Chapter 8
Elle, qui le voyait, cette fois, plus troublé encore que de coutume, rougit un peu, tandis qu'elle balbutiait, essayant d'être gaie.
--Vous êtes gentil pour moi. Je ne vous reconnais plus.
Mais lui la regardait bien en face, bien dans les yeux, et, s'approchant d'elle, il lui prit les deux mains. Entre eux, pensait-il, il ne s'agissait pas de dissimulation sentimentale, de précaution mondaine masquant les penchants du coeur. Ils avaient été enfants ensemble, ils se connaissaient bien. Maurice dit sa pensée tout haut, comme s'il se parlait à lui-même; et Claire n'en fut point surprise.
--Quand je pense, dit-il en souriant, quand je pense que cette grande jeune fille que voilà a été ma petite amie autrefois, ma petite passion, alors qu'elle était une pensionnaire de quinze ans, maigre et gauche! À quinze ans, elle-même était si occupée de son ami Maurice qu'elle écrivait son nom, avec des points d'exclamation, au revers des images de son paroissien; ne dites pas non, Claire, j'ai surpris ce paroissien, un dimanche, à Cannes! Il a passé trois ans seulement. Nous nous retrouvons; la pensionnaire est devenue jeune fille très belle, mais elle n'aime plus du tout son ancien ami.
Bien qu'il s'efforçât de donner à sa voix le ton de la plaisanterie, une vraie tristesse s'y laissait deviner: Claire l'apercevait bien; et son joli visage grave s'ombrait de mélancolie.
--Mais je vous aime bien, Maurice, vous le savez, dit-elle...
Il ne releva pas le mot; il la regardait toujours attentivement et tristement, comme s'il eût cherché sur ses traits une expression fugitive du visage d'autrefois.
--Voyez-vous, Claire, dit-il, ce qu'il y a de pas gai dans la vie, c'est que lorsqu'on a des minutes heureuses, on ne s'en avise pas sur le moment, mais longtemps après, quand elles sont bien loin dans le passé... Vous rappelez-vous Cannes, la villa des OEillets? Et les soirées passées sur la terrasse en face de la mer, quand je restais des heures, ayant une de vos mains dans ma main, et la tête appuyée sur la poitrine de maman?
Il porta, à ces mots, les doigts de la jeune fille contre ses yeux, comme pour y renfermer les pleurs prêts à couler. Claire, à qui des larmes aussi venaient, balbutia seulement:
--Maurice!
--Vrai, reprit-il, quand je songe à mon bonheur de ce temps-là, il me semble que c'est un autre enfant, que ce n'est pas moi qui ai été si heureux. Vous souvenez-vous de notre promenade à Beaulieu, du petit chemin entre un mur et des arbres, avec la mer bleue au bout?... Et des rochers de Saint-Jean, ces rochers arrachés, comme brisés par la mer, et qui ont des airs de désespérés?
Elle baissait la tête. Oui, certes, elle se rappelait; c'était son trésor secret, tous ces souvenirs. Maurice prononçait à voix plus basse les mots que tout à l'heure il n'eût pas voulu dire, mais qui maintenant s'échappaient d'eux-mêmes.
--Vous rappelez-vous cette première fois où j'ai pris vos lèvres, là-bas, devant ce paysage tragique? Moi, je vois cela comme une chose présente, je me rappelle vos yeux qui devinrent tout à coup si étrangement fixes, comme en ce moment, tenez...
En effet, les traits de Claire se tendaient, se figeaient comme alors; ses yeux redevenus fixes, lui rendaient sa physionomie d'autrefois. Le besoin irrésistible de revivre le passé, de lui arracher quelques-unes de ses minutes irretrouvables, étreignit Maurice. Il désira ces lèvres rouges qu'il avait frôlées. Il attira vers lui les mains de la jeune fille; mais elle se dégagea, se détourna si résolument que Maurice n'essaya même pas de la retenir.
--Vous voyez bien que vous n'avez plus d'affection pour moi! dit-il.
Elle s'était levée. Pour lui cacher son trouble, elle affectait de chercher un morceau dans le cahier à musique. Maurice la rejoignit. Il lui fallait parler encore de ce qui les séparait; rien ne l'en eût empêché maintenant.
--Pourquoi me dites-vous que vous m'aimez comme alors, si vous me refusez les moindres choses que je vous demande?
Elle se retourna, plus calme:
--Ces choses-là, dit-elle, vous n'avez plus le droit de me les demander aujourd'hui.
Maurice ne répondit pas, surpris. «Elle sait donc? Elle comprend donc?» pensa-t-il. Puis aussitôt: «Évidemment, elle comprend. C'est folie de la croire toujours une enfant.»
L'honnêteté résolue de la jeune fille le toucha.
--Vous avez raison, Claire, dit-il tristement, c'est moi qui suis un inconscient et un fou. Ne me gardez pas rancune. Je ne recommencerai pas... Vous me pardonnez?
Elle répliqua:
--Je n'ai rien à vous pardonner. C'est oublié.
--Tenez, je vais reprendre ma place dans le fauteuil où je vous écoutais. Rejouez-moi la seconde partie, l'Absence. Cela me remettra, et tout de suite après je partirai.
Elle consentit. Assis près d'elle, Maurice l'écouta. La musique docile traduisait encore son rêve. Elle disait plus douloureusement l'irrémédiable du passé, l'impuissance à revivre le temps une fois vécu; elle évoquait la nuit trouble de l'avenir, sans issue, sans but.
La pendule sonna gravement une demie. Maurice, excédé d'émotion intérieure, s'approcha de Claire, prit la main droite sur le piano même, tandis que l'autre continuait l'accompagnement, la serra un instant.
--Adieu, dit-il.
--Venez-vous dîner ce soir? questionna la jeune fille.
--Non, répliqua-t-il; je suis trop triste. Je serais un mauvais convive.
Elle n'insista pas, fit de la tête un signe d'adieu, sans cesser de jouer, sans parler. Il s'éloigna, quitta le salon et l'hôtel.
«Quelle âme ai-je donc? pensa-t-il tandis que sa voiture le ramenait rue Chambiges. Quelle force irrésistible m'a fait parler à cette enfant comme je viens de le faire? C'était inutile, et c'était mal, car je n'attends rien d'elle. Et puis, j'aime Julie infiniment. Aucune femme --même Claire--ne saura me détacher d'elle... Alors, pourquoi, pourquoi?»
Il ne trouvait pas de réponse, il ne pensait plus, c'était une voix extérieure, hors de lui, qui répondait:
«Non, c'est vrai, tu n'aimes pas cette enfant. Cela viendra peut-être, le temps aidant; aujourd'hui, tu ne l'aimes pas. Si de la voir hors de ta portée, interdite à toi, tu te sens affreusement triste, c'est qu'elle te montre ta vie close, finie pour l'amour, maintenant. Certes, ta maîtresse t'est chère, tu aimes ta chaîne: mais cette enfant représente la liberté, l'avenir.»
Il arrivait. «Pourvu qu'_elle_ soit là déjà!» Il avait peur d'être seul, même quelques instants, seul contre la cabale des mélancolies, dans l'appartement vide. Oui, Julie était là... la lumière d'une lampe filtrait entre les jointures des persiennes. Dès qu'il eut ouvert la porte, il aperçut dans la demi-ombre de l'antichambre le fantôme adoré de son amie... Tout de suite, elle le reçut dans ses bras.--«Comme je l'aime!» se disait-il, réfugié là, sans paroles, dans la posture où jadis, enfant et jeune homme, il aimait à se blottir contre le sein de sa jolie mère. «Non... de cette femme-là jamais je ne pourrai me passer, jamais.»
Il la ramena dans la chambre... C'était l'heure où, d'ordinaire, ils se racontaient leur journée en vieux amis tendres qui se plaisent à tout savoir l'un de l'autre. Mais cette fois, ému par son récent entretien avec Claire, il se désintéressait des menus incidents. Face à face avec sa maîtresse, il voulait la voir longuement, gravement, respirer sa tendresse tant enviable et s'y baigner, pour ainsi dire, afin de se purifier sincèrement de tout mauvais désir, de toute envie de duplicité ou de trahison. Tant cette présence calmait son inquiétude, la maladie secrète de son coeur!
--Qu'est-ce que vous avez, mon aimé? disait Julie, en le scrutant du regard. Je suis sûre que vous avez quelque chose que vous ne me dites pas.
--Non, répondit-il... Non, je n'ai rien, Julie, je vous jure... Je vous aime ce soir plus tendrement qu'à l'ordinaire. Il faut bien m'aimer, vous aussi.
Il l'attira doucement sur le canapé qui meublait l'angle voisin d'une des fenêtres, un simple sommier couvert d'un grand tapis de la Mecque et jonché de coussins. Couché contre elle, les lèvres près de son col et de ses joues, il les effleurait à peine, et rien n'était plus chaste, plus fraternel. Trois années avaient tamisé leur désir, laissant survivre, certes, une gratitude infinie pour les joies de chair qu'ils s'étaient données, mais purifiée par la durée, par la communion des souvenirs, par l'emmêlement de leurs vies d'esprit.
***
S'ils s'aimèrent ce jour-là autrement qu'avec leurs coeurs bouleversés de tendresse, ils s'en souvinrent à peine lorsqu'ils se séparèrent, une heure plus tard. Qu'importait, entre eux, l'esclavage des sens où les ramenait parfois leur humanité? C'était une moindre preuve d'amour, certes, que leur étroite union de pensée,--et cet invincible besoin de vivre l'un près de l'autre, l'un pour l'autre.
II
«J'EN suis sûre, mon aimé, vous avez quelque chose que vous ne me dites pas....»
Pauvre Julie! l'inquiétude, la tristesse devinées au fond des yeux clairs de Maurice devenaient son inquiétude et sa tristesse, maintenant qu'elle l'avait quitté, et que durant vingt-quatre heures elle ne le verrait plus. Maurice avait dit: «Je n'ai rien.» Aussitôt il s'était répandu en étreintes plus passionnées, en mots plus caressants.... mais on ne trompait pas le coeur de Julie. Elle connaissait trop les regards, les gestes, la voix de son ami; elle y percevait des altérations légères que lui-même n'y soupçonnait pas. Cette fois, elle se demandait, angoissée: «Qu'est-ce qu'il a, cet adoré?» et tout de suite son anxiété se précisait: l'inquiétude de Maurice était une menace pour leur amour.
Rien qu'à penser à cela, elle défaillait. Sa tardive tendresse avait si complètement occupé son coeur! Si on l'en ôtait maintenant, elle n'avait plus de raison de vivre, elle le sentait bien; elle s'affaisserait comme une plante débile, privée de son tuteur. «Je l'aime tant, mon aimé!» Elle l'aimait pour tout ce qu'elle avait pâti longtemps à se sentir vide et délaissée; pour la violence faite à sa chasteté et à sa foi religieuse; pour l'anxiété de l'avenir, jamais oubliée, même aux minutes les plus exaltées,--chaque année, chaque heure accusant entre elle et Maurice la disproportion des âges...
Oh! la sainte tendresse, si étroitement mêlée de souffrance que chacune des palpitations de son coeur l'avait fait saigner.
D'abord, au lendemain de l'abandon, ç'avait été, malgré l'orgueil d'avoir fait heureux l'homme qu'elle aimait, un affreux dégoût de soi, la conscience d'être irrévocablement déchue, le remords du soldat qui passe à l'ennemi. «C'est fait, c'est fini... Je ne serai plus jamais une honnête femme.» Et elle, que le pas, que la voix de Maurice, entendus de loin, que son nom seul prononcé, bouleversaient, redouta la seconde épreuve, d'une peur instinctive de la chair et de l'esprit... Peu d'hommes soupçonnent ce que souffre une femme longtemps fidèle dans le mariage, lorsque, station par station, elle monte le calvaire de l'adultère.
Elle fut à lui pour la seconde fois, plus de deux semaines après le bal, rue Chambiges, dans l'appartement à peine installé de Maurice. Jamais Maurice ne devait connaître la torture qu'elle avait subie à descendre de fiacre, au coin de la rue, sous l'oeil rieur du cocher, à se glisser le long des murs jusqu'à la porte de la maison, puis jusqu'au seuil de l'antichambre où son amant la reçut, demi-morte d'effroi et de honte, dans ses bras... Devina-t-il au moins que les premiers dévêtements, malgré les baisers et les étreintes dont il les enveloppa, lui firent mal comme de s'arracher l'épiderme lambeaux par lambeaux? Comprit-il qu'elle souffrait mille fois plus qu'une épousée,--car l'épousée a le refuge de son ignorance,--que tout lui fut martyre, dans cet amour, sauf la minute unique où sa vie lui sembla fugitivement confondue avec la vie de l'adoré?
Ces cruels effarements qui la torturaient alors, elle devait se reprocher plus tard de ne plus les éprouver... Le temps invincible usa sa pudeur comme il use tous nos sentiments, comme il nous use. Mais Julie ne fut point de ces amoureuses qui raillent leur innocence abolie. Que de fois, après les caresses, elle se contempla elle-même avec étonnement, presque avec pitié, confuse d'en avoir été si troublée, confuse de se découvrir une puissance d'émotion qu'elle ne s'était pas connue! Quoi, c'était elle, cette passionnée, soumise, sans la pensée même d'une révolte, comme une chose, aux désirs d'un homme, d'un homme si jeune? Elle n'eût pas été plus surprise si, regardant un miroir, la glace lui eût renvoyé une autre image que la sienne...
Temps troublés, incertains, agités et mélancoliques, ces premiers temps d'amour où ils faisaient, pour ainsi dire, l'apprentissage l'un de l'autre. Quand elle s'en souvenait, l'évocation la faisait tressaillir; mais elle n'en eût point souhaité le retour. Il lui semblait, était-ce étrange! qu'en ce temps-là Maurice l'avait le moins aimée; moins même qu'avant, moins qu'au temps de leur paisible communion d'amis amants. Plus de douces promenades à deux, plus de courses communes en voitures... Seulement l'entrevue de cinq heures, devenue de plus en plus fréquente, puis quotidienne; et cette entrevue, hors l'étreinte où tout s'oublie, était vide, morne: deux ennemis désarmés qui s'observent. L'étreinte dénouée, ils éprouvaient l'envie inavouée de se quitter, d'être seuls,--pour se désirer de nouveau, dans la solitude...
Lentement, cependant, à travers les broussailles et les cailloux de ces premières étapes d'amour, ils s'acheminaient, et ils l'ignoraient! vers le paradis secrètement attendu. Un sentiment nouveau germa, crût en eux: le désir d'être proches, de se frôler, de se regarder; désir des abandons silencieux aux bras l'un de l'autre, longtemps après que s'est tue la voix tyrannique des sens. C'était la tendresse de leurs premiers mois d'amitié, et quelque chose de plus, car elle fut plus exaltée, plus chaude de reconnaissance; violente comme un appétit, profonde en même temps, intime comme une douleur...
Alors seulement ils sentirent qu'ils approchaient de cette cime, si rarement atteinte, où deux êtres humains s'aiment parfaitement.
Quand ils l'atteignirent, ils en eurent conscience, et cette date devait vivre toujours dans leur mémoire. Ce fut vers l'automne de la première année. Maurice, inquiet de voyages, las de la ville, tourmenté aussi d'un étrange besoin d'isolement, avait quitté Paris. Quinze jours durant, il parcourut, en pays d'Aveyron, les beaux sites mal explorés qui avoisinent Espalion et Figeac. Tout ce temps-là il vécut seul avec le cocher, demi-sauvage, des deux bêtes maigres, infatigables, qui le traînaient par les routes... Autour de lui, défilaient les vastes paysages; la voiture longeait des entailles à pic, au fond desquelles coulait un torrent. Parfois un pont léger, moderne, ou quelque vieille ogive moussue, franchissait l'entaille. Des chemins descendaient éperdument vers les abîmes, et lentement escaladaient l'autre versant. Au bout de lourds promontoires de chaînes, les villages apparaissaient comme les guivres de proues gigantesques... Puis, sur les plateaux, c'étaient les pâturages immenses de l'Aubrac, leurs villages lointains, leurs lacs mystérieux où, disent les légendes, dorment les villes mortes...
Oh! les départs dans le matin blême, par la rosée et la brume lumineuses! les routes où, comme des fantômes bleuâtres, apparaissent à travers le brouillard les formes amplifiées des troupeaux, des chariots qu'on va rencontrer!... Oh! les soirs de solitude, parmi les bourgades aveyronaises, quand, après le pesant dîner d'auberge pris à la table des voyageurs, Maurice s'en allait errer dans l'ombre des rues, à peine éclairées par quelque lanterne à schiste, au bout d'un angle de chaînes! Concentrées par l'isolement et le silence, ses sensations se décuplaient d'intensité, indéfiniment réfléchies sur les parois de son propre coeur... Comme il se sentait loin de tout, et seul! Des rares êtres humains qu'il voyait passer près de lui, aucun ne parlait sa langue,--pas une pensée commune n'habitait ces cerveaux et le sien... Il s'abîmait dans sa solitude: «Je suis seul... seul, seul...» Et c'était une volupté horriblement douce. Mais elle l'eût ravagé s'il n'eût pu se répondre: «Oui, je suis seul, ici, mais je ne suis pas seul dans la vie... Là-bas, quelqu'un pense à moi.» Le prix de cette pensée fidèle, soeur de sa pensée, imprégnée de son souvenir malgré la distance, il le connut seulement à cette heure... Parmi les pauvres et nobles paysages de l'Aveyron, l'absente lui fut vraiment toute l'humanité. Elle le hanta. Le reflet évoqué d'un de ses regards, le sillage d'un geste, l'écho d'une parole, soulevèrent en lui des commotions imprévues, impérieuses à le faire crier... Il baisa dévotement, et mille fois, les dépêches que lui remettaient, à chaque étape, les buralistes des télégraphes.
Lorsqu'il regagna Paris, la solitude l'avait transformé. Un télégramme, daté de Vic-sur-Cère, annonça à Julie qu'il arrivait avant le jour; elle le trouverait rue Chambiges, sitôt qu'elle viendrait... Et la minute inoubliable fut celle-ci: quand ils s'enlacèrent dans le crépuscule de la chambre aux persiennes closes, lui couché, à demi sorti du pesant sommeil où l'avait plongé la fatigue, elle, vêtue pour la marche, apportant du dehors un parfum d'air frais, et comme la phosphorescence, sur ses vêtements, sur ses joues, dans ses cheveux, de la lumière joyeuse du matin. Maurice, dressé sur son séant, avait saisi le buste, la tête chérie; le désir des baisers faisait oublier les paroles à leurs lèvres. Elle, son coeur intelligent d'amoureuse tressaillit de bonheur, moins parce qu'elle retrouvait l'aimé que parce qu'elle le trouvait cette fois tel qu'elle l'avait si longtemps rêvé: non plus l'enfant nerveux, non plus l'amant impérieux, mais l'être pareil à elle-même, cherchant l'obscure fusion de leurs âmes, rêvant d'être sa chose dévouée, son bien, son tout.
Ce fut l'aurore du temps béni, rançon des angoisses, des dégoûts de la première heure, rançon de l'avenir aussi, de tout ce qu'un amour absolu enclôt de menaces pour le lendemain. La destinée miséricordieuse leur concéda cette trêve: nul obstacle à se voir, nulle surveillance jalouse; une cabale de protection semblait formée autour d'eux. Aucune saison de l'année ne les sépara désormais. À l'hiver de Paris, aux rendez-vous quotidiens de la rue Chambiges,--coupés par quelques semaines passées à Nice,--succédaient les villégiatures en commun, à la campagne, à la mer, où tour à tour Antoine Surgère et Esquier venaient les rejoindre. Tout naturellement, la vie s'était arrangée à leur garantir le repos. Il ne tint qu'à eux de goûter le bienfait que l'être humain cherche le plus obstinément ici-bas: l'oubli des jours, le doux néant de vivre.
Maurice le goûta: il fut heureux; Julie aussi fut heureuse, mais son bonheur se trempa d'une inquiétude invincible, née avec lui, née de son excès même, et qui, dès lors, ne cessa de grandir. Quand elle comparait sa vie d'autrefois à celle d'à présent, elle mesurait avec épouvante l'obscur abîme d'où l'amour l'avait retirée,--mais pour combien de temps?... Pour des mois? peut-être!... Pour des années? peut-être... Assurément point pour toujours. «Quand Maurice aura l'âge que j'ai aujourd'hui, moi, je serai une vieille femme...» Une heure viendrait donc où Maurice lui serait ravi, où elle retomberait dans les limbes de son ancienne existence, avec le souvenir du bonheur perdu, pour la désespérer. «Maurice se mariera... S'il ne se marie pas, il me quittera...» Cette pensée la rongea. Elle l'oubliait auprès de Maurice; la solitude l'y rejetait.
Les vraies heures d'agonie, c'était quand elle avait lu dans les yeux de son aimé une préoccupation, un rêve dont il n'avait pas voulu dire le secret. Elle les connaissait si bien, jusqu'aux moindres fibres de la prunelle, ses clairs yeux d'ambre... Elle y lisait si nettement le désir qui n'était pas pour elle, fût-il indécis au point que Maurice lui-même ne le distinguait pas! Dès qu'elle l'avait quitté, son martyre commençait. Les yeux de Maurice, avec la tache de la pensée trouble, la hantaient. Elle s'enfermait dans sa chambre, pour être seule avec son chagrin; et là, elle pleurait sur l'inconnu, sur le vague péril. Ah! qu'un confident lui eût été cher, pour ces pensées sans nom! Mais où le prendre, ce confident? La pudeur scellait ses lèvres en face du vieil ami,--d'Esquier, qui pourtant avait tout deviné,--elle le savait. Alors qui?... Le confesseur!... Bien des fois, passant rue de Turin, elle fut tentée par l'arcade blanche de la petite chapelle. Hélas! la honte de son péché lui en barrait l'entrée; elle sentait qu'elle ne rentrerait là que lavée par le remords et par la pénitence, plus tard, bien plus tard, après l'écroulement de son bonheur... Elle errait cependant autour des églises: parfois elle s'y glissait furtivement, comme si elle avait peur d'être aperçue, elle, pécheresse, par ce Dieu même qu'elle y venait chercher. Écroulée sur un prie-Dieu, elle demeurait des heures entières dans un coin sombre des basses nefs, côte à côte avec de vieux pauvres, des dévotes à chapelet. Elle ne priait pas: comment oser demander ce que souhaitait son coeur coupable, la sécurité, l'éternité de la faute?... Non. Elle ne demandait rien, elle s'attendrissait seulement, en face du tabernacle; elle prenait peu à peu le courage d'étaler sa misère aux yeux du Maître divin. Il sait bien, Lui, ce qu'il faut aux pauvres amoureuses!... Il voyait bien son impuissance à désirer la guérison de son âme! Au moins, par sa présence à l'église, la pécheresse protestait contre son indignité, et il lui semblait que, par un de ces moyens miraculeux qui sont entre ses mains, Dieu s'arrangerait, un jour, dans longtemps, longtemps, pour que le crime fût pardonné.
En quittant Maurice, ce jour-là, elle eut le désir d'une de ces humbles stations à l'église, avant de regagner la maison. Sept heures avaient sonné, le temps pressait. Mais en ce moment, Antoine Surgère était à Luxembourg; Esquier s'accommodait volontiers, pour les repas, des caprices de Julie. Elle se fit conduire à la chapelle dominicaine de l'avenue Hoche. Au moment où elle y pénétra, le bas de la nef était rempli de silhouettes agenouillées: c'était un samedi, l'heure des confessions.
«Voilà des femmes du monde, comme moi, se disait Julie; et elles n'ont pas rompu leurs habitudes religieuses, elles!... Comme je vaux peu, mon Dieu!»
Elle s'isola dans un coin bien obscur, elle s'agenouilla; elle commença des prières. Mais ses lèvres seules priaient: elle était trop inquiète; un pressentiment trop net lui dénonçait le péril. Malgré son effort, elle ne parlait pas à Dieu; elle réfléchissait.
Elle revoyait Maurice tendre et distrait, ses plus vives étreintes subitement glacées par une absence de la pensée. Ç'avait été plus manifeste aujourd'hui qu'hier; hier plus qu'avant-hier; une suite de menus incidents, conservés dans sa mémoire, jalonnaient dans le passé récent le chemin par où les soupçons lui étaient venus. Quel rêve troublait donc le jeune homme, qu'il ne lui confiait point? Il lui disait tout, depuis longtemps, graves soucis, ennuis légers.
«Une femme... Il y a une femme entre lui et moi.»
Souvent déjà cette idée d'une infidélité possible de Maurice lui avait traversé l'esprit. Elle en avait souffert, certes, moins pourtant qu'elle ne souffrait en imaginant qu'une autre femme pourrait, un jour, lui prendre la pensée de son ami, remplir son coeur, y régner comme elle. D'ailleurs ces doutes n'étaient jamais de longue durée, probablement comme les caprices de Maurice. Elle le retrouvait bientôt plus ardemment à elle, plus épris du refuge de ses bras et de son sein. Alors, qu'importait? Elle se sentait victorieuse, toujours la Maîtresse.
Hélas! Cette fois, elle hésitait, elle n'avait plus confiance dans la victoire. Pourquoi? Oh! elle n'aurait rien su dire de précis, mais c'était un sentiment si puissant!