L'automne d'une femme

Chapter 7

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Le cotillon s'achevait. On soupa, le salon transformé en une sorte de restaurant de nuit; et les femmes, vraiment, par leur attitude, complétaient la ressemblance. Le désordre que l'agitation de la danse avait mis dans les coiffures et dans les toilettes, on ne songeait plus à le réparer; on l'accentuait par des accoutrements bizarres, trouvés dans les pétards de la dernière figure. Hommes et femmes s'amusaient à des gamineries. On tournait le bouton du commutateur électrique, on faisait une obscurité d'un instant, pendant laquelle les lèvres effleuraient les épaules. Julie et Maurice Artoy, placés en face l'un de l'autre, parlaient peu, écoutaient distraitement ce que disaient leurs voisins. Leurs yeux, invinciblement, se cherchaient, se fondaient dans une langueur de nouveaux époux qui épient la marche des aiguilles vers l'heure d'être seuls.

Le jour, tombant d'un ciel qui revêtait le bleu métallique du plomb, se glissait déjà entre les fentes des rideaux, par les corridors, venant des portes lointaines. Il apportait, avec une sensation de fadeur et de fatigue, l'envie de ne plus dormir, de ne pas faire cette anormale tentative de fermer ses yeux au soleil nouveau...

Les tables prestement enlevées, l'orchestre disparu, des amateurs jetèrent encore aux affamés de danse la pâture de quelques valses, de quelques galops... Puis brusquement tout s'arrêta, on referma le piano, les domestiques vinrent éteindre les lampes. Les rideaux des fenêtres, les contrevents furent ouverts; et le premier rayon de soleil, d'un rouge de feu de Bengale, chassa les plus attardés.

Maurice, Julie et Claire reconduisirent ceux-ci. Au jour, Mme Surgère remarqua la pâleur de Claire.

--Va te coucher bien vite, mignonne, lui dit-elle... Ne reste pas là, tu vas prendre froid. Tu es fatiguée, tu n'as pas bonne mine.

--Oui, fit-elle... Je ne me sens pas bien. Elle tendit son front, sur lequel Mme Surgère posa un baiser, puis rentra dans l'hôtel et gagna sa chambre.

Maurice et Julie remontèrent l'un après l'autre les quelques marches du perron d'angle... Ils restaient muets; cependant ils savaient bien qu'ils avaient quelque chose à se dire, puisqu'ils ne se séparèrent pas, puisque Julie laissa le jeune homme l'accompagner, puisqu'ils traversèrent ensemble les salons déserts. Où allaient-ils? Silence et solitude, c'était tous les espaces si pleins, si bruyants tout à l'heure... Le jour les éclairait maintenant; mais on avait refermé les fenêtres, et une odeur d'animal humain y fermentait encore. Pourquoi Maurice suivit-il Julie, marchant avec lenteur à travers les salles? Pourquoi voulut-il la conduire dans le boudoir mousse, vers ce fauteuil où elle s'était assise quelques heures auparavant? Elle se laissa faire. Car son coeur était tout alangui; l'envie des baisers et des caresses la tourmentait, autant que cet enfant qui la menait par la main.

Mais lorsqu'ils eurent laissé retomber derrière eux la portière du boudoir, ils furent dans la nuit. Les persiennes pleines, donnant sur l'avenue, étaient restées fermées. Cette obscurité fut propice et complice... Leurs lèvres se touchèrent sans que leurs yeux se vissent, et, dès lors, ils comprirent bien qu'ils s'appartenaient, que c'était fini de lutter... Leurs paroles, prières, révoltes, plaintes, ne furent que des balbutiements dans des baisers. Ils se retrouvèrent, elle, étendue sur le fauteuil, lui, agenouillé à ses pieds... Ah! certes! il y eut bien dans le coeur de la pauvre femme la douleur d'une blessure, à sentir franchie cette ligne précise qui sépare la tendresse de la lubricité. Mais quoi? son corps était prêt, appelait cette chère violence. Elle ne sut balbutier que ce mot: «Je t'aime,» quand, bouleversé par l'anxiété, près de maudire son oeuvre, Maurice suppliait: «Pardonne-moi!...»

***

Par une pitié de la destinée, l'étrange hallucination où s'étaient passées pour elle toutes ces choses, ne s'évapora pas tout de suite. Lorsque Maurice, torturé comme un prêtre qui vient de briser son idole, ramena sa maîtresse au jour et la regarda, anxieux, il s'aperçut avec étonnement qu'elle ne pleurait pas. Non, une insondable tendresse, celle qui appelle tous les sacrifices, toutes les morts pour la joie meilleure de l'Aimé, emplissait ces beaux yeux vaincus, enfin passionnés! Et sans dire de mots qui n'eussent rien traduit de leurs pensées, ils s'en allaient, le monde oublié, revenant sans savoir où à travers les salles vides...

Arrivés à la porte du grand salon qui donnait sur le vestibule, Julie arrêta Maurice; tout en l'enveloppant d'un regard de tendresse soumise, elle lui fit signe de rester là un instant, de ne pas la suivre. Il baisa le bras nu tendu vers lui.

--Oui... Je reste. Va! je t'aime!

Il s'en retourna de quelques pas tandis qu'elle regagnait sa chambre. Il colla son front aux vitres, regardant, ne voyant pas le jardin bleui par le matin qui grandissait.

Alors, dans ce silence absolu, un léger frôlement le fit tressaillir.

Claire était là, derrière lui, appuyée contre le piano: elle était là certainement avant qu'ils n'eussent passé; certainement elle les avait vus.

Maurice marcha vers elle.

--Qu'est-ce que tu fais ici? dit-il brusquement. Pourquoi n'es-tu pas couchée?

Pâle comme une sainte de cire, elle dit:

--J'avais oublié mon éventail... vous voyez.

Il l'observa un instant, défaillante, comme terrifiée de ce qu'elle avait vu... Quelle vague intérieure le souleva, en cette minute où ils se regardaient, face à face, brûlés tous deux par l'émotion? Ce fut l'exaltation du triomphe, un besoin d'user une force de victoire énorme qu'il sentait encore palpiter en lui, la certitude qu'en ce moment rien ne lui résisterait... Il s'approcha de Claire: elle ne bougeait pas, hypnotisée par son regard.

Il s'approcha plus près encore; il lui toucha les lèvres de ses lèvres, d'un baiser immobile, d'un baiser de maître qui commande, d'un baiser posé, sur cette bouche froide, comme un sceau plutôt que comme une caresse.

***

--Va, lui dit-il doucement ensuite, va dans ta chambre, mon enfant.

Elle ne répondit pas.

Elle obéit.

_DEUXIÈME PARTIE_

I

TROIS années avaient passé. Mai s'achevait.

Trois années depuis le matin de bal où, dans la même heure, Maurice Artoy devenait l'amant de Mme Surgère et scellait d'un baiser de maître les lèvres de Claire Esquier.

En regagnant sa chambre, ce matin-là, grisé d'orgueil, mais pourtant lucide, il avait entendu la voix d'un pressentiment lui murmurer: «Ton avenir désormais est lié à l'avenir de ces deux êtres qui t'aiment, qui t'aimeront uniquement, toujours!» Et vraiment, au cours des trois années échues, ni l'une ni l'autre n'avaient déserté sa vie ou sa pensée. L'une fut la compagne de chaque jour, et peu à peu comme l'épouse. L'autre,--la jeune fille,--il l'avait plus rarement aperçue; jamais sa présence ne fut indispensable à son bonheur actuel; mais en aucun jour de ces trois années il ne la sépara du rêve d'amour définitif, d'avenir lointain qu'il portait en lui.

***

Aujourd'hui, tandis qu'il s'attardait, une cigarette aux lèvres, devant la table où il venait de déjeuner, seul, dans son appartement de la rue Chambiges, c'était encore à elles deux qu'il songeait. Il ne les opposait plus l'une à l'autre, comme autrefois; il ne renouvelait pas les imaginations perverses de son adolescence. Du libertinage artificiel, l'amour de Julie, si franc, si simple, si sain, l'avait vite guéri; et le projet qu'il avait pu former: mener de front les deux intrigues, s'étiola bientôt, plante parasite, sans racines profondes dans son coeur. N'était-il pas, comme tant de jeunes hommes de sa génération, un Valmont incomplet, capable de concevoir et de souhaiter les extrêmes libertinages, mais sans courage, même pour la débauche?

Et puis, les événements, par leur jeu naturel, avaient rendu irréalisables ces projets, si faiblement voulus. Dès qu'ils furent amants, Maurice et Julie répugnèrent à vivre sous le même toit, dans la maison du mari. Maurice loua un appartement rue Chambiges; il ne vint plus place Wagram qu'en visiteur, en dîneur assidu: l'intimité avouée des jours de convalescence fut abolie. Peu de temps après, Claire Esquier quittait l'hôtel à son tour: elle avait désiré rentrer à Sion pour quelques mois encore, prétextant la tristesse de cette vie sans compagnes de son âge; et ni Julie ni Esquier n'osaient s'opposer à cette retraite. Elle dura, non pas quelques mois, mais plus de deux ans, où la jeune fille s'efforça sans doute, dans le silence, dans le secret, de guérir le mal de son coeur. Elle semblait y avoir réussi, quand, sortie définitivement du couvent, on la revit chez les Surgère. Elle fut cordiale avec Julie, sans affecter la tendresse; avec Maurice, à peine quelque embarras glaça les premiers entretiens. Lui sut bien lire dans les prunelles noires de Claire le souvenir toujours vivant du roman inachevé de leur jeunesse; il n'y crut pas lire de rancune. Peut-être survivait-il aussi la méfiance des brusques attaques, des caresses volées. Il s'efforça de dissiper l'inquiétude, de désarmer la méfiance. Il fut attentif et amical, sans allusion au passé: insensiblement, Claire rassurée, lui revint, un peu triste, pourtant souriante.

Julie, incapable de redouter une trahison, vit avec plaisir leur entente restituée. Puisqu'ils étaient destinés à vivre l'un près de l'autre, ne valait-il pas mieux qu'ils s'aimassent? Elle rêvait, tendre et honnête coeur, de marier Claire le plus tôt possible--avec le baron de Rieu, par exemple, à qui certainement elle plaisait--et de demeurer ainsi toujours proches les uns des autres, paisibles, unis.

N'était-ce pas tout simple?

Oui, c'était tout simple, pour des âmes simples comme Julie, comme Claire, comme Jean Esquier; c'était le juste arrangement de l'avenir. Mais Maurice Artoy n'était point un simple. Dès qu'il se sentit relié à Claire par le fil d'une nouvelle intimité, assuré contre sa rancune ou ses révoltes, il ambitionna davantage. Oh! point de la reprendre, point d'en faire le jouet d'une passion perverse, greffée sur l'autre amour: la pensée de tromper Julie lui demeurait odieuse.--Non, mais de connaître ce qui subsistait, dans cette âme close, de l'ancienne tendresse qu'elle lui avait donnée; de savoir si, malgré tout, elle continuait à lui appartenir. Tous les vrais sentimentaux ont cette inquiétude qui les ravage: savoir s'ils sont aimés de celles mêmes que les circonstances, ou seulement leurs propres scrupules, leur interdisent. S'ils se savent aimés, le retard de la possession leur importe peu: leur faim de tendresse se nourrit aisément de rêves, sans date pour l'échéance. Maurice était de ceux-là, de ceux qui, comme on l'a dit d'Henriette d'Angleterre, toujours «demandent le coeur».

Mais comment le redemander à la jeune fille, ce coeur qu'il avait repoussé et si durement meurtri? Il n'osait pas. Plusieurs fois déjà, il avait commis envers Julie cette demi-trahison: se rendre place Wagram au milieu de la journée, à l'heure où Mme Surgère était sortie, où Claire d'ordinaire jouait du piano, seule dans le salon mousse... Il s'asseyait près d'elle, il l'écoutait; ou bien, la jeune fille s'interrompant de jouer, ils causaient avec simplicité... Mais aussitôt les allusions préméditées à leur affection émue d'autrefois lui apparaissaient impossibles, presque monstrueuses. Et de ces tête-à-tête, où ils avaient parlé de choses indifférentes, il s'étonnait de rapporter l'inquiétude singulière, la pesante tristesse qui bientôt le rejetaient plus violemment à Julie.

***

Cette journée de printemps, proche de l'été, était propice aux songeries énervantes, aux mauvaises suggestions. Les oisifs la connaissent, cette lourde première moitié d'après-midi, si longue, si vide. Son déjeuner achevé, ses journaux lus, Maurice n'avait plus rien à faire jusqu'aux environs de six heures,--jusqu'à la visite quotidienne de Julie.

Il s'était levé. Il avait jeté sa cigarette. Indécis, il arpentait la vaste chambre rectangulaire qui, avec une antichambre et un cabinet, composait l'appartement.

Tout lui rappelait Julie dans ce logis, choisi au lendemain du jour où pour la première fois elle lui avait appartenu. Elle avait surveillé l'installation, assez élégante, grâce aux pièces conservées de l'ancien mobilier de la rue d'Athènes. De menus ornements façonnés de sa main couvraient les meubles, des bibelots qu'elle lui avait donnés à chaque retour d'anniversaire. Même quelques objets de toilette à elle, une matinée, des épingles à cheveux, des babouches, y demeuraient dans les armoires. Le parfum de fougère qu'elle portait sur elle peu à peu avait imprégné les tentures. Oui, ce rez-de-chaussée de la rue Chambiges, c'était bien l'asile de leur union; et c'est pour cela que Maurice s'y plaisait, trouvant éparse la chaleur des années de tendresse, d'oublieux refuge sur le sein de l'aimée.

«Chère Yù, comme je l'aime!»

Il se disait cela, tout haut, pour un objet rencontré par son regard, qui marquait telle date de leur long amour... Et cependant, plein de ses souvenirs, sans qu'il pût réellement se reprocher d'aimer moins Julie que la veille, que le mois d'avant,--en ce moment il discutait avec lui-même une démarche dont l'idée lui était venue en déjeunant et que sa conscience condamnait.

Il pensait:

«À trois heures, Julie sera sortie. Esquier travaillera. Claire sera seule à déchiffrer quelque partition dans le salon mousse. On a parlé hier soir de chants polonais de Mockiusko, qu'elle ne connaît pas. Je vais les lui porter.»

Il commença aussitôt sa toilette. Il y employa le soin minutieux, l'ardeur joyeuse habituelle à tous les hommes dont la jeunesse fut vouée à l'amour, lorsqu'ils se préparent à une entrevue de femme où l'amour est en jeu. Mais cette effervescence qu'il connaissait bien, il s'interdisait de la reconnaître aujourd'hui.

«Je m'ennuie, et plutôt que de passer mon après-midi à bâiller, je vais voir une petite fille pour qui j'ai beaucoup d'affection. Voilà tout.»

Ganté, le chapeau sur la tête, mis comme jadis avec une élégance recherchée, seul luxe dont il n'eût rien diminué après la perte de sa fortune, il revint vers son étroite table de travail. Quatre photographies de Julie s'y trouvaient, sans cadres, pour être plus portatives. L'une, toute jaunie, la représentait en pensionnaire des Rédemptoristes, les mains gauches, la mine sérieuse, vieille épreuve trouvée un jour par Maurice dans un album, et aussitôt confisquée. Les autres, plus récentes, montraient la Julie actuelle, belle de maturité heureuse. Il en choisit une, la baisa, la glissa dans son portefeuille, et sortit.

--Si je n'étais pas rentré quand _Madame_ viendra, dit-il au concierge, vous la prierez de m'attendre.

Le temps était clair, l'air sentait les feuilles, la sève, le jeune été. Maurice gagna à pied la rue Boccador, et de là remonta vers l'avenue de l'Alma.

Un couple d'ouvrières, trottant menu vers l'atelier, le salua d'un sourire gamin; il entendit l'une d'elles s'écrier:

--En voilà un qui serait mon type!

Un peu plus loin, au moment où il montait en fiacre, une femme étalée dans une victoria, en toilette claire, le caressa d'un regard significatif. Et ces marques fugitives d'admiration féminine, auxquelles il n'avait jamais été indifférent, lui firent un plaisir singulier ce jour-là.

Il avait dit au cocher: «Chez Grus, vivement.» Le fiacre descendait les Champs-Élysées. Paris de mai, si brillant, si vivant, si pimpant, entrait dans les yeux du jeune homme, le rajeunissait lui-même avec l'année... Quelque chose lui paraissait lumineux dans l'avenir, il ne savait quoi, un événement qui trancherait sur le bonheur doux, monotone, où il se sentait enlisé peu à peu.

Il toucha au coin du boulevard Haussmann, prit chez Grus les mélodies polonaises; cinq minutes après il atteignait l'hôtel Surgère.

La vieille Tonia vint ouvrir la porte. Maurice demanda hypocritement:

--Madame est là?

--Non, répondit la vieille d'un ton maussade. Elle est sortie. Vous savez bien que c'est son heure.

--Quand rentrera-t-elle?

Tonia fit un geste d'épaules qui signifiait: «Je l'ignore,» ou bien: «Vous connaissez aussi bien que moi les habitudes de Mme Surgère.» Et sans plus vouloir parler, elle rentra dans sa loge.

Allégé d'une inquiétude, Maurice monta. Des notes de piano lui parvenaient: une de ces mélodies nombreuses et chantantes, si reconnaissables, où Beethoven fit parler l'âme humaine avec des sons.

Il entra dans le grand salon, traversa le petit, amortissant ses pas sur les tapis lourds, et parvint ainsi jusqu'au boudoir mousse.

En profil perdu, il aperçut Claire assise devant le piano drapé. Elle n'avait pas beaucoup changé. Les cheveux trop noirs, la bouche trop rouge, les joues pâles comme des feuilles de camélia, c'était toujours l'enfant singulière qui avait tenté Maurice, lorsqu'elle lui était apparue dans la villa des OEillets. Elle avait un peu grandi. La maigreur puérile avait disparu; mais elle demeurait mince et souple, avec ce roulement de buste sur les hanches, si gracieux, si rare chez les Françaises. Cette mobilité s'accusait dans l'ondulation que le jeu donnait à sa taille. Elle jouait cette admirable page, l'une des moins célèbres, où le maître a exprimé les mélancoliques du départ, l'angoisse de l'absence et ces joies du retour qui en sont la rançon. Elle achevait la première partie: le _Lebewohl_,--l'Adieu... Les chevaux secouent leurs grelots et piaffent; les postillons font claquer leur fouet; sur les marches du seuil, l'amant enlace une dernière fois sa maîtresse... Puis la berline s'ébranle, s'éloigne dans une nuée de poussière et disparaît au tournant du chemin... Maurice s'était assis. Il écoutait, se gardant de révéler sa présence; et en même temps il regardait Claire. Cette musique coulait sur ses nerfs, pour les rendre plus sensibles et rythmer leurs vibrations. Avec les gestes menus de ses doigts, Claire traduisait et conduisait son rêve; elle évoquait des coins du passé, elle entr'ouvrait le voile qui cachait l'avenir, incertain, angoissant.

Il se sentait heureux et douloureux, immobile dans le présent paisible, et pourtant inquiété de désirs pour un lendemain indéterminé. Oui, c'était bien cela. Tranquille aujourd'hui, il concevait obscurément des joies meilleures pour plus tard, sans se demander d'où elles viendraient.

Mais lui viendraient-elles seulement? Pourquoi l'avenir les lui apporterait-il, ces joies qu'il n'avait pas goûtées? La fortune l'avait trahi une fois pour toutes; toujours il demeurerait un demi-pauvre, sentant mieux sa pauvreté par le souvenir du luxe antérieur.--L'ambition, la gloire... Ces mots le faisaient sourire tristement. «L'épreuve est faite... jamais je ne serai un grand artiste en rien, jamais. Je suis un amateur très intelligent, voilà tout.» Et l'amour, la joie des femmes? Oh! c'était sa blessure, cela. Banqueroute de l'argent, banqueroute de la gloire, il s'y résignait, mais il souffrait encore dans son coeur d'amant, et si la mélancolie de cette musique lui remua les entrailles, c'est qu'elle disait une torture pareille à la sienne. Car maintenant elle contait le vide de l'absence, la maison et l'âme désertes, la route regardée désespérément à chaque heure, du seuil de la porte, sans que jamais au tournant reparaisse le visage aimé...

«Et pourtant j'aime, pensa Maurice. J'ai une maîtresse adorable qui m'aime uniquement.»

Il ne se mentait pas à lui-même. Si le temps, l'usure naturelle des sentiments humains, avaient rendu le désir moins palpitant, une tendresse si puissante, un si ardent besoin de la présence de Julie avaient poussé des racines dans son coeur que, vraiment il pouvait le dire, jamais plus qu'aujourd'hui il ne l'avait aimée. Julie était l'épouse, la chair de sa chair. Si on l'ôtait de sa vie, il sentait qu'il s'écroulerait misérablement. Il constatait en lui le besoin irréductible de cette femme chérie, et au tressaillement de tendresse que cette constatation soulevait en lui, une irritation se mêlait. Il n'avait pas trente ans et voilà que sa vie sentimentale, comme sa vie d'artiste et de mondain, était finie. Il aimait une femme très belle, certes, très désirable, mais cette femme avait quarante ans. Que le miracle de jeunesse qui la conservait belle et désirable se continuât, qu'il fût lui-même vieux, dépris de l'amour avant elle, n'importe! Notre coeur a l'âge même de son amour: son coeur avait quarante ans. Jamais il ne connaîtrait l'évolution naturelle de l'amour des jeunes hommes, le désir, l'initiation de la vierge ignorante, le mariage, la famille créée... Tout un chemin de la vie lui était fermé comme par un mur.

«Et c'est pour cela que Claire me trouble tant. C'est qu'elle représente pour moi le jardin interdit où il ne me sera pas permis de vivre... Car je ne l'aime pas.»

Afin de se prouver à soi-même qu'il ne l'aimait pas, il la regardait, et vraiment sa chair ne s'émouvait pas. «Dire qu'il y a trois ans, pensa-t-il, si je m'étais trouvé ainsi, seul avec elle, je n'aurais pas été capable de me tenir tranquille... Et c'était une enfant alors, à peine formée.» Il évoquait les souvenirs de Cannes, ces poursuites de la jeune fille dans les coins de la villa, rien que pour voir ses yeux noirs devenir fixes, pour tenir son buste, haletant, renversé sous un baiser, moins par désir que par curiosité, par un dilettantisme amoureux un peu pervers.

«Comme c'est loin, tout cela! Voilà des folies dont je suis bien guéri aujourd'hui.»

La présence continue de Julie l'avait lentement transformé, et toutes les mauvaises greffes de scepticisme, de rouerie, de perversité sentimentale, au contact de cette belle santé d'âme, s'étaient desséchées une à une.

En ce moment même, bercé, dissous par la mélodie, ce qu'il ressentait, c'étaient les appréhensions d'une agonie dans l'avenir, à un moment qu'il ignorait,--d'une souffrance causée par cette enfant blanche et brune dont les doigts minces glissaient sur les touches... Il se disait sincèrement: «Non, je ne l'aime pas.» Mais une tendresse confuse l'agitait pourtant pour ces yeux, cette peau blanche, ces cheveux noirs. Ou plutôt c'était la mélancolie d'une perte irréparable, d'une chose entrevue qui aurait pu être, qui ne serait pas.

D'où qu'elle vînt, cette tristesse s'accrut peu à peu, devint une telle angoisse qu'il sentit qu'il allait pleurer, crier, si la musique durait un instant de plus. Il se leva, s'approcha: le bruit de ses pas s'amortissait sur la haute laine des tapis, mais Claire devina sa présence. Elle se retourna à demi.

--Ah! c'est vous?

Elle lui tendit ses doigts, qu'il pressa à peine.

--Il y a longtemps que je suis là, dit-il, déposant sur le piano, sans plus y songer, le recueil de mélodies polonaises qu'il apportait. Je vous ai écoutée jouer cette admirable chose. Et, vous voyez, cela m'a tout ému.

--Oui, répliqua Claire. C'est vraiment admirable. Je ne me lasse pas de la jouer, cette page de l'Adieu. J'en suis tellement pénétrée que quand je la joue ici pour moi seule, il me semble traduire simplement ma pensée.

Elle reprit discrètement les dernières mesures. Maurice, qui s'était assis près du piano, dit, presque bas:

--Ne jouez plus... Je vous assure, je souffre à entendre cela.

--Vous avez raison, dit-elle... Cela me rend nerveuse, moi aussi.

Elle ferma le piano, et s'accouda dessus du coude gauche, sans quitter le tabouret.

--Vous savez que Mme Surgère n'est pas là? dit-elle.

--Je sais, et ce n'est pas elle que je venais voir.

--C'est moi, alors? questionna Claire en souriant.

Il répondit sérieusement:

--Oui, c'est vous.

Aujourd'hui il lui fallait approcher son coeur du coeur de la jeune fille. Si las des paroles polies qu'ils échangeaient d'ordinaire, il voulait savoir ce que contenait d'affection pour lui ce coeur innocent. Bien loin de souhaiter les vaines caresses d'autrefois, il aurait voulu qu'elle se confiât tendrement, qu'elle lui parlât, l'âme ouverte, comme à un grand frère affectueux.