L'autre monde; ou, Histoire comique des Etats et Empires de la Lune
Part 9
--Vous vous étonnez, continua-t-il, d'une coutume si contraire à celle de votre pays? Mais elle ne répugne point à la droite raison; car, en conscience, dites-moi, quand un homme jeune et chaud est en force d'imaginer, de juger et d'exécuter, n'est-il pas plus capable de gouverner une famille, qu'un infirme sexagénaire, pauvre hébété, dont la neige de soixante hivers a glacé l'imagination, qui ne se conduit que par ce que vous appelez expérience des heureux succès, qui ne sont cependant que de simples effets du hasard contre toutes les règles de l'économie de la prudence humaine. Pour du jugement, il en a aussi peu, quoique le vulgaire de votre Monde en fasse un apanage de la vieillesse; mais, pour se désabuser, il faut qu'il sache que ce qu'on appelle _prudence_ en un vieillard n'est autre chose qu'une appréhension panique, une peur enragée de rien entreprendre, qui l'obsède. Ainsi, quand il n'a pas risqué un danger où un jeune homme s'est perdu, ce n'est pas qu'il en préjugeât sa catastrophe, mais il n'avait pas assez de feu pour allumer ces nobles élans qui nous font oser; au lieu que l'audace de ce jeune homme était comme un gage de la réussite de son dessein, parce que cette ardeur qui fait la promptitude et la facilité d'une exécution était celle qui le poussait à l'entreprendre. Pour ce qui est d'exécuter, je ferais tort à votre esprit de m'efforcer à le convaincre de preuves. Vous savez que la jeunesse seule est propre à l'action; et, si vous n'en étiez pas tout à fait persuadé, dites-moi, je vous prie, quand vous respectez un homme courageux, n'est-ce pas à cause qu'il vous peut venger de vos ennemis, ou de vos oppresseurs? et est-ce par autre considération que par pure habitude, que vous le considérez, lorsqu'un bataillon de septante Janviers a gelé son sang, et tué de froid tous les nobles enthousiasmes dont les jeunes personnes sont échauffées? Lorsque vous déférez au plus fort, n'est-ce pas afin qu'il vous soit obligé d'une victoire que vous ne lui sauriez disputer? Pourquoi donc vous soumettre à lui, quand la paresse a fondu ses muscles, débilité ses artères, évaporé ses esprits et sucé la moelle de ses os? Si vous adoriez une femme, n'était-ce pas à cause de sa beauté? Pourquoi donc continuer vos génuflexions, après que la vieillesse en a fait un fantôme qui ne représente plus qu'une hideuse image de la mort? Enfin, lorsque vous aimiez un homme spirituel, c'était à cause que, par la vivacité de son génie, il pénétrait une affaire mêlée et la débrouillait; qu'il défrayait par son bien dire l'assemblée du plus haut carat; qu'il digérait les sciences d'une seule pensée; et cependant, vous lui continuez vos honneurs, quand ses organes usés rendent sa tête imbécile, pesante et importune aux compagnies, et lorsqu'il ressemble plutôt à la figure d'un Dieu Foyer qu'à un homme de raison? Concluez donc par là, mon fils, qu'il vaut mieux que les jeunes gens soient pourvus du gouvernement des familles, que les vieillards. D'autant plus même que, selon vos maximes, Hercule, Achille, Epaminondas, Alexandre et César, qui sont presque tous morts au deçà de quarante ans, n'auraient mérité aucuns honneurs,[12] parce qu'à votre compte ils auraient été trop jeunes, bien que leur seule jeunesse fût seule la cause de leurs belles actions, qu'un âge plus avancé eût rendues sans effet, parce qu'il eût manqué de l'ardeur et de la promptitude qui leur ont donné ces grands succès. Mais, direz-vous, toutes les lois de notre Monde font retentir avec soin ce respect qu'on doit aux vieillards? Il est vrai; mais, aussi, tous ceux qui ont introduit des lois ont été des vieillards qui craignaient que les jeunes ne les dépossédassent justement de l'autorité qu'ils avaient extorquée _et ont fait comme les législateurs aux fausses religions, un mystère de ce qu'ils n'ont pu trouver_.
[12] Et qu'à un _vieux radoteux, parce que le soleil a quatre-vingt dix fois expié sa moisson, vous lui deviez de l'encens_ (Variante).
«_Oui mais direz-vous, ce vieillard est mon père et le Ciel me promet une longue vie si je l'honore._»
_Si votre père, ô mon fils, ne vous ordonne rien de contraire aux inspirations du très-haut, je l'admets; autrement, marchez sur le ventre du père qui vous engendra, trépignez sur le sein de la mère qui vous conçut, car de vous imaginer que ce lâche respect que des parents vicieux ont arraché à votre faiblesse soit tellement agréable au Ciel qu'il en allonge pour cela vos fusées, je n'y vois guère d'apparences._
_Quoi! ce coup de chapeau dont vous chatouillez et nourrissez le superbe de votre père, crève-t-il un abcès que vous avez dans le côté, répare-t-il votre humide radical, fait-il la cure d'une estocade à travers votre estomac vous casse-t-il une pierre dans la vessie. Si cela est, les médecins ont grand tort. Au lieu de potions infernales dont ils empestent la vie des hommes qu'ils n'ordonnent pour la petite vérole trois révérences à jeun, quatre «grand mercy» après dîner et douze «bonsoir mon père et ma mère» avant que de s'endormir. Vous me répliquerez que sans lui, vous ne seriez pas il est vrai, mais aussi lui-même sans votre grand-père, sans votre bisaïeul, ni sans vous votre père n'aurait pas de petits-fils._
_Lorsque la nature le mit au jour c'était à condition de rendre ce qu'elle lui prêtait, ainsi quand il vous engendra il ne vous donna rien, il s'acquitta encore. Je voudrais bien savoir si vos parents songeaient à vous quand ils vous firent? Hélas, point du tout, et toutefois vous êtes obligé d'un présent qu'ils vous ont fait sans y penser._
_Comment, parce que votre père fut si paillard qu'il ne put résister aux beaux yeux de je ne sais quelle créature, qu'il en fit le marché pour assouvir sa passion et que de leur patrouillis vous fûtes le maçonnage, vous rêverez ce voluptueux comme un des sept sages de Grèce, quoi parce que cet autre avare acheta les riches biens de sa femme par la façon d'un enfant, cet enfant ne lui doit parler qu'à genoux, ainsi votre père fit bien d'être ribaud et cet autre d'être chiche, car autrement, ni vous, ni lui, n'auriez jamais été, mais je voudrais bien savoir si quand il eût été certain que son pistolet eût pris un rat, s'il n'eût point tiré le coup! Juste Dieu! qu'on en fait accroire au peuple de votre monde._
«Vous ne tenez de votre Architecte mortel que votre corps seulement; votre âme vient des Cieux; il n'a tenu qu'au hasard que votre père n'ait été votre fils, comme vous êtes le sien. Savez-vous même s'il ne vous a point empêché d'hériter d'un diadème? Votre esprit peut-être était parti du Ciel, à dessein d'animer le Roi des Romains au ventre de l'Impératrice; en chemin, par hasard, il rencontra votre embryon, et peut-être que, pour abréger sa course, il s'y logea. Non, non, Dieu ne vous eût point rayé du calcul de tous les hommes, quand votre père fût mort petit garçon. Mais qui sait si vous ne seriez point aujourd'hui l'ouvrage de quelque vaillant Capitaine, qui vous aurait associé à sa gloire comme à ses biens? Ainsi peut-être vous n'êtes non plus redevable à votre père de la vie qu'il vous a donnée, que vous le seriez au Pirate qui vous aurait mis à la chaîne, parce qu'il vous nourrirait. Et je veux même qu'il vous eût engendré Prince, qu'il vous eût engendré Roi: un présent perd son mérite, lorsqu'il est fait sans le choix de celui qui le reçoit. On donna la mort à César, on la donna à Cassius; cependant Cassius en est obligé à l'Esclave dont il impétra non pas César à des meurtriers, parce qu'ils le forcèrent de la recevoir. Votre père consulta-t-il votre volonté, lorsqu'il embrassa votre mère? vous demanda-t-il si vous trouviez bon de voir ce siècle-là, ou d'en attendre un autre? si vous vous contenteriez d'être fils d'un sot, ou si vous auriez l'ambition de sortir d'un brave homme? Hélas! vous, que l'affaire concernait tout seul, vous étiez le seul dont on ne prenait point l'avis! Peut-être qu'alors, si vous eussiez été enfermé autre part que dans la matrice des idées de la Nature, et que votre naissance eût été à votre option, vous auriez dit à la Parque: «Ma chère Demoiselle, prends le fuseau d'un autre: il y a fort longtemps que je suis dans le rien, et j'aime encore mieux demeurer cent ans à n'être pas, que d'être aujourd'hui, pour m'en repentir demain!» Cependant il vous fallut passer par là; vous eûtes beau piailler pour retourner à la longue et noire maison dont on vous arrachait, on faisait semblant de croire que vous demandiez à téter.
«Voilà, ô mon fils! les raisons à peu près qui sont cause du respect que les pères portent à leurs enfants; je sais bien que j'ai penché du côté des enfants plus que la justice ne le demande, et que j'ai en leur faveur un peu parlé contre ma conscience. Mais, voulant corriger cet orgueil dont certains pères bravent la faiblesse de leurs petits, j'ai été obligé de faire comme ceux qui, pour redresser un arbre tortu, le tirent de l'autre côté, afin qu'il redevienne également droit entre les deux contorsions. Ainsi, j'ai fait restituer aux pères ce qu'ils sont à leurs enfants, leur en ôtant beaucoup qui leur appartenait, afin qu'une autre fois ils se contentassent du leur. Je sais bien encore que j'ai choqué, par cette apologie, tous les vieillards; mais qu'ils se souviennent qu'ils ont été enfants avant que d'être pères, et qu'il est impossible que je n'aie parlé fort à leur avantage, puisqu'ils n'ont pas été trouvés sous une pomme de chou. Mais enfin, quoi qu'il en puisse arriver, quand mes ennemis se mettraient en bataille contre mes amis, je n'aurai que du bon, car j'ai servi tous les hommes, et je n'en ai desservi que la moitié.»
A ces mots, il se tut, et le fils de notre hôte prit ainsi la parole:
--Permettez-moi, lui dit-il, puisque je suis informé, par votre soin, de l'Origine, de l'Histoire, des Coutumes et de la Philosophie du Monde de ce petit homme, que j'ajoute quelque chose à ce que vous avez dit, et que je prouve que les enfants ne sont point obligés à leurs pères, de leur génération, parce que leurs pères étaient obligés en conscience à les engendrer.
«La Philosophie de leur Monde la plus étroite confesse qu'il est plus avantageux de mourir (à cause que, pour mourir, il faut avoir vécu) que de n'être point. Or, puisqu'en ne donnant pas l'être à ce rien, je le mets en un état pire que la mort, je suis plus coupable de ne le pas produire que de le tuer. Tu croirais cependant, ô mon petit homme! avoir fait un parricide indigne de pardon, si tu avais égorgé ton fils; il serait énorme, à la vérité, mais il est bien plus exécrable de ne pas donner l'être à ce qui le peut recevoir; car cet enfant, à qui tu ôtes la lumière pour toujours, eût eu la satisfaction d'en jouir quelque temps. Encore, nous savons qu'il n'en est privé que pour quelques siècles; mais, pour ces pauvres quarante petits riens, dont tu pouvais faire quarante bons soldats à ton Roi, tu les empêches malicieusement de venir au jour, et les laisses corrompre dans tes reins, au hasard d'une apoplexie qui t'étouffera.....»
_Qu'on ne m'objecte point les beaux panégyriques de la virginité, cet honneur n'est qu'une fumée, car enfin tous ces respects dont le vulgaire l'idolâtre ne sont rien même entre vous autres que des conseils, mais de ne pas tuer, mais de ne pas faire son fils en ne le faisant point plus malheureux qu'un mort: c'est le commandement pourquoi je m'étonne fort que la continence au monde d'où vous venez est tenue si préférable à la charnelle, pourquoi Dieu ne vous a pas fait naître de la rosée du mois de mai, comme les champignons, ou tout au moins comme les crocodiles du limon gras de la terre achevés par le sommeil; cependant il n'envoie point chez vous d'eunuques que par accident, ils n'arrachent point les génitoires à vos moines, ni à vos cardinaux. Vous me direz que la nature les leur a données, oui, mais il est le maître de la nature et s'il avait reconnu que ce morceau fût nuisible à leur salut il aurait commencé de le couper aussi bien que le prépuce aux juifs dans l'ancienne loi, mais ce sont des inventions trop ridicules par votre foi. Y a-t-il quelque place sur votre corps plus sacrée ou plus maudite l'une que l'autre; pourquoi commette-je un péché quand je me touche par la pièce du milieu et non pas quand je touche mon oreille ou mon talon, est-ce à cause qu'il y a du chatouillement? Je ne dois donc pas me purger au bassin car cela ne se fait point sans quelque sorte de volupté, ni les dévots ne doivent pas non plus s'estener à la contemplation de Dieu car il goûtent un grand plaisir d'imagination; en vérité je m'étonne que combien la religion de votre pays est contre nature et jalouse de tous les contentements des hommes, que vos prêtres ont fait un crime de se gratter, à cause de l'agréable douleur qu'on y sent. Avec tout cela, j'ai remarqué que la prévoyante nature a fait pencher tous les grands personnages et vaillants et spirituels aux délicatesses de l'amour, témoin Samson, David, Hercule, César, Annibal, Charlemagne, afin que se moissonnassent l'organe de ce plaisir d'un coup de serpe elle alla jusque sous un cuvier détacher Diogène, maigre, laid et pouilleux et le contraindre de composer des vents dont il soufflait les soupirs à Lays, sans doute il en usa de la sorte que pour l'appréhension qu'elle eût que les honnêtes gens ne manquassent au monde. Concluons que votre père était obligé en conscience de vous lâcher à la lumière et quand il penserait vous avoir beaucoup obligé de vous faire en se chatouillant, il ne vous a donné au fond que ce qu'un taureau banal donne au veau tous les jours dix fois pour se réjouir._
_--Vous avez tort, interrompit alors mon démon, de vouloir régenter les sujets de Dieu, il est vrai qu'il nous a défendu l'excès de ce plaisir, mais que savez-vous s'il ne l'a point ainsi voulu afin que les difficultés que nous trouverions à combattre cette passion nous fît mériter la gloire qu'il nous prépare, mais que savez-vous si ce n'a point été pour aiguiser l'appétit par la défense, mais que savez-vous s'il ne prévoyait point qu'abandonnant la jeunesse aux impétuosités de la chair, les rapprochements trop fréquents énerveraient leur semence et marqueraient la fin du monde aux arrière-neveux du premier homme, mais que savez-vous s'il ne l'a point voulu faire afin de récompenser justement ceux qui, contre toute apparence de raison, se sont fiés en sa parole._
Cette réponse ne satisfit pas, à ce que je crois, le petit hôte, car il en hocha trois ou quatre fois la tête; mais notre commun Précepteur se tut, parce que le repas était en impatience de s'envoler.
Nous nous étendîmes donc sur des matelas fort mollets, couverts de grands tapis; et un jeune serviteur, ayant pris le plus vieil de nos Philosophes, le conduisit dans une petite salle séparée; d'où mon Démon lui cria de nous venir retrouver, sitôt qu'il aurait mangé.
Cette fantaisie de manger à part me donna la curiosité d'en demander la cause:
--Il ne goûte point, me dit-il, d'odeur de viande, ni même des herbes, si elles ne sont mortes d'elles-mêmes, à cause qu'il les pense capables de douleur.
--Je ne suis pas si surpris, répliquai-je, qu'il s'abstienne de la chair, et de toutes choses qui ont eu vie sensitive; car, en notre Monde, les Pythagoriciens, et même quelques saints anachorètes, ont usé de ce régime; mais de n'oser, par exemple, couper un chou, de peur de le blesser, cela me semble tout à fait ridicule.
--Et moi, répondit mon Démon, je trouve beaucoup d'apparence en son opinion. Car, dites-moi, ce chou dont vous parlez n'est-il pas comme vous un être existant de la Nature? Ne l'avez-vous pas tous deux pour mère également? Encore, semble-t-il qu'elle ait pourvu plus nécessairement à celle du végétant que du raisonnable, puisqu'elle a remis la génération d'un homme aux caprices de son père, qui peut, selon son plaisir, l'engendrer ou ne l'engendrer pas: rigueur dont cependant elle n'a pas voulu traiter avec le chou; car, au lieu de remettre à la discrétion du père de germer le fils, comme si elle eût appréhendé davantage que la race du chou pérît que celle des hommes, elle les contraint, bon gré, mal gré, de se donner l'être les uns aux autres, et non pas ainsi que les hommes, qui ne les engendrent que selon leurs caprices, et qui en leur vie n'en peuvent engendrer au plus qu'une vingtaine, au lieu que les choux en peuvent produire quatre cent mille par tête. De dire que la Nature a pourtant plus aimé l'homme que le chou, c'est que nous nous chatouillons, pour nous faire rire: étant incapable de passion, elle ne saurait ni haïr ni aimer personne; et, si elle était susceptible d'amour, elle aurait plutôt des tendresses pour ce chou que vous tenez, qui ne saurait l'offenser, que pour cet homme qui voudrait la détruire, s'il le pouvait. Ajoutez à cela, que l'homme ne saurait naître sans crime, étant une partie du premier criminel; mais nous savons fort bien que le premier chou n'offensa pas son Créateur. Si on dit que nous sommes faits à l'image du premier Etre, et non pas le chou? Quand il serait vrai, nous avons, en souillant notre âme, par où nous lui ressemblons, effacé cette ressemblance, puisqu'il n'y a rien de plus contraire à Dieu que le péché. Si donc notre âme n'est plus son portrait, nous ne lui ressemblons pas plus par les pieds, par les mains, par la bouche, par le front et par les oreilles, que ce chou, par ses feuilles, par ses fleurs, par sa tige, par son trognon et par sa tête. Ne croyez-vous pas, en vérité, si cette pauvre plante pouvait parler, quand on la coupe, qu'elle ne dît: «Homme, mon cher frère, que t'ai-je fait qui mérite la mort? Je ne crois que dans les jardins, et l'on ne me trouve jamais en lieu sauvage, où je vivrais en sûreté; je dédaigne toutes les autres sociétés, hormis la tienne; et, à peine suis-je semé dans ton jardin, que, pour te témoigner ma complaisance, je m'épanouis, je te tends les bras, je t'offre mes enfants en graine, et, pour récompense de ma courtoisie, tu me fais trancher la tête!» Voilà le discours que tiendrait ce chou, s'il pouvait s'exprimer. Hé quoi! à cause qu'il ne saurait se plaindre, est-ce à dire que nous pouvons justement lui faire tout le mal qu'il ne saurait empêcher? Si je trouve un misérable lié, puis-je sans crime le tuer, à cause qu'il ne peut se défendre? Au contraire, sa faiblesse aggraverait ma cruauté; car, combien que cette misérable créature soit pauvre et dénuée de tous nos avantages, elle ne mérite pas la mort. Quoi! de tous les biens de l'être, elle n'a que celui de rejeter, et nous le lui arrachons. Le péché de massacrer un homme n'est pas si grand, parce qu'un jour il revivra, que de couper un chou et lui ôter la vie, à lui qui n'en a point d'autre à espérer. Vous anéantissez le chou, en le faisant mourir; mais, en tuant un homme, vous ne faites que changer son domicile; et je dis bien plus, puisque Dieu chérit également entre nous et les plantes, qu'il est très juste de les considérer également comme nous. Il est vrai que nous naquîmes les premiers; mais, dans la famille de Dieu, il n'y a point de droit d'aînesse: si donc les choux n'eurent point de part avec nous du fief de l'immortalité, ils furent sans doute avantagés de quelque autre qui, par sa grandeur, récompensât sa brièveté; c'est peut-être un intellect universel, une connaissance parfaite de toutes les choses dans leurs causes; et c'est aussi pour cela que ce sage Moteur ne leur a point taillé d'organes semblables aux nôtres, qui n'ont qu'un simple raisonnement faible et souvent trompeur, mais d'autres plus ingénieusement travaillés, plus forts et plus nombreux, qui servent à l'opération de leurs spéculatifs entretiens. Vous me demanderez peut-être ce qu'ils nous ont jamais communiqué de ces grandes pensées? Mais, dites-moi, que nous ont jamais enseigné certains êtres, que nous admettons au-dessus de nous, avec lesquels nous n'avons aucun rapport ni proportion, et dont nous comprenons l'existence aussi difficilement que l'intelligence et les façons avec lesquelles un chou est capable de s'exprimer à ses semblables, et non pas à nous, à cause que nos sens sont trop faibles pour pénétrer jusque-là?
«Moïse, le plus grand de tous les Philosophes, et qui puisait la connaissance de la Nature dans la source de la Nature même, signifiait cette vérité, lorsqu'il parlait de l'Arbre de Science, et il voulait sans doute nous enseigner, sous cette énigme, que les plantes possèdent, privativement à nous, la Philosophie parfaite. Souvenez-vous donc, ô de tous les animaux le plus superbe! qu'encore qu'un chou que vous coupez ne dise mot, il n'en pense pas moins. Mais le pauvre végétant n'a pas des organes propres à hurler comme vous; il n'en a pas pour frétiller ni pour pleurer; il en a toutefois, par lesquels il se plaint du tort que vous lui faites, et par lesquels il attire sur vous la vengeance du Ciel. Que si enfin vous insistez à me demander comment je sais que les choux ont des belles pensées, je vous demande comment vous savez qu'ils ne les ont point, et que tel d'entre eux, à votre imitation, ne dise pas le soir, en s'enfermant: «Je suis, monsieur le Chou Frisé, votre très humble serviteur, CHOU CABUS.»
Il en était là de son discours, quand ce jeune garçon qui avait emmené notre Philosophe le ramena. «Eh quoi! déjà dîné?» lui cria mon Démon. Il répondit que oui, à l'issue près, d'autant que le Physionome lui avait permis de tâter de la nôtre. Le jeune hôte n'attendit pas que je lui demandasse l'explication de ce mystère:
--Je vois, dit-il, que cette façon de vivre vous étonne. Sachez donc, quoi qu'en votre Monde on gouverne la santé plus négligemment, que le régime de celui-ci n'est pas à mépriser.
«Dans toutes les maisons, il y a un Physionome, entretenu du public, qui est à peu près ce qu'on appellerait chez vous un médecin, hormis qu'il n'y gouverne que les sains et qu'il ne juge des diverses façons dont il nous fait traiter, que par la proportion, figure et symétrie de nos membres, par les linéaments du visage, le coloris de la chair, la délicatesse du cuir, l'agilité de la masse, le son de la voix, la teinture, la force et la dureté du poil. N'avez-vous pas tantôt pris garde à un homme, de taille assez courte, qui vous a considéré? C'était le Physionome de céans. Assurez-vous que, selon qu'il a reconnu votre complexion, il a diversifié l'exhalaison de votre dîner. Regardez combien le matelas où l'on vous a fait coucher est éloigné de nos lits: sans doute qu'il vous a jugé d'un tempérament bien éloigné du nôtre, puisqu'il a craint que l'odeur qui s'évapore de ces petits robinets sous notre nez ne s'épandît jusqu'à vous, ou que la vôtre ne fumât jusqu'à nous. Vous le verrez, ce soir, qui choisira les fleurs pour votre lit avec la même circonspection.» Pendant tout ce discours, je faisais signe à mon hôte qu'il tâchât d'obliger les Philosophes à tomber sur quelque chapitre de la science qu'ils professaient, il m'était trop ami, pour n'en pas faire naître aussitôt l'occasion; c'est pourquoi je ne vous dirai point ni les discours ni les prières qui firent l'ambassade de ce traité; aussi bien, la nuance du ridicule au sérieux fut trop imperceptible pour pouvoir être imitée. Tant y a, lecteur, que le dernier venu de ces Docteurs, après plusieurs autres choses, continua ainsi: