Chapter 2
--Est-ce l'aimer?... je ne suis pas bien habile à démêler ce qui se passe en moi... Il y a des moments où je me dis: «Quelle folie de me tourmenter! j'aime Maurice comme j'aimerais un fils, si j'avais eu le bonheur d'en avoir un» (et je pourrais presque en avoir un de son âge).--À d'autres moments, je trouve qu'il y a tout de même dans mon affection quelque chose de... pas permis; quelque chose de pareil à ce que je rêvais de ressentir, étant jeune fille, pour mon futur mari... Et puis, Maurice surtout m'inquiète. Il n'est pas raisonnable; il me demande des choses que je ne dois pas lui accorder.
--Quelles choses? questionna l'abbé.
--Mais, fit Mme Surgère en inclinant son visage où une buée rose s'évapora... il veut, par exemple, garder ma main dans sa main, ou sa tête sur ma poitrine, ou bien...
Elle hésitait; l'abbé suggéra:
--Des baisers?
Elle fit un signe de tête affirmatif.
--Même sur les lèvres?
--Non... Jusqu'à hier, du moins... Hier, pour la première fois... Et c'est ce qui a réveillé mes scrupules, je crois.
Il n'insista pas. Ils furent silencieux quelques instants.
--Et ces... contacts vous énervent... physiquement?
--Oui.
Encore une fois le silence plana dans la pièce lourdement chauffée. L'abbé Huguet s'essuya le visage, posa son mouchoir sur la table. Mme Surgère attendait, les yeux attachés à terre.
--Ma chère fille, dit-il après un instant de méditation, vous avez une âme droite, et elle vous a inspiré de venir me trouver à temps... Certes, dans votre tendresse pour ce jeune homme, vos intentions sont pures, j'en suis certain; mais les siennes ne le sont point, n'est-ce pas? et alors, ou bien vous aurez à soutenir une lutte de plus en plus difficile, une de ces luttes dans lesquelles une honnête femme laisse à chaque fois un peu de sa pudeur... ou bien vous succomberez... Oui, mon enfant, vous succomberez, répéta-t-il en accentuant le mot pour répondre à un tressaillement de Mme Surgère... Vous me dites aujourd'hui que c'est impossible... vous le croyez, vous avez raison. C'est effectivement impossible aujourd'hui, mais un peu moins qu'hier, et cela le sera encore un peu moins demain,--jusqu'à ce qu'il suffise d'un rien, d'un choc imperceptible pour vous faire tomber.
Il arrangea symétriquement quelques porte-plumes sur son bureau, puis il reprit, non sans émotion dans la voix:
--Vous tomberez, et ce sera un grand malheur, ma chère fille. Vous avez su traverser le monde sans rien perdre de votre pureté, ce qui est rare. Vous êtes parmi les âmes confiées à ma direction une de celles à qui je pense volontiers pour me reposer de toutes sortes de tristes choses que je vois ou que j'entrevois autour de moi... Je me dis alors: «Celle-là, au moins, est tout à fait intacte,» et j'en rends grâce à Dieu. Vous êtes restée parfaitement pure et vous y avez eu du mérite, puisque votre mari n'a pas été pour vous un compagnon fidèle, d'abord, et que depuis sa maladie c'est un infirme dans votre maison... Si j'apprenais un jour que vous avez cédé, comme les autres, il me semblerait qu'on m'annonce la mort de votre âme.
Il avait volontiers ces paroles enveloppantes, ces sortes de caresses spirituelles, qui troublent les femmes dans leurs nerfs. Mme Surgère pleurait. Il lui prit la main:
--J'aurais beaucoup de chagrin... Ne croyez pas que vous serez heureuse, vous non plus. Vous aurez une fièvre qui vous obscurcira les yeux; vous voudrez vous persuader que c'est du bonheur, parce que vous aurez peur de vous avouer à vous-même que votre déchéance n'est pas, au moins, payée par du bonheur. Mais vous connaîtrez de cruels retours sur vous-même. Toutes les femmes qui tombent les éprouvent, les plus folles même. Elles ont beau se monter la tête, s'étourdir, elles se rendent compte qu'elles _font mal_, à certains moments. Ah! j'en ai vu qui raisonnaient, qui se rebellaient contre cet arrêt de leur conscience, qui se disaient: «Mais, enfin, qu'est-ce que je fais de coupable?... Je suis libre;» ou bien: «Mon mari me trompe, ma conduite lui est indifférente... J'aime un homme qui m'aime, je lui suis fidèle... Où est le mal?...» Et leur raison n'a pas d'argument à opposer. Seulement, au fond de leur conscience, une voix un peu sourde, mais opiniâtre, réplique: «C'est mal, c'est mal!...» et l'on dirait d'un tic-tac d'horloge qu'on oublie le jour parmi le bruit ambiant, mais qui s'exaspère dans le silence et l'obscurité de la nuit jusqu'à chasser le sommeil... C'est que, malgré tous les raisonnements du monde, il y a ici-bas quelque chose de mal dans l'amour, dès qu'il est à lui-même son but. L'humanité devine cela vaguement et ne se l'explique point. L'Église seule tranche la question en disant: «C'est mal parce que c'est interdit...» Et des philosophes comme Pascal, après avoir fait le tour de leur esprit, s'arrêtent à la raison de l'Église. Voilà, ma chère fille, la déchéance dont je ne veux pas pour vous.
Mme Surgère murmura:
--Soit... mais que faire? Dites-moi ce que je dois faire, mon père, je le ferai...
Elle était sincère. Les paroles de l'abbé sur la chute possible, sur la déchéance par l'amour, l'avaient épouvantée, comme si on lui eût montré un précipice de boue ouvert devant elle.
--Il faut éloigner ce jeune homme!
Elle pâlit; et son émotion fut si violente que ses lèvres se tordirent sans pouvoir prononcer un mot.
--Vous voyez bien que vous l'aimez déjà! dit l'abbé tristement.
Elle balbutia, sans oser regarder le prêtre:
--Mais c'est impossible de l'éloigner, mon père! cela ne dépend pas de moi. Je n'ai aucune autorité sur lui. Et puis, même s'il y consent, quelles raisons donner à mon mari et à M. Esquier, qui désirent le garder à la maison?
--Aussi n'est-ce pas à M. Esquier ni à votre mari que vous vous adresserez... C'est à ce jeune homme lui-même... Vous lui ordonnerez... vous le prierez de partir.
--Et s'il ne veut pas?
--Il voudra, si vous lui parlez d'une certaine façon... Représentez-lui que vous êtes résolue sincèrement, sans aucun artifice de coquetterie, à ne jamais lui céder... que dès lors un rapprochement de toutes les heures ne peut que le faire inutilement souffrir, et que dans l'intérêt de son repos, dans l'intérêt de votre réputation, vous lui demandez...
--Pauvre enfant! interrompit-elle, la voix obscurcie par les larmes. Que va-t-il devenir quand je lui aurai demandé cela?...
--Aimez-vous mieux être sa maîtresse? dit l'abbé.
Le mot la cingla. Elle se redressa:
--Je le lui dirai!
Ses yeux lâchèrent impétueusement les pleurs jusque-là contenus: elle pleura à grosses gouttes, à gros sanglots. L'abbé Huguet s'était approché d'elle, et ne trouvait devant cette grande douleur que ces mots:
--Ma fille! ma chère fille!
Quand elle parut un peu apaisée, il lui demanda:
--Voulez-vous, pour vous fortifier, que je vous donne l'absolution?
Elle répondit «oui», parmi ses larmes; chancelante, elle alla s'agenouiller sur un prie-Dieu placé près de l'alcôve. L'abbé la suivit et s'assit à côté d'elle.
--Faut-il me confesser? dit-elle.
--Non... Vous n'avez rien de particulier à vous reprocher, n'est-ce pas, hors les petites négligences ordinaires et ce que vous m'avez dit?
--Non, mon père...
--Eh bien, ma fille, faites votre acte de contrition, je vais vous absoudre...
Leurs bouches dirent des paroles latines, ensemble, lui de sa voix uniforme de prêtre, elle mouillant ses mots de ses larmes, un tel poids sur le coeur qu'il lui semblait ne pouvoir jamais se relever... Elle se releva pourtant, absoute. Quelque temps elle demeura à se sécher les yeux devant la pieuse gravure qui surmontait le prie-Dieu, et dont la vitre miroitante lui renvoyait son image.
Le prêtre, pour la laisser réparer son désordre, s'était éloigné et affectait d'écrire, assis à son bureau. Quand elle eut rajusté son manteau, rabattu sa voilette, elle revint vers lui et dit, très vite:
--Au revoir...
--À bientôt, chère madame. Mes respectueux souvenirs à tous, chez vous...
Ils se serrèrent la main. Tandis que l'abbé, resté dans sa chambre douillette, malgré lui cessait d'écrire et réfléchissait, une certitude lui venait de la chute prochaine de cette femme, une certitude confirmée par la fréquente expérience de telles épreuves. Alors à quoi bon ces discours, ces larmes, cette cruelle et loyale comédie de repentirs et de fermes propos?
Cependant la pénitente, ayant traversé la sacristie et la chapelle sans s'y arrêter, sentait en franchissant la porte de l'église, en remontant dans son coupé qui repartait sous la pluie, une allégeance, une libération, comme une fin de cauchemar, à n'être plus murée dans ce cloître, hypnotisée par ce prêtre. Pourtant elle voulait encore, bien fermement, tenir sa promesse et se déchirer l'âme en éloignant son aimé.
Oh! ténébreux et troubles, nos coeurs humains, même les plus sincères!
II
DÉJA le coupé traversait le pont de l'Europe, incendié par les reflets jaunes et mauves de la gare Saint-Lazare, quand elle s'avisa que vraiment elle était trop émue pour reparaître chez elle, les yeux gonflés, les joues brûlées par les larmes. Baissant la vitre d'avant, elle dit au cocher:
--Passez chez Moreri, place de l'Opéra.
Elle s'était rappelé qu'il n'y avait plus de _ravioli_ à l'office, de ces petits gâteaux italiens, faits d'un peu de pâte autour d'une noix de hachis. Car Julie Surgère était une maîtresse de maison bien informée, de celles qui connaissent mieux que leurs gens le service de chacun et peuvent leur en remontrer. Paresseuse aux choses de l'esprit, lente aux conversations mondaines qui l'intimidaient et la troublaient, elle occupait plus volontiers son temps aux soins intérieurs, aux menues besognes des doigts féminins; et elle y excellait, avec beaucoup de bonne humeur et de simplicité.
Le coupé avait rebroussé chemin, descendant la rue de Londres, traversant la place de la Trinité. Là, il se mit au pas, tant les voitures se pressaient à l'entrée de la Chaussée-d'Antin; même il dut stationner quelque temps, juste sous le transparent où on lisait en lettres noires: _Banque de Paris et de Luxembourg_. Julie avait vécu là les vingt-deux années qui suivirent son mariage. Maintenant, les directeurs ayant installé place Wagram leur domicile particulier, le personnel occupait toujours les bureaux de l'ancien immeuble... Le cheval repartit, au pas. Par les vitres hachurées d'eau, Mme Surgère regardait Paris, l'amusant Paris des jours de pluie.
Depuis plusieurs mois qu'ils sortaient ensemble, en voiture, presque chaque jour, Maurice lui avait appris à observer cette physionomie mobile, divertissante et émouvante de Paris; et désormais il n'était guère de coin familier à ces courses quotidiennes, qui ne lui rappelât les mots du jeune homme devant les rues, les maisons, les gens près desquels elle passait naguère indifférente, comme sans les voir. Vraiment, à l'heure présente, il lui semblait qu'elle les voyait avec les yeux de Maurice. L'esprit de Maurice, plus alerte, avait peu à peu occupé tous les chemins, toutes les issues de son propre esprit; si bien que la Ville et la vie lui semblaient autres aujourd'hui, intéressantes comme jamais, plus nouvelles même que du temps où, petite fille, on l'avait menée pour la première fois hors de son Berry natal. C'est qu'en toute chose, à présent, elle voyait le cher ami, elle voyait Maurice. En toute chose elle se sentait faire pour lui comme un acte de tendresse, et c'était divin, cette possession par une idée unique, qui pour la première fois emplissait son coeur puéril et maternel.
Elle s'enlisait dans le souvenir des promenades communes, quand, d'un trait de flèche, la pensée lui revint de la promesse qu'elle avait faite tout à l'heure. Voilà qu'elle l'avait oubliée, reprise à vivre, à aimer, passé le seuil des Rédemptoristes.
«J'ai promis cela, j'ai promis de me séparer de lui, de l'éloigner. Mais c'est affreux! Pauvre chéri, lui si nerveux, si prompt à souffrir!... Et pourquoi le chasser, pourquoi?...»
Les raisons lui revinrent, dont Maurice usait pour vaincre ses premières résistances:
«Prouvez-moi qu'il y a quelque chose de mal dans un baiser?... Vous souffrez mes lèvres sur votre main, devant tous, devant votre mari et Claire... et vous me refusez vos lèvres... pourquoi? Toutes ces distinctions sont des chimères...»
Qui avait raison: l'enfant raisonneur ou le vieux prêtre austère?
«Il y a quelque chose de mal dans l'amour.» Malgré tout, ces mots lui demeuraient étampés dans le cerveau, seuls de tout le discours de l'abbé. Oui, l'abbé avait dit juste. Une voix intérieure, complice de cette voix sévère, prononçait le même arrêt.
De nouveau elle sentait sourdre des larmes, quand le coupé s'arrêta place de l'Opéra. Elle essuya vivement ses yeux. La diversion de la descente, sous la pluie menue, venait à point pour la calmer.
Dans la boutique, largement éclairée, beaucoup de passants s'étaient réfugiés, grignotant des pâtisseries d'Italie et d'Autriche, trempées de vins lombards ou siciliens. Mme Surgère fit sa commande, choisissant lentement, dans les coupes qu'on lui tendait, les petits cercles de pâte; et elle goûtait la sensation apaisante d'oublier, de rentrer dans l'existence ordinaire interrompue par sa visite à l'abbé.
Remontée en voiture, elle regardait les maisons, les arbres, la découpure du ciel rougeâtre et pluvieux autour de la lourde silhouette du cocher; elle regardait cela obstinément, pour occuper sa pensée avec ses yeux, bâillonnant la voix qui disait: «Tout à l'heure, tout à l'heure...» Eh bien, soit, tout à l'heure! Mais d'abord, au moins, elle allait revoir l'aimé: il l'attendait, lisant le _Temps_, dans le petit boudoir du premier étage, qu'on appelait le «salon mousse» à cause de la nuance des tentures. Encore un tournant de rue, puis la station des voitures, puis la grande trouée de la place Wagram, et voici la maison: les roues frôlent légèrement le trottoir, le cheval s'arrête, s'ébrouant sous l'averse.
***
...C'était un vaste hôtel, au bord d'un jardin touffu comme un bois, édifié d'hier, pour une comédienne célèbre, par un directeur amoureux. L'artiste s'y était installée, les peintures à peine sèches, les tentures à demi posées; et comme l'hôtel était immense, avec des surfaces inusitées à décorer, des hauteurs de fenêtres qui défiaient les tapissiers, elle avait achevé sa liaison avant son installation, et un matin, tout craquant, le théâtre et l'amour à la fois, elle était partie, emportant les bijoux, laissant les meubles. Quelques semaines après, les deux directeurs associés de la Banque de Paris et de Luxembourg achetaient la maison et le mobilier. On annonça dans les journaux cette installation princière; il fallait relever aux yeux du public une Société que le suicide récent de M. Artoy et sa ruine personnelle avaient discréditée.
L'hôtel proprement dit, dont la façade donnait sur la place, fut affecté à M. et à Mme Surgère, qui y eurent chacun son appartement séparé. M. Surgère, impotent, incapable de marcher, de monter un escalier, habita le rez-de-chaussée, qui contenait encore les cuisines, l'office et le logement de Tonia, la nourrice corse de Julie, affectée maintenant au service de la porte. Le premier étage comprenait les salons, la salle de billard, la salle à manger, le boudoir mousse. L'appartement de Julie était au second, avec la bibliothèque et quelques chambres inoccupées. Un pavillon Louis XVI, maison de campagne de quelque Parisien d'autrefois, respecté au milieu du jardin par les démolisseurs, fut réservé à M. Esquier.
Deux portes monumentales ouvraient sur la place Wagram. Mme Surgère sonna à celle de droite, tandis que le cocher, virant court, criait: «Porte!» à celle de gauche.
Tout de suite, sous une marquise, le perron offrait des marches arrondies, jusqu'au lanterneau du vestibule, vrai vestibule de palais, avec ses quatre colonnes cannelées, les frises des corniches et l'escalier de pierre à double volée, tendu de tapisseries Renaissance.
Julie monta vite, jetant au passage, à la femme de chambre qui l'attendait, son parapluie avec un rapide: «Merci, Mary.»
En passant devant le salon mousse, son coeur battit si fort qu'elle s'appuya un instant au mur... Il était là, le pauvre ami; il attendait, ignorant qu'elle avait tout à l'heure trahi leur tendresse, qu'elle revenait armée contre lui!... Elle se remit en marche, atteignit sa chambre. Elle y entra au moment où Mary la rejoignait par un autre escalier. Tandis qu'on la débarrassait de ses vêtements mouillés, elle pensa avec une netteté absolue, comme si une voix étrangère eût prononcé les mots à son oreille: «Cela ne se fera pas, Maurice restera près de moi... certainement!»
***
...La glace triple de l'armoire anglaise mirait de la jeune femme ses épaules découvertes, ses bras nus, sa silhouette rajeunie par les jupons courts et le décolletage du corset. Avec la blancheur sans rides, sans macules, les courbes solides de ses épaules, certes elle était infiniment désirable et charmante. Naguère assez insoucieuse de sa beauté, elle s'en occupait aujourd'hui pour Maurice, parce qu'elle souhaitait dans ses yeux la flamme de contentement qu'allumait la vue d'une robe heureuse, d'une coiffure réussie, parce qu'elle voulait entendre ces mots à mi-voix, quand il s'asseyait près d'elle à table: «Vous êtes jolie»; parce qu'elle était femme après tout, encore que sans coquetterie, sans souci de plaire aux indifférents. La femme en trouble d'amour est une fiancée; la nature entend qu'elle se pare, qu'elle se couronne pour l'union prochaine.
***
--Quelle robe Madame mettra-t-elle pour dîner?
--Ma robe de grenadine noire, Mary.
Elle portait surtout ces deux nuances, mauve ou noir. Chavannes, le couturier, prétendait que les couleurs trop claires la grossissaient. Quant à Maurice, expert en toilettes féminines, il professait l'horreur des nuances vives dans les appartements demi-obscurs, sous la lumière rare de Paris.
Lorsqu'elle fut prête, la jupe agrafée, le corsage épinglé, elle renvoya Mary; un instant elle s'agenouilla sur le, prie-Dieu, au chevet de son lit; et là, ralliée par un puissant appel de sa conscience, elle demanda franchement à Dieu la grâce d'être forte et de faire tout son devoir. Elle prit heure avec soi-même: «Ce sera après le dîner, quand Esquier s'en va et que mon mari dort sur son fauteuil...»
Mais une voix appelait, d'en bas, une voix de fillette au timbre musical et grave:
--Mary!
--Mademoiselle?
--Est-ce que Madame est rentrée?
--Oui, mademoiselle, elle descend.
C'était Claire Esquier. Mme Surgère avait oublié, dans la tourmente de cette après-midi, qu'aujourd'hui, jour de sortie chez les dames de Sion, Claire devait dîner et coucher à la maison. La présence de la jeune fille lui fit plaisir, comme si son innocence devait la fortifier. Brusquement, la porte s'ouvrit; Mme Surgère vit dans la glace la triple image de Claire, trois jeunes filles identiques, vêtues de cet uniforme sombre dont les couvents se plaisent à endeuiller la jeunesse.
Claire était grande, moins que Julie cependant, étroite de taille et d'attaches, point encore dessinée tout à fait de la gorge et des hanches. Elle gardait un air de printemps, une sorte de grâce puérile par la minceur des bras, du cou, par l'extraordinaire fraîcheur de la peau. On la trouvait plutôt étrange que jolie, la peau trop blanche, les cheveux trop noirs, les yeux si obscurs que l'iris mangeait toute la pupille, la bouche rouge et les dents bleuâtres comme l'ivoire mince. Elle semblait à la fois délicate et musclée, volontaire et timide.
Elle dit de sa voix singulière:
--Je ne vous dérange pas?
--Mais non. Entre, petite.
Mme Surgère se retourna et embrassa Claire.
Elle aimait bien la fille d'Esquier, son plus cher ami, le témoin de sa vie intime depuis son mariage. Quand Esquier devint veuf, Claire atteignait cinq ans. Julie, qui passionnément et vainement avait rêvé d'être mère, dépensa sur Claire tous les trésors de tendresse que son coeur tenait en réserve. L'enfant lui rendit son affection, mais elle n'avait pas le goût d'être caressée et se dérobait d'instinct. C'était une de ces puériles histoires qui amusent deux générations dans une famille, qu'étant petite, quand des étrangers l'embrassaient, elle s'en allait après dans un coin du salon et s'essuyait furtivement les joues... Aujourd'hui, grande fille, à dix-sept ans, elle ne s'essuyait plus les joues, mais elle restait d'apparence sérieuse, concentrée, parlant peu, jalouse de sa pensée, comme intéressée par un rêve intérieur, par un secret où elle ne souhaitait point de participant.
En ce moment, attentive, elle regardait Julie.
--Comme vous êtes belle! dit-elle.
--Tu trouves?
Mme Surgère se regarda et pensa:
«Elle a raison, je suis belle.»
Sur ses joues, en larmes tout à l'heure, s'était posé de nouveau ce masque que l'habitude mondaine met aux plus sincères, ce masque nécessaire qui ne laisse rien transparaître de l'intérieure physionomie de l'âme, ni chagrin, ni peur, ni tendresse, rien.
--Et toi aussi, tu es belle, fit-elle en parcourant la jeune fille du regard. Pour rester jolie, ainsi fagotée...
L'enfant rougit.
--Tu seras ravissante quand nous t'habillerons. Toujours pour février la sortie définitive?
--Pour le commencement de mars... oui.
--Cela te fait plaisir?
Elle eut une moue incertaine. Bien vrai, sondant son coeur, elle n'y rencontrait aucun désir précis. Combien de jeunes filles renonceraient volontiers à connaître le monde, pour ne pas quitter le cher asile de leur enfance! Claire apercevait seulement, en cette sortie du couvent, un moyen de voir plus souvent quelqu'un qu'elle avait à la fois le désir et la crainte de rencontrer. Mais cela, c'était son secret.
Elle déclara, du ton décidé d'une femme qui comprend et accepte à l'avance son rôle dans la vie:
--Plaisir ou non, il le faut, n'est-ce pas?
La femme de chambre entrait discrètement:
--Madame, fit-elle, l'Allemande Hélo me dit que Monsieur est en bas avec M. Esquier et qu'il s'impatiente.
--Vite, Mary, un mouchoir... Claire, va prévenir Maurice qu'il descende. Il est dans le salon mousse.
Un peu de sang bistra la peau blanche de Claire. Elle hésita.
--Nous le préviendrons en passant, dit-elle.
Elles étaient prêtes; elles quittèrent la chambre, se tenant la main. Devant le salon mousse, Mme Surgère poussa la porte entre-bâillée:
--- Maurice, on dîne!
Elle semblait parfaitement calme, rassérénée par la présence de Claire.
Maurice se montra aussitôt. Elle ne put se défendre de l'envelopper d'un regard tendre qui la transfigurait, d'un regard d'amoureuse irrassasiée, souhaitant d'un seul coup boire tout l'être aimé... Petit et mince, extrêmement beau, Maurice semblait, tant le type de son visage s'imprégnait d'exotisme, quelque prince arabe vêtu à la dernière façon de Londres. Son teint mat s'avivait au noir luisant de ses cheveux, de sa moustache, de sa barbe légère; mais deux yeux admirables, aux prunelles d'ambre clair, donnaient à ce visage d'Oriental la mobilité, l'inquiétude, la nervosité de l'Occident... C'était un de ces hommes qui font à la fois envie et peur aux femmes, et qui dans leur vie sont destinés à plus d'admirations que d'aventures.
L'air préoccupé, mécontent, il salua Mme Surgère, sans répondre d'un sourire à son sourire.
--Vous vous êtes bien amusée, cette après-midi? fit-il.
Le ton de cette phrase condensait toute la rancune gardée à son amie d'avoir refusé de l'emmener avec elle, aujourd'hui, et refusé même d'avouer où elle allait.
Elle répondit:
--Mais non!--Vous savez bien que j'avais des courses ennuyeuses...
Il ne dit plus rien et suivit les deux femmes. Comme ils atteignaient la porte de la salle à manger, Claire les précéda; Maurice saisit la main de Mme Surgère, il la serra d'une pression qui signifiait:
«N'importe. Je ne vous en veux pas. Je vous aime.»
Elle n'eut pas le temps de répondre; Esquier venait à elle, et lui disait d'une voix bourrue et souriante: