L'automne d'une femme

Chapter 19

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Effectivement, Julie s'était éveillée de bonne heure, aux premières clartés du jour, et tout de suite l'affreuse réalité l'avait étreinte. «C'est fini... fini... pensa-t-elle. Oh! mon ami, mon ami! est-ce vrai? Est-ce que je ne t'aurai plus jamais... jamais?...» Non! jamais plus cette chère tête brune ne se réfugierait contre son sein; elle n'entendrait plus les appellations familières qu'elle aimait: «Ma Julie!... ma Yù!...» Tout était bien fini, cette fois, bien irréparable. Elle-même le voulait: elle l'avait voulu dès que les cruelles lignes écrites par l'absent étaient entrées dans ses yeux; et, à travers le délire, à travers le sommeil prostré des heures dernières, elle découvrit que cette volonté s'était mystérieusement fortifiée. Elle pensa: «S'il était là, s'il me disait:--Ma Yù, je t'aime comme avant; je veux être à toi comme avant...--eh bien! c'est moi qui ne voudrais pas, qui dirais:--Non! Non!»

Et malgré qu'elle les chassât comme un cauchemar, les mots de la lettre lui revenaient: «Vous avez pris possession de moi; pendant l'absence, vous êtes en moi; j'en souffre... je ne voudrais pas en souffrir... Jamais je n'épouserai cette pauvre femme...» Ce n'était pas l'orgueil féminin blessé qui saignait: c'était encore sa tendresse, cette tendresse qui n'avait jamais failli ni diminué... «M'a-t-il aimée? M'a-t-il seulement aimée jamais? N'ai-je été pour lui qu'un passe-temps, qu'un pis-aller?» Mais les souvenirs se réveillaient et protestaient. Quand il la poursuivait de ses désirs, quand il oubliait Claire à ce point que la jeune fille révoltée rentrait au couvent, il l'aimait vraiment, voyons! à ces moments-là! Et les trois années de communion, ce n'était pas un mensonge, cela! Elle vit la vérité très nette: «Oui, il m'a aimée, bien aimée... Il m'a aimée sans arrière-pensée, jusqu'au moment où Claire est revenue ici.»

Elle se leva, elle s'habilla machinalement, sans savoir quelle heure il était, sans appeler Mary pour l'aider. Dans les ténèbres de son désespoir, une aube de lumière se levait, oh! triste lumière, comme ces pâles aubes septentrionales qui durent si peu de temps entre les longues nuits de Norvège... Sa conscience avait travaillé dans le mystère, pendant qu'elle gisait sous la fièvre. Sa conscience lui avait dit: «Quelque chose est mort. Voici la fin d'une ère...» Ainsi les rafales d'automne, emportant les dernières feuilles, disent: «Voici la fin des gaies journées. Voici l'hiver...» Oui, c'était l'hiver, cette fois; elle le sentait, et chaque fois que cette sensation la traversait, elle frissonnait, de tous ses membres... Quelque chose était mort... Elle s'habilla comme en un deuil pour les démarches suprêmes qui suivent une mort.

«La chapelle de la rue de Turin... L'abbé Huguet!» La chapelle s'évoqua devant son rêve, et aussi la silhouette noire du prêtre. De nouveau, l'horrible tristesse la traversa, une nouvelle rafale la secoua, la jeta à genoux, par terre, disant: «Mon Dieu! ayez pitié, ayez pitié!» Elle ne savait plus balbutier que ces cris; qu'eût-elle pu demander au dispensateur du bonheur humain et de la douleur humaine? Sa douleur était inguérissable; elle n'en voulait pas être guérie.

Elle répétait: «Mon Dieu... mon Dieu...» comme les enfants, quand ils souffrent, crient à leur mère, rien que pour répéter ce nom de refuge, même quand ils savent bien que leur mère ne peut les calmer!...

Elle se releva, à demi consciente. Elle acheva de se vêtir: elle allait sortir quand la femme de chambre qui couchait dans la pièce voisine, réveillée au bruit, accourut:

--Madame sort? Madame n'est pas malade?

--Non, Mary. Je vais bien. J'ai une course à faire:

L'Anglaise n'osa pas demander: «Où va Madame?» Elle dit seulement:

--Madame rentrera?

--Pour le déjeuner, sûrement, Mary.

Et, ne voulant pas être interrogée davantage, elle sortit vivement. Elle courut presque jusqu'à la station de fiacres.

--Rue de Turin... Au couvent... À la chapelle... Je vous arrêterai.

Il était presque huit heures quand elle y arriva. Elle pensait entrer directement dans le couvent par la petite porte qui donnait sur les cours, et monter aussitôt chez l'abbé Huguet. Mais le fiacre s'arrêta devant la chapelle: les portes en étaient ouvertes, des lumières de cierges brûlaient au fond du choeur. L'appréhension des aveux et aussi une reprise de piété la jetèrent dans la chapelle. Tout de suite, elle s'y sentit plus à l'aise, sous cette demi-obscurité fraîche. Derrière des bancs vides d'élèves, quelques chaises, quelques prie-Dieu, vides aussi, attendaient les fidèles... Julie s'agenouilla.

Dans son désespoir, y avait-il place pour une consolation? Oui! c'était une consolation, ce droit reconquis à entrer là, à y prier. Elle n'y venait plus, comme trois ans passés, avec l'appréhension encore délicieuse de la faute. Aujourd'hui, elle avait péché, péché des mois et des années, et voici que son péché même l'abandonnait. Jamais elle ne le commettrait plus; une main providentielle la restituait à la chasteté désespérée.

«Mon Dieu... ayez pitié!»

Un bruit sourd de piétinements légers parvenait jusqu'à elle. Elle le reconnaissait; il réveillait au fond d'elle-même les vieux échos. C'était l'heure de la messe: Julie vit la converse allumer les cierges et préparer l'autel, la même qui, trois ans plus tôt... Oh! ce passé! Cette station dans l'église! Tout cela lui remontait au coeur, à présent! Entre la prière éplorée de ce jour-là et la prière désolée de celui-ci, l'histoire brève et infinie de son amour, tout entière avait tenu!

Maintenant, les élèves entraient, une à une... Elles entraient, souvent continuant à leurs premiers pas le chuchotement de la conversation commencée dans les corridors: une génuflexion d'automate les ployait devant le milieu du choeur, et, subitement recueillies, elles garnissaient les bancs avec ordre... Toutes furent placées bientôt, et, sur un battement de claquoir, agenouillées. Julie les regardait, des dos amincis de fillettes, vêtues, sans grâce, d'une pèlerine noire qu'un ruban de faille bleue, pour quelques-unes, barrait en forme de V. «J'ai été de ces petites, de celles qui sont à genoux là-bas, tout près du choeur... Puis voici ma place, au milieu, à la hauteur de la chaire, quand j'étais parmi les moyennes, quand j'ai fait ma première communion... Voici la dernière que j'ai occupée, là, où s'agenouille cette grande brune.» Il lui sembla que ces divisions méthodiques de la chapelle symbolisaient pour elle les saisons de la vie. Le printemps était mort, puis l'été; l'automne s'achevait. Et c'était aujourd'hui le dernier jour de l'arrière-saison. Loi de misère, qui des marches du choeur chasserait insensiblement ces enfants, comme elle-même, vers la porte de l'asile, vers le monde! Combien, parmi ces petites, si innocentes, regardant le tabernacle avec de pures prunelles, reviendraient un jour, à la place qu'elle occupait maintenant, pleurer leur amour mort, leur vie brisée? Oh! triste amour! triste vie!

Sa pensée errait ainsi autour du problème de la destinée, sans le pénétrer, tandis qu'elle accomplissait machinalement les gestes de la prière; même ses lèvres inconscientes mêlèrent une voix aux voix qui chantaient des cantiques. Les pieux cantiques disaient que l'amour de Dieu est le seul refuge; ils déploraient de grands péchés, ils témoignaient de la confiance des fidèles aux divines miséricordes. Les plus petites les balbutiaient, ces paroles de pénitence, à la veille des tristes fêtes de novembre, comme aussi les grandes filles qui devinaient déjà l'amour, celles dont le coeur, peut-être, avait déjà battu pour des jeunes hommes,--comme aussi la pauvre femme que l'amour venait de rejeter, brisée, tout au seuil du temple, pénitente et pleurante.

Puis ce fut la fin de la messe, le prêtre expédiant les dernières oraisons et s'en allant, précédé de son enfant de choeur, la chapelle vidée comme d'une eau qui fuit lentement, silencieusement. La converse éteignit les cierges, fit le ménage du culte... Bientôt Mme Surgère fut seule dans la chapelle. Un soleil pâle y entrait à pleines verrières, pourtant il y faisait froid.

«Allons, pensa Julie en entendant la porte se refermer sur la converse. Il le faut.»

Elle se leva, gagna la sacristie. La soeur l'arrêta:

--Madame désire?...

Elle ne la reconnaissait pas. «Ai-je donc vieilli?» se dit Julie. Elle demanda:

--Monsieur l'aumônier est-il chez lui?

--Je crois bien que oui, madame... Mais... mais je ne sais pas s'il reçoit.

Elle n'osait barrer le chemin, comme elle avait ordre de le faire aux inconnues: des souvenirs vagues la faisaient hésiter, lui remémoraient les traits de la visiteuse.

--Oh! soeur Zyte, répliqua Mme Surgère, l'abbé Huguet me recevra, n'ayez pas d'inquiétude.

--Bon, madame, fit la soeur avec un demi-sourire. Si madame connaît monsieur l'aumônier... Je crois que monsieur l'aumônier est dans le cloître, en ce moment.

Elle ouvrit elle-même devant Mme Surgère la porte qui donnait sur le cloître.

En effet, marchant d'un pas allongé et lent sous les arcades, l'abbé Huguet lisait son bréviaire. Justement, il tournait l'angle voisin, il s'approchait: Julie se trouva face à face avec lui.

Levant les yeux, il reconnut son ancienne pénitente:

--Ah! chère madame!

Elle essayait de sourire, balbutiait quelques mots de bienvenue: lui, par-dessus les lunettes, la scrutait du regard, et, familiarisé avec les âmes et les visages des femmes, il pénétrait par les yeux encore meurtris et humides le coeur ravagé de l'abandonnée... Il la vit toute confuse, impuissante à parler là, en plein air, sous le regard oblique de la converse.

--Il fait un peu froid dans ce cloître, dit-il, à moins de marcher vite... Moi, c'est un exercice hygiénique, chaque matin, en lisant mon bréviaire... Mais je ne voudrais pas vous y contraindre. Et si vous voulez, nous allons monter dans mon bureau?

De la tête elle consentit... Le prêtre la précéda vers l'escalier du fond. À ce moment, elle eut conscience que ce pas qu'elle allait faire, c'était le pas suprême qui la séparerait de tout ce qu'elle aimait... Elle franchissait la frontière; après, il ne serait plus en son pouvoir de reculer. Alors, elle désira fuir, se sauver, échapper au prêtre. Toutes sortes de plans auxquels elle n'avait pas songé se présentèrent: rejoindre Maurice, le reprendre, le garder. Elle savait le pouvoir de sa présence sur ce coeur incertain. Fuir... le rejoindre... Oh! les vains projets! À l'instant même où ils lui venaient, elle montait les marches derrière l'aumônier. Déjà elle arrivait en haut de l'escalier; la porte de la chambre douillette et parfumée du prêtre s'ouvrait et se refermait; elle était assise sur le grand fauteuil voisin du bureau, comme trois années auparavant.

--Comment va-t-on, chère madame, chez vous?... Ce bon M. Surgère?

Aucune allusion ne fut faite encore au long temps pendant lequel leurs relations avaient été suspendues. Elles n'étonnaient pas l'abbé, ces absences de la vie religieuse jusqu'au jour où la débâcle de l'amour rejette les pauvres amoureuses mondaines, toutes meurtries et pantelantes, aux pieds du Consolateur.

--Mon mari va bien, répliqua distraitement Mme Surgère.

Et aussitôt, songeant à ce moribond qu'elle avait laissé avenue de Wagram:

--C'est-à-dire, fit-elle, qu'il ne souffre pas. Mais sa maladie n'est pas guérissable, vous savez...

--Et notre chère Claire Esquier? Elle demeure bien avec vous, n'est-ce pas?

--Elle aussi est un peu souffrante... Mais ce n'est rien... Nous ne sommes pas inquiets.

Il y eut un silence. Julie, évitant le regard de l'aumônier, considérait obstinément la pendule; un petit balancier de métal oscillait dans une échancrure du cadran. L'abbé, la voix plus basse, demanda:

--Et vous, _mon enfant_, comment allez-vous?

Elle ne répondit pas; le flot de son chagrin remonta jusqu'à ses yeux, qui s'emplirent de larmes. Elle les essuyait à mesure, mais il en montait d'autres, sans cesse, comme d'une source inépuisable.

Le prêtre se rapprocha d'elle:

--Allons, soyez courageuse! Vous avez beaucoup de chagrin, je le vois. Prenez confiance. Si vous revenez loyalement à Dieu, soyez sûre que vous lui devrez la consolation et la paix.

Et il répéta cette phrase, que Julie avait entendue textuellement, à son autre visite.

--Voulez-vous que je vous entende au saint tribunal?

Cette fois, elle répondit:

--Oui... mon père.

L'abbé se leva, alla vers l'alcôve. Il en ouvrit les rideaux. À côté de l'étroit lit de fer, le confessionnal apparut: un siège et un prie-Dieu, séparés par une planche d'acajou grillagée.

Tous deux s'installèrent. Il dit:

--Je vous écoute.

Elle balbutia les paroles rituelles de la confession, remise naturellement à leur usage, quoique tant de jours eussent passé sans qu'elle les prononçât.

--Eh bien, ma fille, reprit l'abbé, comme elle se taisait, hésitante, ne sachant plus par où commencer ses aveux... voilà bien longtemps que je ne vous ai pas vue ici... Avez-vous néanmoins fréquenté les sacrements?

--Non, mon père.

--Ah!... Vous en avez été éloignée par un scrupule de conscience, sans doute?... Vous ne trouviez pas que... l'état de votre coeur... les habitudes de votre vie... comportassent une fréquentation assidue?... oui... c'est cela. J'ai le souvenir de la dernière visite que vous m'avez faite. Vous étiez inquiète, à ce moment-là, mais pleine de bonne volonté.

--Oh! oui, murmura Julie.

--Et cependant, vous avez failli? continua le prêtre, qui ne questionnait plus, qui se bornait à solliciter l'aveu tacite par de courtes haltes de silence au bout de ses phrases. Vous avez, quoique mariée, cédé à un amour coupable... avec un homme beaucoup plus jeune que vous?...

Elle se taisait. Son amour lui apparaissait, aux mots du prêtre, sous sa face criminelle, et elle s'étonnait d'avoir vécu tranquille, heureuse,--oh! plus que tout le reste de sa vie chaste,--en compagnie du péché... Dans l'appareil religieux qui l'environnait, à côté de ce prêtre, elle commençait seulement d'en souffrir religieusement; elle en voulait être lavée, pour jamais délivrée.

L'abbé demanda:

--Vous avez cédé à ce jeune homme, peu de temps après votre visite ici?

--Oui, mon père. Moins de trois mois après.

--Et vous lui avez appartenu... dans la maison même de votre mari?

--La première fois seulement... Ensuite... il a pris un appartement, et c'est là que nous nous sommes vus.

--Et là, toutes les fois qu'il a exigé de vous le péché... vous avez consenti?...

--Oh! mon père! interrompit-elle... vraiment, je ne crois pas que vous vous représentiez exactement comme je l'aimais. Je pensais à lui constamment; tout m'ennuyait quand il n'était pas près de moi, et dès qu'il y était, je n'avais aucun besoin de distraction pour être heureuse. Bien sûr, je n'aurais jamais rien su lui refuser. Mais il me semble bien que c'était surtout de le voir heureux que j'étais heureuse!... Oui, c'est cela. Je vivais pour lui: et j'avais tant de joie à penser que c'était _par moi_ qu'il était heureux!

--Ma pauvre enfant! reprit l'abbé, sentant qu'elle échappait au remords, envahie par l'attendrissement des souvenirs... vous avez été très coupable...

Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de Julie.

--Et c'est un réveil spontané de chasteté qui vous a décidée à revenir me trouver, à demander asile à Dieu contre ce _crime_?... Ou bien, est-ce que ce sont les événements?...

--Mon père, ce sont les événements. Il ne m'aime plus.

Alors, ce mot lâché, toutes les écluses de son chagrin cédèrent ensemble... Elle sanglota, dévêtue de la pudeur même de sa douleur, disant seulement, parmi ses larmes: «Il ne m'aime plus! Il ne m'aime plus!...»

--Levez-vous, mon enfant, lui dit l'abbé... Et venez vous asseoir ici... Vous êtres trop bouleversée pour rester à genoux.

Il tira d'un des tiroirs de son bureau le flacon de sels, toujours prêt pour les évanouissements, le livra aux mains de Julie. Elle le respira longuement. Quand elle fut plus calme, elle parla, d'elle-même, sans qu'il fût besoin de la questionner. Elle raconta l'histoire de sa chute, le temps de possession sans partage, puis le retour de Claire, les secousses qui avaient précédé l'arrachement définitif, le voyage d'Allemagne, la catastrophe...

L'abbé Huguet l'avait écoutée sans l'interrompre. Quand elle eut fini:

--Et maintenant, demanda-t-il, avez-vous tout à fait renoncé à votre péché?

--Oh! oui, tout à fait... Rien ne pourrait m'y ramener, rien, rien...

--Cependant, vous étiez bien possédée par cette affection. D'un jour à l'autre, elle a disparu de votre coeur?

--Non. J'aime toujours Maurice. S'il faut ôter cela de moi, que le bon Dieu m'épargne!... je ne peux pas, je ne serai jamais pardonnée. Seulement... quand je fais mon examen de conscience, il me semble que désormais il n'y a pas de péché dans la pensée que je garde à Maurice. C'est quelque chose de très fort, mais de blessé, comment dire? de triste, comme on aime quelqu'un qui est mort. Non, je ne puis pas pécher en l'aimant comme cela.

L'abbé réfléchit quelque temps.

--Votre conscience vous appartient, mon enfant, dit-il. Vivez en paix avec elle. Le bon Dieu veut vous pardonner puisqu'il vous éprouve... Écoutez-moi.

De cette voix singulière qui faisait vibrer comme un cristal les nerfs de ses pénitentes, il ajouta:

--Vous voici revenue, ma fille, toute meurtrie et saignante, aux pieds de votre confesseur. Dieu vous a frappée dans votre péché même, il faut l'en remercier. Vous avez fait un voyage à travers l'amour humain: vous pouviez y demeurer éternellement, et cette honte s'attachait à vous comme une lèpre, jusqu'à la mort, jusqu'au delà. Vous souffrez, n'est-ce pas? mais tout de même vous vous sentez aujourd'hui quelque chose de meilleur qu'hier; vous n'êtes plus cet être coupable et vil: une amoureuse. Oui, une amoureuse; le mot vous choque parce que je le prononce ici, dans cette sainte maison, devant ce crucifix: hier vous n'étiez pourtant pas autre chose. Adorez la main qui vous ôte violemment cette triste prérogative. Il ne vous est pas interdit, certes, d'aimer encore l'homme que vous avez aimé; mais voyez comme cet amour se hausse, s'il exclut le don de votre corps. Rappelez-vous ce que je vous disais voici trois ans: «Il y a quelque chose de mal dans l'amour.» De ce quelque chose de mauvais, vous avez senti l'amertume, n'est-ce pas? Eh bien, ôtez de l'amour ce vague élément coupable, il reste une grande vertu, la charité. Allons, mon enfant, prenez courage! Vous recouvrez votre nationalité perdue d'honnête femme et de chrétienne. Prononcez les paroles de contrition; je vais vous absoudre. À genoux, mon enfant; le front bas, mais l'âme haute. Et point de larmes. Quoi! vous renaissez à la santé morale, et vous pleurez?

Lorsque les dernières paroles de l'absolution furent prononcées, que le prêtre eut dit à Julie les mots rituels du congé: «Allez en paix!» tous deux se relevèrent en même temps. Ils sentirent le besoin de se séparer sans ajouter une parole, et dès ce moment même. Ils se serrèrent la main.

--Adieu, madame. Revenez me voir, n'est-ce pas? N'oubliez plus le chemin de cette maison.

--Adieu, mon père.

***

De nouveau Julie était dans la chapelle, maintenant tout à fait vide. Elle s'était agenouillée près du choeur, dans les bancs des toutes petites; machinalement elle s'était mise à la place qu'elle avait occupée là, plus de trente ans auparavant. Et le miracle de la confession sincère, si incompréhensible aux âmes non religieuses, s'accomplissait vraiment: son âme aussi était redevenue pareille aux âmes innocentes des enfants agenouillées là tout à l'heure. L'abbé Huguet avait dit vrai: elle n'était pas faite pour les matérialités de l'amour. Si son coeur saignait encore par mille entailles, si de ses yeux meurtris jaillissaient des larmes, inépuisablement, à la pensée que l'ami chéri n'était plus à elle, ne l'aimait plus, quelque chose dans sa chair libérée s'apaisait, se guérissait, comme de la cuisson d'une ancienne brûlure.

Elle restait agenouillée... Elle avait l'obscure confiance que des voix divines lui dicteraient là ce qu'elle avait à faire; car elle voulait encore, son sacrifice résolu comme il l'était, l'accomplir utilement et modestement. Elle y réfléchit longtemps; ce fut la cloche bien connue, annonçant le repas, qui lui rappela l'heure. Il fallait n'inquiéter personne, éviter le bruit autour de ce qui allait se passer. Il fallait qu'il n'y eût de catastrophe, d'écroulement, de blessure, que dans son propre coeur.

Elle put regagner sa maison avant midi. Tonia la guettait derrière les barreaux de sa logette, comme de coutume.

--Ah! Yù! fit-elle... Comme tu nous as tourmentés ce matin, ma Yù! Je t'assure que je me suis fait du mauvais sang, et M. Esquier aussi, va!

--Chut, Tonia!... Pas de bruit. Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que je sorte le matin pour revenir à midi. Fais servir le déjeuner dans un quart d'heure. Est-ce que M. Daumier est arrivé?

--Oui, ma belle, il est chez M. Surgère à causer avec M. Jean.

--Va le trouver, prie-le de monter dans ma chambre. Et ne bavarde pas, hein!

--C'est dit... Pas un mot!

Quelques instants après, le docteur, assez inquiet de l'accueil qu'on lui ferait, entrait chez Mme Surgère. Il la trouva, ce qu'il n'aurait pas attendu, parfaitement calme. L'eau fraîche avait, sur ses yeux, effacé les traces des larmes. Elle s'était soigneusement recoiffée. Rien ne trahissait, sinon la pâleur de ses joues, les émotions de la veille et de la matinée.

Elle tendit la main au médecin:

--Bonjour, docteur. Vous voyez que je vais bien. Comment va Claire?

--Beaucoup mieux. Elle a dormi sans fièvre. J'ai le meilleur espoir.

--Et Antoine?

--Toujours de même.

--Vous déjeunez avec nous?

--Si vous voulez de moi.

--Certes. Mais un mot, avant de descendre. Qu'est devenue la lettre que vous m'avez montrée hier... la lettre de Maurice à Claire? insista-t-elle, voyant Daumier hésitant. N'ayez pas peur, je suis calme... L'avez-vous remise à Claire, cette lettre?

--Non, je l'ai gardée. Je n'ai pas cru devoir...

--Eh bien, écoutez. Avez-vous confiance en moi?

--Quelle question, chère madame!

--Oh! nous n'en sommes pas aux formules de courtoisie. Le cas est trop grave, n'est-ce pas? Avez-vous confiance en ma parole comme en la parole d'un homme d'honneur? Et si je vous donne cette parole que je ne m'oppose plus au mariage de Claire et que je vais moi-même écrire à Maurice pour le rappeler, me croirez-vous?

--Je vous crois absolument.

--Alors cette lettre... que vous m'avez montrée hier, je vous la demande. Vous m'épargnerez l'humiliation qu'elle soit lue par Claire... et, à moi, elle me servira de sauvegarde contre moi-même, si jamais j'avais la tentation d'une défaillance. Pourquoi hésitez-vous? Maurice vous a donné le droit d'en disposer à votre idée, et, certes, l'usage que vous en avez fait hier est plus étrange...

Daumier réfléchit quelque temps.

--Vous avez raison, finit-il par dire. Cette lettre, maintenant qu'elle a fait son oeuvre, est à vous.

Il la lui donna. Julie l'enferma aussitôt dans un tiroir de son secrétaire.

--Elle n'en sortira jamais, dit-elle, que si je ressens un jour le regret de mon sacrifice. Alors je la relirai pour me convaincre que je fis bien. Je vous le jure.

Ils se regardèrent au fond des yeux.

--Vous êtes admirable, dit le médecin.

--Admirable, mon Dieu! répliqua-t-elle avec un sourire très triste. Je ne me trouve guère admirable, moi. Enfin, le plus rude de la besogne est fait. Il nous reste à rappeler Maurice. Je m'en charge. Jusque-là, si vous voulez, nous oublierons toutes ces choses... Je veux que ce retour et le mariage aient lieu sans bruit, tout simplement. J'étais l'obstacle; je m'efface.

Daumier lui baisa la main. Il cherchait des mots pour exprimer son émotion. Mme Surgère mit un doigt sur sa bouche:

--Pas une parole jusque-là! C'est promis? Et maintenant, descendons.

VI