L'autre monde; ou, Histoire comique des Etats et Empires de la Lune
Part 8
«Les oiseaux mêmes, disaient-ils, n'ont pas été si maltraités qu'elles, car au moins ils ont reçu des plumes pour subvenir à la faiblesse de leurs pieds, et se jeter en l'air, quand nous les éconduirons de chez nous; au lieu que la Nature, en ôtant les deux pieds à ces monstres, les a mis en état de ne pouvoir échapper à notre Justice.
«Voyez un peu, outre cela, comment ils ont la tête tournée vers le Ciel! C'est la disette où Dieu les a mis de toutes choses, qui l'a située de la sorte, car cette posture suppliante témoigne qu'ils se plaignent au Ciel de Celui qui les a créés, et qu'ils lui demandent permission de s'accommoder de nos restes. Mais, nous autres, nous avons la tête penchée en bas, pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs, et comme n'y ayant rien au Ciel à qui notre heureuse condition puisse porter envie.»
J'entendais tous les jours, à ma loge, faire ces contes, ou d'autres semblables; et ils en bridèrent si bien l'esprit des peuples sur cet article, qu'il fut arrêté que je ne passerais tout au plus que pour un perroquet sans plumes; car ils confirmaient les persuadés, sur ce que, non plus qu'un oiseau, je n'avais que deux pieds. Cela fit qu'on me mit en cage par ordre exprès du Conseil d'en haut.
Là, tous les jours, l'Oiseleur de la Reine prenant le soin de me venir siffler la langue, comme on fait ici aux sansonnets, j'étais heureux, à la vérité, en ce que je ne manquais point de mangeaille. Cependant, parmi les sornettes dont les regardants me rompaient les oreilles, j'appris à parler comme eux, en sorte que, quand je fus assez rompu dans l'idiome pour exprimer la plupart de mes conceptions, j'en contai des plus belles. Déjà les compagnies ne s'entretenaient plus que de la gentillesse de mes bons mots et de l'estime que l'on faisait de mon esprit. On vint jusque-là, que le Conseil fut contraint de faire publier un Arrêt, par lequel on défendait de croire que j'eusse de la raison, avec un commandement très exprès à toutes personnes, de quelque qualité ou condition qu'elles fussent, de s'imaginer, quoi que je pusse faire de spirituel, que c'était l'instinct qui me le faisait faire.
Cependant la définition de ce que j'étais partagea la ville en deux factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait de jour en jour, et enfin, en dépit de l'anathème par lequel on tâchait d'épouvanter le peuple, ceux qui tenaient pour moi demandèrent une assemblée des Etats, pour résoudre cette controverse. On fut longtemps à s'accorder sur le choix de ceux qui opineraient; mais les arbitres pacifièrent l'animosité par le nombre des intéressés qu'ils égalèrent, et qui ordonnèrent qu'on me porterait dans l'assemblée, comme l'on fit; mais j'y fus traité autant sévèrement qu'on se le peut imaginer. Les Examinateurs m'interrogèrent, entre autres choses, de Philosophie: je leur exposai, tout à la bonne foi, ce que jadis mon Régent m'en avait appris, mais ils ne mirent guère à me le réfuter par beaucoup de raisons convaincantes; de sorte que, n'y pouvant répondre, j'alléguai pour dernier refuge les principes d'Aristote, qui ne me servirent pas davantage que les sophismes; car, en deux mots, ils m'en découvrirent la fausseté.
--Cet Aristote, me dirent-ils, dont vous vantez si fort la science, accommodait sans doute les principes à sa Philosophie, au lieu d'accommoder sa Philosophie aux principes, et encore devait-il les prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres Sectes dont vous nous avez parlé. C'est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais si nous lui baisons les mains.
Enfin, comme ils virent que je ne clabaudais autre chose, sinon qu'ils n'étaient pas plus savants qu'Aristote, et qu'on m'avait défendu de discuter contre ceux qui niaient les principes, ils conclurent tous d'une commune voix que je n'étais pas un homme, mais possible quelque espèce d'autruche, vu que je portais comme elle la tête droite, que je marchais sur deux pieds, et qu'enfin, hormis un peu de duvet, je lui étais tout semblable; si bien qu'on ordonna à l'Oiseleur de me reporter en cage. J'y passais mon temps avec assez de plaisir, car, à cause de leur langue que je possédais correctement, toute la Cour se divertissait à me faire jaser. Les filles de la Reine, entre autres, fourraient toujours quelque bribe dans mon panier; et la plus gentille de toutes ayant conçu quelque amitié pour moi, elle était si transportée de joie, lorsqu'en étant en secret, je l'entretenais des mœurs et des divertissements des gens de notre monde, et principalement de nos cloches et de nos autres instruments de musique, qu'elle me protestait, les larmes aux yeux, que, si jamais je me trouvais en état de revoler en notre monde, elle me suivrait de bon cœur.
Un jour, de grand matin, m'étant éveillé en sursaut, je la vis qui tambourinait contre les bâtons de ma cage.
--Réjouissez-vous, me dit-elle, hier dans le Conseil on conclut la guerre contre le Roi [notes de musique]. J'espère, parmi l'embarras des préparatifs, pendant que notre Monarque et ses sujets seront éloignés, faire naître l'occasion de vous sauver.
--Comment, la guerre? l'interrompis-je. Arrive-t-il des querelles entre les Princes de ce monde ici comme entre ceux du nôtre? Hé! je vous prie, parlez-moi de leur façon de combattre.
--Quand les arbitres, reprit-elle, élus au gré des deux parties, ont désigné le temps accordé pour l'armement, celui de la marche, le nombre des combattants, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant d'égalité qu'il n'y a pas dans une armée un seul homme plus que dans l'autre, les soldats estropiés, d'un côté, sont tous enrôlés dans une compagnie, et, lorsqu'on en vient aux mains, les Maréchaux de Camp ont soin de les exposer aux estropiés; de l'autre côté, les géants ont en tête les colosses; les escrimeurs, les adroits; les vaillants, les courageux; les débiles, les faibles; les indisposés, les malades; les robustes, les forts; et, si quelqu'un entreprenait de frapper un autre que son ennemi désigné, à moins qu'il ne pût justifier que c'était par méprise, il est condamné comme couard. Après la bataille donnée, on compte les blessés, les morts, les prisonniers; car, pour les fuyards, il ne s'en trouve point; si les pertes se trouvent égales de part et d'autre, ils tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux.
«Mais, encore qu'un royaume eût défait son ennemi de bonne guerre, ce n'est presque rien avancé, car il y a d'autres armées, plus nombreuses, de savants et d'hommes d'esprit, des disputes desquelles dépend entièrement le triomphe ou la servitude des Etats.
«Un savant est opposé à un autre savant, un spirituel à un autre spirituel, et un judicieux à un autre judicieux. Au reste, le triomphe que remporte un Etat en cette façon est compté pour trois victoires à force ouverte. Après la proclamation de la victoire, on rompt l'assemblée, et le peuple vainqueur choisit pour être son Roi, ou celui des ennemis ou le sien.»
Je ne pus m'empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donner des batailles; et j'alléguais, pour exemple d'une bien plus forte politique, les coutumes de notre Europe, où le Monarque n'avait garde d'omettre aucun de ses avantages pour vaincre; et voici comme elle me parla:
--Apprenez-moi, me dit-elle, si vos Princes ne prétextent pas leurs armements, du droit?
--Si fait, lui répliquai-je, et de la justice de leur cause.
--Pourquoi donc, continua-t-elle, ne choisissent-ils des arbitres non suspects, pour être accordés? Et, s'il se trouve qu'ils aient autant de droit l'un que l'autre, qu'ils demeurent comme ils étaient, ou qu'ils jouent en un coup de piquet la Ville ou la Province dont ils sont en dispute?
--Mais vous, lui repartis-je, pourquoi toutes ces circonstances en votre façon de combattre? Ne suffit-il pas que les armées soient en pareil nombre d'hommes?
--Vous n'avez guère de jugement, me répondit-elle. Croiriez-vous, par votre foi, ayant vaincu sur le pré votre ennemi seul à seul, l'avoir vaincu de bonne guerre, si vous étiez maillé, et lui, non; s'il n'avait qu'un poignard, et vous une estocade; enfin s'il était manchot, et que vous eussiez deux bras? Cependant, avec toute l'égalité que vous recommandez, tant à vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils; car l'un sera de grande, l'autre, de petite taille; l'un sera adroit, l'autre n'aura jamais manié d'épée; l'un sera robuste, l'autre faible; et, quand même ces disproportions seraient égales, qu'ils seraient aussi adroits et aussi forts l'un que l'autre, encore ne seraient-ils pas pareils, car l'un des deux aura peut-être plus de courage que l'autre; et, sous l'ombre que cet emporté ne considérera pas le péril, qu'il sera bilieux, qu'il aura plus de sang, qu'il avait le cœur plus serré, avec toutes ces qualités qui font le courage, comme si ce n'était pas, aussi bien qu'une épée, une arme que son ennemi n'a point, il s'ingère de se ruer éperdument sur lui, de l'effrayer, et d'ôter la vie à ce pauvre homme, qui prévoit le danger, dont la chaleur est étouffée dans la pituite, et duquel le cœur est trop vaste pour unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu'on appelle _poltronnerie_. Ainsi vous louez cet homme d'avoir tué son ennemi avec avantage, et, le louant de hardiesse, vous le louez d'un péché contre nature, puisque sa hardiesse tend à la destruction. Et, à propos de cela, je vous dirai qu'il y a quelques années qu'on fit une remontrance au Conseil de guerre, pour apporter un règlement plus circonspect et plus consciencieux dans les combats. Et le Philosophe qui donnait l'avis parla ainsi:
«Vous vous imaginez, Messieurs, avoir bien égalé les avantages de deux ennemis, quand vous les avez choisis tous deux grands, tous deux adroits, tous deux pleins de courage; mais ce n'est pas encore assez, puisqu'il faut qu'enfin le vainqueur surmonte par adresse, par force, et par fortune. Si ça été par adresse, il a frappé sans doute son adversaire par un endroit où il ne l'attendait pas, ou plus vite qu'il n'était vraisemblable; ou, feignant de l'attraper d'un côté, il l'a assailli de l'autre. Cependant tout cela, c'est affiner, c'est tromper, c'est trahir, et la tromperie et la trahison ne doivent pas faire l'estime d'un véritable généreux. S'il a triomphé par force, estimerez-vous son ennemi vaincu, puisqu'il a été violenté? Non sans doute, non plus que vous ne direz pas qu'un homme ait perdu la victoire, encore qu'il soit accablé de la chute d'une montagne, parce qu'il n'a pas été en puissance de la gagner. Tout de même, celui-là n'a point été surmonté, à cause qu'il ne s'est point trouvé, dans ce moment, disposé à pouvoir résister aux violences de son adversaire. Si ç'a été par hasard qu'il a terrassé son ennemi, c'est la Fortune qu'on doit couronner: il n'y a rien contribué; et enfin le vaincu n'est non plus blâmable que le joueur de dés, qui sur dix-sept points en voit faire dix-huit.»
On lui confessa qu'il avait raison; mais qu'il était impossible, selon les apparences humaines, d'y mettre ordre, et qu'il valait mieux subir un petit inconvénient, que de s'abandonner à cent autres de plus grande importance.
Elle ne m'entretint pas cette fois davantage, parce qu'elle craignait d'être trouvée toute seule avec moi si matin. Ce n'est pas qu'en ce Pays l'impudicité soit un crime; au contraire, hors les coupables convaincus, tout homme a pouvoir sur toute femme, et une femme tout de même pourrait appeler un homme en Justice, qui l'aurait refusée. Mais elle ne m'osait pas fréquenter publiquement, à cause que les gens du Conseil avaient dit, dans la dernière assemblée, que c'étaient les femmes principalement qui publiaient que j'étais homme, afin de couvrir sous ce prétexte le désir qui les brûlait de se mêler aux bêtes, et de commettre avec moi sans vergogne des péchés contre nature. Cela fut cause que je demeurai longtemps sans la voir, ni pas une du sexe.
Cependant il fallait bien que quelqu'un eût réchauffé les querelles de la définition de mon être, car, comme je ne songeais plus qu'à mourir en ma cage, on me vint quérir encore une fois pour me donner audience. Je fus donc interrogé, en présence d'un grand nombre de Courtisans, sur quelques points de Physique, et mes réponses, à ce que je crois, en satisfirent un, car celui qui présidait m'exposa fort au long ses opinions sur la structure du Monde: elles me semblèrent ingénieuses; et, sans qu'il passa jusqu'à son origine, qu'il soutenait éternelle, j'eusse trouvé sa Philosophie beaucoup plus raisonnable que la nôtre. Mais, sitôt que je l'entendis soutenir une rêverie si contraire à ce que la Foi nous apprend, je brisai avec lui, dont il ne fit que rire; ce qui m'obligea de lui dire que, puisqu'ils en venaient là, je recommençais à croire que leur Monde n'était qu'une Lune.
--Mais, me dirent-ils tous, vous y voyez de la terre, des rivières, des mers; que serait-ce donc tout cela?
--N'importe! repartis-je, Aristote assure que ce n'est que la Lune; et, si vous aviez dit le contraire dans les Classes où j'ai fait mes études, on vous aurait sifflés.
Il se fit, sur cela un grand éclat de rire. Il ne faut pas demander si ce fut de leur ignorance; mais cependant on me conduisit dans ma cage.
Mais d'autres savants, plus emportés que les premiers, avertis que j'avais osé dire que la Lune d'où je venais était un Monde, et que leur Monde n'était qu'une Lune, crurent que cela leur fournissait un prétexte assez juste pour me faire condamner à l'eau: c'est la façon d'exterminer les impies. Pour cet effet, ils furent en corps faire leur plainte au Roi, qui leur promit justice, et ordonna que je serais remis sur la sellette.
Me voilà donc décagé pour la troisième fois; et lors, le plus ancien prit la parole, et plaida contre moi. Je ne me souviens pas de sa harangue, à cause que j'étais trop épouvanté pour recevoir les espèces de sa voix sans désordre, et parce aussi qu'il s'était servi, pour déclamer, d'un instrument dont le bruit m'étourdissait: c'était une trompette qu'il avait tout exprès choisie, afin que la violence de ce son martial échauffât leurs esprits à ma mort, et afin d'empêcher par cette émotion que le raisonnement ne pût faire son office, comme il arrive dans nos armées, où le tintamarre des trompettes et des tambours empêche le soldat de réfléchir sur l'importance de sa vie. Quand il eut dit, je me levai pour défendre ma cause, mais j'en fus délivré par une aventure qui va vous surprendre. Comme j'avais la bouche ouverte, un homme, qui avait eu grande difficulté à traverser la foule, vint choir aux pieds du Roi, et se traîna longtemps sur le dos en sa présence. Cette façon de faire ne me surprit pas, car je savais que c'était la posture où ils se mettaient, quand ils voulaient discourir en public. Je rengaînai seulement ma harangue; voici celle que nous eûmes de lui.
--Justes, écoutez-moi! vous ne sauriez condamner cet Homme, ce Singe ou ce Perroquet, pour avoir dit que la Lune est un Monde d'où il venait; car, s'il est homme, quand même il ne serait pas venu de la Lune, puisque tout homme est libre, ne lui est-il pas libre aussi de s'imaginer ce qu'il voudra? Quoi! pouvez-vous le contraindre à n'avoir pas vos visions? Vous le forcerez bien à dire que la Lune n'est pas un Monde, mais il ne le croira pas pourtant; car, pour croire quelque chose, il faut qu'il se présente à son imagination certaines possibilités plus grandes au _oui_ qu'au _non_; à moins que vous ne lui fournissiez ce vraisemblable, ou qu'il ne vienne de soi-même s'offrir à son esprit, il vous dira bien qu'il croit, mais il ne le croira pas pour cela.
«J'ai maintenant à vous prouver qu'il ne doit pas être condamné, si vous le posez dans la catégorie des bêtes.
«Car, supposé qu'il soit animal sans raison, en auriez-vous vous-mêmes de l'accuser d'avoir péché contre elle? Il a dit que la Lune était un monde; or, les bêtes n'agissent que par instinct de la Nature; donc, c'est la Nature qui le dit, et non pas lui. De croire que cette savante Nature qui a fait le Monde et la Lune ne sache ce que c'est elle-même, et que vous autres, qui n'avez de connaissance que ce que vous en tenez d'elle, le sachiez plus certainement, cela serait bien ridicule. Mais, quand même la passion vous ferait renoncer à vos principes, et que vous supposeriez que la Nature ne guidât pas les bêtes, rougissez à tout le moins des inquiétudes que vous causent les caprices d'une bête. En vérité, Messieurs, si vous rencontriez un homme d'âge mûr, qui veillât à la police d'une fourmilière, pour tantôt donner un soufflet à la fourmi qui aurait fait choir sa compagne, tantôt en emprisonner une qui aurait dérobé à sa voisine un grain de blé, tantôt mettre en justice une autre qui aurait abandonné ses œufs, ne l'estimeriez-vous pas insensé de vaquer à des choses trop au-dessous de lui, et de prétendre assujettir à la raison des animaux qui n'en ont pas l'usage? Comment donc, vénérable assemblée, défendrez-vous l'intérêt que vous prenez aux caprices de ce petit animal? Justes, j'ai dit.»
Dès qu'il eut achevé, une sorte de musique d'applaudissements fit retentir toute la salle; et, après que toutes les opinions eurent été débattues un gros quart d'heure, le Roi prononça:
«Que dorénavant je serais censé homme, comme tel mis en liberté, et que la punition d'être noyé serait modifiée en une amende honteuse (car il n'en est point en ce pays-là d'_honorable_); dans laquelle amende je me dédirais publiquement d'avoir soutenu que la Lune était un Monde, à cause du scandale que la nouveauté de cette opinion aurait pu apporter dans l'âme des faibles.»
Cet Arrêt prononcé, on m'enlève hors du Palais; on m'habille par ignominie fort magnifiquement; on me porte sur la tribune d'un magnifique Chariot; et, traîné que je fus par quatre Princes qu'on avait attachés au joug, voici ce qu'ils m'obligèrent de prononcer aux carrefours de la Ville:
«Peuple, je vous déclare que cette Lune-ci n'est pas une Lune, mais un Monde; et que ce Monde là-bas n'est pas un monde, mais une Lune. Tel est ce que le Conseil trouve bon que vous croyiez.»
Après que j'eus crié la même chose aux cinq grandes places de la Cité, j'aperçus mon Avocat qui me tendait la main pour m'aider à descendre. Je fus bien étonné de reconnaître, quand je l'eus envisagé, que c'était mon Démon. Nous fûmes une heure à nous embrasser:
--Et venez-vous en chez moi, me dit-il, car de retourner en Cour après une amende honteuse, vous n'y seriez pas vu de bon œil. Au reste, il faut que je vous dise que vous seriez encore parmi les Singes, aussi bien que l'Espagnol votre compagnon, si je n'eusse publié dans les compagnies la vigueur et la force de votre esprit, et brigué contre vos ennemis, en votre faveur, la protection des Grands.
La fin de mes remerciements nous vit entrer chez lui; il m'entretint, jusqu'au repas, des ressorts qu'il avait fait jouer pour obliger mes ennemis, malgré tous les plus spécieux scrupules dont ils avaient embabouiné le Peuple, à se déporter d'une poursuite si injuste. Mais, comme on nous eut avertis qu'on avait servi, il me dit qu'il avait, pour me tenir compagnie, ce soir-là, prié deux Professeurs d'Académie de cette Ville de venir manger avec nous.
--Je les ferai tomber, ajouta-t-il, sur la Philosophie qu'ils enseignent en ce Monde-ci, et, par même moyen, vous verrez le fils de mon hôte. C'est un jeune homme autant plein d'esprit que j'en aie jamais rencontré; ce serait un second Socrate, s'il pouvait régler ses lumières, et ne point étouffer dans le vice les grâces dont Dieu continuellement le visite, et ne plus affecter le libertinage, comme il fait, par une chimérique ostentation et une affectation de s'acquérir la réputation d'homme d'esprit. Je me suis logé céans pour épier les occasions de l'instruire.
Il se tut, comme pour me laisser à mon tour la liberté de discourir; puis, il fit signe qu'on me dévêtît des honteux ornements dont j'étais encore tout brillant.
Les deux Professeurs que nous attendions entrèrent presque aussitôt, et nous allâmes nous mettre à table, où elle était dressée, et où nous trouvâmes le jeune garçon dont il m'avait parlé, qui mangeait déjà. Ils lui firent grande saluade et le traitèrent d'un respect aussi profond que d'esclave à seigneur: j'en demandai la cause à mon Démon, qui me répondit que c'était à cause de son âge, parce qu'en ce Monde-là les vieux rendaient toute sorte de respect et de déférence aux jeunes; bien plus, que les pères obéissent à leurs enfants, aussitôt que, par l'avis du Sénat des Philosophes, ils avaient atteint l'âge de raison.