L'automne d'une femme

Chapter 21

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--Je vous accompagne. J'ai à vous parler. Vous rappelez-vous le conseil que vous m'avez donné?...

--Certes, je me rappelle. Eh bien?

--Eh bien, je suis décidé.

--À le suivre?

--À le suivre.

--Vous allez me conter ça. Marchons.

Ils saluèrent encore de loin Esquier et Mme Surgère qui remontaient dans leur coupé, et s'éloignèrent. Un instant après, le coupé, descendant vivement le boulevard, les dépassa.

***

Esquier avait pris la main de Julie:

--Ma pauvre amie!... Vous avez été admirable! Vous n'avez pas eu une minute de défaillance. Vous êtes une sainte!

C'était vrai. Durant les semaines de tortures qu'elle venait de subir, pas un instant son courage ne s'était démenti. Elle avait même fini par convaincre Claire et Maurice que son chagrin s'apaisait et qu'elle aussi, la sacrifiée, elle oubliait. Elle s'était tenue à l'écart, dans la chambre d'Antoine Surgère, laissant les fiancés seuls et libres, comme des époux.

--Vous êtes une sainte! répéta Esquier.

--Non, dit-elle. Je suis une vieille femme sage et résignée. Tenez! regardez: j'ai des cheveux blancs.

Elle tira de derrière son chignon une longue mèche grise, toute grise... Esquier secoua la tête:

--Ce n'est pas l'âge, dit-il... C'est l'agonie de votre coeur, ma pauvre amie. Vous êtes très belle, aussi belle qu'au temps...

Il n'acheva pas, mais elle le comprit, et fut remuée par le rappel de cet amour. Esquier poursuivit, comme s'il se parlait à lui-même:

--Pourquoi souffrons-nous tant d'aimer sans être aimé, d'aimer plus longtemps ou moins longtemps que l'autre?

Et, après un silence, il ajouta:

--Puissent-ils être heureux toujours, ces enfants!

--Oh! oui!... fit Julie.

Ils étaient sincères. Après l'acte de renoncement définitif qu'ils avaient fait au bonheur personnel, ils souhaitaient qu'au moins leur sacrifice servît à créer du bonheur.

Pour eux-mêmes, qu'importait? Leur tâche était faite. La destinée les congédiait de l'amour, de la joie humaine. Côte à côte, ils regagnaient la maison vide, elle de l'amant, lui de l'enfant...

Ils ne récriminaient pas, ils se résignaient. Leur silence cachait la même pensée, la même vision. Ce qui leur restait de vie leur apparaissait comme un long chemin tout droit, sans accident, mais désert aussi, sans ombrage, sans paysage.

Et tous d'eux s'avouaient que le chemin était bien long, jusqu'à la mort!

***

_Hombourg, 1891--Paris, 1892._

_Achevé d'imprimer_

le trente et un décembre mil neuf cent un

PAR

ALPHONSE LEMERRE

6, RUE DES BERGERS, 6

_À PARIS_