Chapter 5
Et la maladie, presque la mort, introduite ainsi dans la maison, s'y installa, côte à côte avec la vie, et ce fut un hôte dont on s'accommoda, ne pouvant l'exclure. Si lents du reste étaient ses progrès qu'ils n'apparaissaient que par comparaison avec le passé, comme les progrès de la vie même. Le cerveau semblait inexpugné. Antoine conférait toujours avec ses associés, partageait l'activité des affaires, faisait même souvent encore le voyage de Luxembourg sans quitter son fauteuil de malade qu'on roulait dans le coupé du wagon.
Brusquement, dans la vie tranquille de tout ce monde, la foudre tomba. Mr. Surgère reçut un matin l'incroyable nouvelle, absolument imprévu: son associé Robert Artoy, absent depuis quelques semaines sous prétexte d'affaires personnelles à liquider, venait de se faire sauter la cervelle dans une chambre de Savoy-Hôtel, à Londres. Une lettre expliquait sa décision. Tenu en bride à Paris, dans ses goûts d'entreprises, par ses deux collègues, il avait spéculé pour son compte, à Londres, sur les cuivres de l'Amérique du Sud: et le krach, certain désormais, le ruinait. Les dettes engloutissaient tous les fonds qu'il avait à la Banque de Paris et de Luxembourg: plus de quatre millions. Ce fut un rude coup pour l'établissement si prospère: les quatre millions disparus trouaient largement les réserves; le suicide d'un des directeurs suscitait la défiance, provoquait de nombreux retraits de dépôts. Jean Esquier sauva la situation, grâce au secours d'une grande maison de crédit. On put tenir assez longtemps pour que la confiance revînt, et avec elle l'afflux des dépôts. Tout réglé, il se trouva que l'actif de Robert Artoy dépassait deux cent mille francs. Il s'était tué trop vite.
Trop vite surtout pour Maurice.
La double épreuve, perte du père, perte de la fortune, excéda ce coeur mal trempé, formé par une femme, débilité par la solitude qui ne fortifie que les forts. Une congestion cérébrale l'avait abattu, sous le choc de l'affreuse nouvelle: on dut l'amener à l'hôtel Surgère, où Julie, touchée par tant d'infortune, le soigna comme un enfant.
Et c'est vraiment comme un enfant débile, le corps terrassé, le cerveau chancelant qu'il lui apparut, tandis qu'elle veillait à ce chevet. Enfin, elle avait l'emploi du besoin secret qui la dévorait de se dévouer, d'être utile, de guérir! Enfin, elle se dépensait, elle se donnait! Maurice, difficile, irritable, même après la période aiguë et dangereuse de son mal, eut une garde incomparable, prise aux entrailles par cette fausse maternité qui guette à leur automne les femmes sans enfants. Fière de le voir redevenir vivant et beau, elle commença de l'aimer véritablement aux jours de convalescence, comme un être humain recréé par elle.
Il revenait à la vie: déjà il se levait, il marchait; aucun trouble de cerveau ne persistait; mais ce n'était plus cependant le Maurice Artoy d'avant la catastrophe, ce n'était plus le jeune gentleman froid, correct, composé, ne daignant guère parler, que Julie avait connu au temps où vivait son père et où il se savait riche. La débâcle lui avait ôté son masque d'indifférence: il étonnait Julie elle-même par ses brusques sautes d'humeur, par sa profession de tristesse et de rancune contre la vie. De telles désespérances, elle ne savait pas, certes, les combattre par des paroles: mais elle était de celles qui possèdent innés le goût et l'art secret de panser les blessures. La seule présence que souffrît Maurice convalescent, fut celle de l'amie dévouée qu'aux semaines d'impuissance physique il avait aperçue, silhouette attendrie et fidèle, près de son chevet. Dans ses délires, il disait volontiers: «Ah! soutenez ma tête, ma tête!...» Et Julie avait souvent pris dans ses bras cette jolie tête arabe, ravagée, pâlie par la souffrance... Maintenant qu'il souffrait du seul mal de sa pensée, il gardait l'habitude, aux heures tristes, de s'appuyer encore contre cette tendre gorge de femme. Ah! l'asile maternel, éternellement nostalgique, où l'homme meurtri redevient un enfant! Elle le laissait faire, pénétrée d'une grande joie à se sentir enfin mère, avec un fils à bercer. Elle était aussi un peu fière de cette affection unique et ombrageuse qu'il lui vouait: vraiment humble de coeur, elle s'étonnait que des êtres supérieurs comme lui, comme soeur Cosyma, pussent la distinguer, se plaire avec elle, l'aimer.
Maurice, auprès de cette femme si belle, si désirable, que le bonheur rendait plus désirable et plus belle, demeurait sans désir; positivement, il ne voyait pas sa beauté. Mme Surgère représentait pour lui quelque chose de maternel, hors de tout amour possible: trop de souvenirs éparpillés au cours de ses années d'enfance, témoignaient de la longue distance d'âge qui les séparait.
Il fallut que la grâce, la persistante jeunesse de son amie, lui fussent révélées lentement par des accidents menus, par de petits faits accumulés. Depuis qu'il était guéri, il manifestait une paresse extraordinaire à quitter la maison: et comme le docteur Daumier insistait sur la nécessité de sortir, Mme Surgère ne trouva pas d'autre moyen que de l'emmener avec elle, dans ses courses quotidiennes, ou de l'entraîner au Bois, où rarement elle allait seule. Maurice consentait à l'accompagner; il goûta vite ces promenades, blottis à deux au fond du coupé, ou étendus côte à côte, dans la victoria lente, sous les acacias. Il observa combien sa compagne était regardée et admirée; il reconnut cette brusque flamme dans les yeux des passants, qui trahit le désir. Il regarda Julie: à son tour, il fut obligé de s'avouer qu'elle était belle, d'une incomparable beauté mûre et savoureuse. Peu à peu, les frôlements furtifs de l'admiration et du désir de ces inconnus, qui d'abord avaient amusé sa curiosité, lui déplurent, l'irritèrent, comme si à chaque fois on lui eût pris quelque chose de son bien.
En même temps un charme moins pur, autre que la volupté languissante du réfugiement et du repos, se dégageait de son intimité avec Julie, de ces contacts, de ces abandons innocemment consentis. Le mauvais désir, le mauvais dessein, commençaient à germer dans ce coeur inquiet. Aimer Julie, s'en faire aimer, à cette aventure se mêlait une saveur de rouerie, de débauche singulière: c'était l'adultère introduit dans la maison où on l'avait recueilli, soigné; c'était aussi une sorte d'amour à la Jean-Jacques, un sein de mère palpitant tout à coup comme un sein d'amoureuse. De telles circonstances excitèrent son libertinage superficiel, ce puéril caprice qui le tenait maintenant de se venger des choses, de fouler aux pieds les scrupules, de briser les devoirs,--pareil à un enfant battu qui se venge en cassant des objets de prix. Toutes ces raisons, qu'il se donnait, masquèrent à ses yeux la vraie et naturelle envie qui germait, l'inévitable concupiscence...
***
Leur entrée dans l'amour fut délicieuse: sans jalousie, sans inquiétude. L'expérience de l'amant, déjà exercée, lui disait: «J'aurai cette femme,» car il avait lu dans ses yeux ce que les yeux féminins ne savent jamais cacher: l'envie inconsciente de se donner, le désir d'être aimée. Seulement il ne fallait pas l'effrayer; une brusquerie pouvait tout perdre. Elle était chaste, faite pour aimer et n'ayant jamais eu l'occasion d'aimer. Il apercevait la brèche ouverte par lui, à son propre insu, dans ce coeur de femme. Eh bien! c'est cette brèche qu'il élargirait, par où il ferait entrer le désir et la passion. Il se contint donc, s'efforça seulement de mêler de plus en plus étroitement leurs deux vies. Il l'accoutuma aux caresses, mais il se garda bien de leur donner jamais l'allure d'une caresse d'amant. Elles devenaient peu à peu des habitudes; et, ne pouvant plus songer à les interdire, Julie commençait à s'en alarmer. Hélas! elle était déjà trop captive pour ne pas chercher, même inconsciemment, à s'aveugler. Ses premières anxiétés, elle les dissipa par ce sophisme: «Je suis une mère pour Maurice; ce qu'une mère permet à son fils, je le lui permets. Voilà tout.»
Si elle eût osé s'examiner, si elle n'eût continué à descendre la pente, les yeux volontairement sillés, elle eût aperçu qu'on pouvait difficilement appeler maternelles ou fraternelles les caresses échangées entre eux. Dès qu'ils étaient seuls dans leur coupé, leurs mains se joignaient: Maurice les portait à ses lèvres, les y gardait longuement. Elle n'osait pas davantage lui refuser cet appui contre sa poitrine, qu'il implorait avec tant de langueur au fond des yeux; elle y consentait pour entendre les mots qu'il disait alors et qui descendaient sur elle comme une rosée:
«Je suis heureux... Restons!...» Insensiblement, des coins d'elle-même se modifiaient. Une sorte de coquetterie dont quelques mois plus tôt elle se serait crue incapable, un goût de plaire, de paraître jeune, s'étaient emparés d'elle et la sollicitaient obscurément. Il suffisait que Maurice exprimât une opinion sur sa coiffure, sur sa toilette, pour qu'elle y satisfît sans discussion. Elle avait remplacé son chignon ondulé par de simples bandeaux, séparés sur le milieu du front, qui accentuaient son type de vestale. Maurice l'accompagnait chez le couturier, chez la modiste, même aux menus achats d'objets de toilette. Cet homme, qui avait l'âme d'un artiste, avec une étrange impuissance à exprimer ce qu'il rêvait, trouvait enfin la matière obéissante, animée par un simple voeu, la matière se transformant d'elle-même pour lui plaire: cette matière unique--comme dans le beau mythe grec--était une femme.
S'il fût demeuré jusqu'au bout ce qu'il avait été d'abord, une sorte d'investigateur curieux, de dilettante de l'amour, il eût peut-être amené sans choc Julie jusqu'à s'abandonner. L'aveuglement de la pauvre femme était tel que sa religion, pourtant si sincère, ne s'alarmait pas. Elle fréquentait encore l'église, communiait aux fêtes, priait pour Maurice, pour elle-même, pour la durée de cette affection devenue si chère, avec une parfaite sérénité de conscience... Mais Maurice, pris à ses propres fils, perdait avec le sang-froid et la patience la faculté de lire clair dans le coeur de son amie. Il avait mis une affectation puérile de rouerie à se tracer à l'avance un programme de conquête; il n'avait négligé qu'une chose: trouver un moyen de se maîtriser soi-même.
Une caresse imprudente, qu'il osa,--le premier baiser de lèvres--suffit à réveiller Julie, à la jeter, effarée, sanglotante aux pieds de l'abbé Huguet, implorant contre l'aimé, contre elle-même, un secours surnaturel. À cette entrevue avec le confesseur, elle était venue bien décidée à obéir; elle en sortit résolue à l'obéissance encore, malgré l'horreur de l'affreux mot: «Partez!» qu'il fallait dire à Maurice... Résolue, certes! Mais dans les retraites de ce pauvre coeur sincère, un espoir trouble survivait, à l'instant même où, sur le canapé du salon mousse, elle murmurait ces mots entrecoupés: «Il faut nous quitter, Maurice!» L'espoir, qu'elle ne s'avouait point, était ceci: «Maurice refusera, Maurice restera près de moi; et comme je ne puis l'éloigner de force...» Oui. Elle avait prévu la révolte, les reproches, et finalement la résistance formelle qu'elle n'eût pu vaincre, qui lui eût donné le droit de se dire: «Je ne peux pas... Je ne peux pas...» Elle n'avait pas prévu le chagrin subitement hostile de Maurice, son acceptation farouche et violente de l'arrêt.
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Quand, après la brève et tragique scène, il l'eut quittée sur ces mots: «Soit, je partirai,» quand elle eut regagné sa chambre, se heurtant aux murailles, comme ivre, elle s'abattit sur son lit. Elle voyait son ami souffrant, et cette idée lui était mille fois plus insupportable que sa propre souffrance. Elle fut alors capable des plus hauts dévouements; elle souhaita qu'il l'abandonnât, qu'il ne l'aimât plus, qu'il perdît jusqu'à son souvenir; qu'il aimât ailleurs, même, mais qu'il ne souffrît pas, oh! non... qu'il fût heureux! heureux! heureux! Elle conçut et vit s'écrouler mille projets:--«Claire va sortir du couvent: c'est la compagne qu'il faut à Maurice; enfants, ils se plaisaient ensemble; elle est intelligente et jolie.» Une voix secrète lui répondait: «Mais non, Claire est une petite fille inexpérimentée qui ne saurait pas aimer Maurice. Et Maurice ne l'aime pas, c'est moi qu'il aime.» Elle rêva pour lui, sincèrement, des voyages, des aventures, tout ce qui pouvait le distraire, et (pauvre amoureuse) la remplacer. De courts sommeils, brûlés de cauchemars, coupaient ces rêveries; un moment, elle sauta du lit où elle s'était étendue: elle avait imaginé Maurice étouffant, comme elle, des sanglots dans ses oreillers. Elle allait sortir, franchir le jardin, en pleine nuit, courir jusqu'à l'appartement de Maurice. Si elle le faisait elle était perdue: c'était ce qu'attendait le jeune homme angoissé comme elle, mais plus de l'attente que de l'incertitude, car son expérience lui disait: «Elle m'aime, rien ne vainc cela.»
L'excès de son émotion sauva Julie; au moment de sortir, elle défaillit, s'affaissa sur le tapis de la chambre. Elle y resta sans vie, jusqu'au matin. Elle s'y réveilla meurtrie et faible, la tête vide. À grand'peine elle put achever de se dévêtir et se coucher. Elle s'endormit. Vers midi, Mary entra dans la chambre de sa maîtresse. Tout de suite, Julie, éveillée en sursaut, demanda:
--M. Maurice est-il en bas?
--Non, répondit l'Anglaise. M. Maurice a fait dire qu'il ne descendrait pas; il est souffrant.
Cette réponse l'électrisa. Elle s'habilla en hâte, courut au pavillon, ouvrit elle-même la chambre du jeune homme. Elle le trouva tel que son rêve le lui avait montré, étendu, le visage pâli et crispé par les tortures de cette nuit. Car lui aussi avait connu les suprêmes inquiétudes, malgré toutes les raisons d'espérance que lui donnait son scepticisme artificiel, il avait eu de cruelles minutes de doute: «Me reviendra-t-elle? Si pourtant la religion était la plus forte?...» Pour la première fois, lui aussi apercevait à quel point il aimait: elle n'était pas seulement, comme il s'était complu à le croire, sa compagne, son amie, la douce régulatrice de sa vie; la tendresse dont il l'enveloppait avait des racines jusqu'au fond de ses entrailles. Aussi, il avait souffert et pleuré; pleurs et souffrances avaient, pour lui aussi, dissous les illusions, et il osait se dire: «Je l'aime,» avec un élan résolu, dédaignant les calculs d'égoïsme et les vaines ironies.
***
Lorsqu'ils se trouvèrent en présence, après ces douze heures douloureuses subies à quelques pas l'un de l'autre, ils ne furent plus l'un pour l'autre les deux ennemis armés que sont ordinairement deux amants. Ils s'apparurent l'âme nue, et s'étant à peine considérés un instant, ils s'étaient devinés et compris. Julie se jeta à genoux, près du divan où Maurice, étendu, la regardait de ses grands yeux d'ambre clair, pleins de reproches. Elle ouvrit ses bras: il abrita de nouveau sa tête dans cette poitrine de femme. Mme Surgère perçut ses sanglots aux secousses du corps enfiévré qu'elle embrassait... Elle releva la tête: elle prononça avec force:
--Je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas, je ne veux pas!...
Et il répondit gravement:
--Ma chère aimée, ne me faites plus de chagrin comme cela... Je vous promets d'être raisonnable, d'être à côté de vous comme un frère respectueux. Ne me chassez pas. Que ferais-je loin de vous? Si encore on pouvait mourir, tout de suite. Mais il faudrait vivre et je n'en ai pas le courage!
Elle le serra dans ses bras avec passion. Ils avaient atteint, l'un et l'autre, ce degré d'exaltation sentimentale, où l'amour seul ne hausserait pas deux êtres humains: il faut encore que la souffrance les émacie, broie leurs sens, ne laisse pour ainsi dire subsister que deux âmes...
Déjà ce n'était plus soi que chacun d'eux aimait: chacun aimait l'autre avec abnégation et se sentait prêt à tout immoler pour le sauver et le combler. Julie eût consenti tous les sacrifices, celui même de sa foi religieuse et de son honneur. Si Maurice lui eût dit: «Jurez-moi que vous n'irez plus à l'église, que de votre vie vous ne parlerez plus à un prêtre,» elle l'eût juré avec la conscience qu'elle mettait le pied dans l'enfer. S'il lui eût soufflé cette prière: «Sois à moi, donne-moi ton corps,» elle eût livré ce pauvre corps défaillant. Mais Maurice n'avait ni l'envie ni la pensée de lui demander pareilles choses. Un seul désir, en lui aussi, subsistait: la contenter, la calmer, la voir heureuse. Il sut trouver les mots qu'il fallait.
--Que voulez-vous de moi, disait-il. Je vous jure de ne plus jamais vous troubler, comme je l'ai fait... Voulez-vous que je renonce même à ce que vous m'accordiez autrefois?
Elle répondait doucement:
--Non... non... il ne saurait être mal de nous aimer. On peut aimer d'une façon tout à fait pure, qui ne donne pas de remords...
Elle pensait à soeur Cosyma, aux chères et ignorantes tendresses d'autrefois. Et Maurice, à ce moment-là, les crut possibles lui-même, ces tendresses sans corps qu'il eût raillées la veille, avec la consomption de sa chair par une nuit d'anxiété.
Il demanda timidement:
--Me permettrez-vous encore de sortir avec vous, de vous accompagner?...
--Oui... répondit-elle. Tout... Tout ce que vous voulez. Je suis sûre de vous, à présent.
Quand ils redescendirent et gagnèrent l'hôtel, quand ils s'assirent l'un près de l'autre à la table où on les attendait, il leur semblait qu'ils n'avaient plus de chair mortelle, capable de palpiter et de déchoir. Ils étaient convaincus qu'ils venaient de sceller le pacte de spiritualité de leur amour. Ils ne se doutaient pas que ces élans extatiques avaient fixé l'heure, jusque-là incertaine, où l'inévitable loi les subjuguerait, et qu'ils venaient de célébrer les fiançailles de leur tendresse.
IV
LEUR douce vie d'amis amants avait recommencé, les tendres entretiens, les ententes muettes où parlent seuls les yeux qui se cherchent, les mains qui se pressent.
De nouveau, ils sortaient ensemble, chaque jour, et dans ces tête-à-tête quotidiens, l'esprit de Maurice acheva de s'insinuer lentement dans l'âme de Julie. Les rôles cependant déviaient un peu. Maurice parut plus aimant, plus soumis; l'alerte de la confession avait aiguisé son désir; le bien qu'il avait pensé perdre lui devint plus précieux. Il réprima les caresses hardies. Julie, qui s'en apercevait, lui en sut gré: elle demeura pourtant sur ses gardes, jamais tout à fait rassurée dès qu'ils étaient seuls. Le silence, l'immobilité contrainte de Maurice, ne disaient-ils pas son envie aussi clairement que des gestes et des mots? L'éveil perpétuel de cette chaste pensée contre les projets de l'amant commença à la ternir: n'est-ce pas une cruelle ironie de l'amour d'apprivoiser la pudeur dans la résistance même? Chaque défense d'une femme l'approche de la défaite.
À demi vaincue déjà par un tel effort, pouvait-elle tenir contre le chagrin de Maurice? Maurice souffrait visiblement; on observait son amaigrissement, sa pâleur. Penser qu'elle, Julie, qui l'avait soigné et sauvé, allait à présent défaire son oeuvre et l'endolorir, non, elle ne le pouvait pas; autant lui demander de le frapper, de le tuer. Ce fut elle qui dénonça leur contrat de continence, rendit les bonheurs furtifs qu'elle avait, un jour, voulu lui reprendre. Elle permit de nouveau des caresses que sa conscience condamnait. Maurice, inquiet et incertain, s'aventurait lentement...
Et puis les réflexions, les projets d'attaque ou de résistance, tous deux ne s'y abandonnaient qu'aux heures de solitude. Ensemble, ils n'y pensaient plus. Ils promenaient à travers Paris un couple si visiblement épris que les passants se retournaient sur eux avec la curiosité émue que soulève le sillage de l'amour.
L'automne se prolongea, fit reculer l'hiver; au milieu de décembre on vit encore de belles journées de soleil. Quelques-unes palpitèrent de souffles tièdes, parfumés on ne savait où, sans doute aux immuables étés de l'Afrique: elles épandirent un charme triste, celui des joies mortelles qui portent en elles cet avertissement: «Je suis peut-être la dernière.» Parfois la douceur agonisante de l'atmosphère s'aiguisait: le ciel, toujours limpide, semblait se cristalliser en froid diamant; la terre et l'eau gelaient. Sur le sol durci, sonore, Maurice et Julie aimaient alors à marcher à pied vers les hauteurs d'où la ville se découvre, à travers les transparences hivernales, jusqu'au delà des forts. Ils laissaient le coupé au pied des Buttes, et cinglés, rougis, égayés par la brise aigre, ils gravissaient Montmartre, Chaumont, Montsouris, comme des étudiants en vacances, serrés l'un contre l'autre, la main du jeune homme touchant dans la fourrure du manchon la main de son amie...
Surtout les hauteurs de Montmartre les attiraient, où lentement s'étageaient les assises de la nouvelle basilique. Presque chaque semaine ils y montaient ensemble. Maurice s'amusait de la procession des pèlerins, de la foule des mendiants, des brocanteurs religieux qui encombrent les abords: la chapelle provisoire avec ses _ex-voto_, ses bannières et ses sacrés-coeurs votifs, lui paraissait une boutique de bric-à-brac divin. Julie, agenouillée devant l'autel, priait, ne se lassait pas de prier. Elle regardait avec des yeux confiants ce doux Christ blond, qui montrait du doigt, en souriant tristement, son coeur transpercé, apparent sur la toge bleue.--«Que lui demande-t-elle?» pensait Maurice. Elle lui demandait bien humblement, bien sincèrement, de prolonger les heures présentes, tout en purifiant leur tendresse. Elle demandait que le coeur de Maurice s'apaisât, qu'il se contentât des chastes étreintes. Parmi la vapeur aromatique qu'exhalaient cette chapelle, tous ces cierges, toutes ces reliques,--son amour, comme le benjoin des encensoirs, se sublimait jusqu'aux régions de l'extase: il lui semblait que le divin blessé lui souriait, bénissait ses voeux, et que c'était entre son ami et elle comme une sorte de mariage mystique... Cependant Maurice la contemplait. Il l'aimait ainsi, dans sa faiblesse de femme; il aimait sa piété enfantine, sa foi résolue, encore que cette foi fût l'ennemie de ses dessins secrets. Il suivait du regard la pente onduleuse de son corps appuyé sur le prie-Dieu, la nuque pâle sous les cheveux vivaces, et les fines mains laissant entre elles apercevoir l'adorable profil. Il pensait: «Comme elle est charmante!... Comme je l'aime!...» Un instant Julie était exaucée; Maurice sentait un effluve de saintes pensées calmer des désirs qu'il n'osait plus s'avouer.