présenté certains faits, je vous excuserais de les approfondir. Mais tendre un piége! des surprises! Eh! quel homme, un peu délicat, voudrait prendre un tel avantage sur son plus mortel ennemi?
LE COMTE.
Il est trop tard pour reculer; le bracelet est fait, le portrait du page est dedans....
BÉGEARSS _prend l'écrin_.
Monsieur, au nom du véritable honneur....
LE COMTE _a enlevé le bracelet de l'écrin_.
Ah! mon cher portrait, je te tiens! J'aurai du moins la joie d'en orner le bras de ma fille, cent fois plus digne de le porter!.... (_Il y substitue l'autre._)
BÉGEARSS _feint de s'y opposer. Ils tirent chacun l'écrin de leur côté; Bégearss fait ouvrir adroitement le double fond, et dit avec colère_:
Ah! voilà la boîte brisée!
LE COMTE _regarde_.
Non; ce n'est qu'un secret que le débat a fait ouvrir. Ce double fond renferme des papiers!
BÉGEARSS, _s'y opposant_.
Je me flatte, Monsieur, que vous n'abuserez point...
LE COMTE, _impatient_.
«Si quelque heureux hasard vous eût présenté certains faits, me disais-tu dans le moment, je vous excuserais de les approfondir»... Le hasard me les offre, et je vais suivre ton conseil. (_Il arrache les papiers._)
BÉGEARSS, _avec chaleur_.
Pour l'espoir de ma vie entière, je ne voudrais pas devenir complice d'un tel attentat! Remettez ces papiers, Monsieur, ou souffrez que je me retire. (_Il s'éloigne._)
LE COMTE _tient des papiers et lit_.
BÉGEARSS _le regarde en dessous, et s'applaudit secrètement_.
LE COMTE, _avec fureur_.
Je n'en veux pas apprendre davantage; renferme tous les autres, et moi je garde celui-ci.
BÉGEARSS.
Non; quel qu'il soit, vous avez trop d'honneur pour commettre une....
LE COMTE, _fièrement_.
Une?... Achevez; tranchez le mot, je puis l'entendre.
BÉGEARSS, _se courbant_.
Pardon, Monsieur, mon bienfaiteur! et n'imputez qu'à ma douleur l'indécence de mon reproche.
LE COMTE.
Loin de t'en savoir mauvais gré, je t'en estime davantage. (_Il se jette sur un fauteuil._) Ah perfide _Rosine_!... Car, malgré mes légèretés, elle est la seule pour qui j'aye éprouvé... J'ai subjugué les autres femmes! Ah! je sens à ma rage combien cette indigne passion!... Je me déteste de l'aimer!
BÉGEARSS.
Au nom de Dieu, Monsieur, remettez ce fatal papier.
SCÈNE IX.
FIGARO, LE COMTE, BÉGEARSS.
LE COMTE _se lève_.
Homme importun! que voulez-vous?
FIGARO.
J'entre, parce qu'on a sonné.
LE COMTE, _en colère_.
J'ai sonné? Valet curieux!....
FIGARO.
Interrogez le joaillier, qui l'a entendu comme moi?
LE COMTE.
Mon joaillier? que me veut-il?
FIGARO.
Il dit qu'il a un rendez-vous, pour un bracelet qu'il a fait.
BÉGEARSS, _s'appercevant qu'il cherche à voir l'écrin qui est sur la table, fait ce qu'il peut pour le masquer_.
LE COMTE.
Ah!... qu'il revienne un autre jour.
FIGARO, _avec malice_.
Mais pendant que Monsieur a l'écrin de Madame ouvert, il serait peut-être à propos...
LE COMTE, _en colère_.
Monsieur l'inquisiteur! partez; et s'il vous échappe un seul mot....
FIGARO.
Un seul mot? J'aurais trop à dire; je ne veux rien faire à demi. (_Il examine l'écrin, le papier que tient le Comte, lance un fier coup-d'oeil à Bégearss et sort._)
SCÈNE X.
LE COMTE, BÉGEARSS.
LE COMTE.
Refermons ce perfide écrin. J'ai la preuve que je cherchais. Je la tiens, j'en suis désolé; pourquoi l'ai-je trouvée? Ah Dieu! lisez, lisez, M. _Bégearss_.
BÉGEARSS, _repoussant le papier_.
Entrer dans de pareils secrets! Dieu préserve qu'on m'en accuse!
LE COMTE.
Quelle est donc la sèche amitié qui repousse mes confidences? Je vois qu'on n'est compatissant que pour les maux qu'on éprouva soi-même.
BÉGEARSS.
Quoi? pour refuser ce papier!.... (_Vivement._) Serrez-le donc; voici _Susanne_. (_Il referme vîte le secret de l'écrin._)
_Le Comte met la lettre dans sa veste, sur sa poitrine._
SCÈNE XI.
SUSANNE, LE COMTE, BÉGEARSS.
LE COMTE _est accablé_.
SUSANNE _accourt_.
L'écrin, l'écrin: Madame sonne.
BÉGEARSS _le lui donne_.
_Susanne_, vous voyez que tout y est en bon état.
SUSANNE.
Qu'a donc Monsieur? il est troublé!
BÉGEARSS.
Ce n'est rien qu'un peu de colère contre votre indiscret mari, qui est entré malgré ses ordres.
SUSANNE, _finement_.
Je l'avais dit pourtant, de manière à être entendue.
(_Elle sort._)
SCÈNE XII.
LÉON, LE COMTE, BÉGEARSS.
LE COMTE _veut sortir, il voit entrer Léon_.
Voici l'autre!
LÉON, _timidement veut embrasser le Comte_.
Mon père, agréez mon respect; avez-vous bien passé la nuit?
LE COMTE, _sèchement le repousse_.
Où fûtes-vous, Monsieur, hier au soir?
LÉON.
Mon père, on me mena dans une assemblée estimable...
LE COMTE.
Où vous fîtes une lecture?
LÉON.
On m'invita d'y lire un essai que j'ai fait sur l'abus des voeux monastiques, et le droit de s'en relever.
LE COMTE, _amèrement_.
Les voeux des chevaliers en sont?
BÉGEARSS.
Qui fut, dit-on très-applaudi?
LÉON.
Monsieur, on a montré quelqu'indulgence pour mon âge.
LE COMTE.
Donc, au lieu de vous préparer à partir pour vos caravannes; à bien mériter de votre Ordre; vous vous faites des ennemis? Vous allez composant, écrivant sur le ton du jour?..... Bientôt on ne distinguera plus un gentilhomme d'un savant!
LÉON, _timidement_.
Mon père, on en distinguera mieux un ignorant d'un homme instruit; et l'homme libre, de l'esclave.
LE COMTE.
Discours d'enthousiaste! On voit où vous en voulez venir. (_Il veut sortir_.)
LÉON.
Mon père!......
LE COMTE, _dédaigneux_.
Laissez à l'artisan des villes, ces locutions triviales. Les gens de notre état ont un langage plus élevé. Qui est-ce qui dit _mon père_, à la cour? Monsieur? appellez-moi _monsieur_! vous sentez l'homme du commun! Son père!.... (_Il sort; Léon le suit en regardant Bégearss qui lui fait un geste de compassion._) Allons, monsieur _Bégearss_, allons!
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
_Le Théâtre représente la bibliothèque du Comte._
SCÈNE PREMIÈRE.
LE COMTE.
Puisqu'enfin je suis seul, lisons cet étonnant écrit, qu'un hasard presque inconcevable a fait tomber entre mes mains. (_Il tire de son sein la lettre de l'écrin, et la lit en pesant sur tous les mots_). «Malheureux insensé! notre sort est rempli. La surprise nocturne que vous avez osé me faire, dans un château où vous fûtes élevé, dont vous connaissiez les détours; la violence qui s'en est suivie; enfin votre crime,--le mien... (_Il s'arrête_). le mien reçoit sa juste punition. Aujourd'hui, jour de _Saint-Léon_, patron de ce lieu et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir. Grace à de tristes précautions, l'honneur est sauf; mais la vertu n'est plus.---- Condamnée désormais à des larmes intarissables, je sens qu'elles n'effaceront point un crime..... dont l'effet reste subsistant. Ne me voyez jamais: c'est l'ordre irrévocable de la misérable _Rosine_... qui n'ose plus signer un autre nom. (_Il porte ses mains avec la lettre à son front, et se promène_)..... Qui n'ose plus signer un autre nom!...... Ah! _Rosine!_ où est le temps?... Mais tu t'es avilie!.... (_Il s'agite._) Ce n'est point là l'écrit d'une méchante femme! Un misérable corrupteur..... Mais voyons la réponse écrite sur la même lettre (_Il lit_). «Puisque je ne dois plus vous voir, la vie m'est odieuse, et je vais la perdre avec joie dans la vive attaque d'un fort, où je ne suis point commandé.
»Je vous renvoie tous vos reproches; le portrait que j'ai fait de vous, et la boucle de cheveux que je vous dérobai. L'ami qui vous rendra ceci quand je ne serai plus, est sûr. Il a vu tout mon désespoir. Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les noms qu'on va donner à l'héritier...... d'un autre plus heureux!....... puis-je espérer que le nom de _Léon_ vous rappellera quelquefois le souvenir du malheureux..... qui expire en vous adorant, et signe pour la dernière fois, CHÉRUBIN LÉON, d'_Astorga_.
..... Puis, en caractères sanglans!........ «Blessé à mort, je rouvre cette lettre, et vous écris avec mon sang, ce douloureux, cet éternel adieu. Souvenez-vous......»
Le reste est effacé par des larmes..... (_Il s'agite_)... Ce n'est point là non plus l'écrit d'un méchant homme! Un malheureux égarement.... (_Il s'assied et reste absorbé_). Je me sens déchiré!
SCÈNE II.
BÉGEARSS, LE COMTE.
BÉGEARSS, _en entrant s'arrête, le regarde et se mord le doigt avec mystère_.
LE COMTE.
Ah! mon cher ami, venez donc!.... vous me voyez dans un accablement....
BÉGEARSS.
Très-effrayant, Monsieur; je n'osais avancer.
LE COMTE.
Je viens de lire cet écrit. Non! ce n'étaient point là des ingrats ni des monstres; mais de malheureux insensés, comme ils se le disent eux-mêmes....
BÉGEARSS.
Je l'ai présumé comme vous.
LE COMTE _se lève et se promène_.
Les misérables femmes! en se laissant séduire ne savent guères les maux qu'elles apprêtent..... Elles vont, elles vont..... les affronts s'accumulent.... et le monde injuste et léger accuse un père qui se tait, qui devore en secret ses peines!...... On le taxe de dureté, pour les sentimens qu'il refuse au fruit d'un coupable adultère!.... Nos désordres à nous, ne leur enlèvent presque rien; ne peuvent du moins leur ravir la certitude d'être mères, ce bien inestimable de la maternité! tandis que leur moindre caprice, un goût, une étourderie légère, détruit dans l'homme le bonheur..... le bonheur de toute sa vie, la sécurité d'être père.---- Ah! ce n'est point légèrement qu'on a donné tant d'importance à la fidélité des femmes! Le bien, le mal de la société, sont attachés à leur conduite, le paradis ou l'enfer des familles dépend à-tout-jamais de l'opinion qu'elles ont donné d'elles.
BÉGEARSS.
Calmez-vous; voici votre fille.
SCÈNE III.
FLORESTINE, LE COMTE, BÉGEARSS.
FLORESTINE, _un bouquet au côté_.
On vous disait, Monsieur, si occupé, que je n'ai pas osé vous fatiguer de mon respect.
LE COMTE.
Occupé de toi, mon enfant! _ma fille!_ Ah! je me plais à te donner ce nom; car j'ai pris soin de ton enfance. Le mari de ta mère était fort dérangé: en mourant il ne laissa rien. Elle-même, en quittant la vie, t'a recommandée à mes soins. Je lui engageai ma parole; je la tiendrai, ma fille, en te donnant un noble époux. Je te parle avec liberté devant cet ami qui nous aime. Regarde autour de toi; choisis! ne trouves-tu personne ici, digne de posséder ton coeur?
FLORESTINE, _lui baisant la main_.
Vous l'avez tout entier, Monsieur, et si je me vois consultée, je répondrai que mon bonheur est de ne point changer d'état.--M.r votre fils en se mariant....... (car, sans doute, il ne restera plus dans l'ordre de Malthe aujourd'hui); M.r votre fils, en se mariant, peut se séparer de son père. Ah! permettez que ce soit moi qui prenne soin de vos vieux jours! c'est un devoir, Monsieur, que je remplirai avec joie.
LE COMTE.
Laisse, laisse _Monsieur_ réservé pour l'indifférence; on ne sera point étonné qu'une enfant si reconnaissante me donne un nom plus doux! appelle-moi ton père.
BÉGEARSS.
Elle est digne, en honneur, de votre confidence entière...... Mademoiselle, embrassez ce bon, ce tendre protecteur. Vous lui devez plus que vous ne pensez. Sa tutelle n'est qu'un devoir. Il fut l'ami..... l'ami secret de votre mère.... et, pour tout dire en un seul mot....
SCÈNE IV.
FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS. (_La Comtesse est en robe à peigner._)
FIGARO, _annonçant_.
Madame la Comtesse.
BÉGEARSS _jette un regard furieux sur Figaro_.
(_A part_). Au diable le faquin!
LA COMTESSE, _au Comte_.
_Figaro_ m'avait dit que vous vous trouviez mal; effrayée, j'accours, et je vois.....
LE COMTE.
.....Que cet homme officieux vous a fait encore un mensonge.
FIGARO.
Monsieur, quand vous êtes passé, vous aviez un air si défait....... heureusement il n'en est rien. (_Bégearss l'examine_).
LA COMTESSE.
Bonjour, monsieur _Bégearss_.... Te voilà, _Florestine_; je te trouve radieuse..... Mais voyez donc comme elle est fraîche et belle! Si le ciel m'eût donné une fille, je l'aurais voulue comme toi, de figure et de caractère. Il faudra bien que tu m'en tiennes lieu. Le veux-tu, _Florestine_?
FLORESTINE, _lui baisant la main_.
Ah! Madame!
LA COMTESSE.
Qui t'a donc fleurie si matin?
FLORESTINE, _avec joie_.
Madame, on ne m'a point fleurie; c'est moi qui ai fait des bouquets. N'est-ce pas aujourd'hui _Saint-Léon_?
LA COMTESSE.
Charmante enfant, qui n'oublie rien! (_Elle la baise au front._)
LE COMTE _fait un geste terrible_. _Bégearss le retient._
LA COMTESSE, _à Figaro_.
Puisque nous voilà rassemblés, avertissez mon fils que nous prendrons ici le chocolat.
FLORESTINE.
Pendant qu'ils vont le préparer, Mon parrain, faites-nous donc voir ce beau buste de _Washington_, que vous avez, dit-on, chez vous.
LE COMTE.
J'ignore qui me l'envoie; je ne l'ai demandé à personne; et, sans doute, il est pour _Léon_. Il est beau; je l'ai là dans mon cabinet: venez tous.
(_Bégearss, en sortant le dernier, se retourne deux fois pour examiner Figaro qui le regarde de même. Ils ont l'air de se menacer sans parler_).
SCÈNE V.
FIGARO _seul, rangeant la table et les tâsses pour le déjeûné_.
Serpent, ou basilic! tu peux me mesurer, me lancer des regards affreux! Ce sont les miens qui te tueront!.... Mais, où reçoit-il ses paquets? Il ne vient rien pour lui, de la poste à l'hôtel! Est il monté seul de l'enfer?...... Quelqu'autre diable correspond!.... et moi, je ne puis découvrir.....
SCÈNE VI.
FIGARO, SUSANNE.
SUSANNE _accourt, regarde, et dit très-vivement à l'oreille de Figaro_:
C'est lui que la pupille épouse.---- Il a la promesse du Comte.---- Il guérira _Léon_ de son amour.---- Il détachera _Florestine_.---- Il fera consentir madame.---- Il te chasse de la maison.---- Il cloître ma maîtresse en attendant que l'on divorce.----Fait déshériter le jeune homme, et me rend maîtresse de tout. Voilà les nouvelles du jour.
(_Elle s'enfuit_).
SCÈNE VII.
FIGARO, _seul_.
Non, s'il vous plaît, Monsieur le Major! nous compterons ensemble auparavant. Vous apprendrez de moi, qu'il n'y a que les sots qui triomphent. Grace à l'_Arianne-Suson_, je tiens le fil du labyrinthe, et le Minotaure est cerné.....Je t'envelopperai dans tes piéges, et te démasquerai si bien!... Mais quel intérêt assez pressant lui fait faire une telle école, dessère les dents d'un tel homme? S'en croirait-il assez sûr pour..... La sottise et la vanité sont compagnes inséparables! Mon Politique babille et se confie! Il a perdu le coup. _Y a faute!_
SCÈNE VIII.
GUILLAUME, FIGARO.
GUILLAUME, (_avec une lettre_).
MEISSIEIR _Bégearss_! Ché vois qu'il est pas pour ici?
FIGARO, _rangeant le déjeûné_.
Tu peux l'attendre, il va rentrer.
GUILLAUME, _reculant_.
Meingoth! ch'attendrai pas Meissieïr en gombagnie té vous! Mon maître il voudrait point, jé chure.
FIGARO.
Il te le défend? eh bien! donne la lettre; je vais la lui remettre en rentrant.
GUILLAUME, _reculant_.
Pas plis à vous té lettres! O tiable! il voudra pientôt me jasser.
FIGARO, _à part_.
Il faut pomper le sot.--Tu.... viens de la poste, je crois?
GUILLAUME.
Tiable! non, ché viens pas.
FIGARO.
C'est sans doute quelque missive du Gentlemen..... du parent irlandais dont il vient d'hériter? Tu sais cela, toi, bon Guillaume?
GUILLAUME, _riant niaisement_.
Lettre d'un qu'il est mort, Meissieïr! non, ché vous prie! celui-là, ché crois pas, partié! ce sera pien plitôt d'un autre. Peut-être il viendrait d'un qu'ils sont là... pas contens, dehors.
FIGARO.
D'un de nos mécontens, dis-tu?
GUILLAUME.
Oui, mais ch'assure pas....
FIGARO, _à part_.