L'autre Tartuffe, ou La mère coupable
Part 1
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L'AUTRE TARTUFFE,
OU
LA MÈRE COUPABLE.
AVIS DE L'IMPRIMEUR.
Le Citoyen RONDONNEAU, propriétaire de cette édition, la seule avouée par l'Auteur, prévient ses Concitoyens qu'il en a déposé deux exemplaires à la Bibliothèque nationale, pour lui assurer l'exercice des droits que donne la loi du 19 juillet 1793, de poursuivre _tout contrefacteur, et tout distributeur d'édition contrefaite_.
Il prévient en outre ses Concitoyens qu'il vient d'ouvrir la vente de ce qui reste des OEuvres de Voltaire, édition de Kell, _in-8.º_ et _in-12_: la première en 70 volumes, la seconde en 92 volumes, ainsi que des diverses parties qui forment le complément des exemplaires imparfaits.
On trouvera de plus au Dépôt des Lois, place du Carrousel, 1.º des exemplaires de la correspondance de Voltaire, imprimée séparément de ses oeuvres, en 19 volumes _in-8.º_ et en 23 volumes _in-12_; ces éditions particulières ont été faites pour ceux qui ont des éditions des oeuvres de Voltaire antérieures à l'édition complette de Kell.
2.º De la Henriade, 1 vol. _in-4.º_
3.º De la Pucelle, 1 vol. _in-4.º_ ou 2 vol. _in-12._
4.º Du Mariage de Figaro ou la Folle Journée, 1 vol. _in-8.º_
La vente se fera au comptant. On trouvera au Dépôt le tableau des prix des différentes éditions, et les conditions du paiement, tant pour les Libraires que pour les Particuliers.
On trouvera au même Dépôt la collection de toutes les estampes ou les portions séparées de toutes les parties incomplettes qui restent à livrer.
L'AUTRE TARTUFFE,
ou
LA MÈRE COUPABLE.
DRAME EN CINQ ACTES, EN PROSE;
PAR P. A. CARON-BEAUMARCHAIS.
_Remis au Théâtre de la rue Feydeau, avec des changemens, et joué le 16 Floréal an V, (5 Mai 1797) par les anciens Acteurs du Théâtre Français._
On gagne assés dans les familles, quand on en expulse un méchant. _dernière phrase de la Pièce._
ÉDITION ORIGINALE.
A PARIS,
CHEZ RONDONNEAU et Compagnie, au Dépôt des Lois, place du Carrousel.
1797.
UN MOT SUR LA MÈRE COUPABLE.
Pendant ma longue proscription, quelques amis zélés avaient imprimé cette Pièce, uniquement pour prévenir l'abus d'une contrefaçon infidèle, furtive, et prise à la volée pendant les représentations[1]. Mais ces amis eux-mêmes, pour éviter d'être froissés par les agens de la terreur, s'ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols, (car alors tout était péril) se crurent obligés de les défigurer, d'altérer même leur langage, et de mutiler plusieurs scènes.
[1] Elle fut représentée, pour la première fois, au Théâtre du Marais, le 26 Juin 1792.
Honorablement rappelé dans ma patrie, après quatre années d'infortunes, et la Pièce étant désirée par les anciens Acteurs du Théâtre français, dont on connaît les grands talens; je la restitue en entier dans son premier état. Cette édition est celle que j'avoue.
Parmi les vues de ces artistes, j'entre dans celle de présenter, en trois séances consécutives, tout le roman de la famille _Almaviva_, dont les deux premières époques ne semblent pas, dans leur gaîté légère, offrir de rapport bien sensible avec la profonde et touchante moralité de la dernière; mais qui, dans le plan de l'auteur, ont une connexion intime, propre à verser le plus vif intérêt sur les représentations de _la Mère coupable_.
J'ai donc pensé avec les Comédiens, que nous pouvions dire au Public: Après avoir bien ri, le premier jour, _au Barbier de Séville_, de la turbulente jeunesse _du Comte Almaviva_, laquelle est à-peu-près celle de tous les hommes:
Après avoir, le second jour, gaîment considéré, _dans la Folle journée_, les fautes de son âge viril, et qui sont trop souvent les nôtres:
Par le tableau de sa vieillesse, et voyant _la Mère coupable_, venez vous convaincre avec nous, que tout homme qui n'est pas né un épouvantable méchant, finit toujours par être bon, quand l'âge des passions s'éloigne, et sur-tout quand il a goûté le bonheur si doux d'être père! c'est le but moral de la Pièce. Elle en renferme plusieurs autres que ses détails feront sortir.
Et moi, l'Auteur, j'ajoute ici: Venez juger _la Mère coupable_, avec le bon esprit qui l'a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque plaisir à mêler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette femme infortunée: si ses pleurs commandent les vôtres, laissez-les couler doucement. Les larmes qu'on verse au théâtre, sur des maux simulés qui ne font pas le mal de la réalité cruelle, sont douces. On est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon après la compassion!
Auprès de ce tableau touchant, si j'ai mis sous vos yeux le machinateur, l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille; Ah! je vous jure que je l'ai vu agir; je n'aurais pas pu l'inventer. Le _Tartuffe de Molière_ était celui de _la religion_: aussi de toute la famille d'_Orgon_, ne trompa-t-il que le chef imbécile! Celui-ci, bien plus dangereux, _Tartuffe de la probité_, a l'art profond de s'attirer la respectueuse confiance de la famille entière qu'il dépouille. C'est celui-là qu'il fallait démasquer. C'est pour vous garantir des piéges de ces monstres (et il en existe par-tout) que j'ai traduit sévèrement celui-ci sur la scène française. Pardonnez-le moi, en faveur de sa punition, qui fait la clôture de la Pièce. Ce cinquième acte m'a couté; mais je me serais cru plus méchant que _Bégearss_, si je l'avais laissé jouir du moindre fruit de ses atrocités; si je ne vous eusse calmés après des alarmes si vives.
Peut être ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui me consumait la poitrine, et devait être écrit dans la force de l'âge. Il m'a tourmenté bien long-temps! Mes deux comédies espagnoles ne furent faites que pour le préparer. Depuis, en vieillissant, j'hésitais de m'en occuper: je craignais de manquer de force; et peut-être n'en ai-je plus à l'époque où je l'ai tenté! mais enfin, je l'ai composé dans une intention droite et pure: avec la tête froide d'un homme, et le coeur brûlant d'une femme, comme on l'a pensé de _Rousseau_. J'ai remarqué que cet ensemble, cet _hermaphrodisme_ moral, est moins rare qu'on ne le croit.
Au reste, sans tenir à nul parti, à nulle secte, _la Mère coupable_ est un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles; auxquelles malheureusement le divorce, très-bon d'ailleurs, ne remédie point. Quoi qu'on fasse, ces plaies secrètes, il les déchire au lieu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du coeur, l'indulgence en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j'ai voulu peindre et graver dans tous les esprits.
Les hommes de lettres qui se sont voués au théâtre, en examinant cette Pièce, pourront y démêler une intrigue de comédie, fondue dans le pathétique d'un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques juges prévenus, ne leur paraissait pas de force à comporter ces deux élémens réunis. _L'intrigue_, disaient-ils, est le propre des sujets gais, c'est le nerf de la comédie: on adapte _le pathétique_ à la marche simple du drame, pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes hasardés s'évanouissent à l'application, comme on peut s'en convaincre en s'exerçant dans les deux genres. L'exécution plus ou moins bonne assigne à chacun son mérite; et le mêlange heureux de ces deux moyens dramatiques employés avec art, peut produire un très-grand effet; voici comment je l'ai tenté.
Sur les antécédens connus (et c'est un fort grand avantage) j'ai fait en sorte qu'un drame intéressant existât aujourd'hui entre _le Comte Almaviva_, la Comtesse et les deux enfans. Si j'avais reporté la Pièce à l'âge inconsistant où les fautes se sont commises, voici ce qui fût arrivé.
D'abord le drame eût dû s'appeler, non _la Mère coupable_, mais _l'Epouse infidèle_, ou _les Epoux coupables_: ce n'était déjà plus le même genre d'intérêt; il eût fallu y faire entrer des intrigues d'amour, des jalousies, du désordre, que sais-je? de tous autres évènemens: et la moralité que je voulais faire sortir d'un manquement si grave aux devoirs de l'épouse honnête; cette moralité, perdue, enveloppée dans les fougues de l'âge, n'aurait pas été apperçue. Mais, c'est vingt ans après que les fautes sont consommées; quand les passions sont usées; que leurs objets n'existent plus; à l'instant où les conséquences d'un désordre presque oublié viennent peser sur l'établissement, sur le sort d'enfans malheureux qui les ont toutes ignorées, et n'en sont pas moins les victimes. C'est de ces circonstances graves que la moralité tire toute sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées qui, lisant peu dans l'avenir, sont beaucoup plus près du danger de se voir égarées, que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame.
Puis, opposant au scélérat, notre pénétrant _Figaro_, vieux serviteur très-attaché; le seul Être que le fripon n'a pu tromper dans la maison: l'intrigue qui se noue entr'eux, s'établit sous cet autre aspect.
Le scélérat inquiet, se dit: En vain j'ai le secret de tout le monde ici; envain je me vois près de le tourner à mon profit; si je ne parviens pas à faire chasser ce valet, il pourra m'arriver malheur!
D'autre côté, j'entends _le Figaro_: Si je ne réussis à dépister ce monstre, à lui faire tomber le masque; la fortune, l'honneur, le bonheur de cette maison; tout est perdu. _La Susanne_, jetée entre ces deux lutteurs, n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir pour hâter la chûte de l'autre.
Ainsi, _la Comédie d'intrigue_, soutenant la curiosité, marche tout au travers _du Drame_, dont elle renforce l'action, sans en diviser l'intérêt qui se porte entier sur _la Mère_. Les deux enfans, aux yeux du spectateur, ne courent aucun danger réel. On voit bien qu'ils s'épouseront, si le scélérat est chassé; car, ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage, c'est qu'ils ne sont parens à nul degré; qu'ils sont étrangers l'un à l'autre: ce que savent fort bien, dans le secret du coeur, le Comte, la Comtesse, le scélérat, _Susanne_ et _Figaro_, tous instruits des événemens; sans compter le Public qui assiste à la Pièce, à qui nous n'avons rien caché. Tout l'art de l'hypocrite, en déchirant le coeur du Père et de la Mère, consiste à effrayer les jeunes gens, à les arracher l'un à l'autre, en leur fesant croire à chacun qu'ils sont enfans du même père! c'est-là le fond de son intrigue. Ainsi marche le double plan que l'on peut appeler _complexe_.
Une telle action dramatique peut s'appliquer à tous les temps, à tous les lieux où les grands traits de la nature, et tous ceux qui caractérisent le coeur de l'homme et ses secrèts, ne seront pas trop méconnus.
_Diderot_ comparant les ouvrages de _Richardson_ avec tous ces romans que nous nommons l'_Histoire_, s'écrie, dans son enthousiasme pour cet auteur juste et profond: _Peintre du coeur humain! c'est toi seul qui ne ments jamais!_ Quel mot sublime! Et moi aussi j'essaye encor d'être peintre du coeur humain: mais ma palette est desséchée par l'âge et les contradictions. _La Mère coupable_ a dû s'en ressentir!
Que si ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon plan; le principe que j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse! Un tel essai peut inspirer le dessein d'en offrir de plus fortement concertés. Qu'un homme de feu l'entreprenne, y mêlant, d'un crayon hardi, l'_intrigue_ avec _le pathétique_! Qu'il broye et fonde savament les vives couleurs de chacun! Qu'il nous peigne à grands traits l'homme vivant en société, son état, ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la vérité frappante que l'exagération même, qui fait briller les autres genres, ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlement! Touchés, intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le _Drame_ est un genre décoloré, né de l'impuissance de produire ou Tragédie, ou Comédie. L'art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas.
O mes Concitoyens, vous à qui j'offre cet essai! s'il vous parait faible ou manqué; critiqués-le, mais sans m'injurier. Lorsque je fis mes autres Pièces, on m'outragea long-temps pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune _Figaro_, que vous avez aimé depuis. J'étais jeune aussi, j'en riais. En vieillissant l'esprit s'attriste; le caractère se rembrunit. J'ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à ma personne, à l'occasion de mes ouvrages: on n'est pas maître de cela.
Critiqués la Pièce: fort bien. Si l'Auteur est trop vieux pour en tirer du fruit, votre leçon peut profiter à d'autres. L'injure ne profite à personne, et même elle n'est pas de bon goût. On peut offrir cette remarque à une Nation renommée par son ancienne politesse, qui la fesait servir de modèle en ce point, comme elle est encore aujourd'hui celui de la haute vaillance.
PERSONNAGES.
LE COMTE ALMAVIVA, _grand seigneur espagnol, d'une fierté noble, et sans orgueil_.
LA COMTESSE ALMAVIVA, _très-malheureuse, et d'une angélique piété_.
LE CHEVALIER LÉON, _leur fils; jeune homme épris de la liberté, comme toutes les âmes ardentes et neuves_.
FLORESTINE, _pupille et filleule du comte Almaviva; jeune personne d'une grande sensibilité_.
M. BÉGEARSS, _Irlandais, major d'infanterie espagnole, ancien secrétaire des ambassades du Comte; homme très-profond, et grand machinateur d'intrigues, fomentant le trouble avec art_.
FIGARO, _valet de chambre, chirurgien et homme de confiance du Comte; homme formé par l'expérience du monde et des évènemens_.
SUSANNE, _première camariste de la Comtesse; épouse de_ Figaro; _excellente femme, attachée à sa maîtresse, et revenue des illusions du jeune âge_.
M. FAL, _notaire du Comte; homme exact et très-honnête_.
GUILLAUME, _valet allemand de_ M. Bégearss; _homme trop simple pour un tel maître_.
La Scène est à Paris, dans l'hôtel occupé par la famille du Comte, et se passe à la fin de 1790.
L'AUTRE TARTUFFE, OU LA MÈRE COUPABLE
ACTE PREMIER.
_Le Théâtre représente un salon fort orné._
SCÈNE PREMIÈRE.
SUSANNE, _seule, tenant des fleurs obscures, dont elle fait un bouquet_.
Que Madame s'éveille et sonne; mon triste ouvrage est achevé. (_Elle s'assied avec abandon._) A peine il est neuf heures, et je me sens déjà d'une fatigue...... Son dernier ordre, en la couchant, m'a gâté ma nuit toute entière..... _Demain, Susanne, au point du jour, fais apporter beaucoup de fleurs, et garnis-en mes cabinets._--- Au portier:--- _Que, de la journée, il n'entre personne pour moi.----- Tu me formeras un bouquet de fleurs noires et rouge foncé, un seul oeillet blanc au milieu_...... Le voilà.--Pauvre Maîtresse! elle pleurait!... Pour qui ce mélange d'apprêts?.... Eeeh! si nous étions en Espagne, ce serait aujourd'hui la fête de son fils _Léon_......... (_avec mystère._) et d'un autre homme qui n'est plus! (_Elle regarde les fleurs._) Les couleurs du sang et du deuil! (_Elle soupire._) Ce coeur blessé ne guérira jamais!--- Attachons-le d'un crêpe noir, puisque c'est-là sa triste fantaisie! (_Elle attache le bouquet._)
SCÈNE II.
SUSANNE, FIGARO _regardant avec mystère_. (_Cette scène doit marcher chaudement._)
SUSANNE.
Entre donc, _Figaro_! Tu prends l'air d'un amant en bonne fortune chez ta femme!
FIGARO.
Peut-on vous parler librement?
SUSANNE.
Oui, si la porte reste ouverte.
FIGARO.
Et pourquoi cette précaution?
SUSANNE.
C'est que l'homme dont il s'agit peut entrer d'un moment à l'autre.
FIGARO, _appuyant_.
_Honoré-Tartuffe--Bégearss?_
SUSANNE.
Et c'est un rendez-vous donné.--Ne t'accoutume donc pas à charger son nom d'épithètes; cela peut se redire et nuire à tes projets.
FIGARO.
Il s'appelle _Honoré_!
SUSANNE.
Mais non pas _Tartuffe_.
FIGARO.
Morbleu!
SUSANNE.
Tu as le ton bien soucieux!
FIGARO.
Furieux! (_Elle se lève._) Est-ce là notre convention? M'aidez-vous franchement, _Suzanne_, à prévenir un grand désordre? Serais-tu dupe encore de ce très-méchant homme?
SUSANNE.
Non; mais je crois qu'il se méfie de moi; il ne me dit plus rien. J'ai peur, en vérité, qu'il ne nous croye raccommodés.
FIGARO.
Feignons toujours d'être brouillés.
SUSANNE.
Mais qu'as-tu donc appris qui te donne une telle humeur?
FIGARO.
Recordons-nous d'abord sur les principes. Depuis que nous sommes à Paris, et que M. _Almaviva_..... (Il faut bien lui donner son nom, puisqu'il ne souffre plus qu'on l'appelle _Monseigneur_.......)
SUSANNE, _avec humeur_.
C'est beau! et Madame sort sans livrée! nous avons l'air de tout le monde!
FIGARO.
Depuis, dis-je, qu'il a perdu, par une querelle du jeu, son libertin de fils aîné, tu sais comment tout a changé pour nous! comme l'humeur du Comte est devenue sombre et terrible!
SUSANNE.
Tu n'es pas mal bourru non plus!
FIGARO.
Comme son autre fils paraît lui devenir odieux!
SUSANNE.
Que trop!
FIGARO.
Comme Madame est malheureuse!
SUSANNE.
C'est un grand crime qu'il commet!
FIGARO.
Comme il redouble de tendresse pour sa pupille _Florestine_! Comme il fait, sur-tout, des efforts pour dénaturer sa fortune!
SUSANNE.
Sais-tu, mon pauvre _Figaro_! que tu commences à radoter? Si je sais tout cela, qu'est-il besoin de me le dire?
FIGARO.
Encor faut-il bien s'expliquer pour s'assurer que l'on s'entend! N'est-il pas avéré pour nous que cet astucieux Irlandais, le fléau de cette famille, après avoir chiffré, comme secrétaire, quelques ambassades auprès du Comte, s'est emparé de leurs secrets à tous? que ce profond machinateur a su les entraîner, de l'indolente Espagne, en ce pays, remué de fond en comble, espérant y mieux profiter de la désunion où ils vivent, pour séparer le mari de la femme, épouser la pupille, et envahir les biens d'une maison qui se délâbre?
SUSANNE.
Enfin, moi! que puis-je à cela?
FIGARO.
Ne jamais le perdre de vue; me mettre au cours de ses démarches.
SUSANNE.
Mais je te rends tout ce qu'il dit.
FIGARO.
Oh! ce qu'il dit..... n'est que ce qu'il veut dire! Mais saisir, en parlant, les mots qui lui échappent, le moindre geste, un mouvement; c'est-là qu'est le secret de l'âme! Il se trame ici quelque horreur! Il faut qu'il s'en croye assuré; car je lui trouve un air..... plus faux, plus perfide et plus fat; cet air des sots de ce pays, triomphant avant le succès! Ne peux-tu être aussi perfide que lui? l'amadouer, le bercer d'espoir? quoiqu'il demande, ne pas le refuser?...
SUSANNE.
C'est beaucoup!
FIGARO.
Tout est bien, et tout marche au but; si j'en suis promptement instruit.
SUSANNE.
.... Et si j'en instruis ma maîtresse?
FIGARO.
Il n'est pas tems encore; ils sont tous subjugués par lui. On ne te croirait pas: tu nous perdrais, sans les sauver. Suis-le par-tout, comme son ombre.... et moi, je l'épie au-dehors....
SUSANNE.
Mon ami, je t'ai dit qu'il se défie de moi; et s'il nous surprenait ensemble... Le voilà qui descend.... Ferme!....... ayons l'air de quereller bien fort. (_Elle pose le bouquet sur la table._)
FIGARO, _élevant la voix_.
Moi, je ne le veux pas. Que je t'y prenne une autre fois!....
SUSANNE, _élevant la voix_.
Certes!..... oui, je te crains beaucoup!
FIGARO, _feignant de lui donner un soufflet_.
Ah! tu me crains!.... Tiens, insolente!
SUSANNE, _feignant de l'avoir reçu_.
Des coups à moi.... chez ma maîtresse?
SCÈNE III.
LE MAJOR BÉGEARSS, FIGARO, SUSANNE.
BÉGEARSS, _en uniforme, un crêpe noir au bras_.
Eh! mais quel bruit! Depuis une heure j'entends disputer de chez moi....
FIGARO, _à part_.
Depuis une heure!
BÉGEARSS.
Je sors, je trouve une femme éplorée....
SUSANNE, _feignant de pleurer_.
Le malheureux lève la main sur moi!
BÉGEARSS.
Ah l'horreur! monsieur _Figaro_! Un galant homme a-t-il jamais frappé une personne de l'autre sexe?
FIGARO, _brusquement_.
Eh morbleu! Monsieur, laissez-nous! Je ne suis point _un galant homme_; et cette femme n'est point _une personne de l'autre sexe_: elle est ma femme; une insolente, qui se mêle dans des intrigues, et qui croit pouvoir me braver, parce qu'elle a ici des gens qui la soutiennent. Ah! j'entends la morigéner....
BÉGEARSS.
Est-on brutal à cet excès?
FIGARO.
Monsieur, si je prends un arbitre de mes procédés envers elle, ce sera moins vous que tout autre; et vous savez trop bien pourquoi!
BÉGEARSS.
Vous me manquez, Monsieur; je vais m'en plaindre à votre maître.
FIGARO, _raillant_.
Vous manquer! moi? c'est impossible.
(_Il sort._)
SCÈNE IV.
BÉGEARSS, SUSANNE.
BÉGEARSS.
Mon enfant, je n'en reviens point. Quel est donc le sujet de son emportement?
SUSANNE.
Il m'est venu chercher querelle; il m'a dit cent horreurs de vous. Il me défendait de vous voir, de jamais oser vous parler. J'ai pris votre parti; la dispute s'est échauffée; elle a fini par un soufflet.... Voilà le premier de sa vie; mais moi, je veux me séparer; vous l'avez vu.....
BÉGEARSS.
Laissons cela.--Quelque léger nuage altérait ma confiance en toi; mais ce débat l'a dissipé.
SUSANNE.
Sont-ce là vos consolations?
BÉGEARSS.
Vas! c'est moi qui t'en vengerai! il est bien tems que je m'acquitte envers toi, ma pauvre _Susanne_! Pour commencer, apprends un grand secret..... Mais sommes-nous bien sûrs que la porte est fermée? (_Susanne y va voir._) (_Il dit à part_) Ah! si je puis avoir seulement trois minutes l'écrin au double fonds que j'ai fait faire à la Comtesse, où sont ces importantes lettres.....
SUSANNE _revient_.
Eh bien! ce grand secret?
BÉGEARSS.
Sers ton ami; ton sort devient superbe.--J'épouse _Florestine_; c'est un point arrêté; son père le veut absolument.
SUSANNE.
Qui, son père?
BÉGEARSS, _en riant_.
Et d'où sors-tu donc? Règle certaine, mon enfant; lorsque telle orpheline arrive chez quelqu'un, comme pupille, ou bien comme filleule, elle est toujours la fille du mari. (_D'un ton sérieux._) Bref, je puis l'épouser.... si tu me la rends favorable.
SUSANNE.
Oh! mais _Léon_ en est très amoureux.
BÉGEARSS.
Leur fils? (_froidement_) je l'en détacherai.
SUSANNE, _étonnée_.
Ha!.... Elle aussi, elle est fort éprise!
BÉGEARSS.
De lui?....
SUSANNE.
Oui.
BÉGEARSS, _froidement_.
Je l'en guérirai.
SUSANNE, _plus surprise_.
Ha ha!..... Madame qui le sait, donne les mains à leur union!
BÉGEARSS, _froidement_.
Nous la ferons changer d'avis.
SUSANNE, _stupéfaite_.
Aussi?.... Mais _Figaro_, si je vois bien, est le confident du jeune homme!
BÉGEARSS.
C'est le moindre de mes soucis. Ne serais-tu pas aise d'en être délivrée?
SUSANNE.
S'il ne lui arrive aucun mal?...
BÉGEARSS.
Fi donc! la seule idée flétrit l'austère probité. Mieux instruits sur leurs intérêts, ce sont eux-mêmes qui changeront d'avis.
SUSANNE, _incrédule_.
Si vous faites cela, Monsieur....
BÉGEARSS, _appuyant_.
Je le ferai.--Tu sens que l'amour n'est pour rien dans un pareil arrangement. (_L'air caressant._) Je n'ai jamais vraiment aimé que toi.
SUSANNE, _incrédule_.
Ah! si Madame avait voulu....
BÉGEARSS.
Je l'aurais consolée sans doute; mais elle a dédaigné mes voeux!..... Suivant le plan que le Comte a formé, la Comtesse va au couvent.
SUSANNE, _vivement_.
Je ne me prête à rien contre elle.
BÉGEARSS.
Que diable! il la sert dans ses goûts! Je t'entends toujours dire: _Ah! c'est un ange sur la terre!_
SUSANNE, _en colère_.
Eh bien! faut-il la tourmenter?
BÉGEARSS, _riant_.
Non; mais du moins la rapprocher de ce Ciel, la patrie des anges, dont elle est un moment tombée!....... Et puisque, dans ces nouvelles et merveilleuses lois, le divorce s'est établi....
SUSANNE, _vivement_.
Le Comte veut s'en séparer?
BÉGEARSS.
S'il peut.
SUSANNE, _en colère_.
Ah! les scélérats d'hommes! quand on les étranglerait tous!....
BÉGEARSS, _riant_.
J'aime à croire que tu m'en exceptes?
SUSANNE.
Ma foi!.... pas trop.
BÉGEARSS, _riant_.