L'autre monde; ou, Histoire comique des Etats et Empires de la Lune

Part 11

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--Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de verre. Ce sont des rayons du Soleil, que j'ai purgés de leur chaleur; autrement, les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l'éblouissant. J'en ai fixé la lumière, et l'ai renfermée dans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne vous doit pas fournir un grand sujet d'admiration, car il ne m'est pas plus difficile à moi, qui suis né dans le Soleil, de condenser ses rayons, qui sont la poussière de ce Monde-là, qu'à vous, d'amasser de la poussière ou des atomes, qui sont de la terre pulvérisée de celui-ci.

Là dessus, notre Hôte envoya un Valet conduire les Philosophes, parce qu'il était nuit, avec une douzaine de globes à verres pendus à ses quatre pieds. Pour nous autres (savoir: mon Précepteur et moi), nous nous couchâmes, par l'ordre du Physionome. Il me mit cette fois-là dans une chambre de violettes et de lis, et m'envoya chatouiller à l'ordinaire; et le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer mon Démon, qui me dit qu'il venait du Palais [notes de musique] où l'une des Demoiselles de la Reine l'avait prié de l'aller trouver, et qu'elle s'était enquise de moi, témoignant qu'elle persistait toujours dans le dessein de me tenir parole, c'est-à-dire que, de bon cœur, elle me suivrait si je la voulais mener avec moi dans l'autre Monde.

--Ce qui m'a fort édifié, continua-t-il, c'est quand j'ai reconnu que le motif principal de son voyage était de se faire Chrétienne. Ainsi, je lui ai promis d'aider son dessein de toutes mes forces, et d'inventer, pour cet effet, une machine capable de tenir trois ou quatre personnes, dans laquelle vous pourrez monter ensemble dès aujourd'hui. Je vais m'appliquer sérieusement à l'exécution de cette entreprise: c'est pourquoi, afin de vous divertir, pendant que je ne serai point avec vous, voici un Livre que je vous laisse. Je l'apportai jadis de mon pays natal; il est intitulé; les _Etats et Empires du Soleil_[13]. Je vous donne encore celui-ci, que j'estime beaucoup davantage; c'est le plus Grand Œuvre des Philosophes, qu'un des plus forts esprits du Soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes les choses sont vraies et déclare la façon d'unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme, par exemple, que le blanc est noir et que le noir est blanc; qu'on peut être et n'être pas, en même temps; qu'il peut y avoir une montagne sans vallée; que le néant est quelque chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu'il prouve tous ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous promener, ou vous entretenir avec le fils de notre Hôte: son esprit a beaucoup de charmes; ce qui me déplaît en lui, c'est qu'il est impie. S'il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire par quelque raisonnement chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de me le venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnie; mais, comme il est extrêmement vain, je suis assuré qu'il prendrait cette fuite pour une défaite, et il se figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez d'entendre les siennes.

[13] Edition Le Bret: _Les Etats et Empires de la Lune avec une addition à l'histoire de l'étincelle_. Je ne vois pas comment il peut donner _les Etats de la Lune_, puisqu'il est précisément... dans la Lune, la phrase du manuscrit est plus logique.

Il me quitta en achevant ces mots; mais il fut à peine sorti, que je me mis à considérer attentivement mes Livres, et leurs boîtes, c'est-à-dire leurs couvertures, qui me semblaient admirables pour leurs richesses; l'une était taillée d'un seul diamant, sans comparaison plus brillant que les nôtres; la seconde ne paraissait qu'une monstrueuse perle fendue en deux. Mon Démon avait traduit ces Livres en langage de ce monde; mais, parce que je n'en ai point de leur imprimerie, je m'en vais expliquer la façon de ces deux volumes.

A l'ouverture de la boîte, je trouvai, dans un je ne sais quoi de métail presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quelques petits ressorts et de machines imperceptibles. C'est un Livre, à la vérité; mais c'est un Livre miraculeux, qui n'a ni feuillets ni caractères; enfin, c'est un Livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles: on n'a besoin que des oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite lire, il bande, avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs, cette machine; puis, il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il désire écouter, et au même temps il en sort, comme de la bouche d'un homme, ou d'un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands Lunaires, à l'expression du langage.

Lorsque j'ai depuis réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des Livres, je ne m'étonne plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédaient plus de connaissance à seize et dix-huit ans, que les barbes grises du nôtre; car sachant lire aussi tôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture; à la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à la ceinture une trentaine de ces Livres dont ils n'ont qu'à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement ou bien plusieurs, s'ils sont en humeur d'écouter tout un Livre: ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les Grands Hommes et morts et vivants qui vous entretiennent de vive voix. Ce présent m'occupa plus d'une heure; et enfin me les étant attachés en forme de pendants d'oreilles, je sortis pour me promener; mais je ne fus pas plutôt au bout de la rue, que je rencontrai une troupe assez nombreuse de personnes tristes[14].

[14] Ce paragraphe entier n'existe que dans l'édition de 1663; il a disparu de toutes les éditions postérieures.

Quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je m'informai, d'un regardant, ce que voulait dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon Pays; il me répondit que ce méchant [notes de musique] et nommé du peuple par une chiquenaude sur le genou droit, qui avait été convaincu d'envie et d'ingratitude, était décédé le jour précédent, et que le Parlement l'avait condamné, il y avait plus de vingt ans, à mourir, dans son lit, et puis à être enterré après sa mort.

Je me pris à rire de cette réponse; et lui, m'interrogeant pourquoi:

--Vous m'étonnez, dis-je, de dire que ce qui est une marque de bénédiction dans notre Monde, comme la longue vie, une mort paisible, une sépulture honorable, serve en celui-ci d'une punition exemplaire.

--Quoi! vous prenez la sépulture pour quelque chose de précieux? me repartit cet homme. Et, par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus épouvantable qu'un cadavre marchant sous les vers dont il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues; enfin, la peste revêtue du corps d'un homme? Bon Dieu! la seule imagination d'avoir, quoique mort, le visage embarrassé d'un drap, et sur la bouche une pique de terre, me donne de la peine à respirer! Ce misérable que vous voyez porter, outre l'infamie d'être assisté dans une fosse, a été condamné d'être assisté, dans son convoi, de cent cinquante de ses amis, et commandement à eux, en punition d'avoir aimé un envieux et un ingrat, de paraître à ses funérailles avec un visage triste; et, sans que les Juges en ont eu pitié, imputant en partie ses crimes à son peu d'esprit, ils auraient ordonné d'y pleurer. Hormis les criminels, on brûle ici tout le monde; aussi, est-ce une coutume très décente et très raisonnable; car nous croyons que, le feu ayant séparé le pur d'avec l'impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui faisait l'âme et lui donne la force de s'élever toujours, en montant jusque quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et participer à la pureté du globe qu'ils habitent.

«Ce n'est pas encore notre façon d'inhumer la plus belle. Quand un de nos Philosophes vient à un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace de ses ans engourdir les mouvements de son âme, il assemble ses amis par un banquet somptueux; puis, ayant exposé les motifs qui le font résoudre à prendre congé de la Nature, et le peu d'espérance qu'il y a d'ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait ou grâce, c'est-à-dire qu'on lui permet de mourir, ou on lui fait un sévère commandement de vivre. Quand donc, à la pluralité de voix, on lui a mis son souffle entre les mains, il avertit ses plus chers et du jour et du lieu: ceux-ci se purgent et s'abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures; puis, arrivés qu'ils sont au logis du Sage, et sacrifié qu'ils ont au Soleil, ils entrent dans la chambre, où le généreux les attend sur un lit de parade. Chacun le vient embrasser; et, quand c'est au rang de celui qu'il aime le mieux, après l'avoir baisé tendrement, il l'appuie sur son estomac, et, joignant sa bouche sur sa bouche, de la main droite il se baigne un poignard dans le cœur. L'amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant, qu'il ne le sente expirer; et lors, il retire le fer de son sein, et, fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang, qu'il suce jusqu'à ce qu'un second lui succède, puis un troisième, un quatrième, et enfin toute la compagnie; et, quatre ou cinq heures après, on introduit à chacun une fille de seize ou dix-sept ans; et, pendant trois ou quatre jours qu'ils sont à goûter les plaisirs de l'amour, ils ne sont nourris que de la chair du mort, qu'on leur fait manger toute crue, afin que, si de cent embrassements il peut naître quelque chose, ils soient assurés que c'est leur ami qui revit.»

J'interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisait que ces façons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque peuple de notre Monde; et continuai ma promenade, qui fut si longue, que, quand je revins, il y avait deux heures que le dîner était prêt. On me demanda pourquoi j'étais arrivé si tard:

--Ce n'a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier, qui s'en plaignait; j'ai demandé plusieurs fois, par les rues, quelle heure il était, mais on ne m'a répondu qu'en ouvrant la bouche, serrant les dents et tournant le visage de travers.

--Quoi! s'écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montraient l'heure?

--Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer leur grand nez au Soleil, avant que je l'apprisse.

--C'est une commodité, me dirent-ils, qui leur sert à se passer d'horloge; car, de leurs dents, ils font un cadran si juste, que lorsqu'ils veulent instruire quelqu'un de l'heure, ils ouvrent les lèvres; et l'ombre de ce nez, qui vient tomber dessus leurs dents, marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi en ce pays tout le monde a le nez grand, apprenez qu'aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l'enfant au maître du Séminaire; et justement, au bout de l'an, les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine mesure que tient le Syndic, il est censé camus et mis entre les mains de gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comment il peut se faire que nous, chez qui la virginité est un crime, établissons des continences par force? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé, depuis trente siècles, qu'un grand nez est le signe d'un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral; et que le petit est un signe du contraire. C'est pourquoi des Camus on bâtit les Eunuques, parce que la République aime mieux ne pas avoir d'enfants que d'en avoir qui leur fussent semblables.

Il parlait encore, lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m'assis aussitôt et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu'on puisse, en ce pays-là, témoigner à quelqu'un.

--Le Royaume, dit-il, souhaite qu'avant de retourner en votre Monde, vous en avertissiez les Magistrats, à cause qu'un Mathématicien vient tout à l'heure de promettre au Conseil, que, pourvu qu'étant de retour chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu'il vous enseignera, il attirera votre globe et le joindra à celui-ci.

A quoi je promis de ne pas manquer.

--Eh! je vous prie, dis-je à mon Hôte, quand l'autre fut parti, de me dire pourquoi cet envoyé portait à la ceinture des parties honteuses de bronze? ce que j'avais vu plusieurs fois, pendant que j'étais en cage, sans l'avoir osé demander, parce que j'étais toujours environné des Filles de la Reine, que je craignais d'offenser, si j'eusse en leur présence attiré l'entretien d'une matière si grasse.

De sorte qu'il me répondit:

--Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qui les a forgées; et les vierges n'ont pas honte d'aimer sur nous, en mémoire de leur mère Nature, la seule chose qui porte son nom. Sachez donc que l'écharpe dont cet homme est honoré, et où pend pour médaille la figure d'un membre viril, est le symbole du gentilhomme et la marque qui distingue le noble d'avec le roturier.

Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m'empêcher de rire.

--Cette coutume me semble bien extraordinaire, repartis-je, car en notre Monde la marque de noblesse est de porter une épée.

Mais l'Hôte, sans s'émouvoir:

--O mon petit homme! s'écria-t-il, quoi! les grands de votre Monde sont si enragés de faire parade d'un grand instrument qui désigne un bourreau, qui n'est forgé que pour nous détruire, enfin l'ennemi juré de tout ce qui vit; et de cacher, au contraire, un membre, sans qui nous serions au rang de ce qui n'est pas, le Prométhée de chaque animal, et le réparateur infatigable des faiblesses de la Nature! Malheureuse contrée, où les marques de génération sont ignominieuses, et où celles d'anéantissement sont honorables! Cependant vous appelez ce membre-là des _parties honteuses_, comme s'il y avait quelque chose de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus honteux que de l'ôter!

Pendant tout ce discours, nous ne laissions pas de dîner; et, sitôt que nous fûmes levés, nous allâmes au jardin prendre l'air, et là, prenant occasion de la génération et conception des choses, il me dit:

--Vous devez savoir que la Terre se faisant un arbre, d'un arbre un pourceau, et d'un pourceau un homme, nous devons croire, puisque tous les êtres dans la Nature tendent au plus parfait, qu'ils aspirent à devenir hommes, cette essence étant l'achèvement du plus beau mixte, et le mieux imaginé qui soit au monde, parce que c'est le seul qui fasse le lien de la vie animale avec la raisonnable. C'est ce qu'on ne peut nier, sans être pédant, puisque nous voyons qu'un prunier, par la chaleur de son germe, comme par une bouche, suce et digère le gazon qui l'environne; qu'un pourceau dévore ce fruit et le fait devenir une partie de soi-même, et qu'un homme mange le pourceau, réchauffe cette chair morte, la joint à soi et fait revivre cet animal sous une plus noble espèce. Ainsi, cet homme, que vous voyez, était peut-être, il y a soixante ans, une touffe d'herbe dans mon jardin; ce qui est d'autant plus probable, que l'opinion de la Métempsycose Pythagorique, soutenue par tant de grands hommes, n'est vraisemblablement parvenue jusqu'à nous, qu'afin de nous engager à en rechercher la vérité, comme, en effet, nous avons trouvé que tout ce qui est sent et végète, et qu'enfin, après que toute la matière est parvenue à cette période, qui est sa perfection, elle descend et retourne dans son inanité pour revenir et jouer derechef les mêmes rôles.

Je descendis, très satisfait, au jardin, et je commençais à réciter à mon compagnon ce que notre maître m'avait appris, quand le Physionome arriva pour nous conduire à la réfection et au dortoir.

Le lendemain, dès que je fus réveillé, je m'en allai faire lever mon Antagoniste.

--C'est un aussi grand miracle, lui dis-je en l'abordant, de trouver un fort esprit, comme le vôtre, enseveli dans le sommeil, que de voir du feu sans action.

Il souffrit de ce mauvais compliment.

--Mais, s'écria-t-il avec une colère passionnée d'amour, ne vous déferez-vous jamais de ces termes fabuleux? Sachez que ces noms-là diffament le nom de Philosophe, et que, comme le Sage ne voit rien au monde qu'il ne conçoive et qu'il ne juge pouvoir être conçu, il doit abhorrer toutes ces expressions de prodiges et d'événements de Nature, qu'ont inventés les stupides, pour excuser les faiblesses de leur entendement.

Je crus alors être obligé en conscience de prendre la parole pour le détromper.

--Encore, lui répliquai-je, que vous soyez fort obstiné dans vos sentiments, j'ai vu plusieurs choses arrivées surnaturellement.

--Vous le dites, continua-t-il; mais vous ne savez pas que la force de l'imagination est capable de guérir toutes les maladies que vous attribuez au surnaturel, à cause d'un certain baume naturel contenant toutes les qualités contraires à toutes celles de chaque mal qui nous attaque: ce qui se fait quand notre imagination, avertie par la douleur, va chercher en ce lieu le remède spécifique qu'elle apporte au venin. C'est là d'où vient qu'un habile médecin de votre Monde conseille au malade de prendre plutôt un médecin ignorant, qu'on estimera pourtant fort habile, qu'un fort habile, qu'on estimera ignorant, parce qu'il se figure que notre imagination, travaillant à notre santé, pourvu qu'elle soit aidée de remèdes, est capable de nous guérir; mais que les plus puissants étaient trop faibles, quand l'imagination ne les appliquait pas. Vous étonnez-vous que les premiers hommes de votre Monde vivaient tant de siècles, sans avoir aucune connaissance de la médecine? Non. Et qu'est-ce, à votre avis, qui en pouvait être la cause, sinon leur nature encore dans sa force, et ce baume universel, qui n'est pas encore dissipé par les drogues dont vos Médecins vous consument; n'ayant lors pour rentrer en convalescence, qu'à le souhaiter fortement, et s'imaginer d'être guéris? Aussi, leur fantaisie vigoureuse, se plongeant dans cette huile, en attirait l'élixir, et, appliquant l'actif au passif, ils se trouvaient presque dans un clin d'œil aussi sains qu'auparavant: ce qui, malgré la dépravation de la Nature, ne laisse pas de se faire encore aujourd'hui, quoiqu'un peu rarement, à la vérité; mais le populaire l'attribue à miracle. Pour moi, je n'en crois rien du tout, et je me fonde sur ce qu'il est plus facile que tous ces docteurs se trompent, que cela n'est facile à faire; car, je leur demande: Le fiévreux, qui vient d'être guéri, a souhaité bien fort, pendant sa maladie, comme il est vraisemblable, d'être guéri, et même il a fait des vœux pour cela; de sorte qu'il fallait nécessairement qu'il mourût, ou qu'il demeurât dans son mal, ou qu'il guérît; s'il fût mort, on eût dit que le Ciel l'avait récompensé de ses peines, et même on eût dit que, selon la prière du malade, il a été guéri de tous ses maux; s'il fût demeuré dans son infirmité, on aurait dit qu'il n'avait pas la foi; mais, parce qu'il est guéri, c'est un miracle tout visible. N'est-il pas bien plus vraisemblable, que sa fantaisie, excitée par les violents désirs de la santé, a fait son opération? Car je veux qu'il soit réchappé. Pourquoi crier miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui s'étaient vouées, périr misérablement avec leur vœu?

--Mais, à tout le moins, lui repartis-je, si ce que vous dites de ce baume est véritable, c'est une marque de la raisonnabilité de notre âme, puisque, sans se servir des instruments de notre raison, sans s'appuyer du concours de notre volonté, elle fait elle-même, comme si, étant hors de nous, elle appliquait l'actif au passif. Or, si, étant séparée de nous, elle est raisonnable, il faut nécessairement qu'elle soit spirituelle; et, si vous la confessez spirituelle, je conclus qu'elle est immortelle, puisque la mort n'arrive dans l'animal que par le changement des formes, dont la matière seule est capable.» Ce jeune homme alors, s'étant mis en son séant sur son lit, et m'ayant fait asseoir, discourut à peu près de cette sorte: «Pour l'âme des bêtes, qui est corporelle, je ne m'étonne pas qu'elle meure, vu qu'elle n'est, possible, qu'une harmonie des quatre qualités, une force de sang, une proportion d'organes bien concertés; mais je m'étonne bien fort que la nôtre, intellectuelle, incorporelle et immortelle soit contrainte de sortir de chez nous, par la même cause qui fait périr celle d'un bœuf. A-t-elle fait pacte avec notre corps, que, quand il aurait un coup d'épée dans le cœur, une balle de plomb dans la cervelle, une mousquetade à travers le corps, d'abandonner aussitôt sa maison?... Et, si cette âme était spirituelle, et par soi-même si raisonnable, qu'elle fût aussi capable d'intelligence, quand elle est séparée de notre masse, que quand elle en est revêtue, pourquoi les aveugles nés, avec tous les beaux avantages de cette âme intellectuelle, ne sauraient-ils s'imaginer ce que c'est que de voir? Est-ce à cause qu'ils ne sont pas encore privés, par le trépas, de tous leurs sens? Quoi! je ne pourrai donc me servir de ma main droite, à cause que j'en ai une gauche?...

Et enfin, pour faire une comparaison juste et qui détruise tout ce que vous avez dit, je me contenterai de vous apporter l'exemple d'un Peintre, qui ne peut travailler sans pinceau; et je vous dirai que l'âme est tout de même, quand elle n'a pas l'usage des sens.

--Oui, mais, ajouta-t-il...

«Cependant ils veulent que cette âme, qui ne peut agir qu'imparfaitement, à cause de la perte d'un de ses désirs dans le cours de la vie, puisse alors travailler avec perfection, quand après notre mort elle les aura tous perdus. S'ils me viennent rechanter qu'elle n'a pas besoin de ces instruments pour faire ses fonctions, je leur rechanterai qu'il faut fouetter les Quinze-Vingts, qui font semblant de ne voir goutte.

Il voulait continuer dans de si impertinents raisonnements; mais je lui fermai la bouche, en le priant de les cesser: comme il fit de peur de querelle; car il connaissait que je commençais à m'échauffer. Il s'en alla ensuite et me laissa dans l'admiration des gens de ce Monde-là, dans lesquels, jusqu'au simple peuple, il se trouve naturellement tant d'esprit, au lieu que ceux du nôtre en ont si peu, et qui leur coûte si cher. Enfin, l'amour de mon pays me détachant petit à petit de l'affection, et même de la pensée que j'avais eue de demeurer en celui-là, je ne songeai plus qu'à mon départ; mais j'y vis tant d'impossibilité, que j'en devins tout chagrin. Mon Démon s'en aperçut; et, m'ayant demandé à quoi il tenait que je ne parusse pas le même que toujours, je lui dis franchement le sujet de ma mélancolie; mais il me fit de si belles promesses pour mon retour, que je m'en reposai sur lui entièrement. J'en donnai avis au Conseil, qui m'envoya quérir, et qui me fit prêter serment que je raconterais dans notre Monde les choses que j'avais vues en celui-là. Ensuite, on me fit expédier des passe-ports, et mon Démon, s'étant muni des choses nécessaires pour un si grand voyage, me demanda en quel endroit de mon pays je voulais descendre. Je lui dis que la plupart des riches enfants de Paris se proposant un voyage à Rome une fois en la vie, ne s'imaginant pas, après cela, qu'il y eût rien de beau ni à faire, ni à voir, je le priais de trouver bon que je les imitasse.

--Mais, ajoutais-je, dans quelle machine ferons-nous ce voyage, et quel ordre pensez-vous que me veuille donner le Mathématicien qui me parla l'autre jour de joindre ce globe-ci au nôtre?