L'automne d'une femme

Chapter 16

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Il la regardait penchée sur le canevas qui tremblait dans ses doigts, ses cils agités voilant ses grands yeux. Ces yeux trop grands et trop noirs, les dents trop blanches, la peau trop fine,--tour à tour, au caprice des émotions, pâle comme une feuille de camélia ou inondée de rougeur; je ne sais quel contraste violent entre cette pâleur transparente du visage et l'encre noire des bandeaux; la maigreur des bras sur lesquels flottait l'étoffe du corsage; la maigreur des mains où les doigts semblaient si frêles, prêts à se casser comme des tiges de verre,--tout révélait la jeune fille consumée par le dedans, approchée du moment où la flamme de l'âme brûlerait l'enveloppe.

À la voir ainsi consumée, une telle détresse le pénétra qu'il pensait: «Tout vaut mieux que son chagrin... Mieux vaut que je souffre, moi, que de la voir souffrir à cause de moi.» Entre les deux tortures: souffrir de la perdre, souffrir de la voir souffrir, véritablement la première lui semblait la plus tolérable.

Leurs pensées, lourdes d'anxiété, avaient fait entre eux le silence. La présence de Rieu mettait Claire en face du problème qu'il fallait résoudre, enfin: le mariage, c'est-à-dire l'adieu au rêve, le renoncement. Que faire? Le temps était venu de décider. L'imminence de cette nécessité apparut à la jeune fille, et malgré l'effort qu'elle fit pour se maîtriser, la torture de la crise contracta son visage.

Rieu lui saisit les mains:

--Vous souffrez! vous souffrez! Qu'est-ce que vous avez? Parlez-moi!

Elle faisait: «Non!» de la tête, mais ses joues pâlies encore par l'inspiration du coeur, le tremblement de ses lèvres, la mort de son regard, de ses membres abandonnés, disaient son angoisse.

--Je vous en prie, suppliait Rieu. Répondez-moi! Dites-moi ce qu'il faut que je fasse, je le ferai... Est-ce parce que je suis là que vous avez mal? Je vous voudrais si heureuse, moi! Je voudrais ne servir dans votre vie qu'à vous aplanir le chemin... Dites, Claire... Parlez-moi! vous ne me traitez pas comme un ami...

Il était penché sur elle. Renversée sur le dossier de la bergère d'osier, il la voyait comme à demi morte, et de la voir ainsi, l'ombre même du désir se dissipait en lui: il n'y demeurait qu'une adoration intense, une pitié affolée, le besoin de s'immoler à elle, pour la ramener à la vie.

Lui aussi connut, à cette minute, le vertige du sacrifice:

--Écoutez, Claire, dit-il gravement, comme on prononce un voeu qui enchaînera toute la vie. Je ne sais pas si votre mal vient de ce que je suis là, ou de ce que... de ce qu'un autre est loin... mais, je vous en prie, dites-vous bien que je ne veux pas gêner votre espoir, même le plus incertain. Tout ce qui a été convenu entre nous, toutes les promesses, si vous répugnez à les tenir, c'est nul, cela ne compte pas... Vous êtes libre...

Et, à mesure qu'il parlait, il avait l'effroyable satisfaction de constater que ses paroles étaient efficaces, et ranimaient la jeune fille. Elle rouvrait les yeux, elle le regardait avec un attendrissement rassuré... un peu de sang animait ses joues. Pourtant, elle eut honte d'accepter cette immolation.

--Je tiendrai ce que je vous ai promis, murmura-t-elle... Si j'ai tardé à vous en reparler, c'est que je suis souffrante, vous le voyez... Mais laissez-moi le temps... le temps de me rétablir... Je n'ai rien oublié. Je tiendrai ma promesse.

Rieu secoua la tête.

--Vous n'avez rien promis, ou plutôt, quand vous avez promis, vous ne vous connaissiez pas vous-même, vous ne saviez pas... Je ne veux pas profiter d'une surprise. Je n'y ai pas de mérite: c'est ce que je dois faire.

Et, après un silence, il ajouta:

--Et c'est ce que je puis faire de plus sage, même pour moi.

Il fit quelques pas, puis revint. Leurs yeux se rencontrèrent.

--Vous avez du chagrin? dit tristement la jeune fille.

Rieu répondit:

--Oui... beaucoup de chagrin... Mais que voulez-vous?...

Pour la première fois il comprenait la fatalité qui le rejetait hors du monde, hors des entreprises sentimentales qui font le bonheur des autres hommes.

--Je ne peux pourtant pas accepter, murmura Claire, que vous souffriez par ma faute!... Vous avez toujours été bon! J'ai beaucoup d'affection pour vous.

--Vrai? demanda Rieu, les yeux gonflés par les larmes qu'il retenait.

--Oh! oui! bien vrai...

Il lui prit les deux mains.

--Gardez-moi bien cette affection, ce sera le moyen qu'en pensant à vous, plus tard, je me trouve encore votre débiteur... Je ne sais pas ce que sera ma vie. N'importe où elle tourne, la pensée que vous vous souvenez affectueusement de moi me soutiendra.

Ils se regardèrent longuement sans parler; de trop grosses pensées roulaient dans leur cerveau: aucun mot n'aurait pu les traduire. Claire songeait: «Pourquoi une force est-elle en moi, je ne sais laquelle, plus forte que ma volonté et que ma raison? Celui-ci m'aime, je le sais; il n'a rien pour déplaire, il est bon, il est admirable, et je lui fais du mal pour l'autre qui ne le vaut pas, qui ne m'aime pas!...»

Elle fut un instant sur le point de se reprendre, de dire: «Si,--décidément, j'accepte, je suis votre femme.» À ces tournants de la vie, il suffit d'un choc léger pour faire chavirer nos décisions. Ce fut le choc d'un souvenir qui lui traversa l'esprit, sans cause: elle avait surpris, la veille, Julie lisant dans le petit salon une lettre où elle avait reconnu l'écriture de Maurice. L'instinct de rivalité réveillée triompha. Elle garda le silence.

--Adieu, fit Rieu, simplement.

Claire demanda:

--Vous partez! Restez encore un peu avec moi!

--Non, répondit le jeune homme. Je ne veux pas rester. Laissez-moi partir, ne plus vous voir pendant quelque temps. Si je restais ici, la force me manquerait... Adieu.

--Comme vous souffrez! murmura-t-elle.

Il répliqua:

--Oui. Beaucoup.

--Vous ne m'en voulez pas?

--Non. Adieu, mademoiselle!

Elle lui tendit son front d'un geste irréfléchi. Il l'effleura. Puis, sans regarder en arrière, il la quitta, traversa le jardin, sortit.

Un désespoir silencieux, sans secousse, le pénétrait lentement, comme un froid excessif qui lui eût gelé le corps à travers les vêtements. «Je le savais bien, pourtant, que c'était fini... Je le savais depuis longtemps... Oui. Mais à présent je ne la verrai plus!»

Son malheur ne lui semblait presque plus croyable: il se jugeait hors de la vie, dans le rêve. Et vraiment les objets réels qui l'environnaient, les maisons, les arbres, les voitures, flottaient devant ses yeux, incertains, noyés dans un brouillard...

--Bonjour, député!

Il perçut ce mot comme au delà d'un espace lointain; un bras se glissa sous le sien.

--Eh bien! quoi? Nous rêvons?

C'était Daumier. Rieu fut heureux de le trouver là, de s'accrocher à un être vivant.

--C'est vous, docteur... Pardonnez-moi... Je suis un peu désorienté.

--Je le vois, fit Daumier. Qu'est-ce que vous avez? Mlle Esquier ne vous a pas reçu?

--Si... Seulement, mon ami, tout mon cher rêve est par terre.

--Elle refuse de vous épouser?

--Elle refuse de se marier.

--Pauvre garçon!

Ils marchèrent quelque temps, sans parler, sur l'asphalte de l'avenue, écrasant les feuilles sèches dont un vent léger roulait les volutes.

--Et qu'allez-vous faire? demanda le médecin.

--Je n'en sais rien. Il me semble que ma vie n'a plus d'issue... Vous avez vu quelquefois, à Monte-Carlo, ces joueurs qui descendent en titubant les marches du casino, où ils viennent de perdre leur fortune? Eh bien, moi, j'avais mis tout mon enjeu de bonheur sur un «numéro plein», qui n'est pas sorti. Voilà. Avez-vous un bon conseil à me donner?

--Un conseil? Il y a longtemps que je vous l'aurais donné si vous l'aviez sollicité. En deux mots, voici, sur vous, mon diagnostic. Vous êtes étranger au monde, que vous ne comprenez pas et qui ne vous comprend pas. Pourquoi y restez-vous?

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, mon cher, que j'aperçois en vous un être d'exception. Vous êtes entré dans la vie avec une âme parfaitement blanche. Tout de suite, vous vous êtes dévoué à des idées ou à des gens, à des rois disparus, à la religion, aux ouvriers; du dévouement vous avez fait votre carrière. Certes, vous avez réussi; mais ce qui apparaît aux autres comme votre succès personnel s'est accompli, en réalité, en dehors de vous: vous ne cherchiez pas votre bonheur. Une seule fois l'idée vous est venue de faire quelque chose pour vous-même. Épris d'une jeune fille, vous avez voulu l'épouser... C'était manquer à votre destinée, mon cher; aussi vous ne réussissez pas. Oubliez-vous bien vite. Reprenez votre fonction naturelle d'abnégation. Voilà mon avis.

Après un silence, Rieu répliqua:

--Je crois bien que vous avez raison. Mais, voyez-vous, je suis tellement désemparé que je n'ai même plus le courage de ramasser les morceaux de mon espoir brisé...

Daumier lui prit les deux mains et le regarda bien en face:

--Tenez! Je vais vous exprimer encore plus clairement ma pensée. Vous êtes une sorte de prêtre égaré dans le monde; vous avez le bonheur de posséder la foi religieuse, c'est-à-dire une irréflexion affirmative, plus forte que tous nos raisonnements. Quittez donc bien vite le monde, puisqu'il vous rejette; faites-vous prêtre, mon ami!

Pas à pas, Daumier avait ramené le baron devant l'hôtel Surgère; Rieu devint un peu plus pâle. Cette vocation de la prêtrise à laquelle il avait songé bien des fois, dénoncée aujourd'hui par une bouche incroyante, lui paraissait divinement enjointe, et la souffrance de la séparation d'avec le monde l'attristait,--comme ce jeune homme dont parlent les Évangiles, qui pleura à l'appel de l'Initiateur.

Daumier lui dit doucement:

--Il faut que je vous quitte. Je suis arrivé, et l'on m'attend auprès de M. Surgère.

Ce nom fit relever les yeux au jeune homme. Il aperçut les portes de l'hôtel, la cime des arbres; un reflux de souvenirs lui apporta les dernières paroles de Claire.

--Soit, fit-il. Je quitterai Paris ce soir. Dans la solitude, le courage me viendra peut-être d'accomplir ce que vous me conseillez... Quoi qu'il arrive, merci.

En ce moment, ils se sentaient plus que des amis; ils éprouvaient cette réciprocité de tendresse humaine qui nous vient d'avoir entr'ouvert un instant, l'un devant l'autre, l'abîme de nos âmes.

Rieu répéta.

--Merci!... Ne _lui_ dites pas...

--Non, fit Daumier; je vous le promets.

Il le vit s'éloigner, redescendre l'avenue d'un pas plus ferme. Lui-même pénétra dans l'hôtel, l'esprit assiégé de réflexions:

«Quel bizarre instrument que notre conscience, pensait-il. Je ne crois à rien, et je viens peut-être, comme disent les bonnes femmes de Bretagne, de _faire un prêtre_.»

***

À cette même heure--quatre heures du soir à peu près--un fiacre déposait Julie Surgère au coin de la rue Chambiges. Elle s'y engageait vivement, se glissait dans l'une des maisons, toutes pareilles... La rue est si malheureusement orientée que le soleil n'y donne pleinement à aucune heure du jour. Il y faisait déjà sombre, malgré la pure clarté de cette après-midi. Julie pénétra sous la voûte d'entrée, ouvrit à droite une porte de chêne clair, et, dès qu'elle eut repoussé la porte et clos le verrou, d'un geste fébrile, s'arrêta, appuyée au mur de l'étroite antichambre, le coeur bondissant... Bien que, depuis son retour à Paris, elle vînt ainsi chaque jour passer une heure dans l'appartement, elle n'y avait pas encore accoutumé ses nerfs, et chaque fois elle ressentait la même anxiété avant d'entrer, la même angoisse à peine entrée.

C'est qu'il n'était plus là, le cher aimé, guettant le coup de timbre derrière la porte, pour tout de suite serrer sa maîtresse dans ses bras. Le rez-de-chaussée était vide. La grande chambre obscure, aux vitraux assombrissant les dernières pâleurs du jour, s'imprégnait de l'odeur affadie des lieux où la vie humaine a habité, puis qu'elle a délaissés. On n'avait pas allumé de feu depuis le dernier hiver: déjà l'humidité imbibait l'air. En entrant, Julie frissonna.

Solitaire, froide, déserte, elle l'aimait encore, pourtant, cette pièce sombre,--l'endroit du monde, après la villa de Cronberg, où elle avait le mieux possédé Maurice. Nul autre qu'elle n'y avait pénétré depuis que Maurice l'habitait: elle n'était peuplée que de leurs souvenirs; elle s'y sentait plus «chez soi» qu'à l'hôtel Surgère. Elle y oubliait un instant le monde extérieur, devoir et remords, et elle pouvait s'écrier ces paroles qui revenaient si souvent à sa bouche auprès de Maurice: «Ici, je suis heureuse!»

Maintenant l'appartement était vide. Julie ne pouvait plus parler avec son aimé, ou, sans même lui parler, le regarder marcher dans la chambre, écrire une lettre, couper les feuillets d'un livre. Elle ne pouvait plus l'aider à s'habiller pour le soir, et parfois d'un point de couture fixer un bouton ou réparer l'accident d'une déchirure. Elle ne pouvait plus tendre les lèvres ou les joues aux baisers de Maurice, si longs, si pressants, où elle cherchait si souvent la confirmation qu'il l'aimait!... Mais, toute seule, elle rôdait de la chambre au cabinet de toilette, à l'antichambre, à l'autre pièce, plus petite, où Maurice accrochait ses vêtements; elle s'asseyait dans le fauteuil où il travaillait. Chaque objet, sur cette table, elle en savait l'histoire. Plusieurs étaient des cadeaux qu'elle lui avait faits; d'autres avaient été achetés avec elle, d'après ses conseils. Elle feuilletait le sous-main en maroquin vert que Maurice avait rapporté d'un voyage à Londres. À travers des hiéroglyphes, des inscriptions fantaisistes, des silhouettes dessinées d'une plume qui rêve, elle lisait des dates dont elle aussi gardait le souvenir. Elle y trouvait son nom mille fois. «Julie!» Et plus souvent encore le monogramme tendre: Yù!... Ah! elle n'avait pas besoin d'autre occupation que de se souvenir et de rêver, et le livre que parfois elle ouvrait, parmi ceux que Maurice avait laissés sur la table, elle ne le lisait pas, n'aurait pas su même en dire le titre, quand elle le quittait, rappelée par l'heure...

Autre chose encore que les souvenirs l'attirait là. C'était rue Chambiges que Maurice avait convenu avec elle, en la quittant, d'envoyer ses lettres, et à défaut de lettre, au moins un télégramme annonçant qu'il se portait bien, et où il était. Les télégrammes, jusqu'ici, avaient été les plus nombreux, et les lettres bien courtes. Si courtes qu'elles fussent, un observateur plus aiguisé que Julie eût su y déchiffrer la maladie de cette âme désorientée, assez forte pour vouloir un parti, pas assez forte, une fois le parti accepté, pour ne plus accueillir de regrets. Mais Julie ne savait deviner Maurice qu'en sa présence; elle était inhabile à déchiffrer sa pensée sous le voile des mots. Et les moindres billets, contenant seulement des détails de lieux et de vagues protestations de tendresse, la contentaient.

Aujourd'hui, elle n'avait trouvé qu'un petit carton-correspondance dans une enveloppe, et, à voir qu'il s'était, le cher absent, donné la peine d'écrire cela au lieu de jeter simplement une dépêche au télégraphe, elle en était toute reconnaissante, toute heureuse. Elle avait baisé sur l'enveloppe les lettres de ce nom qui serait peut-être, un jour, vraiment le sien, devant les hommes,--_Mme Maurice Artoy_. Puis elle s'était rapprochée d'une des fenêtres pour mieux voir... Les deux côtés de la carte étaient recouverts de l'illisible écriture qu'elle lisait aisément maintenant. Elle apprit que Maurice avait quitté Francfort, qu'il traversait la Thuringe, que ses projets étaient de visiter successivement Berlin, Hambourg, Dresde, Prague. Aucune allusion à un prochain retour, ni aux événements qui pourraient le rendre nécessaire. Mais qu'importait à Julie? Tout le temps qu'elle demeura dans l'appartement de la rue Chambiges, elle relut le billet de son amant. Elle le vit de ses yeux, car pour lui elle redevenait imaginative, elle le vit assis à une table d'hôtel, traçant ces mots: «Ma chère bien-aimée...» et ceux-ci encore, dont la banalité ne la choquait point: «Ma solitude me pèse. Que n'êtes-vous près de moi!...» Et aussi la phrase presque invariable de l'adieu: «Je baise vos lèvres, mon aimée!...» Elle répétait tout haut les syllabes, dans le silence: «Je baise vos lèvres, mon aimée! Mon aimée!...» Et tout ce qui palpitait de vie en elle s'offrait à l'absent. Elle envoyait d'imaginaires baisers: «Je t'aime, mon trésor...» disait-elle. De nouveau elle effleurait le papier de sa bouche. C'était un peu de Maurice, ce carton inerte. Sa main l'avait frôlé: c'était sa pensée d'hier qu'y fixait l'écriture. Cher papier! Chères syllabes! Elle ne les distinguait plus déjà, car la nuit descendait. Mais maintenant elle les savait par coeur; et même, dans cette ombre accrue, qui fondait ensemble toutes choses dans la chambre, son rêve s'égarait. Elle rejoignait l'absent, l'enveloppait de sa pensée. Elle était avec lui. Il était près d'elle...

Elle fut réveillée de cet engourdissement de tendresse par un éclat subit de lumière, qui ranima la vision des objets disparus dans la nuit. On venait d'allumer le bec de gaz planté devant les fenêtres de l'appartement. Chaque jour, depuis son retour, c'était pour elle le signal qu'il fallait rentrer. Elle rajusta son chapeau, son manteau, et, jetant un adieu tendre à toutes ces choses aimées qui lui semblaient participer à son amour, elle sortit.

III

AU tournant de l'avenue de Wagram, Julie aperçut Tonia debout sur le seuil entr'ouvert de l'hôtel. Que se passait-il? Tous les incidents possibles lui apparurent: celui-ci, d'abord (et elle comprit qu'elle le redoutait bien plus qu'elle ne le souhaitait): le retour de Maurice. Mais, à peine descendue, Tonia lui cria:

--Mlle Claire est malade, elle est sans connaissance.

--Comment, malade? Qu'est-ce qu'elle a?

--Elle est «tombée faible», répliqua la vieille en fermant le lourd vantail de la porte et en suivant sa maîtresse par l'escalier... M. le baron de Rieu était venu; il avait causé avec elle dans le parc, assez longtemps. Quand il a été parti, Mademoiselle est rentrée, elle est montée... C'est Joachim qui l'a trouvée, tout de son long par terre, dans le petit salon.

Julie n'écoutait plus, elle hâtait le pas, montant l'escalier d'une haleine. Dans le salon mousse, elle vit Esquier debout à côté du fauteuil où reposait la jeune fille, la tête soutenue par des oreillers. Daumier, à genoux près d'elle, comptait les pulsations du pouls. Mais ce qui frappa Mme Surgère, ce furent d'abord les yeux ouverts, immobiles et comme léthargiques de Claire fixés sur elle, puis une coupe en porcelaine japonaise, qui, d'ordinaire, servait de porte-cartes,--remplie de sang.

--On s'est servi de cette coupe à la hâte, dit Esquier, répondant à l'interrogation muette de Julie. Claire a été prise, à peine relevée, d'un saignement de nez violent. Daumier était ici, heureusement. Il a eu bien du mal à arrêter l'hémorragie.

Mme Surgère se pencha sur la jeune fille. Mais, d'un geste réflexe, celle-ci tendit les bras et détourna la tête, comme pour se préserver.

--Prenez garde, murmura Daumier à l'oreille de Julie; si vous restez près d'elle, tout va être à recommencer.

Interdite, Julie s'éloigna vers le grand salon et, sans savoir ce qu'elle faisait, y entra. L'obscurité lui fit du bien. Elle eût voulu plus d'ombre encore, pour y cacher sa honte, son désespoir. «C'est moi! c'est moi qui suis cause de tout...» Elle les revoyait tous les trois: la malade hostile, Esquier consterné, le médecin usant de son autorité pour l'exclure... Elle sentait que tout le monde la condamnait et que cela devait être ainsi: elle était la cause de tout le mal. Elle se savait impuissante à combattre par une révolte toutes ces forces conjurées contre son amour; mais elle éprouvait, en même temps, que son amour ne céderait pas, même au remords, même à la mort. Alors, où allait-elle? Vers quelle catastrophe finale, quel chaos de vies brisées? Elle n'osait y rêver; elle invoquait timidement le Maître des destinées, disait: «Mon Dieu! Mon Dieu! sauvez-moi!»

Tout à coup elle se réveilla, Daumier et Esquier étaient près d'elle et la lumière électrique inondait le salon.

Elle rallia ses forces, ses idées; elle se contraignit à demander:

--Eh bien, comment va l'enfant?

--Mieux, dit Esquier. On vient de la porter dans son lit et de la coucher.

--Mais ce n'est pas grave?

Et son regard, fixé sur Daumier, le suppliait de répondre qu'effectivement ce n'était pas grave, que c'était un accident dont le mal de la pensée et les angoisses du coeur n'étaient pas la cause.

Daumier répliqua:

--Rien n'est désespéré quand aucun organe essentiel n'est lésé, et quand la malade n'a pas vingt ans. Seulement, quoi de plus grave que la consomption de la vie par le dedans, sous l'influence d'une cérébration? Claire est malade, grièvement malade, parce que son état de faiblesse la dispose à n'importe quel mal. On ne voit certes pas de rapport, _a priori_, entre une inquiétude sentimentale et la terrible hémorragie que nous avons eu tant de peine à arrêter; l'une a cependant provoqué l'autre...

Esquier regarda Julie, qui détourna les yeux.

--Enfin cette fois, reprit le médecin, il ne s'agit que d'une défaillance... Mais il ne faudrait pas que cela se répétât.

Et, après un court silence, il ajouta:

--Allons, je vous quitte. J'ai un malade à voir avant dîner. Adieu. Rassurez-vous, ajouta-t-il en serrant la main d'Esquier. Bien sincèrement, il n'y a pas de danger immédiat.

Il baisa la main de Julie et sortit. Esquier s'assit devant la table, où des livres étaient posés; il en feuilleta un distraitement. Julie l'observait. Sa grande taille voûtée s'affaissait comme sous un poids trop lourd pour les reins. Les plis de sa figure se creusaient; le gris indécis de ses cheveux avait pâli: toute son allure disait l'accablement et le vieillissement. «Comme je suis coupable, pensa Mme Surgère, envers cet homme excellent, qui m'a toujours si tendrement soutenue dans les crises de ma vie! Pour le remercier, je lui fais du mal! Je fais souffrir, avec lui, l'être qu'il chérit le plus...» Elle eût voulu se jeter à ses pieds, lui crier: «Pardon! pardon!»

Le silence de cette grande pièce, trop éclairée, lui devint insupportable. Elle eut besoin d'entendre les paroles d'Esquier, même des reproches. Sa voix murmura:

--Jean!

Esquier repoussa le livre qu'il feuilletait.

--Eh bien? dit-il.

Elle lui prit une main, et, la pressant affectueusement, tâcha de signifier tout le chagrin, tout le remords dont son coeur était gros.

--Mon pauvre ami!

Elle l'attirait près d'elle; elle ne voulait plus le laisser s'éloigner avant d'être pardonnée.

--Oui, fit-il à demi-voix, je suis bien inquiet.

Julie chercha des consolations; les mots ordinaires s'offrirent à sa pensée: «Claire n'est pas gravement malade; elle se remettra...» Mais elle n'osa les prononcer en face de cette grande douleur. De nouveau le silence pesa sur eux; Julie pressentit que cette fois ils étaient au bout des réticences, qu'il allait falloir s'expliquer enfin, et qu'elle-même allait livrer son plus rude combat pour défendre son amour.

Elle força son courage:

--Oh! Jean, je sais ce que vous pensez; je vois que vous ne m'aimez plus. Vous allez me détester... Pourquoi? Pourquoi cela? Vous pensez que c'est ma faute si Claire est malade!... Mais je n'ai rien fait contre Claire, moi, voyons! Je ne lui ai point pris quelqu'un qu'elle aimait! Pensez que voilà trois ans, plus de trois ans que Maurice... (Elle ne trouva pas de paroles pour achever sa phrase.) Tout existait depuis longtemps quand Claire est sortie du couvent, quand elle est venue habiter ici...

Esquier l'interrompit:

--Je vous en prie, dit-il, ayez pitié de ma petite Claire...

Leurs yeux se heurtèrent; Esquier sentit que le regard de Julie, pour ainsi dire, se murait devant le sien. Il essaya de pénétrer quand même dans cette âme close.

--Ayez pitié de nous... Vous voyez comme elle souffre, la pauvre enfant... Elle ne dit rien, elle n'accuse personne, mais elle est en train de mourir, voilà!...