L'automne d'une femme

Chapter 15

Chapter 153,784 wordsPublic domain

--Où donc est Claire! murmura Julie.

--Je ne sais pas, ma Yù... Dans le salon mousse, probablement. Tu as fait un bon voyage, au moins, toi?

Julie ne répondit pas. Elle passa devant la vieille, monta vivement l'escalier.

Il lui tardait de voir Claire.

Dans la demi-clarté du salon mousse, elle l'aperçut, étendue sur une chaise longue. Était-elle vraiment assoupie, ou feignit-elle de se réveiller? Julie la vit si pâle, si affaiblie et comme diminuée qu'elle redevint pour elle, aussitôt, l'affectueuse et pitoyable mère de toujours:--On me dit que tu es souffrante, chérie?...

Elle avançait les bras... Claire hésita imperceptiblement, puis se laissa prendre et embrasser, sans abandon. Mme Surgère sentit le raidissement de ce corps flexible sous son étreinte, et sous son baiser la retraite du front. Esquier était entré et, distrait, feuilletait la partition ouverte sur le pupitre du piano.

Claire demanda:

--Vous êtes en bonne santé?

--Oui, moi, je vais bien, répliqua Julie gênée par les yeux fixes, si noirs, de la jeune fille. Mais c'est toi, mignonne, qui es souffrante, à ce qu'on me dit?...

--Oh! non! je ne vais pas mal, je n'ai rien... je n'ai rien, je vous assure...

Elle détournait à demi la tête, jetait les mains en avant, comme pour éloigner à la fois la curiosité et la pitié. Julie comprit qu'elle n'avait aucun droit à combattre, à consoler cette douleur innocente, dont elle était la cause. De nouveau elle eut conscience que les jours d'inquiétude passive étaient finis, qu'elle entrait dans la crise violente, après quoi son amour triompherait ou serait vaincu.

Un silence, dont ils souffraient tous trois, semblait élargir l'espace autour d'eux. Esquier, pour en finir, proposa:

--Voulez-vous monter tout de suite auprès d'Antoine?

--Non, répliqua Julie. Je vais passer dans ma chambre, et me changer. Je suis affreusement lasse. Dès que je serai prête, je vous rejoindrai. Est-ce bientôt, cette consultation?

--Dès que Rodin et Froeder arriveront. Tenez, voilà l'un deux...

On sonnait en effet. Un instant après la tête blanche de Froeder apparaissait au tournant de l'escalier. Rodin le suivait; ils s'étaient rencontrés devant la porte de l'hôtel, forcés à l'exactitude par l'excès de leurs besognes.

Ils saluèrent Julie. Esquier présenta Froeder.

--Ah! madame Surgère, fit le chirurgien... Je n'aurais pas attendu, pour notre malade, une si jeune et si charmante compagne.

Il s'inclinait, avec des grâces fanées du dernier demi-siècle, en homme qui a fréquenté les courtisans, vingt années durant, à Compiègne et aux Tuileries. Julie, sans souci de paraître indifférente, ne répondit rien.

--Eh bien! dit Esquier, nous descendons. Vous nous rejoindrez, ma chère amie.

--Oui.... Quelques minutes, et je suis à vous. Combien de temps durera la consultation?

Esquier consulta les deux docteurs du regard.

--Oh! fit Rodin... un quart d'heure, une demi-heure au plus, si les observations ont été faites soigneusement. Est-ce que notre confrère est là?

--Daumier? Il est installé dans le cabinet de travail, il s'en est fait un petit laboratoire.

--Alors, madame, un quart d'heure nous suffira.

Ils saluèrent Julie, et descendirent, suivis d'Esquier. Julie, avant de quitter Claire sur cette première entrevue, voulait emporter d'elle un mot de pardon. Elle rentra dans le salon mousse. La jeune fille n'avait pas quitté la chaise longue. Elle y était assise, les mains dans le creux des genoux, en une pose de rêverie profonde.

«Moi, pensa Julie, je n'ai point de haine contre elle. Je voudrais qu'elle oubliât, qu'elle fût heureuse... et je ne pourrai pas être tout à fait heureuse, à cause d'elle, même si....»

Elle n'acheva pas sa pensée. Claire, l'apercevant, leva vers elle son visage, sur lequel un voile semblait tendu.

--Claire, ma mignonne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire votre mal?

Elle eût souhaité la confiance et la confidence de l'enfant, une explication sincère, une communion de larmes. Malgré sa rancune, Claire sentit bien que cette âme lui était ouverte. Elle répondit doucement:

--Je vous assure que je n'ai rien, madame... Je ne saurais pas dire ce que j'ai, du moins... C'est un malaise, une tristesse, il faut que je me résigne et que j'attende. Cela passera.

--N'avez-vous pas vu M. de Rieu, aujourd'hui? questionna Julie.

Mais à ce nom, qui résumait les dures nécessités de l'heure présente, le visage de Claire, de nouveau, se masqua d'indifférence.

--Non! fit-elle. Et elle détourna les yeux.

Julie, la voyant redevenue hostile, céda. Lentement, accablée de tristesse et de remords, elle quitta la chambre. «C'est fini, pensa-t-elle... je n'y peux plus rien. Elle me déteste...» Malgré ses remords et sa tristesse, elle se révoltait obscurément contre l'injuste rancune de Claire. «Elle n'a pas le droit de me haïr ainsi. Maurice lui appartient-il donc? Elle l'aime, soit. Mais qui l'aime mieux d'elle ou de moi?» Et elle répondait avec une victorieuse assurance: «Moi.»

Dans sa chambre, Mary l'attendait. Julie se rafraîchit à la hâte; elle quitta les vêtements empoussiérés du voyage. Comme Mary la rhabillait, Julie s'aperçut dans la triple glace de l'armoire: et cette image lui rappela un soir qu'elle s'était vue ainsi reflétée, une des premières fois peut-être qu'elle avait connu sa beauté et connu le désir d'être belle... C'était un soir de novembre... elle revenait de la chapelle de la rue de Turin... Maurice était en bas, dans ce petit salon où, aujourd'hui, pleurait Claire. Temps de chère torture, comme elle l'enviait au passé! Avoir souffert, avoir combattu contre son désir d'être à Maurice, qu'étaient ces luttes et ces souffrances au prix des présentes angoisses? «En ce moment-là, je me réfugiais dans la peur de mal faire, dans la religion... Tout cela m'a abandonnée, la religion, la pudeur; ou, du moins, tout cela ne m'a pas défendue contre moi-même... La vraie défense, c'eût été de savoir l'avenir, ce que les événements feraient de nous, malgré nous. La force me fût venue de résister, alors!...» Et tout de suite cette pensée lui apparut comme un blasphème contre son amour, contre Maurice absent. Un blasphème et un mensonge... «J'aurais connu l'avenir que j'aurais fait de même. Ce que j'ai souffert et ce que je souffrirai ne paye pas encore le bonheur de ma faute. Ô mon Dieu, ne me condamnez pas!»

On frappait à la porte de l'antichambre. Mary alla ouvrir et revint, disant:

--M. Esquier prévient Madame que la consultation est finie; il faut que Madame descende si elle veut voir les médecins avant leur départ.

Julie se hâta, mais la comédie sociale qu'elle allait jouer lui répugnait. La promesse de Maurice la hantait! «Si vous devenez veuve, je vous épouserai!» Son plus cher rêve, c'était ce veuvage. Et il fallait feindre l'inquiétude, le chagrin. De quel horrible réseau de tromperies est tissu l'adultère!

En passant devant le cabinet de travail qui précédait la chambre d'Antoine Surgère, elle entendit des voix qui chuchotaient derrière la porte... Elle pensa retarder l'épreuve en entrant là. Elle y trouva, à la table, Froeder, assis devant une feuille blanche, la plume aux doigts; Esquier, Rodin, Daumier, le baron de Rieu, debout autour de la cheminée. On se tut en l'apercevant. Froeder se leva.

--Je vous en prie, fit-elle à demi-voix, ne vous dérangez pas.

Elle serra la main de Daumier et de Rieu: avec eux elle s'isola du groupe.

--Qu'ont dit les médecins?

Daumier expliqua en quelques mots l'évolution du mal. La paralysie se déplaçait, gagnait les lobes gauches du cerveau.

--Nous avons cru tout à l'heure qu'il allait parler.

--En somme, fit Rieu, la fin est désormais l'affaire de quelques semaines.

La mort!... La libération!... Julie, partie à l'étranger avec Maurice, recommençant des jours lumineux comme les premiers jours de Cronberg; Claire, baronne de Rieu, jouant dans l'hôtel de la place Wagram le rôle de jeune femme mondaine et jolie, nécessaire, disait-on, à la prospérité de la banque! Tout ce bonheur s'achèterait au prix d'une mort qui venait lentement et sûrement, d'un pas de châtiment...

Mais Froeder s'avança, jugeant convenable d'adresser quelques mots de consolation à la jeune femme.

--Hélas! madame, nous avons trop le respect de la science pour vouloir vous induire en erreur, dans une circonstance aussi grave. Nous nous trouvons en présence d'un de ces cas où nous sommes sans pouvoir... La vie attaquée à la source même de la pensée et de l'activité... La substance nerveuse... dissoute... mystérieusement résorbée...

Il regardait Julie: il semblait gêné par le calme de ce visage; il attendait les larmes prévues qui lui fournissaient, d'ordinaire, sa péroraison. Mais les larmes ne coulèrent point sur les joues de Mme Surgère. Elle demanda avec fermeté:

--Alors, aucun espoir de le sauver?

Cette nette question déconcerta le vieux discoureur. Il répéta:

--Mon Dieu! assurément... la science.

Et finalement, se tournant vers Rodin qui, de son oeil mauvais et narquois, le regardait patauger, il dit:

--N'est-ce pas votre avis, docteur Rodin?

Rodin s'inclina.

--La médecine est vraiment inutile ici, fit-il, du moins pour guérir. Au chevet de M. Surgère, elle n'aura plus désormais qu'à observer et à s'instruire. Je vous demande, à ce titre, la permission de revenir.

--Regardez Froeder, chuchotait Daumier, à l'oreille de Rieu. Il est furieux de l'idée de Rodin: il est battu; il n'a pas su se donner l'air de s'intéresser à la «science!»

Julie salua légèrement les deux augures et se dirigea vers la chambre du malade. Esquier la suivit.

Elle se sentait plus forte, sûre à présent de se trouver en face d'une chose qui, pour ainsi dire, n'était déjà plus.

Une odeur de chloroforme, mêlée à un parfum artificiel de benjoin qu'on venait de faire brûler, la saisit à la gorge dès le seuil. Comme le soleil donnait au couchant sur la fenêtre, on en avait fermé les persiennes avant la consultation. Le soir baissait, il faisait presque nuit.

--Allez chercher une lampe, Hélo, dit Esquier à la garde.

--Eh bien! fit-il dès que cette fille fut sortie. Vous voyez ce qui reste d'Antoine.

À travers la pénombre, Julie entrevoyait le lit, debout contre le mur latéral, et une sorte de masse qui semblait posée dessus, posée, point couchée. Cette masse était immobile. Peu à peu, les yeux de Mme Surgère, s'habituant à l'obscurité, distinguaient un corps, assis ou accroupi à la hauteur de l'oreiller; elle percevait les membres ramassés, tordus, et la tête fixe, un peu tournée vers la gauche... La lampe que Hélo rapportait éclaira les détails de cette forme confuse... Mme Surgère s'approcha du chevet; cette chose déformée la surprenait: dans un hôpital elle eût passé devant le lit sans y reconnaître son mari. Mais les paupières se levèrent tout à coup, la regardèrent: un regard viré lentement, tandis que la tête demeurait inclinée.

Julie recula; ses doigts tenaillèrent le poignet d'Esquier.

--Il vous reconnaît, fit le banquier.

Julie regardait, hypnotisée par les yeux fixes. De ces deux yeux, le gauche semblait vitrifié déjà, presque mort, ou du moins il ne gardait de la vie que le mouvement sans la sensibilité. Mais l'autre, indubitablement, vivait: il concentrait et résumait la vie de ce corps noué, à demi immobile.

--Ne voulez-vous pas lui donner la main? souffla Esquier.

Elle s'approcha du lit, prit dans sa main la main du malade. Mais à la presser, elle la sentit molle, comme vidée: une sorte de gant humain, rempli de pâte, qui cédait sous les doigts. Elle laissa échapper un cri. Esquier la soutint.

--Je vous en prie, murmura-t-elle, ne restons pas là...

Cramponnée au bras du banquier, elle regagna le cabinet de travail. Rodin et Froeder étaient partis. Daumier et le baron de Rieu s'entretenaient encore devant la fenêtre, dans l'obscurité devenue presque complète. Elle fut bien aise de cette obscurité qui lui permit, affaissée sur un fauteuil, de se remettre lentement sans attirer l'attention.

Elle souffla à Esquier:

--Causez... Qu'on ne fasse pas attention à moi, je vais mieux...

Esquier rejoignit les deux jeunes hommes. À travers le brouillard d'engourdissement où la plongeait sa faiblesse, elle entendit que Daumier ne parlait plus d'Antoine Surgère, mais de Claire. Il disait:

--Je ne veux pas t'inquiéter, mon cher vieux, mais vraiment, prends garde. Use de ton autorité sur ta fille pour lui faire quitter Paris: trouve-lui une compagne de son âge; envoie-la dans le Midi; enfin, distrais-la, empêche-la d'être seule et de penser... sans cela, je ne réponds de rien.

Après une minute de silence, Esquier demanda:

--Restez-vous à dîner, Daumier? Et vous, Rieu?

Daumier accepta. Rieu s'excusa d'abord, finit par céder. Un valet de pied ouvrait justement la porte et annonçait que Mme Surgère était servie. Comme tous quatre descendaient l'escalier pour se rendre à la salle à manger, Julie, que les derniers mots de Daumier avaient inquiétée, le retint.

--Réellement, demanda-t-elle, Claire vous inquiète?

--Oui, beaucoup, beaucoup!

Il expliqua qu'au mois de janvier de cette même année, il avait eu l'occasion de soigner un cas analogue: une jeune fille, une simple ouvrière faisait des journées de couture en ville, qui, sans qu'aucun organe fût lésé, était tombée dans un tel état de consomption et de langueur qu'elle avait dû suspendre son travail.

--Au lieu de la droguer, poursuivit le médecin, je me suis informé, j'ai confessé la malade. J'ai fini par savoir que dans une des familles où elle se rendait en journée, elle s'était toquée du fils de la maison, un très jeune officier, sortant de Saint-Cyr... Elle n'osait rien manifester de cette tendresse; elle se consumait silencieusement.

--Et qu'avez-vous fait? demanda Julie.

--Ma foi! j'ai été trouver l'officier, et je lui ai conté l'affaire. La jeune fille n'était ni belle ni laide; mais elle avait vingt ans, et puis, dans l'armée, ils ne sont pas très exigeants. Huit jours plus tard, ma malade montait sur les chevaux de bois à la foire de Neuilly.

À table, Claire était assise à la place ordinaire, entre Rieu et son père. Oh! cette pâle silhouette, si amincie, presque transparente, quel remords vivant pour la pauvre Julie! Quel remords, le chagrin d'Esquier! Avant la fin du repas, la jeune fille remonta dans sa chambre. Quelques minutes après, Julie, dévorée d'inquiétude, quitta la table à son tour. Elle n'y tenait plus; il fallait qu'elle tentât encore une fois de fléchir l'enfant, d'obtenir sa confiance, le droit de parler ouvertement... Un ferment d'abnégation la travaillait; elle se sentait prête à tout pour guérir le mal qu'elle avait fait.

La chambre n'était éclairée que par une seule bougie placée sur la cheminée. Julie s'approcha du lit, se pencha... Claire se retourna subitement, montrant un visage effaré, noyé de larmes, qu'elle cacha aussitôt de ses mains, en reconnaissant Mme Surgère.

--Claire, ma chérie, balbutia celle-ci... Tu pleures, tu as mal. Pourquoi ne veux-tu rien me dire? Est-ce que tu n'as plus confiance en ta vieille amie?

La jeune fille essuya ses yeux d'un geste volontaire.

--Non... je n'ai rien, rien...

--Mais si, tu souffres, répliqua Julie en retenant les deux mains qui se dérobaient. Ah! comme tu as tort de ne pas te confier à moi, méchante enfant! Tout ce que je pourrais faire pour te consoler, je le ferais!

Si, à ce moment, Claire eût tout avoué, si elle se fût jetée dans les bras maternellement ouverts, Julie, si meurtrie, si ravagée par la lutte, peut-être eût lâché d'un coup toute résistance; peut-être, en une de ces faims de dévouement qui dévorent les grands coeurs, elle se fût écriée: «Eh bien! aime-le! qu'il t'aime... sois sa femme... Mais ne pleure pas... mais ne souffre pas... mais vis!...» Hélas! à ce débordement d'abnégation, la jeune fille fermait résolument son coeur, ses mains cherchaient à s'échapper des mains de Julie... Julie répéta, penchée sur l'enfant: «Claire, je t'en prie, parle-moi... Je ferai ce que tu voudras... entends-tu? ce que tu voudras!» Elle sentit qu'elle perdait pied, qu'elle allait s'abîmer et se noyer dans sa propre pitié... N'importe; le vertige de sacrifice l'emportait. «Ce que tu voudras, entends-tu?» Tout, elle eût donné tout à cette minute pour les bras de Claire jetés autour de son cou, pour un: «Merci!» calmant son remords! Mais comme elle cherchait cet enlacement, la jeune fille s'arracha d'elle presque brutalement:

--Laissez-moi! fit-elle.

C'en était trop. Tout ce que l'amour avait mis de fierté dans l'âme de Julie se rebella:

--Soit, dit-elle. Je m'en vais.

Elle quitta la chambre de Claire, gagna la sienne, s'y enferma. Chassée du sacrifice et du dévouement, elle retrempa dans l'amour son pauvre coeur meurtri sous les remords et le mépris: à se souvenir des journées de Cronberg, si chèrement douloureuses, elle oublia tout, elle trouva belle et rare encore la part qui lui était gardée par la destinée. Tout haut, dans cette chambre où elle était seule, elle parla à l'absent, elle lui dit qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Elle lui demanda, comme une dévote à son saint favori, qu'il lui pardonnât d'avoir, au cours de cette journée, senti fléchir son coeur sous d'autres pressions que sa tendresse. Elle lui promit et se promit à soi-même de ne plus laisser surprendre sa pensée, d'être égoïste et insensible en lui, pour lui.

II

FEUILLE à feuille, en ces jours du milieu de l'automne, le grand jardin de l'hôtel Surgère se découronnait. Devant le pavillon habité par Esquier, toute la verdure était jaunie ou rouillée déjà; mais vingt nuances de colorations, depuis le vert sombre jusqu'au rouge sang, moiraient cette verdure près de déchoir. Au point où les allées se courbaient pour tourner le pavillon, deux touffes d'azélias pourpres semblaient des arbres de féerie parmi les squelettes des lilas. Plus loin le fond du jardin restait merveilleusement vert, peuplé d'arbres robustes aux feuillages ternes: des platanes, des lauriers, des cèdres, et, face à face, se mirant dans un petit bassin, un sureau et un figuier, centenaires tous deux. Dans ce coin contigu à d'autres jardins, le soleil donnait tout le jour, point gêné par des murailles, et la fraîcheur de l'eau y ranimait les sèves.

Comme cet octobre était tiède, avec des après-midi de ciel pur, de soleil apâli, qui ressemblaient à un été du Nord, Claire, presque chaque jour, apportait un livre ou quelque ouvrage sous l'encorbellement du figuier et du sureau, et là, assise des heures entières, goûtait la quiétude d'être seule, à l'abri de la curiosité affectueuse de ceux qui l'entouraient.

Deux ou trois fois depuis son retour, Julie était venue l'y chercher, inquiète, ramenée malgré tout à la pitié.

--Tu ne veux pas sortir avec moi, mignonne? Le docteur l'ordonne pourtant!

Claire répondait: «Non!» d'une voix si chargée de rancune que Mme Surgère, triste et meurtrie, renonçait à la convaincre: «Elle me méprise et elle me hait,» pensait-elle. Et, de fait, sans qu'elle les précisât, c'étaient bien de tels sentiments qui remuaient la jeune fille au cours des longues heures de solitude. Depuis le matin où elle avait surpris les amants traversant le salon vide, en leur extase d'amour comblé, elle avait eu cette idée: «Maurice, qui est à moi, m'est volé par Julie.» Elle avait souffert, elle avait pleuré; mais elle avait pourtant gardé un espoir, presque le même qui vivait obstinément en Maurice:--«Un jour viendra où je le reprendrai... un jour... sûrement!» Un jour! qu'importe le temps à la jeunesse? L'avenir si long, si long: n'a-t-il pas assez d'années pour tout arranger?... Elles avaient passé, les années: loin d'arranger la réalité au caprice des rêves, elles avaient seulement amené l'heure de la crise inévitable, l'heure où l'on ne peut plus dire: À demain... Mais à cette heure de crise, plus que jamais, Claire s'affirmait avec sécurité: «Maurice m'aime!» Elle avait bien aperçu, depuis sa rentrée dans le monde, l'inquiétude tendre, la tristesse ombrageuse du jeune homme. Et lui-même n'avait-il pas avoué qu'il l'aimait, un jour, alangui et vaincu par quelques mesures de Beethoven?

Lorsqu'elle lui dit, peu de temps après: «M. de Rieu veut m'épouser,» elle ne doutait pas que Maurice répondît: «Non!... c'est moi qui vous aime. C'est moi qui serai votre mari...» Un sort scella leurs lèvres à tous deux... ils ne se confièrent point leur secret: quand ils se quittèrent, il semblait que tout espoir d'avenir commun leur fût irrévocablement interdit. Eh bien! malgré tout, tandis que Maurice errait en Allemagne, flagellé par le souvenir et le désir, Claire ne perdait pas confiance; la même voix que naguère chuchotait infatigablement: «Il est parti... Il t'a abandonnée. Mais il t'aime, va! et sûrement, il te reviendra...»

Ce fut quand Mme Surgère partit à son tour, quand Claire la devina appelée par Maurice, que pour la première fois elle se sentit dédaignée et perdit courage. Son coeur droit, simple, pouvait-il admettre cette monstrueuse et banale vérité: Maurice l'aimant, et cédant pourtant au besoin d'avoir sa maîtresse auprès de lui? Elle se sentait vaincue; elle connut les vraies tortures de la jalousie.

Que de fois elle l'avait rêvé, ce voyage de chère solitude en pays lointain avec Maurice! Ils étaient mariés: on disait adieu à Paris, aux figures connues, toutes importunes, mêmes les plus aimées; et l'on s'en allait, elle dans ses bras, vers l'avenir! Hélas! le voyage aventureux, une autre le faisait avec Maurice. Une autre le possédait, à elle seule, loin des regards, bien librement. Elle détesta Julie pour lui avoir volé ce bonheur: elle la méprisa aussi. Elle ne devinait pas nettement ce que pouvaient être les relations des deux amants à Paris. Certes ils se voyaient seul à seule, ils avaient des rendez-vous quotidiens; les sorties régulières de Julie en témoignaient assez... Pourtant Julie vivait à part de Maurice; s'ils se rencontraient dans le monde, ils étaient contraints à l'attitude de deux indifférents... Tandis que là-bas ils vivaient ensemble, ils se montraient ouvertement au bras l'un de l'autre, _ils dormaient sous le même toit_!... Et Julie y consentait, une femme mariée! Claire la condamna avec la sévérité d'une conscience qui n'a jamais péché, qui ne sait même pas comment on pèche.

Ah! les souvenirs, encore si chers, les souvenirs de l'amitié enfantine, les caresses timides, permises ou dérobées, à la villa des OEillets, ce peu d'elle-même que Maurice avait eu, comme la jeune fille le regrettait et le réprouvait, à présent! «S'il a eu quelque chose de moi, pensait-elle, c'est que je me croyais sûre d'être sa femme un jour!...» Elle ne serait jamais sa femme... Rejetée à un autre mariage, engagée malgré elle, elle savait bien qu'elle n'y trouverait pas le bonheur: mais le repos même, la paix de conscience lui semblaient impossibles,--unie à un autre homme que Maurice, avec de tels souvenirs!

***

--Mademoiselle Claire, c'est M. le baron.

Un pas avait fait crier le sable de l'allée; à travers les branches dépouillées des lilas, Claire Esquier avait aperçu le tablier blanc de Mary. Maintenant la femme de chambre, debout devant elle, attendait les ordres. Claire hésitait. Fallait-il recevoir ce garçon, si dévoué, si bon, qu'elle aimait bien, et qu'elle désolait malgré soi?

--Où l'avez-vous fait entrer?

--Au salon, mademoiselle.

--Dites que j'y vais.

Puis, se ravisant, comme Mary s'éloignait:

--Non... Amenez-le plutôt ici.

Elle venait de penser qu'une explication définitive et franche devenait nécessaire, et que dans ce coin de solitude, respecté maintenant par Julie elle-même, leur entretien serait plus tranquille... Quelques instants encore, et Rieu arrivait. Il était un peu pâle; son abord fut embarrassé, et quand la jeune fille l'eut fait asseoir sur un fauteuil de paille, près de sa guérite, il ne se remit pas tout de suite.