L'automne d'une femme

Chapter 9

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«Il rêve de me quitter, mon Dieu! mon Dieu!»

Elle avait beau se raisonner, se répéter que Maurice demeurait en somme tendre comme autrefois. Sa conscience d'amoureuse répliquait: «Je suis sûre, sûre!...» Dans la demi-nuit de cette chapelle, elle se mit à chercher obstinément, à chercher un nom.

«Si je la connaissais, au moins!... Mais je n'ai pas d'amies.»

En effet, les quelques femmes qui assistaient au dîner du mardi, les visiteuses du jeudi, n'étaient pas des amies. Il n'y avait plus de place depuis longtemps dans la vie de Julie, pour les minutes vaines que les femmes donnent aux femmes.

«Je n'ai pas d'amies. Mais lui va dans le monde... C'est là qu'il a rencontré cette femme.»

Une femme? Non, une jeune fille. À travers les phrases qui parfois s'échappaient aux heures tristes, elle avait bien compris que jamais il ne chercherait une autre maîtresse. Ce qui l'obsédait, c'était l'avenir clos, l'évolution sentimentale interrompue. Ne lui avait-il pas dit ce mot, un jour qu'elle faisait tristement allusion à la différence de leurs âges: «J'ai votre âge, mon aimée. Notre coeur a l'âge de ce qu'il aime?»

Oui! l'âge de ce qu'il aime. Telle était bien la pensée de Maurice et sa hantise. Il avait un coeur de quarante ans...

Mais quelque part, sans doute, vivait l'inconnue, la jeune fille, celle qui représenterait pour lui le rajeunissement du coeur, l'amour initial, le foyer créé, la famille... Celle-là, Julie la redoutait, elle suppliait Dieu de l'éloigner du chemin de l'aimé...--Et voilà que c'était fait sans doute; il l'avait trouvée.

«Mon Dieu! mon Dieu! faites que cela ne soit pas.»

À ce moment, le sacristain lui toucha l'épaule.

--On ferme la chapelle, madame, dit-il discrètement.

--Quelle heure est-il donc?

--Il est huit heures.

Elle se leva en hâte, regagna son fiacre. Le cheval, qui par hasard allait bon train, mit cinq minutes à gagner la place Wagram.

En montant l'escalier, le premier visage qu'elle aperçut fut celui de Claire Esquier. Elle lui demanda:

--Je suis en retard?

--Oh! oui... Nous commencions à être inquiets.

--Fais servir. Je descends à l'instant. Qu'on enlève le couvert de Maurice, il ne vient pas dîner ce soir.

--Je sais, dit Claire.

Mme Surgère, surprise, questionna:

--Il te l'a écrit?

--Non, il est venu ici tantôt; il me l'a dit.

Elle descendit sur ce mot, prononcé sans arrière-pensée. Elle ne vit pas Julie fléchir et s'appuyer au champignon monumental de la rampe.

«Il est venu aujourd'hui... Il est venu à l'heure où je ne suis pas là, il est venu voir Claire, et il me l'a caché... C'est donc elle?... C'est elle! Comment ne l'avais-je pas deviné?»

***

Le péril lui semblait plus inévitable, maintenant qu'elle savait... L'ennemie, c'était Claire. Comment combattre celle-là?... Comment la haïr?

III

UNE pensée sauva Julie du désespoir, quand elle fut certaine du péril. Elle pensa: «Malgré tout, Maurice m'aime.» Elle en était sûre, sans pouvoir se donner aucune raison de sa sécurité; un sentiment irrésistible le lui disait. Elle, si passive jusque-là aux événements, y puisa le courage de se défendre, une énergie pareille à celle que les plus débiles femelles trouvent pour défendre le nourrisson pendu à leur sein.

Dans les premières heures de la nuit suivante, elle sut se maîtriser assez pour réfléchir, pour déduire, pour arrêter un plan.

--Maurice m'aime. Il est inquiet, distrait en ce moment. Mais au milieu de sa distraction et de son inquiétude, je sens que je le reprends vite, plus tendre peut-être, plus passionné que lorsque rien ne le trouble. S'il m'aime ainsi, c'est qu'il n'aime point encore Claire.

Le coeur simple, droit, de Mme Surgère, ne concevait pas deux tendresses à la fois dans le coeur de son ami. Se trompait-elle? Pas complètement, certes. Elle possédait assez Maurice, il s'était assez dévoilé aux heures d'abandon pour qu'elle connût bien le mal dont il souffrait. «Claire pour lui signifie un avenir interdit, et voilà pourquoi il s'inquiète de Claire.... Claire disparue, il l'oubliera, et ce sera de nouveau, pour des années peut-être, le répit, la trêve.... Il faut marier Claire. Il faut la marier le plus vite possible.»

Elle songea tout de suite au baron de Rieu.

Rieu était un assidu de la maison. Il ne se passait guère de soirée sans qu'il y vînt. Il causait volontiers avec la jeune fille, qui paraissait se plaire auprès de lui.

«Si ce mariage pouvait se faire, bien vite, dans l'année, dans le mois!...»

Elle résolut de s'y efforcer; le projet était réalisable; l'espoir de le mener à bonne fin lui rendit un peu de calme. Elle s'endormit dans ce calme, assez tard. À l'heure accoutumée, elle fut debout.

Sitôt levée, elle envoya à Maurice une dépêche bleue.

/# _«Mon aimé, je suis un peu triste ce matin. J'ai besoin de vous voir. Daumier vient déjeuner; venez aussi, si vous aimez_

«_Votre_ Yù.» #/

Ensuite, elle écrivit au baron un mot qu'elle fit porter par le valet de pied:

/# _Cher ami,_

_«Je reçois de mon Berry une bourriche de perdreaux... Venez les manger ce matin avec le docteur, Maurice et nous._

_«Bonnes amitiés._

«JULIE SURGÈRE.» #/

Le baron fit répondre qu'il n'était point libre au déjeuner, mais qu'il aurait un instant, vers deux heures, pour serrer la main à ses amis. Ainsi, ils allaient se trouver ensemble sous ses yeux, Maurice et lui, avec la jeune fille.

«Je les observerai tous trois... Mon Dieu, si je pouvais réussir!»

La pauvre femme ignorait l'art des combinaisons longuement préparées. Elle s'applaudissait des naïves habiletés de son plan, et déjà croyait au succès.

Mais elle avait compté sans la défaillance de ses nerfs et de son coeur. L'heure du déjeûner arrivée, quand elle vit Maurice et Claire à côté l'un de l'autre, elle perdit toute clairvoyance; elle ne les observa pas: elle souffrit simplement de les voir si proches; il lui sembla que son malheur était consommé, qu'il n'y avait plus à lutter, qu'ils s'aimaient. Pourtant, ils se parlaient à peine; tous deux, avec Esquier, écoutaient le docteur qui, comme à l'ordinaire, causait tout seul, faisait une conférence. Cette fois, il traitait la question du mariage, à propos d'une statistique récente établissant «la décroissance des unions, et la diminution de la natalité.»

--Savez-vous ce que cela prouve? dit-il.

--Oui, fit Maurice.

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Cela prouve que le mariage est une institution caduque, qui tend à disparaître, à être remplacée par un autre mode d'union.

Julie regarda Claire et crut la voir rougir.

«Elle veut l'épouser,» pensa-t-elle.

Le médecin demanda:

--Quel mode d'union?

--Je ne sais pas. C'est au législateur à trouver et à régler cela... Question d'équilibre à établir, voilà tout.

--Vraiment? fit Daumier ironiquement. Vous croyez cela, vous? Voulez-vous que je vous démontre scientifiquement votre erreur? Vous n'y tenez pas? Je vais vous la démontrer tout de même. Observez les bêtes, pour qui la nature infaillible se charge de faire les lois. L'association des deux sexes, c'est un fait sans exception, dure le temps qu'il faut pour réaliser un adulte. Or, pour réaliser un homme adulte, il faut vingt ans. Donc, de son essence, l'association de l'homme et de la femme doit durer vingt ans à partir de l'union, c'est-à-dire à peu près toute la vie. Que dites-vous de ce raisonnement?

--Il m'est égal. Je ne tiens pas à réaliser des adultes, comme vous dites.

--Je le sais; aussi vous êtes un être immoral dans le sens propre du mot.

Esquier intervint:

--Vous l'avez dit, Daumier: Maurice est immoral, comme presque toute sa génération. Seulement, je ne vois pas bien au nom de quoi vous le condamnez, vous qui ne croyez à rien.

--À rien? quelle erreur! Ma morale est précise et tient dans un seul précepte: conformer ses moeurs individuelles aux intérêts de l'espèce. Voilà pourquoi je suis pour le mariage régulier contre l'union libre, pour l'amour fécond contre l'union stérile. Mais je vous ennuie...

Il se tut, étonné de voir presque tous les visages devenus sérieux. Claire montrait la gêne que donne aux jeunes filles une conversation effleurant des sujets qu'elle ne doit pas comprendre. Esquier méditait. Mais Maurice et Julie avaient senti la brûlure des paroles du médecin, chacun sur un coin différent de son coeur. Sous l'apparat d'une formule scientifique, Daumier avait exprimé l'idée qui les hantait sans cesse: l'avenir barré par la maîtresse, l'interdit sur le mariage et la famille. Malgré eux, ils avaient croisé leurs regards: Julie laissa voir dans le sien tant de détresse que Maurice, touché, la rassura d'un sourire.

Le déjeuner, parmi ces entretiens, se prolongeait. On était encore à table quand le baron de Rieu fut annoncé. On se hâta de finir; on passa dans le salon mousse, où le café et les liqueurs étaient préparés sur un guéridon. Maurice et Julie se trouvèrent un instant l'un près de l'autre.

--Eh bien! demanda le jeune homme affectueusement, cette vilaine tristesse, est-ce fini?

Il la sentait triste, triste à fondre en larmes si elle avait été seule, et cette tristesse lui inspira le désir de la calmer par des tendresses.

--Non... je vais bien, mon aimé, je vous assure. Je vais bien, puisque vous êtes près de moi.

--Yù, ma chérie, répliqua Maurice en la regardant bien en face, il y a du chagrin dans ces beaux yeux-là... Pourquoi? Dites-le-moi, au moins.

Il avait pris sa main et la pressait, sans souci d'être vu.

--Si vous m'aimez, murmura Julie, je n'ai plus de chagrin.

Il répliqua:

--Je vous aime infiniment.

Leurs yeux, de nouveau, se pénétrèrent. Pour la première fois, à travers des paroles souvent échangées, ils s'étaient laissé entrevoir leur inquiétude. Maurice en fut si troublé que, pour cacher son émotion, il s'éloigna, alluma un cigare, et s'en alla errer sous les acacias du jardin. À demi rassurée par cette parole sincère: «Je vous aime infiniment,» Julie regardait le groupe formé, dans un coin du salon, par Claire et le baron de Rieu. Ils parlaient trop bas pour qu'un mot lui parvînt de leur conversation; mais cette conversation était assurément sérieuse, à l'air des visages. Elle pensa: «S'aiment-ils donc? Oh! si cela se pouvait!»

Elle aurait voulu agir aussitôt, hâter ce mariage qui dissiperait le cauchemar. Mais que faire? Daumier, dont c'était l'heure de cours, prenait congé; Esquier revenait seul, après l'avoir conduit jusqu'à l'escalier. Julie l'appela. L'espoir, même si léger, qui lui naissait, lui donnait le besoin d'épancher son coeur. Quand Esquier fut près d'elle, elle lui montra Claire et le baron:

--Regardez, dit-elle à demi-voix.

--Eh bien?

--Eh bien! cela ne vous donne pas une idée? Ces deux jeunes gens?...

Le banquier l'observa un instant pour saisir toute sa pensée.

--Un mariage? dit-il d'un ton qui traduisit son peu de foi.

Julie reprit vivement:

--Mais oui. Pourquoi pas? Claire est riche, Rieu aussi; il a une jolie situation, il est charmant... Et vous voyez bien qu'ils se plaisent.

Pour le moment, en effet, penchés l'un vers l'autre, ils se parlaient à voix basse, les fronts proches, d'un air d'entente affectueuse, presque tendre.

Esquier les observait sans répondre. Mme Surgère insista:

--N'est-ce pas que j'ai raison? C'est évident. Il faut les marier. Vous n'y trouvez pas d'inconvénient, je suppose? Je comprends que le départ de Claire vous fasse un peu de peine. Mais un jour ou l'autre, il le faudra. Mieux vaut qu'elle épouse un de nos amis: elle nous quittera moins.

Elle s'arrêta; les prunelles d'Esquier fixées sur elle disaient: «Comme vous tenez à ce mariage, ma chère amie!» Elle sentit que son anxiété avait percé dans les mots. Elle rougit, si confuse que son vieil ami eut pitié d'elle.

Il lui prit la main.

--Moi, dit-il, je ferai ce que Claire voudra. Rieu est un honnête et sûr garçon. Si vous souhaitez ce mariage, je serai avec vous...

Elle n'osa pas lui demander: «Vous ne croyez pas qu'il se fera, vous?» tant elle avait peur du «Non!» sincère qui jetterait bas le fragile édifice de son espérance.

***

Des semaines passèrent, après ce jour, qui ne changèrent rien: Julie vint quotidiennement rue Chambiges, et chaque fois elle se retira avec cette conviction: «Il est inquiet, il souffre d'un mal indécis,» et cet autre: «Il m'aime comme il le dit; il m'aime infiniment...» De son côté, Maurice, depuis l'entretien qu'il avait eu avec la jeune fille, où les positions s'étaient définies si nettement, s'efforçait de la voir moins souvent en tête-à-tête; mais lorsque le hasard les isolait malgré eux, ils ne savaient plus se parler que l'un de l'autre. Ils parlaient d'un avenir impossible, de quelque chose de manqué dans leur vie, ils en parlaient avec une volonté de renoncement et de résignation; mais à l'envers des mots qu'ils disaient, leur pensée était: «Au moins elle saura! Au moins il saura ce que j'ai rêvé!... Et puis, qui connaît l'avenir?...»

Pour Julie, pour Claire, pour Maurice, ces jours de trêve furent tristes,--non dépourvus de charme. À continuer leur vie ordinaire, sans accident, ils s'imaginaient volontiers que cette calme vie durerait toujours. Maurice surtout s'y complut. Il eût accepté ce pacte avec la destinée: demeurer l'amant de Julie toujours, et de temps en temps, au caprice des circonstances, voir Claire, lui parler, tenir avec elle ces entretiens singuliers où, s'avouant une espérance commune, ils se croyaient quittes envers leur conscience en ajoutant: «Seulement, c'est interdit...» Quant à la nécessité de renoncer un jour à l'une ou à l'autre, il la repoussait avec épouvante. Elles tenaient chacune à son coeur par des fibres différentes, dont il ne savait lui-même ni la sensibilité, ni la solidité... Si parfois la pensée le hanta de choisir, de briser l'un ou l'autre lien, il la chassa; lorsqu'elle s'obstina, il connut de véritables accès de désespoir, le sentiment d'une incapacité absolue à lutter, un besoin de partir, de fuir, de s'en remettre au hasard... Ainsi, aucun de ces trois êtres n'eût provoqué la crise qu'ils devinaient menaçante; ils savaient trop combien était fragile leur bonheur!

Aussi la crise ne vint-elle pas d'eux; elle vint d'où ils ne l'attendaient pas, et brusquement elle leur révéla qu'ils tenaient les uns aux autres par des chaînes si serrées que les briser, c'était commencer leur agonie.

***

Par une des dernières après-midi de juillet, Maurice avait une fois de plus cédé à son envie, et, vers trois heures, il pénétrait dans le salon mousse, s'étonnant de n'y point entendre, comme d'habitude, le piano chanter sous les doigts de Claire... La pièce était vide.

Il sonna.

--Mlle Claire est sortie? demanda-t-il au valet de pied.

--Non, monsieur. Mademoiselle sait que Monsieur est là. Elle le prie de vouloir bien l'attendre.

Claire entra quelques instants après. Elle était pareille à la Claire de tous les jours, sérieuse et souriante; et pourtant, quand il la vit s'avancer vers lui, il pressentit un événement. Il tressaillit, touché par le doigt de la destinée. Il questionna:

--Est-ce que je vous dérange?

--Oh! non, fit la jeune fille en s'asseyant près de lui; au contraire, je suis contente de vous voir.

--Le piano est donc abandonné, aujourd'hui?

--Je n'ai pas le coeur à jouer, répondit-elle simplement... Vrai, je désirais vous voir, parce que j'ai quelque chose de sérieux à vous dire. Voulez-vous me permettre de vous en parler tout de suite?

--Bien sûr... Vous m'inquiétez.

--Ce n'est rien qui doive vous inquiéter. Il s'agit de moi, d'un conseil que je veux vous demander, comme à mon plus ancien ami.

Maurice la remercia d'un regard. Elle continua:

--Voici. Que pensez-vous du baron de Rieu?

Dès que ce nom fut prononcé, Maurice comprit. Rieu! Il n'aurait jamais songé à celui-là, par exemple!... Il répondit:

--Rieu? Je le connais depuis plus de six ans. C'est moi qui l'ai introduit dans cette maison; mais depuis, je l'ai coupé, et je ne le vois plus du tout hors d'ici. Il s'occupe d'une masse d'entreprises ridicules. Il est prétentieux et triste. Il m'assomme.

--Vous n'êtes pas juste pour lui, reprit Claire. C'est un homme excellent, vous connaissez ses mérites aussi bien que moi.

«Elle l'aime donc, pensa Maurice. Elle aurait raison, car Rieu vaut cent fois mieux que moi.» Et il lui sembla qu'une chose visible sombrait sous ses yeux. «C'est mon avenir; c'est mon bonheur.» Il dit très haut, sèchement:

--Eh bien! puisqu'il vous plaît tant, Claire, il faut l'épouser, voilà tout.

Aussitôt il regretta sa brutalité: des rougeurs de larmes altéraient le regard de la jeune fille. Elle murmura:

--Comme vous êtes dur pour moi! J'ai donc eu tort de vous consulter?

--Pardon, fit Maurice, prenant une des mains fines, qu'il garda dans les siennes. Parlez. Je ne dirai plus rien.

Claire reprit:

--Voici ce qui s'est passé... Depuis mon retour ici, M. de Rieu me témoignait de l'amitié. Il causait volontiers avec moi, et presque jamais de choses banales. Il m'interrogeait sur mes idées, sur mes croyances religieuses, sur mes projets d'avenir. Il me parlait, comme à une compagne, de ses rêves d'organisation ouvrière, de ses entreprises politiques. Jamais, jamais il n'avait prononcé un mot hors de l'amitié la plus simple...

--Et alors?

--C'est hier seulement... Il est arrivé tard, dans la soirée... Mme Surgère causait avec mon père. Comme d'habitude, il s'est assis près de moi.

--Et il vous a dit qu'il vous aimait?

Claire rougit:

--Il a dit que si j'y consentais, il serait heureux de m'épouser... Je ne savais que répondre, je vous assure; je voyais bien que si je refusais tout crûment, je lui ferais beaucoup de chagrin. J'ai dit: «J'aimerais mieux que vous vous fussiez adressé à Mme Surgère, ou à papa.» Il m'a répondu: «Non, c'est votre assentiment que je veux d'abord. Je vous demande même de vous consulter sincèrement, avant de consulter ceux qui ont des droits sur vous. Songez-y sans hâte, je ne vous presse point. Je pars pour la Bretagne dans quelques jours, j'y resterai six semaines, le temps de préparer ma réélection au conseil général: vous avez donc le loisir des réflexions. Si, à mon retour, vous êtes d'accord avec moi, je préviendrai votre père.» J'ai demandé: «Puis-je en parler à Maurice?» Il a hésité un instant, puis il a répondu: «Oui. Parlez-en à Maurice, cela vaudra mieux.»

Tandis que Claire prononçait ces mots, de sa voix singulière, Maurice sentait un frisson d'inquiétude, de désespoir, s'injecter dans son cerveau et dans ses membres et les glacer... Allons! c'était fini, décidément, sa vie croulait. Il regarda Claire longuement, sans rien dire; et il lui semblait que jamais il n'avait vu, comme il les voyait à présent, ces yeux noirs, ces cheveux noirs, cette bouche aux lèvres larges, si rouges, et la blancheur extraordinaire de ce visage. Il la découvrait réellement, et en même temps il découvrait qu'il l'aimait d'une affection ombrageuse, et presque sans désir,--qu'il la considérait comme un bien à lui, résigné pourtant à ne jamais la posséder.

«Cette petite, pensa-t-il, avec le coeur de laquelle j'ai joué autrefois,--décidément, c'était mon bonheur. Elle partie, que me restera-t-il, à moi?»

Il oubliait Julie, la pauvre et fidèle Julie; il se vit vraiment seul sur la route de l'avenir.

--Eh bien, demanda Claire, que me conseillez-vous?

Il ne sut pas entendre que la voix de la jeune fille se fêlait d'émotion. Secoué par une révolte d'amour-propre, il retrouva une allure, des mots de sang-froid.

--Ma chère amie, vous avez raison. Rieu est une âme haute, et un coeur sûr... Il faut me pardonner le mouvement de tout à l'heure. J'ai eu un peu de chagrin à la pensée que vous nous quitterez... un peu d'humeur contre celui qui vous enlèvera à nous. Mais vraiment, vous ne pourriez pas avoir de meilleur mari.

Il disait cela, et sa pensée était: «Restez, ne disposez pas de votre vie... N'engagez pas l'irréparable; ayez un peu de foi en l'avenir!»

Et Claire comprenait que telle était sa pensée, que toutes les paroles qu'il prononçait, les lèvres seules les disaient. Et malgré la communion de leurs esprits, leurs bouches scellées ne voulurent pas laisser échapper leur secret.

--C'est tout ce que vous désiriez de moi? demanda enfin Maurice, d'un ton froid, presque hostile.

Elle répondit:

--Oui.

Et comme elle le voyait souffrir, souffrante elle-même, sa pitié s'émut. Elle voulut, une fois encore, offrir un asile à ce coeur inquiet, lui laisser le temps de se reprendre.

Elle montra le piano:

--Voulez-vous?... dit-elle.

Maurice sourit amèrement:

--Me jouer la fameuse sonate? L'Adieu, n'est-ce pas? Non. Merci... Je n'ai pas le goût de l'entendre en ce moment. Au revoir!

Elle le regarda partir, sans qu'il lui tendît la main, sans qu'il se retournât une fois jusqu'à la porte qu'il referma doucement, affectant le calme. Quand il fut parti, elle alla machinalement s'asseoir sur le tabouret. Quelque temps, elle réfléchit ainsi. Puis s'accoudant au piano fermé, elle s'abandonna à ses larmes. Rien ne lui restait plus de son courage, de sa bonne volonté sereine. Elle souffrait dans son coeur et dans son corps, elle n'avait plus de forces. Avec les pleurs qui coulaient, elle sentait couler sa vie même.

. . . . . . . . . . . . . .

Devant l'hôtel, Maurice retrouva le fiacre qu'il avait pris en sortant de chez lui. Il y monta machinalement, sans donner d'adresse.

--Rue Chambiges, patron? demanda le cocher.

Rue Chambiges! Revoir Julie qui l'attendait peut-être en ce moment... Non, cette fois, l'épreuve serait trop dure, il n'aurait même plus la force d'appuyer son front sur le coeur de son amie. Il ne supporterait pas l'interrogation de ses yeux...

Un pressant besoin de solitude, de fuite, c'est tout ce qui survivait en lui...

Il descendit de voiture, paya le cocher et le renvoya. Il partit à pied, traversant la place Wagram; il suivit le boulevard Malesherbes, l'avenue de Villiers, ces larges trottoirs aux rares passants, où rien n'entrave la marche ni la pensée. Où allait-il? Il ne le savait plus. Seulement il voulait échapper à la fois à claire et à Julie, se terrer dans sa désolation. «C'est fini, bien fini!...» Comme un glas, ces mots sonnaient dans sa tête. C'était fini du rêve si confus, si cher pourtant. Il avait entrevu un instant une route nouvelle, ouverte vers le sourire des plages et des îles... Et puis, brusquement, tout cela avait disparu; il se sentait buté au mur, à l'affreux mur qui lui barrait l'avenir.

Son impuissance l'accabla. Que faire? Que faire? Les deux êtres autour desquels, comme un lierre, sa vie s'était d'elle-même enroulée, il se sentait également incapable de les étreindre désormais. La chaleur de ces deux présences féminines lui serait ôtée en même temps. Jamais il ne pourrait assister au mariage de Claire. Jamais, Claire mariée, il ne pourrait continuer à vivre avec Julie. Alors que faire?

La cohue des passants et des voitures, au bord d'un trottoir, le réveilla. «Où suis-je?» Il lui fallut quelques secondes pour se reconnaître. Le boulevard Haussmann, la rue Tronchet, la rue Auber, se croisaient devant lui. Des omnibus, des fiacres chargés de bagages, venus de la gare Saint-Lazare, débouchaient de la rue du Havre; d'autres amenaient des voyageurs affairés, penchés aux portières pour consulter l'horloge... Partir! Voyager! S'en aller où l'on serait seul, ne plus voir Julie, ne plus voir Claire, ni Rieu, ni personne!... Il désira l'absence et la solitude avec passion. Mais tout départ est un acte compliqué. Fût-on maître absolu de ses décisions, il faut l'annoncer; il faut répondre à des questions, fournir des motifs. Comment ne pas éveiller les soupçons des indifférents?

«Antoine Surgère n'est pas encore revenu de Luxembourg; mais Esquier... Que lui dire?... Comment, surtout, trouver une raison acceptable pour Julie? Il n'en est qu'une, indiscutable la santé...»

Tout de suite, il se décida.

«Je vais voir Daumier.»

De sa canne il fit un geste d'appel à un fiacre qui tournait la rue Tronchet.

--À la Salpêtrière, dit-il en montant...