L'autre monde; ou, Histoire comique des Etats et Empires de la Lune
Part 5
--Or, en ce temps-là, l'imagination chez l'homme était si forte, pour n'avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la crudité des aliments, ni par l'altération des maladies, qu'étant alors excité au violent désir d'aborder cet asile, et que sa masse étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé, de la même sorte qu'il s'est vu des Philosophes, leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l'air par des ravissements que vous appelez extatiques. _Eve_, que l'infirmité de son sexe rendait plus faible et moins chaude, n'aurait pas eu sans doute l'imaginative assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids de la matière, mais parce qu'il y avait très peu _qu'elle avait été tirée du corps de son mari_, la sympathie, dont cette moitié était encore liée à son tout, la porta vers lui à mesure qu'il montait, comme l'ambre se fait suivre de la paille, comme l'aimant se tourne au septentrion d'où il a été arraché, et _Adam_ attira _l'ouvrage de sa côte_, comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d'elle. Arrivés qu'ils furent en votre terre, ils s'habituèrent entre la Mésopotamie et l'Arabie; _les Hébreux_ l'ont connu sous le nom d'_Adam_ et les Idolâtres sous celui de Prométhée, que _leurs_ Poètes feignirent avoir dérobé le feu du Ciel, à cause de ses descendants, qu'il engendra pourvus d'une âme aussi parfaite que celle dont il était rempli. Ainsi, pour habiter votre monde, _le premier_ homme laissa celui-ci désert; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu'une demeure si heureuse restât sans habitants: il permit, peu de siècles après, qu'_Enoc_, ennuyé de la compagnie des hommes, dont l'innocence se corrompait, eût envie de les abandonner. _Mais ce Saint_ personnage ne jugea point de retraite assurée contre l'ambition de ses parents, qui s'égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terre bienheureuse dont _jadis Adam_ son aïeul lui avait tant parlé. _Toutefois comment y aller. L'Echelle de Jacob n'était pas encore inventée, la grâce_ du _Très-Haut_[9] y suppléa; car, _elle fit qu'Enoc s'avisa que le feu du Ciel descendait sur les holocaustes des Justes et de ceux qui étaient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche, «L'odeur des sacrifices du Juste est montée jusqu'à moi». Un jour que cette flamme divine était acharnée à consumer une victime qu'il offrait à l'Eternel, de la vapeur qui s'exhalait_, il remplit deux grands vases qu'il luta hermétiquement, et se les attacha sous les _aisselles_. La fumée aussitôt, qui tendait à s'élever, et qui ne pouvait pénétrer _que par miracle_ le métal, poussa les vases en haut, et, de la sorte, enlevèrent avec eux ce Saint homme. Quand il fut monté jusqu'à la Lune, et qu'il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaître que c'était le _paradis terrestre_ où son _grand-père_ avait autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu'il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu'à peine était-il en l'air quatre toises au-dessus de la Lune, qu'il prit congé de ses nageoires. L'élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s'engouffra, et l'_ardeur du feu de charité qui_ le soutint doucement, jusqu'à ce qu'il eût mis pied à terre. Pour les deux vases, ils montèrent _toujours jusqu'à ce que Dieu les enchâssât dans le Ciel_, et c'est ce qu'aujour'd'hui vous appelez les Balances, _qui nous montrent bien tous les jours qu'elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d'un juste par les influences favorables qu'elles inspirent sur l'horoscope de Louis le Juste qui eut les balances pour ascendants_.
[9] Il y a dans l'édition Le Bret: son imagination.
_Il n'était pas encore toutefois en ces jardins et n'y arriva que quelque temps après._
_Ce fut lorsque déborda le déluge, car les eaux où votre monde s'engloutit montèrent à une hauteur si prodigieuse que l'arche voguait dans les cieux à côté de la Lune._
_Les humains aperçurent ce globe par la fenêtre, mais la réflexion de ce grand corps opaque s'affaiblissant à cause de leur proximité qui partageait sa lumière, chacun d'eux crut que c'était un canton de la terre qui n'avait pas été noyé._
_Il n'y eut qu'une fille de Noé nommée Achab, qui, à cause peut-être qu'elle avait pris garde qu'à mesure que le navire haussait, ils approchaient de cet astre, soutint à cor et à cris qu'assurément c'était la Lune._
_On eut beau lui représenter que, les sondes jetées, on n'avait trouvé que quinze coudées d'eau, elle répondait que le fer avait donc rencontré le dos d'une baleine qu'ils avaient pris pour la terre, que quant à elle, elle était bien assurée que c'était la Lune en propre personne qu'ils allaient aborder._
_Enfin, comme chacun opine pour son semblable, toutes les autres femmes se le persuadèrent ensuite._
_Les voilà donc, malgré la défense des hommes, qui jettent l'esquif en mer; Achab était la plus hasardeuse, aussi voulut-elle la première essayer le péril, elle se lance allègrement dedans et tout son sexe l'allait joindre sans une vague qui sépara le bateau du navire. On eut beau crier après elle, l'appeler cent fois lunatique, protester qu'elle serait cause qu'un jour on reprocherait à toutes les femmes d'avoir dans la tête un quartier de la lune, elle se moqua d'eux. La voilà qui vogue hors du monde. Les animaux suivirent son exemple, car la plupart des oiseaux qui se sentirent l'aile assez forte pour risquer le voyage, impatients de la première prison dont on eût encore arrêté leur liberté, donnèrent jusque-là; des quadrupèdes même, les plus courageux, se mirent à la nage. Il en était sorti près de mille avant que les fils de Noé pussent fermer les étables que la foule des animaux qui s'échappaient tenait ouverte. La plupart abordèrent ce nouveau monde. Pour l'esquif, il alla donner contre un coteau fort agréable où la généreuse Achab descendit et, joyeuse d'avoir connu qu'en effet cette terre était la lune, ne voulut point se rembarquer pour rejoindre ses frères. Elle s'habitua quelques temps dans une grotte et comme un jour elle se promenait, balançant si elle serait fâchée d'avoir perdu la compagnie des siens ou si elle en serait bien aise, elle aperçut un homme qui abattait du gland._
_La joie d'une telle rencontre la fit voler aux embrassements; elle en reçut de réciproques, car il y avait encore plus longtemps que le vieillard n'avait vu visage humain. C'était Enoc le juste. Ils vécurent ensemble, et sans que le naturel impie de ses enfants et l'orgueil de la femme l'obligea de se retirer dans les bois ils auraient achevé ensemble de filer leurs jours avec toute la douceur dont Dieu bénit le mariage des justes. Là tous les jours, dans les retraites les plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrait à Dieu, d'un esprit épuré, son cœur en holocauste, quand, de l'arbre de science que vous savez qui est en ce jardin, un jour étant tombé une pomme dans la rivière au bord de laquelle il est planté, elle fut portée à la merci des vagues hors le Paradis en un lieu où le pauvre Enoc pour sustenter sa vie prenait du poisson à la pêche. Ce beau fruit fut arrêté dans le filet, il le mangea; aussitôt il connut où était le Paradis terrestre et par des secrets que vous ne sauriez concevoir si vous n'avez mangé comme lui de la pomme de science, il y vint demeurer._
Il faut maintenant que je vous raconte la façon dont j'y suis venu.
_Vous n'avez pas oublié je pense que je me nomme Hélie_ car je vous l'ai dit naguère. Vous saurez donc que _j'étais en votre monde et que_ j'habitais avec _Elisée, un Hébreu comme moi_, sur les agréables bords _du Jourdain_, où je menais, parmi les livres, une vie assez douce pour ne pas la regretter, encore qu'elle s'écoulât. Cependant, plus les lumières de mon esprit croissaient, plus aussi croissait la connaissance de celles que je n'avais point. Jamais nos _prêtres_ ne me ramentevaient _Adam_, que le souvenir de _cette_ Philosophie parfaite _qu'il avait possédée_ ne me fît soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir, quand un jour, après avoir _sacrifié pour l'expiation des faiblesses de mon être mortel, je m'endormis et l'Ange du Seigneur m'apparut en songe; aussitôt que je fus réveillé, je ne manquai pas de travailler aux choses qu'il m'avait prescrites_[10]: je pris de l'aimant environ deux pieds en carré, que je mis dans un fourneau puis lorsqu'il fut bien purgé, précipité et dissous, j'en tirai l'attractif, _je calcinai tout cet élixir_ et le réduisis à la grosseur d'environ une balle médiocre.
[10] _Après avoir longtemps rêvé._ (Edition Le Bret.)
En suite de ces préparations, je fis construire _un chariot_ de fer fort _léger et de là, à quelques mois, tous mes engins étant achevés j'entrai dans mon industrieuse charrette: vous me demanderez possible à quoi bon tout cet attirail. Sachez que l'Ange m'avait dit en songe que si je voulais acquérir une science parfaite comme je le désirais, je montasse au monde de la Lune, où je trouverais devant le Paradis d'Adam, l'arbre de la Science, parce qu'aussitôt que j'aurais tâté de son fruit, mon âme serait éclairée de toutes les vérités dont une créature est capable, voilà donc le voyage pour lequel j'avais bâti mon chariot. Enfin, je montai dedans_ et, lorsque je fus bien ferme et bien appuyé sur le siège, je jetai fort haut en l'air cette boule d'aimant. Or la machine de fer, que j'avais forgée tout exprès plus massive au milieu qu'aux extrémités, fut enlevée aussitôt, et dans un parfait équilibre, à mesure que j'arrivais où l'aimant m'avait attiré et dès que j'avais sauté jusque-là _ma main_ le faisait repartir...
--Mais, l'interrompis-je, comment lanciez-vous votre balle si droit au-dessus de votre chariot, qu'il ne se trouvât jamais à côté?
--Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il; car l'aimant poussé qu'il était en l'air, attirait le fer droit à lui; et, par conséquent, il était impossible que je montasse jamais à côté. Je vous dirai même que, tenant ma boule en ma main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l'aimant que je tenais au-dessus de lui; mais la saillie de ce fer, pour s'unir à ma boule, était si violente, qu'elle me faisait plier le corps en _quatre_ doubles, de sorte que je n'osai tenter qu'une fois cette nouvelle expérience. A la vérité, c'était un spectacle à voir bien étonnant, car l'acier de cette maison volante, que j'avais poli avec beaucoup de soin, réfléchissait de tous côtés la lumière du Soleil si vive et si brillante, que je croyais moi-même être _emporté dans un chariot de feu_[11]. Enfin, après avoir beaucoup rué et volé après mon coup, j'arrivai, comme vous avez fait, à un terme où je tombais vers ce monde-ci; et, pour ce qu'en cet instant je tenais ma boule bien serrée entre mes mains, mon chariot dont le siège me pressait pour approcher de son attractif, ne me quitta point; tout ce qui me restait à craindre, c'était de me rompre le col; mais, pour m'en garantir, je rejetais ma boule de temps en temps, ainsi que ma machine, _se sentant naturellement rattirée_ se ralentît, et qu'ainsi ma chute fût moins rude, comme en effet, il arriva; car, quand je me vis à deux ou trois cents toises près de la terre, je lançai ma balle de tous côtés à fleur du chariot, tantôt deçà, tantôt delà, jusqu'à ce que je m'en visse à une certaine distance; et aussitôt je la jetai au-dessus de moi, et, ma machine l'ayant suivie, je la quittai et me laissai tomber d'un autre côté le plus doucement que je pus sur le sable, de sorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. Je ne vous représenterai point l'étonnement qui me saisit à la vue des merveilles qui sont céans, parce qu'il fut à peu près semblable à celui dont je vous viens de voir consterné.
[11] Que je croyais moi-même être tout en feu. (Edition Le Bret.)
_Vous saurez seulement que j'ai rencontré dès le lendemain l'arbre de vie par le moyen duquel je m'empêchai de vieillir. Il consomma bientôt et fit exhaler le serpent en fumée._
--_A ces mots, vénérable et sacré patriarche, lui dis-je, je serais bien aise de savoir ce que vous entendez par le serpent qui fut consommé._
_Lui d'un visage riant me répondit ainsi_:
--_J'oubliais, ô mon fils, à vous découvrir un secret dont on ne peut pas vous voir instruit. Vous saurez donc qu'après qu'Eve et son mari eurent mangé de la pomme défendue, Dieu pour punir le serpent qui les avait tentés le relégua dans le corps de l'homme. Il n'est point né depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous les nommez les boyaux et vous les croyez nécessaires aux fonctions de la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pliés sur eux-mêmes en plusieurs doubles, quand vous entendez vos entrailles crier, c'est le serpent qui siffle et qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi, car Dieu, qui pour vous chasser voulait vous rendre mortel comme les autres animaux, vous fit obséder par cet insatiable afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ou si lorsque avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent la bile et vous achevât tellement par le poison qu'il inspire à vos artères que vous ne fussiez bientôt consumés._
_Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu'on en trouva dans les tombeaux d'Esculape, de Scipion, d'Alexandre, de Charles Martel et d'Edouard d'Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes._
--_En effet, lui dis-je, en l'interrompant, j'ai remarqué que comme ce serpent essaye toujours à s'échapper du corps de l'homme, on lui voit la tête et le col sortir seul au bas de nos ventres, mais aussi Dieu n'a pas permis que l'homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu'il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin et que l'enflure durât neuf mois après l'avoir piquée, et, pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c'est qu'il dit au Serpent pour le maudire qu'il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu'elle lui ferait enfin baisser la tête._
_Je voulais continuer ces fariboles, mais Hélie m'en empêcha:_
--_Songez, dit-il, que ce lieu-ci est saint._
_Il se tient ensuite quelque temps comme pour se ramentenoir de l'endroit où il était demeuré, pris il prit ensuite la parole._
--_Je ne tâte du fruit de vie que de cent ans en cent ans, son jus a pour le goût quelque rapport avec l'esprit de vin, ce fut je crois cette pomme qu'Adam avait mangée qui fut cause que nos premiers pères vécurent si longtemps parce qu'il était coulé dans leur semence quelque chose de son énergie jusqu'à ce qu'elle s'éteignît dans les eaux du déluge._
_L'arbre de science est planté vis-à-vis. Son fruit est couvert d'une écorce qui produit l'ignorance dans quiconque en a goûté et qui, sous l'épaisseur de cette pelure, conserve les spirituelles vertus de ce docte manger. Dieu autrefois après avoir chassé Adam de cette terre bienheureuse, de peur qu'il n'en retrouvât le chemin, lui frotta les gencives de cette écorce. Il fut depuis ce temps-là plus de quinze ans à radoter et oublia tellement toutes choses que lui ni ses descendants jusqu'à Moïse ne se souvinrent seulement pas de la création._
_Mais les restes de la vertu de cette pesante écorce achevèrent de se dissiper par la chaleur et la clarté du génie de ce grand prophète. Je m'adressai par bonheur à l'une de ces pommes que la maturité avait dépouillée de sa peau et ma salive à peine l'avait mouillée que la philosophie universelle m'absorba._
_Il me sembla qu'un nombre infini de petits yeux se plongeaient dans ma tête et je sus le moyen de parler au Seigneur. Quand depuis l'ai fait réflexion sur cet enlèvement miraculeux, je me suis bien imaginé que je n'aurais pas pu vaincre par les vertus occultes d'un simple corps naturel la vigilance du Séraphin que Dieu a ordonné pour la garde de ce Paradis. Mais parce qu'il se plaît à se servir de causes secondes, je crus qu'il m'avait inspiré ce moyen pour y entrer, comme il voulut se servir des côtes d'Adam pour lui faire une femme, quoiqu'il pût la former de terre aussi bien que lui._
_Je demeurai longtemps dans ce jardin à me promener sans compagnie. Mais enfin comme l'ange portier du lieu était mon principal hôte, il me prit envie de le saluer. Une heure de chemin termina mon voyage car au bout de ce temps j'arrivai en une contrée où mille éclairs se confondaient en un, formaient un jour aveugle qui ne servait qu'à rendre l'obscurité visible._
_Je n'étais pas encore bien remis de cette aventure que j'aperçus devant moi un bel adolescent._
--_Je suis, me dit-il, l'archange que tu cherches, je viens de lire dans Dieu qu'il t'avait suggéré les moyens de venir ici, et qu'il voulait que tu y attendisses sa volonté._
_Il m'entretint de plusieurs choses et me dit entre autres: que cette lumière dont j'avais paru effrayé n'était rien de formidable, qu'elle s'allumait presque tous les soirs quand il faisait la ronde parce que, pour éviter les surprises des sorciers qui entrent partout sans être vus, il était contraint de jouer de l'espadon avec son épée flamboyante autour du Paradis terrestre et que cette lueur était les éclairs qu'engendrait son acier._
_Ceux que vous apercevez de votre monde, ajouta-t-il, sont produits par moi, si quelquefois vous les remarquez bien loin, c'est à cause que les nuages d'un climat éloigné se trouvant disposés à recevoir cette impression font rejaillir jusqu'à vous ces légères images de feu ainsi qu'une vapeur autrement située se trouvât propre à former l'arc-en-ciel. Je ne vous instruirai pas davantage, aussi bien la pomme de science n'est pas loin d'ici, aussitôt que vous en aurez mangé, vous serez docte comme moi, mais surtout gardez vous d'une méprise, la plupart des fruits qui pendent à ce végétant sont environnés d'une écorce de laquelle si vous tâtez, vous descendrez au-dessous de l'homme au lieu que le dedans vous fera monter aussi haut que l'ange._
_Hélie en était là des instructions que lui avait données le séraphin quand un petit homme nous vint joindre._
--_C'est ici cet Enoc dont je vous ai parlé, me dit tout bas mon conducteur._
_Comme il achevait ces mots, Enoc nous présenta un panier plein de je ne sais quels fruits semblables aux pommes de grenades qu'il venait de découvrir ce jour-là en un bocage reculé. J'en serrai quelques-unes dans ma poche par le commandement d'Hélie, lorsqu'il lui demanda qui j'étais._
--_C'est une aventure qui mérite un plus long entretien, repartit mon guide, ce soir, quand nous serons retirés, il nous conduira à même les miraculeuses particularités de son voyage._
_Nous arrivâmes en finissant ceci sous une espèce d'hermitage fait de branches de palmier ingénieusement entrelacées avec des myrthes et des orangers. Là j'aperçus dans un petit réduit, des monceaux d'une certaine filoselle si blanche et si déliée qu'elle pouvait passer pour l'âme de la neige. Je vis aussi des quenouilles répandues çà et là. Je demandai à mon conducteur à quoi elles servaient._
--_A filer, me répondit-il, quand le bon Enoc veut se débander de la méditation, tantôt il habille cette filasse, tantôt il tourne du fil, tantôt il tisse la toile qui sert à tailler des chemises aux onze mille vierges. Il n'est pas que n'ayez quelquefois rencontré en votre monde je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ des semailles, les paysans appellent cela_ coton de Notre-Dame, _c'est la bourre dont Enoc purge son lin quand il le carde_.
_Nous n'arrêtâmes guère, sans prendre congé d'Enoc dont cette cabane était la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter sitôt fut que de six en six heures il fait oraison et qu'il y avait bien cela qu'il avait achevé la dernière._
_Je suppliai en chemin Hélie de nous achever l'histoire des assomptions qu'il m'avait entamée et lui dis qu'il en était demeuré ce me semblait à celle de saint Jean l'Evangéliste._
--_Alors, puisque vous n'avez pas, me dit-il, la patience d'attendre que la pomme de savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces choses, je veux bien vous les apprendre, sachez donc que Dieu..._
_A ces mots je ne sais pas comment le diable s'en mêla, tant y a que je ne pus pas m'empêcher de l'interrompre pour railler._
--_Je m'en souviens, lui dis-je, Dieu fut un jour averti que l'âme de cet évangéliste était si détachée qu'il ne la retenait plus qu'à force de serrer les dents, cependant, l'heure où il avait prévu qu'il serait enlevé céans étant presque expirée de façon que n'ayant pas le temps de lui préparer une machine, il fut contraint de l'y faire être vivement sans avoir le loisir de l'y faire aller._
_Elie pendant tout ce discours me regardait avec des yeux capables de me tuer si j'eusse été en état de mourir d'autre chose que de faim._
--_Abominable, dit-il en se reculant, tu as l'imprudence de railler les choses saintes, au moins ne serait-ce pas impunément, si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde, va impie hors d'ici, va publier dans ce petit monde et dans l'autre, car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu porte aux athées._
_A peine eut-il terminé cette imprécation qu'il m'empoigna et me conduisit rudement vers la porte, quand nous fûmes arrivés proche un grand arbre dont les branches chargées de fruits se courbaient presque à terre._
--_Voici l'arbre de savoir, me dit-il, où tu aurais puisé des lumières inconcevables sans ton irreligion._
_Il n'eut pas achevé ces mots que feignant de languir de faiblesse je me laissai tomber contre une branche où je dérobai adroitement. Il s'en fallait encore plusieurs enjambées que je n'eusse les pieds hors de ce parc délicieux, cependant la faim me pressait avec tant de violence qu'elle me fit oublier que j'étais entre les mains d'un prophète courroucé, cela fit que je tirai une de ces pommes dont j'avais grossi ma poche, où je cachai mes dents, mais au lieu de prendre une de celles dont Enoc m'avait fait présent, ma main tomba sur la pomme que j'avais cueillie à l'arbre de science et dont par malheur je n'avais pas dépouillé l'écorce._
J'en avais à peine goûté, qu'une épaisse nuée tomba sur mon âme: je ne vis plus _ma pomme, plus d'Hélie_ auprès de moi et mes yeux ne reconnurent en tout l'hémisphère une seule trace du _Paradis terrestre_ et, avec tout cela, je ne laissais pas de me souvenir de tout ce qui m'était arrivé. Quand depuis j'ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que cette écorce ne m'avait pas tout à fait abruti, à cause que mes dents la traversèrent, et se sentirent un peu de jus _de dedans_, dont l'énergie avait dissipé la malignité de la _pelure_. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je ne connaissais point. J'avais beau promener mes yeux et les jeter par la campagne, aucune créature ne s'offrait pour les consoler. Enfin, je résolus de marcher jusqu'à ce que la Fortune me fît rencontrer la compagnie, de quelques bêtes, ou de la mort.