L'autre monde; ou, Histoire comique des Etats et Empires de la Lune
Part 12
--Quant au Mathématicien, me dit-il, ne vous y arrêtez point, car c'est un homme qui promet beaucoup, et qui ne tient rien. Et quant à la machine qui vous reportera, ce sera la même qui vous voitura à la Cour.
--Comment? dis-je, l'air deviendra pour soutenir vos pas aussi solide que la terre? C'est-ce que je ne crois point.
--Et c'est une chose étrange, reprit-il, que ce que vous croyez et ne croyez pas! Eh! pourquoi les Sorciers de votre Monde, qui marchent en l'air et conduisent des armées, des grêles, des neiges, des pluies, et d'autres tels météores, d'une province en une autre, auraient-ils plus de pouvoir que nous? Soyez, soyez, je vous prie, plus crédule en ma faveur.
--Il est vrai, lui dis-je, que j'ai reçu de vous tant de bons offices, de même que Socrate et les autres pour qui vous avez tant eu d'amitié, que je me dois fier à vous, comme je fais, en m'y abandonnant de tout mon cœur.
Je n'eus pas plutôt achevé cette parole, qu'il s'enleva comme un tourbillon, me tenant entre ses bras: il me fit passer, sans incommodité, tout ce grand espace que nos Astronomes mettent entre nous et la Lune, en un jour et demi; ce qui me fit connaître le mensonge de ceux qui disent qu'une meule de moulin serait trois cent soixante et tant d'années à tomber du Ciel puisque je fus si peu de temps à tomber du globe de la Lune en celui-ci. Enfin, au commencement de la seconde journée, je m'aperçus que j'approchais de notre Monde. Déjà je distinguais l'Europe d'avec l'Afrique, et ces deux d'avec l'Asie, lorsque je sentis le soufre que je vis sortir d'une fort haute montagne: cela m'incommodait, de sorte que je m'évanouis. Je ne puis pas dire ce qui m'arriva ensuite; mais je me trouvai, ayant repris mes sens, dans des bruyère par la pente d'une colline, au milieu de quelques pâtres qui parlaient italien. Je ne savais ce qu'était devenu mon Démon, et je demandai à ces pâtres s'ils ne l'avaient point vu. A ce mot, ils firent le signe de la Croix, et me regardèrent comme si j'en eusse été un moi-même.
Mais, leur disant que j'étais Chrétien, et que je les priais par charité de me conduire en quelque lieu où je pusse me reposer, ils me menèrent dans un village, à un mille de là, où je fus à peine arrivé, que tous les chiens du lieu, depuis les bichons jusqu'aux dogues, se vinrent jeter sur moi et m'eussent dévoré si je n'eusse trouvé une maison où je me sauvai. Mais cela ne les empêcha pas de continuer leur sabbat, en sorte que le maître du logis m'en regardait de mauvais œil; et je crois que, dans le scrupule où le peuple augure de ces sortes d'accidents, cet homme était capable de m'abandonner en proie à ces animaux, si je ne me fusse avisé que ce qui les acharnait ainsi après moi était le Monde d'où je venais, à cause qu'ayant accoutumé d'aboyer à la Lune, ils sentaient que j'en venais, et que j'en avais l'odeur, comme ceux qui conservent une espèce de relent ou air marin, quelque temps après être descendus de dessus la mer.
Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposai sur une terrasse, durant trois ou quatre heures, au Soleil: après quoi, je descendis, et les chiens, qui ne sentaient plus l'influence qui m'avait fait leur ennemi, ne m'aboyèrent plus et s'en retournèrent chacun chez soi.
Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes de quelques Grands Hommes, de même que ceux des siècles: j'en admirai les belles ruines et les belles réparations qu'y ont faites les Modernes. Enfin, après y être demeuré quinze jours en la compagnie de M. de Cyrano, mon Cousin, qui me prêta de l'argent pour mon retour, j'allai à Civita-Vecchia, et me mis sur une galère qui m'amena jusqu'à Marseille.
Pendant tout ce voyage, je n'eus l'esprit tendu qu'aux merveilles de celui que je venais de faire. J'en commençai les mémoires dès ce temps-là; et, quand j'ai été de retour, je les mis autant en ordre que la maladie qui me retient au lit me l'a pu permettre. Mais, prévoyant qu'elle sera la fin de mes études et de mes travaux, pour tenir parole au Conseil de ce Monde-là, j'ai prié M. Le Bret, mon plus cher et mon plus inviolable ami, de les donner au Public, avec l'_Histoire de la République du Soleil_, celle de l'_Etincelle_, et quelques autres Ouvrages de même façon, si ceux qui nous les ont dérobés les lui rendent, comme je les en conjure de tout mon cœur.
Voici à titre documentaire la fin du Manuscrit de la Bibliothèque Nationale. Cette fin différant entièrement de celle de l'Edition Le Bret, la voici dans son intégralité:
--_Mais lui dis-je, si notre âme mourait, comme je vois bien que vous voulez conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc qu'une chimère, car il faudrait que Dieu les recréât, et cela ne serait pas la résurrection._
_Il m'interrompit par un hochement de tête:_
--_Hé, par votre foi, s'écria-t-il, qui vous a bercé dans ce peau d'asne, quoi vous, quoi moi, quoi ma servante, ressusciter._
--_Ce n'est point, lui répondis-je un conte fait à plaisir, c'est une vérité indubitable que je vous proférais._
--_Et moi dit-il, je vous proférerais le contraire. Pour commencer donc je suppose que vous mangiez un mahométan, vous le convertissez par conséquent en votre substance n'est-il pas vrai, ce mahométan digéré se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme, vous embrasserez votre femme et de la semence tirée tout entière du cadavre du mahométan vous jetez en moule un beau petit chrétien. Je demande le mahométan aura-t-il son corps sur la terre, luy rend le petit chrétien n'aura pas le sien, puisqu'il n'est tout entier qu'une partie de celui du mahométan. Si vous me dites que le petit chrétien aura le sien, Dieu dérobera donc au mahométan ce que le petit chrétien n'aura reçu que de celui du mahométan, ainsi il faut absolument que l'un ou l'autre manque de corps; vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira les matières pour suppléer à celui qui n'en aura pas assez, oui, mais une autre difficulté nous arrête, c'est que le mahométan damné ressuscitant et Dieu lui fournissant un corps tout neuf à cause du sien que le chrétien lui a volé comme le corps tout seul, comme l'âme toute seule ne fait pas l'âme, mais l'un et l'autre joint en un seul sujet, et comme le corps et l'âme sont partie aussi intégrante de l'âme l'une et l'autre, si Dieu pétrit à ce mahométan un autre corps que le sien ce n'est plus le même individu, ainsi Dieu donne un autre homme que celui qui a mérité l'enfer, ainsi ce corps a paillardé, ce corps a criminellement abusé de tous ses sens, et Dieu pour châtier ce corps en jette un autre au feu, lequel est vierge, lequel est pur et qui n'a jamais prêté ses organes à l'opération du moindre crime, et ce qui serait encore bien ridicule, c'est que ce corps aurait mérité l'enfer et le Paradis tout ensemble, car en tant que mahométan il doit être damné, en tant que chrétien il doit être sauvé, de sorte que Dieu ne le saurait mettre en paradis qu'il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation qu'il avait méritée comme mahométan, et ne peut le jeter en enfer qu'il ne soit injuste aussi, récompensant de la mort éternelle la béatitude qu'il avait méritée comme chrétien. Il faut donc s'il veut être équitable, qu'il damne et sauve éternellement cet homme._
_Et alors, je pris la parole:_
--_Hé je n'ai rien à répondre, lui répondis-je, à vos arguments sophistiques contre la résurrection tant y a que Dieu le dit, Dieu qui ne peut mentir._
--_N'allez pas si vite, me répliqua-t-il, vous en êtes à Dieu le dit, il faut prouver auparavant qu'il y ait un Dieu, car pour moi je vous le nie tout à plat._
--_Je ne m'amuserai point, lui dis-je, à vous réciter les démonstrations évidentes dont les philosophes se sont servis pour l'établir, il faudrait redire tout ce qu'ont jamais écrit les hommes raisonnables, je vous demande seulement quel inconvénient vous encourez de le croire, je suis bien assuré que vous ne m'en sauriez prétexter aucun puisque donc il est impossible d'en tirer que de l'utilité, que vous ne le persuadez-vous car s'il y a un Dieu, outre que ne le croyant pas, vous vous serez mécomptés, vous aurez désobéi aux principes qui commandent d'en croire, et s'il n'y en a point, vous n'en serez pas mieux que nous._
--_Si fait me répondit-il, j'en serai mieux que vous, car s'il n'y en a point, vous et moi serons à deux de jeu, mais au contraire s'il y en a, je n'aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n'être point, puisque pour pécher, il faut ou le savoir, ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu'un homme même tant soit peu sage ne se piquerait pas qu'un crocheteur l'eût injurié, si le crocheteur aurait pensé ne le pas faire, s'il l'avait pris pour un autre ou si c'était le vin qui l'eût fait parler, à plus forte raison, Dieu tout inébranlable s'emportera-t-il contre nous pour ne l'avoir pas connu, mais par votre foi, mon petit animal, si la croyance de Dieu nous était si nécessaire, enfin, si elle nous importait de l'éternité, Dieu lui-même ne nous en aurait-il pas infus à tant de lumières aussi claires que le soleil qui ne se cache à personne, car de feindre qu'il ait voulu entre les hommes à cligne-musette faire comme les enfants_ toutou le voilà, _c'est-à-dire tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à quelques-uns pour se manifester aux autres, c'est se forger un Dieu ou sot, ou malicieux, vu que ceci était par la force de mon génie que je l'aie connu, c'est lui qui mérite et non pas moi, d'autant qu'il pouvait me donner une âme ou des organes imbéciles qui me l'auraient fait méconnaître et si au contraire il m'eût donné un esprit incapable de le comprendre, ce n'aurait pas été ma faute, mais la sienne puisqu'il pouvait m'en donner un si vif que je l'eusse compris_.
_Cette opinion diabolique et ridicule me fit naître un frémissement par tout le corps, je commençai alors de contempler cet homme avec un peu plus d'attention et je fus bien ébahi de remarquer sur son visage ce je ne sais quoi d'effroyable que je n'avais point encore aperçu. Ses yeux étaient petits et enfoncés, le teint basané, la bouche grande, le menton velu, les ongles noirs._
--_Oh! Dieu, songé-je, ce misérable est réprouvé dès cette vie et possible même que c'est l'Antéchrist dont il se parle tant dans notre monde._
_Je ne voulus pas pourtant lui découvrir ma pensée à cause de l'estime que je faisais de son esprit et véritablement le favorable esprit dont Nature avait regardé son berceau m'avait fait concevoir quelque amitié pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir que je n'éclatasse avec imprécations qui le menaçaient d'une mauvaise fin. Mais lui remuant sur ma colère:_
--_Oui, s'écria-t-il; par la mort..._
_Je ne sais pas ce qu'il préméditait de dire, car sur cette entrefaite on frappa à la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme noir tout velu, il s'approcha de nous et saisissant le blasphémateur à bras-le-corps il l'enleva par la cheminée._
_La pitié que j'eus du sort de ce malheureux m'obligea de l'embrasser pour l'arracher des griffes de l'Ethiopien, mais il fut si robuste qu'il nous enleva tous deux de sorte qu'en un moment, nous voilà dans la nue. Ce n'était plus l'amour du prochain qui m'obligeait à le serrer étroitement, mais l'appréhension de tomber._
_Après avoir été je ne sais combien de jours à percer le ciel sans savoir ce que je demanderais, je reconnus que j'approchais de notre monde. Déjà je distinguai l'Asie de l'Europe et l'Europe de l'Afrique. Déjà même mes yeux, par mon abaissement ne pouvaient se courber au delà de l'Italie, quand le cœur me dit que ce diable sans doute emportait mon hôte aux enfers en corps et en âme et que c'était pour cela qu'il le passait par notre terre à cause que l'enfer est dans son centre._
_J'oubliai toutefois cette réflexion et tout ce qui m'était arrivé depuis que le diable était notre voiture à la frayeur que me donna le feu d'une montagne tout en feu, que je touchai quasi._
_L'objet de ce brûlant spectacle me fit crier Jésus Maria._
_J'avais encore à peine achevé la dernière lettre que je me trouvais étendu sur des bruyères au coupeau d'une petite colline et deux ou trois pasteurs autour de moi qui récitaient les litanies et me parlaient italien._
--_Oh! m'écriai-je alors, Dieu soit loué, j'ai donc enfin trouvé des chrétiens au monde de la lune: hé, dites-moi mes amis, en quelle province de votre monde suis-je maintenant?_
--_En Italie, me répondirent-ils._
--_Comment, interrompis-je, il y a une Italie aussi au monde de la lune?_
_J'avais encore si peu réfléchi sur cet accident que je ne m'étais pas encore aperçu qu'ils me parlaient italien et que je leur répondais de même._
_Quand donc je fus tout à fait désabusé et que rien ne m'empêcha plus de connaître que j'étais de retour en ce monde, je me laissai conduire où ces paysans voulurent me mener, mais je n'étais pas encore arrivé aux portes de ..... que tous les chiens de la ville se vinrent précipiter sur moi; et sans que la peur me jeta dans une maison où je mis barre, entre nous, j'étais infailliblement englouti._
_Un quart d'heure après, comme je me reposais dans ce logis, voici qu'on entend à l'entour un sabat de tous les chiens, je crois, du royaume, on y voyait depuis le dogue jusqu'au bichon hurlant de plus épouvantable furie que s'ils eussent fait l'anniversaire de leur premier Adam._
_Cette aventure ne causa pas peu d'admiration à toutes les personnes qui la virent, mais aussitôt que j'eus éveillé mes rêveries sur cette circonstance, je m'imaginais tout à l'heure que ces animaux étaient acharnés contre moi à cause du monde d'où je venais car, disais-je en moi-même, quand ils ont accoutumé d'aboyer à la lune pour la douleur qu'elle leur fait de si loin, sans doute, ils se sont voulu jeter dessus moi parce que je sens la lune dont l'odeur les fâche._
_Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposais tout nu au soleil dessus une terrasse, je m'y allais quatre ou cinq heures durant au bout desquelles je descendis et les chiens ne sentant plus l'influence qui m'avait fait leur ennemi, s'en retournèrent chacun chez soi._
_Je m'enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France et lorsque je fus embarqué, je n'eus l'esprit tendu qu'à ramener aux merveilles de mon voyage. J'admirai mille fois la Providence de Dieu qui avait reculé ces hommes naturellement impies en un lieu où ils ne pussent corrompre ses bien-aimés et les avait punis de leur orgueil en les abandonnant à leur propre suffisance, aussi je ne doute point qu'il n'ait différé jusqu'ici d'envoyer leur prêcher l'Evangile, parce qu'ils savaient qu'ils en abuseraient et que cette résistance ne servirait qu'à leur faire mériter une plus rude punition en l'autre monde._
FIN
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