L'autre monde; ou, Histoire comique des Etats et Empires de la Lune

Part 4

Chapter 43,823 wordsPublic domain

--Monsieur, lui répliquai-je, voici les raisons à peu près qui nous obligent à le préjuger. Premièrement, il est du sens commun de croire que le Soleil a pris la place au centre de l'univers, puisque tous les corps qui sont dans la Nature ont besoin de ce feu radical; qu'il habite au cœur de ce Royaume, pour être en état de satisfaire promptement à la nécessité de chaque partie, et que la cause des générations soit placée au milieu de tous les corps, pour y agir également et plus aisément: de même que la sage Nature a placé les parties génitales dans l'homme, les pépins dans le centre des pommes, les noyaux au milieu de leur fruit; et de même que l'oignon conserve, à l'abri de cent écorces qui l'environnent, le précieux germe où dix millions d'autres ont à puiser leur essence; car cette pomme est un petit univers à soi-même, dont le pépin, plus chaud que les autres parties, est le soleil, qui répand autour de soi la chaleur conservatrice de son globe; et ce germe, dans cette opinion, est le petit Soleil de ce petit monde, qui réchauffe et nourrit le sel végétatif de cette petite masse. Cela donc supposé, je dis que la Terre ayant besoin de la lumière, de la chaleur, et de l'influence de ce grand feu, elle tourne autour de lui pour recevoir également en toutes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il serait aussi ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournât autour d'un point dont il n'a que faire que de s'imaginer, quand nous voyons une alouette rôtie, qu'on a, pour la cuire, tourné la cheminée alentour. Autrement, si c'était au Soleil à faire cette corvée, il semblerait que la médecine eût besoin du malade; que le fort dût plier sous le faible; le grand servir au petit; et qu'au lieu qu'un vaisseau cingle le long des côtes d'une province, la province tournerait autour du vaisseau. Que si vous avez peine à comprendre comme une masse si lourde se peut mouvoir, dites-moi, je vous prie, les Astres et les Cieux, que vous faites si solides, sont-ils plus légers? Encore est-il plus aisé à nous, qui sommes assurés de la rondeur de la Terre, de conclure son mouvement par sa figure. Mais pourquoi supposer le Ciel rond, puisque vous ne le sauriez savoir, et que, de toutes les figures, s'il n'a pas celle-ci, il est certain qu'il ne se peut mouvoir? Je ne vous reproche point vos excentèques, ni vos épicicles, lesquels vous ne sauriez expliquer que très confusément, et dont je sauve mon système. Parlons seulement des causes naturelles de ce mouvement. Vous êtes contraints, vous autres, de recourir aux intelligences qui remuent et gouvernent vos globes? Mais moi, sans interrompre le repos du Souverain Etre, qui sans doute a créé la Nature toute parfaite, et de la sagesse duquel il est de l'avoir achevée, de telle sorte que, l'ayant accomplie pour une chose, il ne l'ait pas rendue défectueuse pour une autre; je dis que les rayons du Soleil, avec ses influences, venant à frapper dessus, par leur circulation, la font tourner, comme nous faisons tourner un globe en le frappant de la main; ou de même que les fumées, qui s'évaporent continuellement de son sein, du côté que le Soleil la regarde, répercutées par le froid de la moyenne région, rejaillissent dessus, et de nécessité, ne la pouvant frapper que de biais, la font ainsi pirouetter. L'explication des deux autres mouvements est encore moins embrouillée. Considérez un peu, je vous prie...

A ces mots, _Monsieur de Montmagnie_ m'interrompit:

--J'aime mieux, dit-il, vous dispenser de cette peine; aussi bien, ai-je lu, sur ce sujet, quelques livres de Gassendi, mais à la charge que vous écouterez ce que me répondit un jour un de nos Pères, qui soutenait votre opinion: «En effet, disait-il, je m'imagine que la Terre tourne, non point pour les raisons qu'allègue Copernic, mais parce que, le feu d'enfer _ainsi que vous apprend la Sainte-Ecriture_, étant enclos au centre de la terre, les damnés, qui veulent fuir l'ardeur de sa flamme, gravissent, pour s'en éloigner, contre la voûte, et font ainsi tourner la Terre, comme un chien fait tourner une roue, lorsqu'il court enfermé dedans.»

Nous louâmes quelque temps cette pensée, comme un pur zèle de ce bon Père, et enfin _Monsieur de Montmagnie_ me dit qu'il s'étonnait fort, vu que le système de Ptolémée était si peu probable, qu'il eût été si généralement reçu.

--Monsieur, lui répondis-je, la plupart des hommes, qui ne jugent que par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux, et de même que celui dont le vaisseau vogue terre à terre croit demeurer immobile, et que le rivage chemine, ainsi les hommes, tournant avec la Terre autour du Ciel, ont cru que c'était le Ciel lui-même qui tournait autour d'eux. Ajoutez à cela l'orgueil insupportable des humains, qui se persuadent que la Nature n'a été faite que pour eux, comme s'il était vraisemblable que le Soleil, un grand corps quatre cent trente-quatre fois plus vaste que la terre, n'eût été allumé que pour mûrir ses nèfles, et pommer ses choux. Quant à moi bien loin de consentir à leur insolence, je crois que les Planètes sont des mondes autour du Soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des Soleils qui ont des Planètes autour d'eux, c'est-à-dire, des mondes que nous ne voyons pas d'ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne saurait venir jusqu'à nous. Car comment, en bonne foi, s'imaginer que ces globes si spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes, et que le nôtre, à cause que nous y campons _une douzaine de glorieux coquins_ ait été bâti pour _commander à tous_? Quoi! parce que le Soleil compasse nos jours et nos années, est-ce à dire, pour cela, qu'il n'ait été construit qu'afin que nous ne frappions pas de la tête contre les murs? Non, non, si ce Dieu visible éclaire l'homme, c'est par accident, comme le flambeau du Roi éclaire par accident au Crocheteur qui passe par la rue.

--Mais, me dit-il, si, comme vous assurez, les étoiles fixes sont autant de Soleils, on pourrait conclure de là que le monde serait infini, puisqu'il est vraisemblable que les peuples de ce monde qui sont autour d'une étoile fixe, que vous prenez pour un Soleil, découvrent encore au-dessus d'eux d'autres étoiles fixes que nous ne saurions apercevoir d'ici, et qu'il en va de cette sorte à l'infini.

--N'en doutez point, lui répliquai-je, comme Dieu a pu faire l'âme immortelle, il a pu faire le monde infini, s'il est vrai que l'éternité n'est rien autre chose qu'une durée sans bornes, et l'infini, une étendue sans limites. Et puis, Dieu serait fini lui-même, supposé que le monde ne fût pas infini, puisqu'il ne pourrait pas être où il n'y aurait rien, et qu'il ne pourrait accroître la grandeur du monde qu'il n'ajoutât quelque chose à sa propre étendue, commençant d'être où il n'était pas auparavant. Il faut donc croire que, comme nous voyons d'ici Saturne et Jupiter, si nous étions dans l'un ou dans l'autre, nous découvririons beaucoup de mondes que nous n'apercevons pas, et que l'univers est à l'infini construit de cette sorte.

--Ma foi! me répliqua-t-il, vous avez beau dire, je ne saurais du tout comprendre cet infini.

--Hé! dites-moi, lui repartis-je, comprenez-vous le rien qui est au delà? Point du tout. Car, quand vous songez à ce néant, vous vous l'imaginez tout au moins comme du vent ou comme de l'air, et cela, c'est quelque chose; mais l'infini, si vous ne le comprenez en général, vous le concevez au moins par parties, puisqu'il n'est pas difficile de se figurer, au delà de ce que nous voyons de terre et d'air, du feu, d'autre air, et d'autre terre. Or, l'infini n'est rien qu'une tissure sans bornes de tout cela. Que si vous me demandez de quelle façon ces mondes ont été faits, vu que la Sainte-Ecriture parle seulement d'un que Dieu créa[7], _je réponds qu'elle ne parle que du nôtre à cause qu'il est le seul que Dieu ait voulu prendre la peine de faire de sa propre main, mais_ tous les autres _qu'on voit ou_ qu'on ne voit point, _suspendus parmi l'azur de l'Univers_, ne sont rien que de l'écume des Soleils qui se purgent. Car comment ces grands feux pourraient-ils subsister, s'ils n'étaient attachés à quelque matière qui les nourrit? Or, de même que le feu pousse loin de chez soi la cendre dont il est étouffé, de même que l'or, dans le creuset, se détache en s'affinant, du marcassite qui affaiblit son carat, et de même encore que notre cœur se dégage, par le vomissement, des humeurs indigestes qui l'attaquent; ainsi _le_ Soleil dégorge tous les jours et se purge, des restes de la matière qui _nourrit son_ feu. Mais, lorsqu'il aura tout à fait consumé cette matière qui l'entretient, vous ne devez point douter qu'il ne se répande de tous côtés pour chercher une autre pâture, et qu'il ne s'attache à tous les mondes qu'il aura construits autrefois, à ceux particulièrement qu'il rencontrera les plus proches; alors ces grands feux, rebouillant tous les corps, les rechasseront pêle-mêle de toutes parts comme auparavant, et, s'étant peu à peu purifiés, ils commenceront de servir de Soleil à d'autres petits mondes qu'ils engendreront en les poussant hors de leur Spère. Et c'est ce qui a fait sans doute prédire aux Pythagoriciens l'embrasement universel. Ceci n'est pas une imagination ridicule: la Nouvelle-France, où nous sommes, en produit un exemple bien convaincant. Ce vaste continent de l'Amérique est une moitié de la Terre, laquelle, en dépit de nos prédécesseurs, qui avaient mille fois cinglé l'Océan, n'avait point été encore découverte; aussi n'y était-elle pas encore, non plus que beaucoup d'îles, de péninsules, et de montagnes, qui se sont soulevées sur notre globe, quand les rouillures du Soleil qui se nettoyait ont été poussées assez loin, et condensées en pelotons assez pesants, pour être attirées par le centre de notre monde, possible peu à peu, en particules menues, peut-être aussi tout à coup en une masse. Cela n'est pas si déraisonnable, que saint Augustin n'y eût applaudi, si la découverte de ce pays eût été faite de son âge; puisque ce grand personnage, dont le génie était éclairé _du Saint-Esprit_, assure que de son temps la Terre était plate comme un four, et qu'elle nageait sur l'eau comme la moitié d'une orange coupée. Mais, si j'ai jamais l'honneur de vous voir en France, je vous ferai observer, par le moyen d'une lunette excellente, que certaines obscurités, qui d'ici paraissent des taches, sont des mondes qui se construisent.

[7] _Je réponds_ que je dispute plus; car, si vous voulez m'obliger à vous rendre raison de ce que me fournit mon imagination, c'est m'ôter la parole, et m'obliger de vous confesser que mon raisonnement le cédera toujours en ces sortes de choses à la Foi.

Il me dit qu'à la vérité sa demande était blâmable, mais que je reprisse mon idée. (Edition Le Bret.)

Mes yeux, qui se fermaient en achevant ce discours, obligèrent _Monsieur de Montmagnie à me souhaiter le bonsoir_. Nous eûmes, le lendemain et les jours suivants, des entretiens de pareille nature. Mais, comme, quelque temps après, l'embarras des affaires de la Province accrocha notre Philosophie, je retombai de plus belle au dessein de monter à la Lune.

Je m'en allais, dès qu'elle était levée, rêvant, parmi les bois, à la conduite et à la réussite de mon entreprise; et enfin, une veille de Saint-Jean, qu'on tenait conseil dans le Fort pour déterminer si l'on donnerait secours aux Sauvages du pays contre les Iroquois, je m'en allai tout seul, derrière notre habitation, au coupeau d'une petite montagne, où voici ce que j'exécutai. J'avais fait une machine que je m'imaginais capable de m'élever autant que je voudrais, en sorte que, rien de tout ce que j'y croyais nécessaire n'y manquant, je m'assis dedans, et me précipitai en l'air, du haut d'une roche. Mais, parce que je n'avais pas bien pris mes mesures, je culbutai rudement dans la vallée. Tout froissé néanmoins que j'étais, je m'en retournai dans ma chambre, sans perdre courage, et je pris de la moelle de bœuf, dont je m'oignis tout le corps, car j'étais tout meurtri, depuis la tête jusqu'aux pieds; et, après m'être fortifié le cœur d'une bouteille d'essence cordiale, je m'en retournai chercher ma machine; mais je ne la trouvai point, car certains soldats, qu'on avait envoyés dans la forêt couper du bois pour faire le feu de la Saint-Jean, l'ayant rencontrée par hasard, l'avaient apportée au Fort, où, après plusieurs explications de ce que ce pouvait être, quand on eut découvert l'invention du ressort, quelques-uns dirent qu'il y fallait attacher quantité de fusées volantes, parce que, leur rapidité les ayant enlevées bien haut, et le ressort agitant ses grandes ailes, il n'y aurait personne qui ne prît cette machine pour un dragon de feu. Je la cherchai longtemps, cependant, mais enfin je la trouvai, au milieu de la place de Québec, comme on y mettait le feu.

La douleur de rencontrer l'œuvre de mes mains en un si grand péril me transporta tellement que je courus saisir le bras du soldat qui y allumait le feu. Je lui arrachai sa mèche, et me jetai tout furieux dans ma machine pour briser l'artifice dont elle était environnée; mais j'arrivai trop tard, car à peine y eus-je les deux pieds, que me voilà enlevé dans la nue. L'horreur dont je fus consterné ne renversa point tellement les facultés de mon âme que je ne me sois souvenu depuis de tout ce qui m'arriva en cet instant. Car, dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées, qu'on avait disposées six à six, par le moyen d'une amorce qui bordait chaque demi-douzaine, un autre étage s'embrasait, puis un autre; en sorte que le salpêtre, prenant feu, éloignait le péril en le croissant. La matière, toutefois, étant usée, fit que l'artifice manqua, et, lorsque je ne songeais plus qu'à laisser ma tête sur celle de quelque montagne, je sentis, sans que je remuasse aucunement, mon élévation continuée, et, ma machine prenant congé de moi, je la vis retomber vers la terre.

Cette aventure extraordinaire me gonfla le cœur d'une joie si peu commune que, ravi de me voir délivré d'un danger assuré, j'eus l'impudence de philosopher là-dessus. Comme donc je cherchais, des yeux et de la pensée, ce qui en pouvait être la cause, j'aperçus ma chair boursouflée, et grasse encore de la moelle dont je m'étais enduit pour les meurtrissures de mon trébuchement; je connus qu'étant alors en décours, et la Lune pendant ce quartier ayant accoutumé de sucer la moelle des animaux, elle buvait celle dont je m'étais enduit, avec d'autant plus de force que son globe était plus proche de moi, et que l'interposition des nuées n'en affaiblissait point la vigueur.

Quand j'eus percé, selon le calcul que j'ai fait depuis, beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la Terre d'avec la Lune, je me vis tout d'un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon; encore, ne m'en fussé-je pas aperçu, si je n'eusse senti ma tête chargée du poids de mon corps. Je connus bien à la vérité que je ne retombais pas vers notre monde; car, encore que je me trouvasse entre deux Lunes, et que je remarquasse fort bien que je m'éloignais de l'une à mesure que je m'approchais de l'autre, j'étais assuré que la plus grande était notre globe; parce qu'au bout d'un jour ou deux de voyage, les réfractions éloignées du Soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, il ne m'avait plus paru que comme une grande plaque d'or: cela me fit imaginer que je baissais vers la Lune; et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me souvenir que je n'avais commencé de choir qu'après les trois quarts du chemin.

--Car, disais-je en moi-même, cette masse étant moindre que la nôtre, il faut que la sphère de son activité ait aussi moins d'étendue, et que, par conséquent, j'aie senti plus tard la force de son centre.

Enfin, après avoir été fort longtemps à tomber (à ce que je préjugeai, car la violence du précipice m'empêcha de le remarquer), le plus loin dont je me souviens, c'est que je me trouvai sous un arbre, embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses que j'avais éclatées par ma chute, et le visage mouillé d'une pomme qui s'était écachée contre.

Par bonheur, ce lieu-là était, comme vous le saurez bientôt, le paradis _terrestre et l'arbre sur lequel je tombai se trouva justement l'arbre de vie_.

Ainsi vous pouvez bien juger que, sans ce _miraculeux_ hasard, je serais mille fois mort. J'ai souvent fait depuis réflexion sur ce que le vulgaire assure qu'en se précipitant d'un lieu fort haut, on est étouffé avant de toucher la terre; et j'ai conclu, de mon aventure, qu'il en avait menti, ou bien qu'il fallait que le jus énergique de ce fruit, qui m'avait coulé dans la bouche, eût rappelé mon âme qui n'était pas loin de mon cadavre encore tout tiède, et encore disposé aux fonctions de la vie. En effet, sitôt que je fus à terre, ma douleur s'en alla, avant même de se perdre en ma mémoire et la faim, dont pendant mon voyage j'avais été beaucoup travaillé, ne me fit trouver en sa place qu'un léger souvenir de l'avoir perdue.

A peine, quand je fus relevé, eus-je observé _les bords de_ la plus large des quatre grandes rivières qui forment un lac en s'abouchant, que l'esprit ou l'âme invisible des simples, qui s'exhalent sur cette contrée, me vint réjouir l'odorat; et je connus que les cailloux n'y étaient ni durs ni raboteux, et qu'ils avaient soin de s'amollir, quand on marchait dessus. Je rencontrai d'abord une étoile de cinq avenues, dont les _chênes qui la composent_ semblaient par leur excessive hauteur porter au Ciel un parterre de haute futaie. En promenant mes yeux, de la racine au sommet, puis les précipitant du faîte jusqu'au pied, je doutais si la terre les portait, ou si eux-mêmes ne portaient point la terre pendue à leurs racines; leur front, superbement élevé, semblait aussi plier, comme par force, sous la pesanteur des globes célestes, dont on dirait qu'ils ne soutiennent la charge qu'en gémissant; leurs bras, étendus vers le Ciel, témoignaient, en l'embrassant, demander aux Astres la bénignité toute pure de leurs influences, et les recevoir, avant qu'elles aient rien perdu de leur innocence, au lit des Eléments.

Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d'autre Jardinier que la Nature, respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu'elle réveille et satisfait l'odorat; là, l'incarnat d'une rose sur l'églantier, et l'azur éclatant d'une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu'elles sont toutes deux plus belles l'une que l'autre; là, le Printemps compose toutes les Saisons; là, ne germe point de plante vénéneuse, que sa naissance ne trahisse sa construction; là, les ruisseaux, par un agréable murmure, racontent leurs voyages aux cailloux; là, mille petits gosiers emplumés font retentir la forêt au bruit de leurs mélodieuses chansons; et la trémoussante assemblée de ces divins musiciens est si générale, qu'il semble que chaque feuille, dans ce bois, ait pris la langue et la figure d'un rossignol; et même l'Echo prend tant de plaisir à leurs airs, qu'on dirait, à les lui entendre répéter, qu'elle ait envie de les apprendre.

A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert-gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures, que le Printemps attache à cent petites fleurs, en égare les nuances l'une dans l'autre avec une si agréable confusion, qu'on ne sait si ces fleurs, agitées par un doux zéphyr, courent plutôt après elles-mêmes qu'elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On prendrait même cette prairie pour un Océan, à cause qu'elle est comme une mer qui n'offre point de rivage, en sorte que mon œil, épouvanté d'avoir couru si loin sans découvrir le bord, y envoyait vitement ma pensée; et ma pensée, doutant que ce fût l'extrémité du monde, se voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut-être forcé le Ciel de se joindre à la Terre.

Au milieu d'un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d'argent une fontaine rustique, qui couronne ses bords d'un gazon émaillé de _pâquerettes_, de bassinets, de violettes, et ces fleurs, semblent se presser à qui s'y mirera la première: elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naître, et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu'elle promène en revenant mille fois sur elle-même montrent que c'est bien à regret qu'elle sort de son pays natal; et, comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murmurant ma main qui la voulait toucher. Les animaux qui s'y venaient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir qu'il faisait grand jour vers l'horizon, pendant qu'ils regardaient le Soleil aux Antipodes, et n'osaient se pencher sur le bord, de la crainte qu'ils avaient de tomber au Firmament.

Il faut que je vous avoue qu'à la vue de tant de belles choses, je me sentis chatouillé de ces agréables douleurs, qu'on dit que sent l'embryon, à l'infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire place à d'autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remêler doucement à mon humide radical; enfin, je reculai sur mon âge environ quatorze ans.

J'avais cheminé une demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de myrtes, quand j'aperçus, couché à l'ombre, je ne sais quoi qui remuait. C'était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l'adoration. Il se leva pour m'en empêcher:

--Ce n'est pas à moi, s'écria-t-il, c'est à Dieu que tu dois ces humilités!

--Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations; car, venant d'un monde que vous prenez sans doute ici pour une Lune, je pensais être abordé dans un autre, que ceux de mon pays appellent la Lune aussi; et voilà que je me trouve en Paradis, aux pieds d'un Dieu qui ne veut pas être adoré et _d'un étranger qui parle ma langue_.

--Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il,[8] ce que vous dites est véritable; cette terre-ci est la Lune, que vous voyez de votre globe; et ce lieu-ci où vous marchez est _le paradis, mais c'est le paradis terrestre où n'ont jamais entré que six personnes, Adam, Eve, Enoc, moi, qui suis le Vieil Elie, Saint-Jean l'Evangéliste et vous. Vous savez bien comme les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comment ils arrivèrent en votre monde. Sachez donc qu'après avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam qui craignait que Dieu irrité par sa présence ne rengregeast sa punition, considéra la Lune, votre terre, comme le seul refuge où il se pourrait mettre à l'abri des poursuites de son créateur_.

[8] Variante: Dont je ne suis que la créature. (Edition Le Bret.)