L'automne d'une femme

Chapter 6

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...Alors, une complicité d'événements prit à tâche de les tenter, multiplia ces occasions de solitude, d'intimité, qui les troublaient. L'installation de l'hôtel achevée, on allait l'inaugurer en face de Paris, par une grande fête qui devait affirmer la richesse de la nouvelle direction, la prospérité des affaires. Cette fête fut longuement discutée entre les habitants de la maison et leurs deux amis familiers, Daumier, le baron de Rieu. On finit par se rallier à l'avis de M. Surgère: un bal costumé, où un groupe d'invités soigneusement choisis formeraient une redoute Directoire. Maurice fut chargé de dessiner les costumes. Il costuma Antoine Surgère en général Mélas; Esquier, encore qu'il protestât contre les travestissements, accepta de porter un uniforme de commissaire aux armées; Claire serait vêtue en soubrette de l'époque; Mme Surgère en Mme Tallien. Naturellement ce fut ce dernier costume qui occupa surtout Maurice; il participa à tous les secrets de l'essayage; il vécut, un mois durant, dans l'intimité des dessous de Julie, de sa toilette. Elle s'en alarmait par instants, flairant le péril. Elle s'efforçait de se rassurer en se mentant: «Ne puis-je pas lui permettre, pensait-elle, ce que je permets à un couturier?» Comment s'avouer que déjà elle n'était plus, oh! non, l'innocente Julie de soeur Cosyma, de l'abbé Huguet? Après la conquête de son esprit, de son coeur, voici que sa chair même se donnait lentement, irrésistiblement. Un printemps s'animait, s'échauffait à la veille de son automne. Une âme d'amoureuse lui naissait sur le tard, ravivait en elle le goût et la science de plaire. Les mots, ces caresses ailées des passants qui frôlent les jolies femmes, les mots qu'elle laissait autrefois tomber par terre sans y prendre garde, elle les recueillait maintenant; ils la charmaient, car ils signifiaient: «Tu es belle, Maurice peut t'aimer.» Même cette différence des âges qui avait d'abord donné un appui à sa résistance, elle n'en était plus effrayée, elle l'oubliait. Et le miracle s'accomplissait; elle n'avait plus d'âge, elle avait la jeunesse immortelle de celles qui se sentent aimées. Les gens qui les croisaient, Maurice la main appuyée sur le bras de son amie, trouvaient l'appareillage naturel et pensaient: «Ce sont de beaux amants.» Ainsi tous deux s'avançaient les yeux obscurcis vers le terme inévitable...

Dans cette douce fièvre d'attente, Maurice oubliait Claire. Mais sa destinée se tramait dans l'ombre, malgré lui. Le jour où Julie dit devant lui, très simplement: «Notre Claire chérie va nous revenir demain,» la pensée que cette autre femme serait témoin qu'il aimait ailleurs, le troubla.--«Elle va souffrir, pensait-il, pauvre petite!» Mais déjà il n'avait plus la force de dissimuler auprès de l'enfant... «J'aime trop Julie, je ne puis pas...» Aussitôt il s'étonna: «Et Claire, la chère petite, je ne l'aime donc plus?» Il évoqua les étapes de leurs singulières amours, les souvenirs caressants de la villa des OEillets. Il sentit que ces choses étaient encore dans son coeur, qu'éternellement elles y seraient. Présentement, une épaisse couche de cendres les avait ensevelies, comme les villages de la côte napolitaine; mais ce linceul les conservait pour l'avenir. Il brida sa conscience, il argumenta: «C'est une enfant. Le temps est devant nous... Dois-je m'enchaîner pour des puérilités? Puis, c'est la vie même, ce flux changeant des affections...» Il se donna enfin cette raison: «Je ne dois pas épouser Claire, qui est riche, maintenant que je suis pauvre.» Il ne s'avouait pas qu'un espoir malsain stagnait en lui: l'espoir que l'avenir arrangerait tout, qu'il lui donnerait ces deux joies, l'épouse après la maîtresse.

Claire revint; sa vie se mêla à la leur. Et vraiment Maurice put croire que son voeu se réalisait, que l'enfant ne souffrirait pas: d'abord elle ne vit rien, ne comprit rien. Elle s'était si bien accoutumée à la pensée que Maurice l'aimait, et que son rôle, à elle, jusqu'au mariage, serait, tout en l'aimant, de se défendre contre lui, qu'elle fut plutôt soulagée d'abord, le retrouvant si calme à ses côtés. Maurice eut l'hypocrisie instinctive de lui accorder encore quelques attentions; et ce n'était pas tout hypocrisie: son amour-propre, son égoïsme, se plurent à la sentir sienne, toujours, alors que lui rêvait ailleurs. Le trouble où une simple pression de sa main mettait cette enfant, lui prouva que son empire persistait. Il goûtait, à cette vie en double, une excitation supérieure, une joie née de l'exercice puissant de la faculté d'aimer.

Mais bientôt ce rôle même lui pesa, il ne pouvait plus penser qu'à Julie. Il la devinait presque conquise; Claire n'était qu'une vague rêverie, la réserve indécise de l'avenir. Il l'oublia pour un temps, il la négligea; elle finit par s'en apercevoir. Ce qu'elle éprouva en constatant que Julie devenait pour Maurice quelque chose comme ce qu'elle-même avait été, fut à la fois de la révolte, de la douleur et de l'étonnement. Il lui parut qu'on lui ôtait injustement sa part de vie, qu'on la torturait en abusant de sa faiblesse; et en même temps elle ne comprenait pas bien, coeur simple de jeune fille, comment une femme qui l'avait élevée, qu'elle regardait comme une sorte de mère, pouvait lui disputer son ami. C'était invraisemblable, inique et impur; tandis qu'elle eût accepté la lutte contre une compagne, contre une autre jeune fille. Ses yeux surpris et sévères, en éveil maintenant, en arrêt sur Maurice et Julie, les guettèrent, les troublèrent, comme une conscience indépendante d'eux, qui les accusait. Julie s'humilia: «Cette enfant est honnête et chaste, pensait-elle... Elle a le droit de me mépriser... Jamais, jamais elle ne se laissera tenter comme moi!» Maurice, irrité de ces prunelles de reproche fixées sur lui, commença d'être brusque avec Claire.

***

Le soir du bal cependant arriva. Pour recevoir les premiers invités, Julie avait délégué Claire, qui, sérieuse et souriante dans son costume de soubrette Directoire, s'acquittait de ses fonctions avec aisance. Pendant ce temps, Mme Surgère achevait de s'habiller, aidée de Mary, d'une des «premières» de Chavannes, et de Maurice, qu'il avait bien fallu appeler pour le dernier coup d'oeil... Il était là, les doigts fiévreux, le sang aux joues sous sa peau brune, donnant des avis d'une voix qui se cassait par moments. Lorsqu'on était trop lent à le comprendre, il se levait brusquement, arrangeait lui-même un pli, fixait une épingle... Le désordre du dévêtement récent emplissait la chambre; l'air était aromatisé d'essences, mêlées à l'odeur des cheveux secoués, de la peau nue. Maurice contemplait, pour la première fois, les épaules, les bras, la gorge de Julie; leur nudité était son oeuvre: il n'avait pas voulu que cette ligne admirable fût rompue par aucun bijou, par aucune brassière; et voici qu'il défaillait à cette vue...

La toilette achevée, la «première» de Chavannes quitta la chambre, guidée par Mary; un instant, Maurice et Julie demeurèrent seuls. Elle eut peur de lui, aussitôt, comme d'une force affolée dont elle ne se sentait plus maîtresse... Les yeux du jeune homme, rivés sur son buste, la dévêtaient: elle fut enveloppée d'une bouffée de désir qui l'incendia et la fit frissonner coup sur coup... D'un mouvement d'irrésistible pudeur elle saisit une écharpe de dentelle qui traînait sur une chaise; elle en enveloppa ses épaules, ses bras, sa gorge, toute cette peau qui souffrait d'être nue.

À ce geste de défense, l'ambre clair des prunelles de Maurice se troubla; il tressaillit: Julie, effarée, le vit se lever, marcher sur elle. Un instant, elle put croire qu'il allait tenter une violence; la main du jeune homme, tremblante de fièvre, touchait son bras... Mais cette main, crispée sur l'écharpe, n'eut que la force de l'arracher d'un geste bref; et, aussitôt qu'il l'eut saisie, il se rua dessus, la porta à ses narines, à ses lèvres, à ses dents, la respira et la mordit... Ces lèvres, ces narines, ces dents, Julie les sentit sur sa chair la plus secrète... Elle poussa un cri de blessée et, les joues en feu, elle s'enfuit.

Seul dans la chambre vide, Maurice laissa échapper de ses doigts le chiffon de dentelle odorante. Il était brisé, lui aussi, bouleversé comme si cette chose inerte, qu'il venait de frôler, eût été vivante et palpitante. Il entra dans le cabinet de toilette, passa sur son visage une éponge humide; mais celle-ci encore était tout imprégnée du parfum personnel de l'Aimée. Alors, saisi de peur au milieu de cette chambre enchantée, il se sauva comme un voleur, gagna, par le corridor, l'escalier de l'aile gauche qui descendait directement au jardin. Il évita ainsi de se trouver pris dans la spirale des voitures; une à une, au soleil irradiant des globes électriques, elles versaient devant le perron leur charge élégante, femmes encapuchonnées de clair, ou tapies dans de longs manteaux,--gentlemen corrects, fleuris de blanc. Il se promena dans le parc. Le temps était froid: la terre gelée sonnait sous le pied; le ciel, en cristal diaphane, était piqué de pâles étoiles, qui semblaient briller loin, très loin en arrière. Au grand air glacé, Maurice essayait de calmer sa fièvre: d'abord il n'y réussit pas. Puis cette fièvre se régularisa, et les battements de son pouls, aussi rapides, furent plus rythmés. Il pensait à ce qui venait de se passer... «De telles scènes se recommenceront, cela est certain. Nous vivons dans la même maison, nous nous voyons continuellement. Elle m'aime assez pour que je puisse faire d'elle ce qui me plaira... Moi, je l'aime aussi; nous serons amants.»

Sur ce rêve, il s'attardait. Comme un pèlerin s'étonne, après les chers périls de la route, d'apercevoir déjà les toits de la ville, il ressentait par avance les tristesses de la possession.

Il se rapprocha de l'hôtel: la façade tournée vers le parc luisait de feux, à travers la résille des branches. Les voitures entraient, plus rares. Embuées de vapeurs, les vitres ne laissaient transparaître qu'une grande clarté sur laquelle passaient et repassaient des ombres. Subitement, le froid de cette nuit de gel s'injecta dans les membres du jeune homme, le fit frissonner. Il pénétra dans la maison par le même chemin détourné, puis traversant la salle à manger, gagna le salon par l'intérieur des appartements. Il entra ainsi dans le bal sans être aperçu, évitant la porte principale près de laquelle, maintenant, Mme Surgère se tenait. Presque tous les invités lui étaient inconnus: gens de finance, gens de journal, gens du monde cosmopolite. Il put se glisser, sans serrer trop de mains, jusqu'au poste d'observation qu'il s'était choisi, la seconde fenêtre après l'entrée. De là, enfoncé dans l'ébrasement, il voyait Julie.

Comme elle était belle! Les émotions récentes, la chaleur de la foule attiraient à ses joues toute la sève vivace de son sang; cette ardeur contrastait avec la pâle maturité des épaules et de la gorge, que le corsage échancré largement laissait resplendir, plus attirant qu'une nudité, car la draperie retenue par un fil léger semblait près de lâcher prise, de s'abattre sur le tapis.

Non loin de là, près de la cheminée monumentale, Antoine Surgère, costumé en généralissime autrichien, s'entretenait avec le baron de Rieu, vêtu, lui, d'un simple habit noir.

Maurice observait l'attitude des hommes lorsqu'ils abordaient Julie. Le désir faisait flamber subitement leur regard. Quelques-uns, sans pudeur, s'avançaient tout près, comme pour découvrir, de la nudité, quelque chose de plus que n'en montrait le corsage. Quand de nouveaux arrivants les contraignaient à s'éloigner, il les voyait échanger des demi-gestes, des demi-sourires... Il devinait bien ce qu'ils disaient! Ses doigts se crispaient; la rage du mâle, à la vue du plaisir pris par d'autres mâles avec l'objet aimé, lui brûlait la poitrine. Il faillit se jeter sur eux, les écarter de cette femme, à laquelle ils n'avaient pas droit. Pourtant il s'avouait que cette admiration brutale des autres lui faisait désirer Julie plus ardemment. Sa pensée fut impudique comme le regard de ces hommes: «Je la veux... je la veux... Je l'aurai... cette nuit même!» Et lui qui, tout à l'heure, n'osait que porter à ses lèvres un tissu inerte, imprégné par l'attouchement odorant de Mme Surgère, il rêva des violences:

«Je la suivrai dans sa chambre... Elle n'osera pas appeler...»

En cet instant, Julie sentit fixés sur elle, comme tout à l'heure, les yeux de Maurice; elle s'effraya de leur brutalité hostile, presque haineuse... Elle ne vit plus qui était près d'elle, qui lui parlait. Elle ne put se tenir d'aller vers l'aimé, de rassurer sa propre inquiétude en l'interrogeant:

--Reste ici, petite, dit-elle à Claire qui se tenait modestement à l'écart. Reçois pour moi, je reviens.

Esquier passait, gravement drapé dans son uniforme bleu à ceinture tricolore à grands revers rouges. Elle lui prit le bras et lui dit:

--Menez-moi donc vers Maurice, je vous prie.

--Savez-vous que vous êtes très belle? dit le banquier.

Elle sourit:

--Des compliments de vous, mon vieil ami?

--Oui, de moi comme de tout le monde... Vous êtes la reine de ce bal. Votre succès fait presque scandale.

Et mettant affectueusement la main sur sa main, il ajouta:

--Chère amie, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Eh bien! tâchez de n'être pas trop belle.

La pensée grave qu'elle lisait au fond du regard paisible d'Esquier arrêta le sourire sur le visage de Mme Surgère.

Elle balbutia:

--Trop belle! et pourquoi, mon Dieu?

À ce moment, ils étaient tout près de Maurice. Esquier salua sa compagne et, montrant le jeune homme:

--Pour celui-ci! dit-il.

Maurice n'entendit que ces mots. Il demanda:

--Que dit le cher associé?

--Je n'ai pas compris, répondit Julie. Elle disait vrai. Elle avait seulement deviné un avertissement sous les paroles énigmatiques d'Esquier. Maurice reprit sans lui offrir le bras:

--Eh bien... vous en avez assez de faire voir vos épaules?

Elle resta un moment interdite. C'était lui, son ami, qui lui parlait ainsi? Un chagrin mêlé de honte, de pudeur offensée, lui emplit le coeur. Prise d'une douloureuse envie de larmes, elle balbutia très bas:

--Oh! Maurice!

Ces larmes, près de jaillir, satisfirent la rancune du jeune homme. Il ne lui resta plus que le mécontentement de soi, l'envie de se faire pardonner, et le besoin de serrer cette femme adorable, tout de suite, contre son coeur:

--Pardon, fit-il, je suis méchant, je ne sais pas bien vous aimer. Ne pleurez pas, de grâce, ne vous laissez pas voir avec des larmes dans les yeux; on nous observe déjà. Donnez-moi votre bras.

Elle le lui donna, en ouvrant largement son éventail pour cacher sa rougeur. Ils traversèrent assez vite les deux grands salons: dans le second, les joueurs étaient déjà réunis autour des abat-jour. Une portière séparait ce salon du boudoir mousse. Lorsqu'ils y entrèrent, ils n'y virent qu'un monsieur en train de rajuster sa cravate, et qui disparut aussitôt.

--Dieu! qu'il fait bon ici! s'écria Julie en s'asseyant.

La tiédeur de cette chambre doucement chauffée leur paraissait fraîche au sortir des salles où l'on dansait. Maurice s'assit sur un pouf, aux pieds de son amie. Il la regarda en silence; mais ce regard fixe, volontaire, la troublait.

--Pourquoi me regardez-vous ainsi? murmura-t-elle, essayant de rire.

Il répondit gravement:

--Parce que vous êtes belle... Il me semble que je vous vois aujourd'hui pour la première fois.

Des bruits d'orchestre, affaiblis par la distance, amortis par les tentures, venaient jusqu'à eux, en même temps que les propos des joueurs dans la pièce voisine. Julie se sentit désarmée, vaincue par le besoin d'entendre cette voix lui dire qu'elle était belle, qu'elle était aimée.

Elle fixa sur l'enfant des yeux pleins de tendresse. Lui, posa sa joue sur le genou ployé de Julie. Voici que, seul à seule, comme ils étaient là, le désir le tourmentait moins.

--Il faut m'aimer, murmura-t-il. Il faut n'être à personne au monde qu'à moi. Parce que, moi, je n'ai que vous!

Elle prit ce front chéri dans ses mains; elle le souleva vers elle, vers sa bouche. Elle avait oublié le bal et le monde. Les résonances douloureuses, de la voix du jeune homme avaient chaviré son faible coeur. Nulle force, à ce moment, ne l'eût empêchée de l'attirer à elle et de lui répondre:

--Pourquoi me dire de vous aimer? Est-ce que j'aime autre chose au monde que vous? Je vous adore!

Il sentit sur ses tempes la fraîcheur des bras de Julie, sur son front la brûlure de sa bouche. Et alors, grisé, il se releva à demi, il renversa sur le dossier du fauteuil l'amie effarée et muette, il roula ses lèvres sur le col, sur les épaules, sur la gorge houleuse. Elle ne résistait pas, vraiment pitoyable en sa faiblesse. Il eut alors conscience qu'il abusait d'un effarement et d'un effroi; il se maîtrisa d'un coup de volonté. Il reprit sa posture humble de l'instant d'avant; il baisa la main inerte qui pendait près de ses lèvres:

--Pardonnez-moi, murmura-t-il.

Elle répliqua, la voix entrecoupée:

--Que nous sommes imprudents!... Mon Dieu!... mon Dieu!...

Et doucement, comme l'on prie, elle ajouta:

--Laissez-moi, Maurice, retournez dans le salon.

Il obéit aussitôt. Ses pensées soufflaient en tourbillon dans son cerveau. En ce moment où la pitié et la tendresse lui faisaient comprendre, partager, et comme adorer les scrupules de Julie, était-il le même homme qui, tout à l'heure, pensait: «Je l'aurai... je l'aurai cette nuit?»

«Je suis fou, vraiment fou. Ce que j'aime en Julie, c'est son honnêteté. Notre plaisir ne sera guère augmenté quand elle aura été ma maîtresse. Et un peu de notre tendresse aura été perdu.»

--Vous parlez tout seul? dit une voix près de lui.

C'était le docteur Daumier, accoudé, côte, à côte avec le chirurgien Froeder, au chambranle d'une porte. Ils causaient des femmes qui passaient, tourbillonnaient dans l'étreinte des danseurs, balayant le plancher de leurs traînes demi-relevées. Ils les détaillaient, les déshabillaient avec des mots de carabins.

Maurice les écouta quelque temps

Il songeait:

«Comme les hommes sont inconséquents! Ils se sont avisés de vêtir l'amour de cet apparat de pudeur et de poésie qui fausse notre optique, qui égare notre jugement, chaque fois que la nature nous porte à désirer une femme. Et quand ils sont ensemble à regarder des femmes, ils se plaisent à souiller ce laborieux idéal. Moi-même, je suis inconséquent et irrespectueux comme les autres; j'apprends, sans répugnance, plutôt avec gaieté, que l'une d'elles, si elle est jolie, livre son corps pour de l'argent, pour le plaisir de la débauche... Et voilà que j'hésite, au dernier moment, à prendre la femme que j'aime!»

À l'écart des danseurs, dans le coin où s'entassaient les accessoires, Rieu et Claire, qui devaient conduire le cotillon, causaient,--le baron penché près de l'oreille de la jeune fille.

«Est-ce qu'ils flirtent? pensa Maurice... Claire se console. C'est égal, à ce jeu-là, le baron doit être un partenaire médiocre.»

Un peu irrité, sans se l'avouer, il secoua sa volonté indécise:

«Allons! Vivons! Laissons s'accomplir l'inévitable. Nous verrons bien!»

Malgré ses hésitations, ses scrupules, l'espoir de l'amour prochain le réchauffait.

«J'ai souffert, pensa-t-il. La vie ne m'a pas gâté, j'ai été rudement éprouvé. Eh bien, voici une revanche!»

Autour de lui, le bal affolait la foule. Beaucoup d'invités étaient partis: mais ceux qui demeuraient n'étaient plus des passants dédaigneux ou contraints: ils restaient pour le plaisir de s'agiter, de palper des tailles de femmes, de suivre une intrigue. Or, à cette heure tardive, dans cette atmosphère sur-chauffée, chargée de la poussière des fards, de la sueur volatilisée des corps, voici que de lui-même se déchirait le contrat accoutumé entre le désir humain et la pudeur sociale; personne ne semblait apercevoir un relâchement consenti par tous. Maurice, ayant quitté Froeder et Daumier, constatait l'universelle impudicité de cette foule. Des couples tournaient, si étroitement pressés, presque encastrés, que de leur valse la femme se pâmait, comme en un lit. Ils se séparaient aux derniers accords de la musique--et brusquement se glaçaient dans une affectation de courtoisie mondaine. D'autres, assis à l'écart, causaient si bas que leurs lèvres bougeaient à peine; mais la lubricité des yeux parlait assez clair... Il ne fallait que les observer pour comprendre, ici la fervente instance d'un rendez-vous--à la fin accordé au moment où l'idole se levait, donnait une date d'un mot brusque, bref, ailleurs l'entretien haletant où l'on évoque les anciennes caresses, où les mots glissent avec les regards par l'entre-bâillement des corsages, les fouillent comme des doigts.

Et les mères couvraient d'un regard satisfait ces apartés de leur fille avec l'homme qui l'énervait; les maris jouaient paisiblement au poker, dans les chambres voisines, livrant toute une nuit leur femme aux attaques des hommes; et tous ces chargés d'âmes s'imaginaient ou affectaient de croire que, la nuit achevée, le calme et l'ordre se restaureraient dans les coeurs troublés des filles et des femmes, aussi aisément que les meubles et les tentures reprendraient leur place habituelle dans les salons dévastés par le bal.

Maurice pensait:

«Quelle duperie, quelle tartuferie que la pudeur du monde! L'Église seule est raisonnable avec ses dogmes clairs, froids, tranchants comme l'acier... Ceci est permis, cela ne l'est pas. Une jeune fille, une jeune femme, ne doivent pas aller au bal, parce que cela excite leurs nerfs. Voilà qui est net... L'Église a raison.»

Mais sa pensée se désorienta. Claire venait à lui. Il était si obsédé en ce moment par l'image de Julie, qu'il regarda la jeune fille avec une curiosité désintéressée.

«Elle est vraiment trop maigre encore pour se décolleter. Et puis, aux lumières, cette blancheur de peau, ces cheveux trop noirs... c'est presque effrayant... Elle a l'air d'une morte qui marche.»

--Est-ce que vous êtes souffrante? lui demanda-t-il.

Elle répondit, subitement rosée:

--Oui, un peu. Je voudrais bien ne pas conduire le cotillon?

--Eh bien! ne le conduisez pas.

--Mais qui me remplacera?

--N'importe qui; Mme Surgère, par exemple.

--C'est cela, fit Claire. Voulez-vous le lui demander?

--Oui, j'y vais.

Julie résista un peu, puis céda. Maurice éprouvait une sorte de soulagement à livrer son amie au baron de Rieu, au lieu de la voir traîner de bras en bras, au hasard des choix. Il devinait bien qu'elle subissait, elle aussi, l'effet dissolvant des atmosphères de bal... Sa nudité ne l'inquiétait plus: elle entendait sans révolte les propos d'admiration qui d'abord l'avaient fait cruellement rougir. Comme on lui en avait murmuré de ces déclarations forcément écourtées, où le passant, un instant en contact avec une jolie femme, essaye ses chances, tente si «ça prendra», peu chagrin de l'insuccès, d'ailleurs, répétant les mêmes mots à une autre, l'instant d'après! Cette nuit, elle avait vraiment senti le frisson des désirs lui effleurer la peau. Et voici qu'elle n'en souffrait plus, qu'elle attendait presque les déclarations, qu'elle les écoutait en souriant! Son coeur en recevait une joie secrète. Elle pensait: «Je suis belle, je suis désirée!» et le vide que l'âge creusait entre elle et Maurice lui semblait se combler.

***