L'automne d'une femme

Chapter 18

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«Avez-vous le droit de dire ce mot? Moi, je crois que oui: c'est affaire à votre conscience. En tout cas, je vous avertis: je suis en règle avec mon devoir.

«Adieu.

«Dr DAUMIER.» #/

«Elle m'aime: elle m'aime jusqu'à être en péril de mort!» Tel fut l'égoïste écho qui s'éveilla aussitôt dans le coeur de Maurice. Toute autre réflexion fut absente. Il éprouva l'action magnétique de la fatalité amoureuse; il se sentit emporté vers celle que la destinée attirait vers lui. Et cette foi dans l'inévitable le réconforta: «Elle ne mourra pas. Elle sera ma femme, malgré tout. Ceci n'est qu'une épreuve passagère.» Les heures coulèrent; il les oubliait, se laissait lentement envahir par la douce certitude. Sous l'empire de cette émotion résolue et attendrie, il allait répondre simplement: «Ne souffrez plus, je reviens, je reviens pour vous,» quand brusquement la nécessité d'arrêter sa pensée pour l'écrire le réveilla. Revenir! mais il ne peut pas. S'il revient, c'est Julie qui l'attend: c'est Julie, la fiancée qu'il s'est choisie. La lettre de Daumier, la maladie de Claire n'ont rien changé. Jamais la cruelle évidence ne s'était dressée en face de lui si brutalement. Il s'abattit de nouveau sur son lit et sa nuit s'acheva dans les larmes, dans le cauchemar, dans le désespoir. Au réveil (si c'est un réveil que l'horrible dégoût de la couche vous rejetant à la douleur de vivre), il reprit la plume laissée la veille et il écrivit:

***

«Claire, on me dit que vous souffrez à cause de moi, parce que je suis loin de vous et que vous m'aimez. Eh bien!, sachez-le, moi aussi je vous aime. Aussi complètement qu'un coeur d'homme peut être possédé par une femme, vous avez le mien. Voilà ce que je me retiens de vous dire depuis des semaines... À quoi bon ces scrupules à présent? Notre vie est perdue, gâchée par ma faute. Je vous ouvre ma conscience. J'ai été coupable. J'ai fait le mal insoucieusement et me voilà puni. Malheureusement je n'ai pas fait de mal à moi seul. J'ai mérité, pour avoir passé outre les devoirs de coeur, de ne plus savoir aujourd'hui où est mon devoir; je me résous donc à m'abstenir, à laisser souffrir et à souffrir. Je n'espère plus en rien, j'ai envie de fuir, de disparaître... Eh bien! avant de disparaître tout à fait, je veux au moins que vous sachiez que je n'aime que vous, mon amie. Quand je vous ai quittée, je ne le savais pas, et peut-être ce n'était pas: mais vous avez pris possession de moi durant l'absence. Vous êtes en moi; j'en souffre, toujours j'en souffrirai, car, hélas! il est trop tard pour vous aimer en face du monde. Il y a une chose que vous ignorez, c'est que je suis, devant ma conscience, le mari de Julie. Elle a ma promesse que je l'épouserai dès qu'elle sera veuve... Cette promesse, ne croyez pas que je la tiendrai. Jamais je n'épouserai cette pauvre femme que je n'aime plus, sinon dans le passé. Vous êtes la compagne qu'il me fallait; puisque vous m'aimez, je voudrais que cette pensée vous fît revivre: vous étiez ma vraie fiancée; tout ce que j'ai cherché d'amour ailleurs qu'en vous n'était rien, je m'en aperçois aujourd'hui! Adieu, mon amie. Parmi tant d'heures d'angoisse, je vous dois des minutes si délicieuses que rien ne les effacera, même pas mon agonie d'à présent... Vous souvenez-vous du chemin de Saint-Jean, bordé par la ligne bleue de la mer? Vous souvenez-vous de la villa des OEillets? Vous rappelez-vous le _Lebewohl_ de Beethoven? Comme tout cela est loin et près! Adieu. Quand vous aurez lu cette lettre, personne ne me joindra plus. Fermez vos chères paupières, souvenez-vous! Je vous aime, je vous perds et vraiment j'en meurs. Adieu!»

***

Il mit la lettre dans une enveloppe ouverte, et la glissa dans ce mot adressé à Daumier:

***

«Docteur, votre lettre m'achève. Je ne puis pas revenir, vous saurez pourquoi quand vous aurez lu ces pages écrites pour Claire, mais que vous lui remettrez seulement si vous le jugez utile... Moi, si je n'ai décidément pas le courage de mourir, je vais m'éloigner de nouveau, si loin, cette fois, qu'on ne me rejoindra plus. Je resterai cependant trois jours encore à Heidelberg, pour vous laisser le temps de me répondre, de me donner un conseil suprême.»

V

CE matin-là, quand le docteur Daumier arriva place Wagram, il était perplexe, sinon sur le devoir à accomplir, au moins sur la façon dont il allait l'accomplir. Il venait de relire les deux lettres de Maurice. «Si les choses demeurent en leur état présent, pensait-il, ou si elles continuent à évoluer dans le même sens, tout le monde souffrira ici. Il n'y a qu'à gagner, pour tous, à une solution tranchante. Oui, mon devoir est clair. Tant pis s'il est pénible; il faut agir.»

Son esprit, curieux d'analyse, ramassait toutes les raisons capables de le décider à agir, à jouer auprès de Julie, comme auprès de Rieu, ce rôle de providence auquel nos moeurs disposent volontiers le médecin moderne. Mais on ne bride pas un coeur, même aguerri au devoir, avec des théories... Tout en donnant ses soins à Antoine, Daumier ne pouvait chasser sa répugnance à torturer l'âme haute et tendre de Mme Surgère.

«Je voudrais faire aujourd'hui quelque chose qui est tout à fait analogue, dans le domaine moral, à une amputation. Or, je ferais une amputation ordinaire sans trouble, sans hésitation, sans remords, et voilà que j'ai peur de faire l'autre, si nécessaire!»

Julie entrait dans la chambre: pauvre Julie au visage ravagé et terni par les angoisses, et dont les yeux éteignaient presque leur douce flamme bleue.

--Eh bien? fit-elle.

Daumier haussa les épaules:

--La fin vient lentement. Toute une partie du bras gauche est inerte. Ce qui est surprenant, c'est la marche irrégulière de cette marée d'insensibilité. Quel merveilleux mal!

Quelque temps il demeura devant le chevet d'Antoine. Il regardait Julie à la dérobée: il aurait voulu être doux, presque caressant avec elle, comme avec un patient qu'il faut opérer. Il demanda:

--Descendons-nous voir notre petite malade?

--Je veux bien.

Ces visites, depuis l'entretien qu'elle avait eu avec Esquier, étaient la torture quotidienne de Julie. Chaque mot du médecin, chaque réponse de Claire, tombaient sur son misérable coeur comme des gouttes brûlantes de poix. Pourtant elle voulait que rien de ce qui se disait auprès de la malade ne lui échappât: il lui semblait que si quelque chose devait être comploté contre son amour, le complot se formerait là.

Ils trouvèrent Esquier auprès du lit. Claire, immobile et sommeillante, avait une effrayante beauté. Sa peau semblait dépourvue d'épaisseur, élimée jusqu'à la minceur d'une feuille d'ivoire. Les cheveux d'encre entouraient cette pâleur extra-humaine, comme une bordure de deuil. Les mains amincies, des mains de sainte sur un tableau byzantin, frémissaient de temps en temps, et aussi les paupières, les épaules frileuses, au léger bruit des pas sur le tapis.

Esquier, sa grande taille effondrée dans un fauteuil bas, les coudes sur les genoux et le menton dans les paumes, la contemplait. Depuis que la maladie de Claire s'était subitement aggravée, qu'elle ne quittait plus le lit, que ses nuits traversées de délire faisaient redouter la méningite, on ne pouvait plus l'arracher de cette chambre et de ce lit.

Il leva à peine son regard lorsque Daumier entra, suivi de Julie. Le médecin s'avança, examina quelque temps la malade endormie, dont le sommeil devenait nerveux et agité. Il approcha son oreille de la bouche demi-ouverte.

--Eh bien? demanda anxieusement Esquier.

Daumier fit signe que rien d'anormal n'apparaissait.

Claire ouvrait les yeux à ce moment, et à se voir ainsi entourée, un léger flux de sang inonda ses joues, comme si tous ces yeux, fixés sur elle, venaient de surprendre le secret de ses songes.

--Comment allez-vous, ma chère enfant? demanda le médecin.

Elle murmura quelques paroles où l'on ne distingua que ce mot:

--...Faible!...

Daumier entr'ouvrait la chemise, sur la gorge pâle, si amincie qu'elle semblait redevenue une gorge d'enfant. Et la délicatesse de ce cou d'apparence si frêle ravivait une comparaison banale: une fleur penchée sur sa tige trop délicate pour la porter.

Les yeux de Julie allaient du visage agonisant de Claire au visage épouvanté d'Esquier, puis au visage impassible du médecin. Elle les sentait tous hostiles, coalisés contre elle. Elle n'essayait même plus de se persuader que ce mal n'était pas son oeuvre: elle le savait; elle en avait le coeur déchiré. Mais elle se réfugiait, comme en une suprême citadelle, dans son amour toujours vivant et vaillant.

Daumier se redressa, posa sur l'oreiller le buste de la jeune fille.

--Tout va très bien, dit-il de cette voix détimbrée qui ne laissait rien transparaître de sa vraie pensée, qui ne pouvait ni rassurer ni alarmer... Il faut laisser la petite malade bien se reposer, et bien surveiller le sommeil. À demain, ma chère enfant, ajouta-t-il en pressant le bout des doigts de la jeune fille... À demain, ou peut-être à ce soir, car j'ai un malade rue Ampère, près d'ici; j'y passerai vers cinq heures.

Il se dirigea vers la porte: Julie et Esquier le suivirent sur le palier, mendiant une parole réconfortante. Sans fermer tout à fait la porte, afin que Claire entendît, Daumier déclara:

--... Tout à fait bien. Encore quelques jours de soins, si le mieux se maintient, il n'y paraîtra plus.

--Alors, cela va! insista le père.

--Oui, cela va. Retournez près d'elle. Il ne faut pas la laisser...

Quand il fut seul de nouveau avec Julie, Daumier dit:

--Avez-vous un instant à me donner, chère madame?

Ces mots si simples la troublèrent. Un pressentiment lui révéla une menace.

Daumier reprit:

--Vous ne pouvez pas venir?

--Si, balbutia-t-elle, descendons.

Elle le précéda jusqu'au salon mousse, si bouleversée qu'elle dut s'asseoir aussitôt. Elle trouva la force de dire:

--Vraiment Claire va mieux... n'est-ce pas? Daumier s'arrêta devant elle.

--C'est la vérité que vous voulez?

--Oui... certainement!

--Eh bien! il n'y a plus de doute aujourd'hui. Si rien ne vient interrompre cet épuisement régulier, elle est condamnée... La congestion cérébrale, sous une forme quelconque, est imminente... Et c'est la mort.

--La mort!...

--Oui!

--Mais c'est affreux! balbutia Julie... Ce n'est pas possible, à l'âge de Claire! Voyons, docteur, on ne meurt pas sans raison, à vingt ans; on ne s'en va pas comme cela. C'est Paris qui ne lui vaut rien. Il faut la transporter dans le Midi, à Hyères, ou en Algérie.

--Un voyage? Elle n'irait pas jusqu'au bout! Je vous dis que sa vie, en ce moment, tient au plus léger incident. Vous devriez pourtant bien me comprendre...

Il vint s'asseoir près d'elle, tout près, et les yeux dans les yeux:

--Vous devriez me comprendre, vous surtout. Êtes-vous donc vous-même dans un état de santé normal? Est-ce que l'inquiétude ne vous mine pas le corps? Seulement vous êtes robuste, exceptionnellement... et puis vous avez l'espoir. Tandis que cette pauvre petite se voit condamnée à ne posséder jamais ce qu'elle désire.

Julie baissait la tête.

--Oui, poursuivit Daumier, vous savez la vérité, mais vous refusez de la voir, parce que vous avez peur de ce que vous dira votre conscience. Sans l'avoir voulu, ni même mérité, je vous l'accorde, il arrive que la vie d'un être innocent est entre vos mains. Si Claire n'épouse pas Maurice Artoy, si elle n'a pas au moins l'espoir de l'épouser un jour, elle mourra. Le problème est simple.

Tandis qu'il parlait, Julie se sentait amenée pas à pas au bord d'un précipice; il s'agissait de fermer les yeux, de se laisser conduire, précipiter, ou bien il fallait, d'un dernier effort convulsif, échapper aux mains qui l'entraînaient et s'enfuir loin du tentateur... Des pensées sans nombre, si rapides qu'elles semblaient excéder le temps, se pressaient dans sa tête... Elle envisagea successivement tous les projets extrêmes qui pouvaient la soustraire à cette affreuse nécessité de prononcer l'une de ces sentences: «Je veux que Claire meure,» ou bien: «Je renonce à Maurice.» Elle pensa à fuir, sans tarder, à courir à une gare, à rejoindre l'aimé. Ah! elle le savait bien! si on la torturait ainsi, c'est qu'elle était seule; si elle se sentait impuissante, à bout de force, c'est que Maurice n'était pas là pour la soutenir. Qu'il fût là, seulement, et elle se réfugierait dans ses bras, où elle ne craindrait plus rien, pas même son propre coeur, pas même sa propre pitié!

--Vous ne me répondez pas, dit doucement Daumier.

Elle répliqua, les yeux à terre, en un dernier effort de résistance:

--Que voulez-vous que je réponde?... Je ne comprends pas.

--Oh! je vous en prie, répliqua le médecin, et le timbre de sa voix s'altérait, devenait dur, ne jouons pas avec des mots. Le temps nous presse, je vous assure... Soyons sincères en face l'un de l'autre. Il s'agit de savoir si vous voulez sauver Claire... Oui, j'entends votre objection: «Je m'occupe d'affaires que personne ne m'a confiées; je n'en ai pas le droit...» Eh bien, si, j'ai le droit. Je suis médecin: on me charge de la vie de cette enfant, je dois essayer tous les moyens de la sauver.

--En me perdant, moi, murmura Julie amèrement. Si vous parlez comme médecin, ma vie ne devrait-elle pas vous être aussi précieuse qu'une autre? Et, ajouta-t-elle, tout en pleurs, vous savez bien que je mourrai, moi aussi, si je le perds!

--Ah! s'écria Daumier en lui saisissant les mains, voilà donc des larmes, enfin! de franches larmes! Pleurez, pleurez, soulagez-vous! Oui, je sais bien que ce qu'on vous demande est affreux, que je vous crève le coeur. Mais c'est votre devoir; vous accumulerez les catastrophes autour de vous, si vous ne consentez pas. Claire mourra. Ce ne sera pas tout: d'autres souffriront, et c'est encore vous qui les aurez frappés. Esquier, qui vous aime, souffrira... Et--répondez-moi loyalement--celui que vous aimez, êtes-vous bien sûre qu'il ne souffrira pas?

Bien qu'il eût, intentionnellement, adouci le ton de ces dernières paroles, Julie recula brusquement ses mains, et ses larmes cessèrent de couler.

--Qu'est-ce que vous dites? Qu'est-ce que vous voulez dire? Maurice souffrirait de rester à moi? Oh! j'ai bien entendu! c'est ce que vous voulez dire! Eh bien, ce n'est pas vrai! Je le connais, Maurice, moi, vous comprenez... Il n'y a pas une de ses pensées que je ne devine... Nous avons passé près de trois semaines ensemble, en Allemagne. Certes, à Paris, il avait été troublé par Claire, je le sais. Claire était son amie d'enfance; ils avaient eu l'un pour l'autre un caprice d'enfants. Claire n'a pas cessé de l'aimer, elle. Mais Maurice ne l'a-t-il pas oubliée pour moi? Est-ce qu'elle n'était pas là, il y a trois ans? Qui l'empêchait de l'épouser, alors? Il n'y a même pas songé. La demande de Rieu, il y a deux mois, l'a bouleversé, c'est vrai. Mais, dès qu'il a été seul en Allemagne, qui a-t-il appelé, dites? Moi, encore. Et savez-vous ce qu'ont été nos jours de retraite, à Cronberg? Savez-vous ce qu'il m'a juré, spontanément, au moment où j'ai quitté l'Allemagne? Il m'a promis, presque malgré moi, d'être mon mari si je devenais veuve.

--Je le savais, dit Daumier.

--Alors, si vous le savez, qu'est-ce que vous me demandez? Franchement, c'est de la folie de vouloir faire le bonheur d'un homme contre son choix!

Daumier écoutait Mme Surgère et ne la reconnaissait plus. Quoi! c'était Julie? C'était la douce silencieuse qu'il avait vue si souvent rougissante, intimidée de l'abord d'un indifférent! «Comme la défense instinctive de son amour est puissante chez la femme, pensa-t-il, chez toutes les femmes!... C'est plus impérieux encore que l'instinct maternel.»

Il regarda Julie en face, et lui dit:

--Vous êtes sûre des sentiments de Maurice?...

--Sûre?... Mais oui, voyons... C'est lui-même qui...

--Ah! fit Daumier, avec une affectation d'indifférence. Alors...

Il se tut.

Mais Julie se cramponnait à son bras:

--Pourquoi me dites-vous ça? Est-ce qu'il vous a dit quelque chose sur moi?... Dites, je veux savoir!...

--Comment voulez-vous qu'il m'ait rien dit? Je ne l'ai vu qu'un instant avant son départ pour l'Allemagne... Nous n'avons pas parlé de cela.

--Alors c'est depuis... Il vous a écrit. Mais parlez, parlez! Vous voyez bien que vous me martyrisez!

Elle s'assit à demi sur le bras d'un fauteuil. Elle tenait entre ses doigts son mouchoir, dont elle déchiquetait inconsciemment la batiste avec ses ongles.

Daumier, tracassé de pitié, hésitait encore. Où était son devoir? Laquelle des deux femmes fallait-il sacrifier pour sauver l'autre, pauvres âmes tendres et sincères également! Laquelle avait droit à l'amour et à la vie aux dépens de l'autre?

Julie dit, la voix entrecoupée:

--Vous savez quelque chose que vous ne me dites pas... Vous avez une lettre, Maurice vous a écrit. Oui, n'est-ce pas? continua-t-elle sur un geste de Daumier. Il a écrit cela! Il a écrit qu'il ne m'aimait plus... Oh! mon Dieu, mon Dieu!

Des sanglots violents soulevaient sa poitrine. Daumier, s'approchant, vit que les larmes ne coulaient plus.

--Donnez-moi cette lettre!... Je veux cette lettre, répéta-t-elle en tendant les mains. Vous voyez bien que je suis calme... Je n'ai pas d'émotion... Il faut que je sache la vérité, vous comprenez bien. Donnez-la-moi.

«Il le faut, pensa Daumier... Pauvre femme! Il vaut mieux tout de même que je sois près d'elle quand elle va lire cela.»

--Tenez, fit-il, tendant la lettre adressée à Claire: la voici.

Julie la prit comme une proie, s'approcha de la fenêtre pour mieux voir, et se mit à lire. Daumier guettait l'inévitable défaillance.

«Pauvre femme! répéta-t-il. Pauvre âme!»

Julie lisait; elle avait achevé la première page, maintenant elle en était aux pages du milieu, et cette lecture semblait s'éterniser. Enfin, elle ne bougea plus, les yeux rivés aux dernières lignes.

Daumier s'approcha, se pencha, la regarda de près. Elle avait les pupilles immobiles, extraordinairement dilatées.

--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-il.

Il prit le papier; les doigts de Julie essayèrent un instant de le retenir, puis le lâchèrent. Il tâta les mains, les poignets, qu'il trouva frigides et comme ankylosés. Il l'assit doucement, il lui appuya le buste contre le dossier d'un fauteuil. Elle se laissa faire.

--Voyons, dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre impérieuse et réconfortante; voyons, ma pauvre amie, un peu de courage! Tout bonheur finit; il n'y a qu'à se résigner et à accepter la vie comme elle est... Quelle fin pouvait avoir une liaison comme la vôtre? Prenez l'initiative de la rupture, ce sera moins humiliant et vous souffrirez moins.

Julie ne répondait pas. Elle ne regardait même pas le médecin. Seulement ses lèvres remuaient et une larme unique coulait, très lentement, le long de sa joue. Subitement elle eut un éclat de rire sec et crispa ses mains sur sa poitrine.

«Diable!» murmura Daumier.

Il dégrafa le haut du col, puis les premières agrafes du corset... La gorge adorable, juvénilement délicate et ferme, lui apparut. Et le médecin pensa: «Comme elle est jeune encore! Les années n'ont pas détruit cet admirable instrument d'amour... Alors, avais-je le droit?»

Une expression de souffrance répandue sur ses traits, Julie s'agitait dans le fauteuil, respirait avec effort. Des syllabes confuses tombaient de ses lèvres, sans lien apparent... «Ma chambre... ma chambre de là-bas... Maurice... mon aimé!»

Daumier acheva d'ôter le corset. Elle respira mieux. De temps en temps, elle était secouée par un accès de rire, et tout de suite elle disait: «Oh! que j'ai mal... mon aimé!...» Quelques mots lui vinrent, que le docteur ne comprit pas, des mots de patois corse enseignés par Tonia, dans sa toute petite enfance, oubliés depuis longtemps, et qui maintenant surgissaient dans ce lamentable bouleversement de sa conscience et de sa mémoire.

Daumier tâchait de lui faire sentir un flacon d'éther. Mais elle se détournait, pinçait les narines... Et le rire, l'affreux rire la secouait... Elle murmura: «Maman!...» Pauvre blessée à qui l'enfantine clameur revenait aux lèvres!

La crise menaçait de s'éterniser. Le médecin prit le parti de la brusquer. Il approcha sa bouche de l'oreille:

--C'est fini, dit-il. Maurice est perdu pour toujours... Vous êtes seule, toute seule...

Julie regarda Daumier. Elle répéta: «Seule!... toute seule!...» Et subitement le flot de chagrin accumulé que la surprise, le saisissement, avaient endigué un instant au prix d'atroces souffrances, ce flot creva ses digues; des larmes abondantes jaillirent des yeux, noyèrent le visage, et la connaissance s'en allant avec elles, elle apparut bientôt immobile, comme morte.

«Allons, pensa Daumier, l'opération est faite, et elle a réussi.»

Il sonna. Ce fut Joachim qui vint.

--Madame est un peu souffrante, dit-il simplement. Une crise de nerfs. Rien à redouter, du reste. Aidez-moi seulement à la porter dans son appartement. Mary la déshabillera et la couchera.

Quand il eut laissé Julie, toujours évanouie, aux soins de la femme de chambre, le médecin redescendit auprès de Claire.

Elle sommeillait toujours avec d'imperceptibles tremblements. Son père, accoudé au lit, la regardait dormir. Daumier lui posa la main sur l'épaule; il se retourna en sursaut.

--Ah! c'est vous, docteur... Qu'est-ce qu'il y a? Je vous croyais parti depuis longtemps.

--Esquier, répliqua le médecin, j'ai une bonne nouvelle...

--Pour Claire? dit tout de suite Esquier.

--Pour Claire...

--Vous la guérirez?

--Je la guérirai certainement... La cause de son mal n'existe plus.

--Comment? fit le banquier. Puis comprenant à demi: Vous avez parlé à Julie?

--Oui...

--Et elle vous a écouté?

--Il le fallait... Ah! le choc a été rude. Elle souffre bien. Allez la voir.

--Mon Dieu! Qu'est-ce que vous avez fait, Daumier? Vous l'avez tuée!

--Non... Nous sauverons Mme Surgère, j'en réponds. Que voulez-vous, mon ami? La crise était nécessaire. Je l'ai provoquée pour qu'elle se produisît dans des conditions dont je fusse maître. Allez la voir. Elle vous aime. Dès qu'elle reprendra connaissance, il faut qu'elle vous trouve près d'elle. Quant à moi, je repasserai vers cinq heures.

***

Le médecin avait vu juste. Julie ne reprit guère connaissance de toute la journée; seulement vers le soir, sa fièvre disparut, elle tomba dans un sommeil profond et parfaitement calme. Daumier, qui revint avant la nuit, comme il l'avait promis, déclara qu'il n'apercevait plus aucun danger; Esquier alors quitta la chambre et alla se coucher, brisé de fatigue. Mais quand, le lendemain matin, vers dix heures, il fit demander des nouvelles de Mme Surgère, Mary lui annonça que «Madame était sortie de très grand matin; qu'elle paraissait bien portante et calme.»

Un instant, le soupçon d'un acte de désespoir effleura le banquier. Mais il se rassura vite. Non, Julie était trop croyante pour forcer la mort. «Alors, que veut dire ce départ? Quitterait-elle Paris? Aurait-elle conçu le projet de rejoindre Maurice?»

--Mme Surgère n'a rien emporté, pas de malle, pas de valise?

--Non, monsieur!

--Elle n'a pas dit où elle allait?

--Non...

--Ni fait atteler?

--Non... Madame est sortie à pied... Mais, par la fenêtre, je l'ai suivie des yeux. J'ai vu qu'elle traversait le boulevard et qu'elle allait prendre un fiacre fermé, à la station, en face...

***