Chapter 14
Ils connurent ainsi tous les coins attrayants de la région, tous les sommets voisins du Taunus. Ce ne sont point des montagnes ardues; leur accès n'est défendu par aucun obstacle... La plus haute, le Grand Feldberg, n'a pas mille mètres d'altitude: sorte de ballon aux flancs velus d'arbres, comme toute la chaîne, dénudé au sommet en un assez large plateau, où l'on a bâti un hôtel pour les voyageurs, avec un belvédère dominant une immense étendue de pays. De Cronberg jusqu'à ce sommet, il faut trois heures de marche. Maurice proposait de faire l'excursion en voiture. Mais Julie résista; une vingtaine de kilomètres ne l'effrayaient pas, disait-elle. En réalité, elle appelait de son désir cette journée de fatigue, près de l'aimé, sous les forêts salubres, devant les larges horizons où leurs poitrines, leur semblait-il, se désoppressaient.
Comme ils allaient partir, par une matinée un peu brumeuse que des pluies nocturnes avaient rafraîchie, le courrier arrivait, apportant, avec les journaux, une lettre de Paris pour «Mme Maurice Artoy». C'est Esquier qui écrivait: une lettre brève, froide, sans aucune allusion à Maurice. Il prévenait seulement Julie que les nouvelles de Luxembourg n'étaient pas bonnes. Les médecins avaient interdit tout travail à Antoine Surgère et s'efforçaient vainement de le faire rentrer à Paris. Il fallait qu'elle se tînt prête, au premier télégramme.
«Nos amis vont bien, concluait Esquier. Claire est un peu fatiguée; j'espère que ce ne sera rien.»
Cette lettre les inquiéta. Tandis qu'ils montaient, l'un près de l'autre, le sentier boisé de Koenigstein pour atteindre la route du Feldberg, Maurice pensait: «Elle va partir. Je vais me retrouver seul.» Et il s'étonnait qu'aucun mouvement d'âme ne répondît à cette pensée. Non, bien vrai, il ne savait plus où était son désir, et si l'angoisse de ce tête-à-tête troublé valait mieux que l'horrible isolement. Elle, la pauvre Julie, se disait: «C'est fini, c'est fini... je vais le quitter... Je ne l'ai pas repris; il est plus loin de moi qu'avant, et je vais le quitter!» Un désir violent l'agitait de le reconquérir maintenant, dans les heures qui lui restaient encore. Elle sentait cela impossible et nécessaire.
***
Le chemin qui, de Koenigstein, mène au Feldberg, grimpe d'abord assez ardûment au flanc de la montagne, entaillé dans une terre rougeâtre, hérissée de grosses pierres où la marche est difficile. Maurice et Julie, les doigts joints, montaient cette côte, heureux de sa rudesse, qui leur coupait l'haleine et leur ôtait tout prétexte à parler...
Peu à peu le décor de la montagne, autour d'eux, changea. Après les taillis noirs, les verdures rabougries qui encaissaient le sentier, les arbres s'exhaussèrent, et en même temps le chemin s'aplanit--large, herbu, facile, sous les futaies. Quelques chênes tortueux se mêlaient aux troncs souples des charmes et des bouleaux; bientôt ce furent des pins gigantesques, dessinant d'interminables nefs de cathédrales, sous lesquelles régnait un silence émouvant. Les deux pèlerins marchaient sans entendre le bruit de leurs pas, car la route était feutrée par les aiguilles des pins déchues et desséchées depuis bien des hivers.
Parfois la forêt se trouait; une grande clairière déboisée s'ouvrait au bord de la route, tapissée de fougères, d'innombrables framboisiers sauvages tout couverts de leurs fruits...
À mi-route du sommet s'élève la Fuchstanz-hütte (cabane de la danse du renard). C'est une hutte en troncs d'arbres, bâtie par le Taunus-Club pour servir de refuge aux voyageurs. Une buvette y est installée pendant la belle-saison; on sert du café au lait, de l'eau-de-vie, du kirsch.
Maurice et Julie y pénétrèrent. On leur versa une boisson sans nom, faite avec des glands doux torréfiés; mais la chaleur du liquide noir les réconforta. Comme ils achevaient de le boire, une voiture s'arrêta à l'entrée de la hutte, et ils entendirent avec surprise les gens qui en descendaient se parler français: un petit garçon de cinq ans environ, puis un homme d'une trentaine d'années, blond, élégant, puis une jeune femme brune assez jolie, puis enfin une gouvernante allemande, pâle et fade, qui commanda les tasses de café au lait. Maurice Artoy les observait. Tout ce monde paraissait alerte et gai... «C'est le mari et la femme, pensait-il... Voilà un homme qui n'est guère plus âgé que moi, qui est plus laid que moi, et plus sot, probablement; pourtant, vers ses vingt-cinq ans, il a su fixer sa vie. Et maintenant, tandis que je me débats au fond d'une impasse, lui marche délibérément, d'étape en étape, sur une grande route...» À ce moment, le petit garçon, ennuyé d'être assis, s'avança du côté de Julie, d'abord hésitant, peu à peu plus résolu. Planté en face d'elle sur ses jambes demi-nues, il la contemplait de ses prunelles d'un bleu éclatant, dilatées par l'attention.
Julie lui sourit. Il dit gravement:
--Jolie dame!
Et, posant sa main à plat sur sa bouche, il envoya un baiser. Mme Surgère le saisit dans ses bras, d'un de ces violents gestes maternels qu'ont parfois celles qui n'ont pas été mères, et le baisa sur ses joues brunes, sur son cou découvert par le col marin.
Elle le reposa à terre.
--Partons-nous, Maurice? dit-elle, la voix troublée.
Ils partirent sous le regard un peu étonné des deux Français. Ils ne se dirent point--ils n'avaient pas besoin de se dire l'affreuse tristesse où les avait plongés cette rencontre banale d'un jeune couple et d'un petit enfant!...
***
...Le ciel s'éclaircissait sur la forêt, soit que les ouates de brumes fussent volatilisées par le soleil plus chaud, soit qu'elles demeurassent attachées aux basses pentes de la montagne. Vers midi, comme ils apercevaient déjà distinctement, par des éclaircies de forêt, les toits de l'hôtellerie, un soleil radieux sublima les dernières nuées, dora les pins et les hêtres, et, sur la route, éparpilla les éclaboussures de lumière tamisées par les branches. Le rayonnement de cette gaieté du ciel pénétra le coeur des deux amants; la fraîcheur de l'air dilatait leurs poitrines, ils devinaient que tout à l'heure l'horizon allait s'ouvrir pour eux. Ils se regardèrent en souriant. Les vieilles paroles, tant de fois dites, revinrent aux lèvres de Julie:
--Tu m'aimes?
--Oui, répondit Maurice; et il baisa cette bouche qui l'implorait.
Ils arrivaient: un tournant encore, une courte montée, et c'était le plateau culminant, une sorte d'immense hune, d'où la vue s'étendait prodigieusement, dans tous les sens. Ils en firent le tour avec lenteur, fouillant l'horizon, retrouvant les sites maintenant familiers que depuis vingt jours, ils parcouraient comme à la tâche. Pour la première fois, car il n'avait pas amené sa maîtresse dans cette cité de souffrance, Maurice revit au loin Hombourg, sa tour, son beau parc. Julie nommait les villages qu'elle reconnaissait, Koenigstein, Falkenstein, Soden, Cronthal--et les sommets voisins, cadets du Grand Feldberg, l'Altkoenig, le Petit Feldberg... Tout le pays, bossué d'abord par les derniers contreforts du Taunus, s'aplatissait lentement à l'ouest, coulait en longue plaine jaune, jusqu'à l'horizon brumeux de Francfort.
Julie et Maurice regardaient cette terre d'exil, si riante, si dorée, et leurs pensées tumultueuses s'apaisaient. Quelle âme, soeur des nôtres, habite donc ces formes immobiles des paysages? Quelle voix insaisissable à nos oreilles, entendue de nos coeurs, nous appelle des entrailles de la Nature, tour à tour nous conseille la résignation en face de la destinée, ou la révolte? Une pitié puissante saisit Maurice pour toutes les tortures qu'avait souffertes par lui la femme qu'il aimait.
--Tu garderas un triste souvenir de ce pays, ma pauvre amie! murmura-t-il.
Elle le regarda, et ses yeux illuminaient la sincérité de sa réponse.
--Je voudrais y vivre toujours, avec toi, dit-elle, comme j'y ai vécu. Si j'ai du chagrin, qu'est-ce que cela fait?... Jamais je ne t'avais eu comme ici! Hélas! et c'est fini!
Un garçon de l'hôtel venait à eux, demandant leurs ordres. Maurice commanda qu'on servît le déjeuner dans une pièce à part. On ne put leur donner qu'une chambre à coucher, avec son petit lit allemand dans un coin. Ils y déjeunèrent en face des pentes boisées de l'Altkoenig; comme l'atmosphère s'éclaircissait de plus en plus, ils aperçurent, tout aux limites de leur vue, les sommets du Neckar, la Koenigstuhl de Heidelberg.
Une seule pensée vivait en Julie, celle qu'elle n'avait avouée qu'à moitié, tout à l'heure, à son ami: l'amer et cher temps de vie commune était fini. L'excursion d'aujourd'hui était sans doute la dernière. Demain, peut-être, ce serait la séparation, et pour combien de temps?... Être seule de nouveau, si loin de lui! Elle adora la meurtrissure de son coeur, pendant ces semaines où du moins elle avait agonisé sous ses yeux.
«S'il me demandait de rester maintenant, quoi qu'il arrive, je le ferais!»
Oui. Telle était sa lâcheté à la pensée de le quitter, qu'elle lui eût tout sacrifié, maintenant, tout ce qui lui avait tenu le plus au coeur, sa réputation, ses devoirs d'épouse. Elle rêva d'être la maîtresse de Maurice, avérée, méprisée, trompée, mais là, près de lui, toujours là.
Comment le retenir, comment le garder? Sûrement il n'avait pas perdu le besoin de sa présence, puisque, hier encore, il la rappelait, il la voulait comme compagne d'exil! Ne le sentait-elle pas bien à elle, aux minutes rares et poignantes d'enlacement, quand il lui balbutiait ces mots entrecoupés: «Je désire, je n'aime que toi.»
***
Maurice, le déjeuner fini, s'en alla fumer une cigarette sur le balcon. Julie s'étendit sur la petite couchette; elle se sentait lasse, les joues brûlantes, la tête lourde. «C'est la marche, le grand air qui m'ont grisée,» se dit-elle.
De l'oreiller où son front reposait, elle apercevait son ami, accoudé sur la rampe du balcon, immobile, sauf le léger mouvement de la cigarette approchée, puis retirée des lèvres. Elle regarda fixement cette chère silhouette, essayant de concentrer dans son regard une suggestion d'attirance. Que voulait-elle? Elle n'eût pas su le dire. Elle savait seulement qu'elle le souhaitait plus près, à la portée de sa main et de son coeur. Et presque aussitôt, Maurice se retourna, jeta la cigarette demi-fumée, s'approcha... Elle sentit attachées sur elle les prunelles d'ambre clair, et ce regard lui fit froid, tant elle y démêla d'indifférence, de distraction glacée... Comment le ramener, le retenir? Comment forcer cet amour et ce désir qui s'évanouissaient? Un vent de folie souffla sur cette âme chaste qui n'était venue à l'amour que par la tendresse, et dont la pudeur vaincue se redressait après chaque défaite. Elle se souleva à demi; ses mains cherchèrent les bras de Maurice, ses yeux et ses lèvres lui dirent: «Viens...» Ce fut un appel d'une seconde: Maurice pourtant le comprit; son visage exprima la même stupeur inquiète que s'il eût vu Julie saisie de démence. Il recula, et ce mouvement, et l'expression de son visage, subitement dégrisèrent la pauvre femme. Elle ramena ses mains sur ses joues en feu, et cacha sa tête dans l'oreiller.
Maurice, touché, se pencha sur elle, et à son tour, pour panser la blessure de cette humiliation, se contraignit à solliciter... Elle l'écarta et, debout, d'un geste bref, elle dit:
--Oh! non... pas de pitié, je t'en prie!
Puis, après un instant:
--Partons d'ici, fit-elle, je t'en prie, partons vite!
Maurice pensa à la lenteur du retour, à pied, par la route suivie le matin: lui aussi désira être vite à Cronberg, finir cette excursion malheureuse. Il demanda:
--Si nous rentrions en voiture?
--Oui. J'aimerais mieux cela, répondit Julie; je suis si lasse!
Ils trouvèrent un cabriolet à l'hôtellerie. Bientôt la voiture les emporta par la descente, les freins serrés. Une humidité douce tombait des feuilles, et le soleil pâlissait derrière ce voile. L'un contre l'autre, sous la capote baissée, ils ne trouvèrent pas une parole à se dire, jusqu'à l'arrivée à Cronberg, jusqu'au moment où la porte de la villa Teutonia fut refermée sur eux. Il était six heures environ; mais les nuées grises, sur la conque de la petite vallée, épandaient une obscurité artificielle; et, bien que la fenêtre fût ouverte, il faisait presque nuit dans l'appartement.
Ils s'étaient jetés sur des chaises, à l'écart l'un de l'autre, accablés de lassitude, dégoûtés de se mouvoir et de vivre. C'était fini, maintenant, l'épreuve était consommée: ils ne cherchaient plus à se tromper eux-mêmes. Dans cette chambre où, moins de trois semaines auparavant, ils étaient entrés palpitants de l'émoi de s'être enfin rejoints, ils revenaient désabusés et désespérés, las de lutter contre la destinée.
Maurice pensait:
«Si Julie demeure, nous n'aurons plus la force d'endurer des journées comme celle-ci. Mais rester seul, recommencer l'affreuse quinzaine de Hombourg, avec cette souffrance en plus de la savoir arrachée de moi, perdue... Oh! je ne pourrai pas, je ne pourrai pas!»
Il se retourna vers le passé.
«Tout cela est venu par ma faute. J'ai cru qu'on pouvait garder le coeur de deux femmes, sans les faire souffrir et sans souffrir soi-même. Voici le châtiment.»
En ce moment où tout lui semblait meilleur que l'incertitude, combien il eût souhaité être enchaîné par l'irrévocable! Pourquoi la lettre d'Esquier, ce matin, n'avait-elle pas apporté la nouvelle du mariage de Claire? «Que n'ai-je encore dit à Julie, ces deux fois où la pensée m'en est venue: Je t'épouserai! Si j'avais eu ce courage, j'aurais rompu l'exorcisme; l'avenir serait terne, mais assuré.»
Oui, un besoin le tourmentait, de se fixer, de se dire: «C'est fait, c'est irréparable.» Il releva la tête, regarda du côté où Julie était assise. Il ne distinguait qu'une vague forme d'ombre. Pleurait-elle? Il le pensa; et ces larmes versées pour lui, il désira les étancher, les sécher sous des caresses.
Il s'approcha de l'immobile silhouette. Il appuya sa joue contre la joue humide de Julie.
--Je te fais souffrir, murmura-t-il. Pardonne-moi!
Elle répondit:
--Ce n'est pas de ta faute. Tu ne m'aimes plus. Voilà tout.
Il sentit aussitôt qu'elle se trompait, qu'il l'aimait toujours. Il aurait voulu ne les avoir pas entendues, ces paroles désespérées.
--Si! je t'aime, je t'aime! fit-il avec l'effarement hâtif de conjurer un sort. Oh! pourquoi as-tu dit cela?
--Tu ne m'aimes plus, reprit-elle. Ce n'est pas la peine de continuer à nous tromper. Tu aimes une autre femme que moi. J'ai essayé de te garder, j'ai fait ce que j'ai pu. Maintenant je n'ai plus de force. Laisse-moi.
Il balbutia, essayant de toucher ses lèvres:
--Yù, ma chérie!
--Non, fit-elle tristement. Plus de tendresses, va! elles seraient forcées... C'est fini, fini. Tu ne m'aimes plus.
Elle l'écartait d'une pression lente et ferme, en disant ces mots. Maurice, pour la première fois, sentit la révolte de cette âme douce: elle n'avait plus foi en lui, ni en l'avenir. Il entrevit cet avenir, exclu des deux âmes aimées, et il lui parut la mort même. La pensée qui deux fois l'avait effleuré lui revint plus nette, plus impérieuse; il n'aurait pas su dire si elle lui venait, en ce moment, de son égoïsme désolé ou d'une pitié puissante pour le pauvre être meurtri qui pleurait près de lui.
--Écoute, Julie, fit-il. Je vois que tu ne veux pas me croire quand je te dis que je t'aime toujours, plus que personne au monde... Eh bien! écoute...
Elle se leva anxieuse, étonnée de l'entendre si ferme, si grave.
--Nous avons reçu ce matin de mauvaises nouvelles de ton mari, n'est-ce pas?... Tu as lu ce qu'en dit Esquier: la fin est proche. De mon côté, avant de quitter Paris, j'ai causé avec Daumier. Je sais le vrai nom du mal d'Antoine; il ne pardonne pas... Eh bien!...
--Prends garde, interrompit Julie, je t'en supplie! Prends garde à ce que tu vas dire!
Elle devinait: elle avait peur de l'incroyable bonheur qu'elle devinait.
Maurice reprit:
--Je parle de sang-froid, je m'engage librement, et je sais que j'aurai bientôt à m'acquitter. Si ton mari meurt...
--Prends garde! supplia encore Julie, la main tendue vers son ami.
--S'il meurt, je te demanderai si tu veux être ma femme. Je le jure.
Elle l'avait saisi dans ses bras, elle l'étreignait, elle l'étouffait de baisers. Elle balbutia:
--Ta femme! Ta femme!
Ce mot qu'elle n'aurait jamais osé prononcer, même tout bas, même aux temps meilleurs, voici que Maurice le disait de lui-même. Toute sa souffrance fut oubliée, et elle la bénit d'avoir été payée un tel prix.
--Je n'accepte pas ton engagement, lui dit-elle, quand elle eut repris un peu de calme; mais je te remercie de ta chère pensée. Je te crois. Je te demande pardon d'avoir douté. Tu m'aimes donc toujours?
--Je te jure, répondit Maurice, que je tiendrai ma promesse. C'est le bonheur de nos deux vies, vois-tu!
***
Ils prenaient le thé du matin sur la terrasse, le lendemain, quand on leur remit une dépêche blanche, pour Mme Artoy.
Julie devint pâle.
--C'est de Paris, dit-elle... Nous avons commis un crime.
Elle tendit la dépêche à Maurice.
Il l'ouvrit et lut:
/# _«Antoine, plus souffrant, ramené à Paris._ _Rien d'inquiétant encore. Mais revenez. Esquier.»_ #/
Julie regardait Maurice. Elle observait avec anxiété sur son visage l'effet de la dépêche.
Il la regarda à son tour; il lui tendit les bras. Elle s'y jeta.
-Ma chérie! murmura-t-il... MA FEMME!
***
Quelques heures plus tard, ils quittaient la villa: Julie prenait le train de Cologne, et Maurice l'accompagnait jusqu'à Francfort. Il était convenu qu'il continuerait à voyager en Allemagne jusqu'à ce que sa maîtresse le rappelât.
Ils parlaient de l'avenir avec calme, espérant qu'il leur réservait encore un peu de bonheur. Mais Julie, malgré tout, gardait une incertitude douloureuse. Quand, montés dans la calèche chargée de leurs malles, la petite bonne Koethe vint les saluer du seuil de la villa, Julie se pencha vers Maurice, et lui dit ce mot qui lui transperça le coeur, parce qu'il résumait toute la tristesse tendre et résignée de son âme:
--Si tu reviens jamais ici avec une autre femme... et que la petite Koethe te demande ce que je suis devenue... tu lui diras que je suis morte... N'est-ce pas?
_TROISIÈME PARTIE_
I
ÀUX rentrées d'automne, la Ville se pare souvent, comme à plaisir, d'une grâce unique,--grâce d'arrière-saison, si délicate et si vraiment parisienne que, du premier regard, elle fait oublier à l'arrivant tout ce qu'il vit ailleurs, et lui redonne le goût fiévreux de Paris. Ce sont de claires matinées, avec la gaieté affairée des passants et des voitures par les rues baignées de lumière opaline; des après-midi à peine tiédies, où le vent discret agite légèrement, sans les détacher, les derniers feuillages des arbustes urbains; mais surtout d'incomparables soirées, des crépuscules roux, tombant du ciel avec une lenteur infinie, prolongeant le déclin d'une lueur poudrée de cuivre, longtemps après que les papillons de gaz, dans leurs cages de verre, jalonnent, sans les éclairer encore, les bordures des trottoirs.
***
Par un tel soir, lumineux et lent, un coupé emportait de la gare du Nord à l'hôtel de la place Wagram Mme Surgère et Jean Esquier, qui, seul, était venu la recevoir. Quand Julie avait aperçu, derrière la balustrade du quai, la haute stature du banquier, sans distinguer à ses côtés la silhouette de Claire, la quiétude indécise où, malgré tout, elle se laissait bercer depuis le serment de Maurice, s'était évaporée. Son premier mot, en lui pressant la main, fut:
--Et Claire? Pourquoi n'est-elle pas là? Esquier conta, bien tristement, que depuis quelques jours la crise de tristesse, de malaise, de dégoût où Claire était tombée après le départ de Julie, semblait s'aggraver.
--Presque plus de sommeil, les nerfs à vif... des larmes solitaires qu'elle essaye de me cacher. Ah! j'ai bien du chagrin, mon amie!
Julie ne répondait pas. Que dire? À peine séparée de Maurice, voilà que les amertumes, de nouveau, refluaient vers elle... Sa conscience, encore qu'elle eût voulu ne pas l'entendre, lui soufflait obstinément un remords: «Si Claire est malade, si Esquier souffre, c'est à cause de toi!»
--Qui la soigne? fit-elle.
--Daumier vient tous les jours, naturellement... Et puis, les médecins ne manquent pas à la maison. Il y a tout à l'heure une consultation pour Antoine... Daumier a demandé Rodin et Froeder.
Antoine! C'est vrai, elle l'oubliait, ce moribond qu'elle venait assister.
--Vous le reconnaîtrez difficilement, dit Esquier, tant cette dernière attaque l'a changé. Il a les cheveux tout blancs, plus blancs que les miens. Il paraît quatre-vingts ans.
Julie, bercée par le mouvement du coupé, qui maintenant roulait sans bruit sur les pavés de bois du boulevard Malesherbes, entendait les paroles d'Esquier du fond d'un vague engourdissement. Sa pensée se concentrait sur ceci: «Antoine va mourir... Pourquoi n'ai-je pas de chagrin? Il n'a jamais été méchant pour moi. Depuis très longtemps, je n'ai pas été malheureuse à cause de lui...» Mais aussitôt la mémoire tenace des sens se rebellait: «Il m'a épousée, voilà le mal qu'il m'a fait...» La remontée des souvenirs lui souleva le coeur; elle sentait que, malgré tout, malgré sa volonté, malgré sa pitié pour le moribond, il y avait en elle quelque chose qui ne pardonnerait jamais à son mari, jamais, jamais!...
Elle voulut des détails sur la façon dont il avait été transporté à Paris.
--Nous avons reçu la dépêche avant-hier soir, répondit Esquier: comme celle que je vous ai envoyée aussitôt, elle n'expliquait rien; elle ajoutait seulement que, le malade étant transportable, on croyait préférable de le conduire à Paris, auprès de sa femme. Antoine est arrivé jeudi matin, à dix heures, avec Hélo et un jeune médecin luxembourgeois qui est immédiatement reparti.
--S'est-il aperçu de mon absence?
--Je crois qu'il ne s'est même pas aperçu de notre présence, à nous, ni de son voyage, ni de son arrivée à Paris. Armez-vous de courage, vous allez vous trouver en face d'un spectacle vraiment attristant.
Julie détourna l'entretien:
--Et Claire, demanda-t-elle, qu'en dit Daumier?
--Oh! Claire n'est pas couchée, même... elle va être sur le seuil de la maison, certainement, pour vous recevoir, tout à l'heure. Son mal n'est pas un mal classé, étiqueté, et justement pour cela, le remède est difficile à trouver. Rodin dit: «La campagne, le grand air, l'exercice.» Daumier dit: «Le mariage.» Ils ont raison tous les deux. Mais Claire ne veut pas quitter Paris: elle a des crises de nerfs dès qu'on aborde cette question... Et quant au mariage...
Il se taisait. Julie questionna, un peu gênée:
--Est-ce que M. de Rieu?...
--Oui... il est là, tous les jours. Il a été admirable pour nous. Seul à la maison, avec un moribond et une malade, vous comprenez, je n'aurais pas suffi. Il est venu matin et soir... Il a fait lui-même les démarches auprès de Rodin, qui ne soigne pas tout le monde. Et croiriez-vous qu'il a veillé Antoine avant-hier?
--C'est un coeur excellent, murmura Mme Surgère. Il faudrait hâter le mariage.
Elle tremblait un peu, malgré elle, en prononçant ces paroles. Pauvre dévouée, qu'une tendresse extrême rendait égoïste pour un instant, elle n'avait même pas le courage de son égoïsme.
--Je crois, dit Esquier, que ce mariage ne se fera jamais.
Julie baissa la tête. C'était sa sentence qu'elle venait d'entendre. «Jamais... le mariage ne se fera jamais... Alors qui épousera-t-elle?» Elle n'osa s'avouer le nom qui était dans son esprit et dans celui d'Esquier. «Non! non! pensa-t-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!» Tout ce qui lui restait d'énergie se banda pour la défense. «Je lutterai; je veux le garder... Je veux qu'il soit heureux par moi.»
Esquier se taisait, sa grande taille courbée, son profil dessiné sur la vitre du coupé, rougie par le crépuscule... Julie sentait que, dans ce silence, un fossé se creusait entre elle et son vieil ami.
Mais on s'arrêtait. Sur le seuil de l'hôtel, Tonia attendait.