Chapter 13
La jeunesse de leur amour les avait ressaisis, à se trouver loin du monde, l'un près de l'autre, et libres. Ceux qui n'en ont pas fait l'essai ne peuvent même pas imaginer quel renouvellement personnel implique cet acte si simple: parcourir deux ou trois cents lieues, avec une frontière dans l'intervalle... Rien de leur vie d'hier ne subsistait plus entre eux; ils accueillaient l'espoir indécis qu'ils resteraient toujours ainsi, libres et unis: ne dépendait-il pas d'eux seuls? Et puis, après tant de jours qu'ils ne s'étaient point vus, peut-être, sous la noble attirance de coeur qui les jetait maintenant, plus aimants que jamais, dans les bras l'un de l'autre, peut-être se cachait la mémoire impérieuse de la chair; le désir, amorti par l'habitude, se réveillait, leur donnait l'illusion d'un renouveau.
L'organisation de leur vie d'exil les occupa. Ils s'étaient amusés des deux lits jumeaux, côte à côte, dans l'une des chambres; du mobilier propre et simple des pièces; des grands poêles de faïence verte; de la petite bonne rouge et blonde, Koethe, chargée de les servir. Avant d'aller dîner, ils inspectèrent la ville haute, bâtie en escalade sur le versant de ce rocher que le château couronne. Le bourg possède trois hôtels, que le guide recommande également. Ils choisirent celui qui leur parut entouré de plus de verdure, d'où la vue s'étendait plus largement. Le patron savait quelques mots de français; on l'appela pour la commande du menu. Les deux amants mangèrent de bon appétit. La toilette de Julie, très simple, mais étampée cependant d'élégance parisienne, excitait les remarques des quelques dîneurs venus de Francfort. Maurice s'en aperçut. Il pensa, regardant sa maîtresse:
«Elle est vraiment bien jolie. Elle n'a pas trente ans à la voir ainsi... Où avais-je l'esprit ce matin?»
Et déjà naissaient des projets dans les brumes de sa pensée. Julie ne serait pas éternellement mariée: une attaque, toujours imminente, pouvait emporter son mari... Alors, ne pourrait-il pas?...
Il n'osait achever sa pensée; portant il cherchait déjà des arguments pour se convaincre.
Ils regagnèrent à pied la villa. La nuit était sans lune encore, mais on devinait l'astre au pâlissement du ciel, derrière l'écran des pinèdes, vers Hombourg. Ils marchaient lentement; Maurice avait glissé son bras sous le bras de Julie. Comme ils passaient le long de la corniche, devant la brèche qui démasque la plaine de Francfort, elle leur apparut tout autre, blanchie par la lune invisible, semée de lumières.
--Regarde, fit Julie... La mer!...
C'était vrai... On eût dit d'un port immense éclairé ça et là par les fanaux des navires. L'ombre vaguement lumineuse transformait le paysage et d'un horizon seulement pittoresque faisait un décor d'illusion féerique.
Ils le regardèrent longtemps, appuyés l'un contre l'autre. La poésie de cette nuit les imprégnait, rajeunissait leurs coeurs d'amants, les rendait prompts à s'émouvoir, comme au meilleur temps de leur amour... Tous les bruits se taisaient; mais les fenêtres de villas voisines s'éclairaient encore. Qu'abritaient-elles, ces maisons proches de leur maison? Des gens différents d'eux, qu'ils n'avaient jamais vus, dont les moeurs, la pensée, la langue même leur étaient étrangères. La terre qu'ils foulaient n'était pas leur terre; ils ne tenaient à ce sol, à ce ciel, à ce paysage que par un lien fugitif, par un hasard sans lendemain. Ils étaient des passants, ignorés, inaperçus et seuls; mais ils étaient seuls ensemble, chacun seul avec l'être dont, malgré tout, il était sûr d'être le plus aimé. L'avenir pouvait les séparer, les faire souffrir; n'importe, ils auraient eu cette suprême veillée de tendresse; ils pourraient se donner ce témoignage, qu'à la veille des catastrophes, ils avaient réciproquement regardé dans leur âme et constaté qu'ils s'aimaient bien.
Maintenant les masses d'arbres, de plus en plus noires sur le ciel dont la blancheur devenait plus éclatante, apparaissaient comme des caps gigantesques, crêtes de roches fantastiques. La blancheur d'un océan de rêve roulait des lumières éparses, de plus en plus pâles... Des fanaux électriques luisaient à l'extrême horizon, pareils à des signaux de phares. Maurice et Julie regagnèrent la villa. Oui, ils étaient bien les voyageurs de cette mer de rêve qu'ils venaient de contempler; le hasard, comme une tempête, les avait jetés sur cette rive, et naufragés ensemble, ils se sentaient l'un pour l'autre toute la patrie. Je ne sais quoi de grave les faisait silencieux en cet isolement. Ils se dévêtirent, ils s'étendirent l'un près de l'autre avec une tendresse épurée; et le baiser qu'ils échangèrent, sous cette première nuit d'exil, fut un des plus poignants que jamais leurs lèvres se fussent donné.
***
Le lendemain, une fraîche, et éclatante matinée les réveilla. Un ruban de soleil, glissant par les persiennes entre-bâillées, jouait sur le pied des deux lits. Ils se sourirent; leurs doigts se joignirent: la quiétude de ce réveil les étonnait et les ravissait. Qui les eût vus assis, l'heure d'après, sur la terrasse de la villa, prenant le thé du matin, tout en causant comme des époux, n'eût pas soupçonné les tortures que ces deux êtres avaient subies l'un par l'autre, et l'inquiétude sourde qui les dévorait encore. Inquiets? Oui, malgré tout, mais d'une inquiétude reniée par la volonté, comme en ont les convalescents pour la rechûte possible. «Qui me l'ôtera maintenant?» pensait Julie, si fière, si joyeuse de l'avoir reconquis qu'elle défiait l'avenir. Et Maurice, heureux de trouver un abri contre les mauvais désirs, pensait aussi, bien qu'avec moins de foi: «M'ôtera-t-on d'elle, maintenant?...»
Pourtant ce coeur anxieux, avant même que l'effusion première fût apaisée, déjà redoutait le vide des heures. Non pas l'ennui, le rongeur tenace qui l'avait dévoré à Hombourg: jamais il ne l'avait connu près de Julie; il eût passé des journées à rêver, sans une parole, la tête contre cette chère poitrine. Hélas! c'était sa pensée même dont il avait peur; il avait éprouvé que, des rêves interdits, même les bras de l'Amie ne le défendaient pas. Combien de fois, dans ses bras, il l'avait trahie, caressant de son désir l'autre femme, la rivale?
Il dit à Julie:
--Cronberg n'est pas un endroit de plaisir, ma chérie. Ni casino, ni parc. Un paysage pittoresque, et voilà tout. Mais rien ne nous empêche, quand nous voudrons, ce soir par exemple, de prendre le train pour Francfort. L'Opéra est célèbre. Nous pouvons aussi aller à Hombourg, où il y a un beau Kurhaus.
Julie lui prit la main:
--Non, restons ici.
--Moi aussi, j'aime mieux cela. Seulement il faudra nous contenter des promenades pour tout passe-temps.
Elle l'interrompit:
--Ai-je besoin de passe-temps quand je suis près de vous?
--On dit que les environs sont jolis, poursuivit-il, sans répondre à ce reproche... Je ne les connais pas; mais j'ai acheté à Hombourg une carte du Taunus. Êtes-vous bonne marcheuse?
--Avec vous, répondit-elle, j'irai n'importe où.
Le jour même il la mit à l'épreuve. Ils déjeunèrent dans le même restaurant que la veille, jaloux de retrouver la délicieuse sensation d'apaisement, d'union nuptiale, qu'ils y avaient goûtée. C'était le cabaret germanique, toujours pareil, en ces villages pittoresques de la région du Rhin: la grande salle au poêle de faïence, ornée des portraits de l'empereur et des fondateurs de l'Unité allemande; le jardinet à tonnelles, avec les tables recouvertes de napperons blancs et rouges. Les gens étaient serviables et honnêtes; la cuisine, un peu lourde, leur parut saine, et sa bizarrerie même les amusa, arrosée de vins délicieux qu'on leur servit dans des flacons à long col. Leur rire, qui parfois résonnait, les surprenait tous deux. De temps en temps, Julie tendait la main à Maurice en lui disant: «Oh! mon chéri, quel bonheur d'être là. Je ne puis pas croire que ce soit vrai!»
Et de ce bonheur Maurice vraiment se sentait heureux.
Revenus à la villa Teutonia, leur déjeuner fini, ils s'y reposèrent quelque temps avant d'entreprendre leur première promenade. Penchés sur la carte du Taunus-Club, ils s'orientaient, supputaient les distances. Les excursions notables étaient pointillées en signes coloriés. Les routes offraient des signes semblables, qui, peints sur les arbres ou sur les maisons, servaient de repères au voyageur. Maurice décida qu'ils iraient, cette fois, à Falkenstein: c'est le petit village le plus voisin de Cronberg; le guide rouge disait: «un des plus jolis sites des environs.»
Ils partirent, Maurice appuyant sa main sur le bras de Julie, le coude posé sur sa hanche, comme à Paris, quand ils montaient les buttes de Belleville ou de Montmartre. Leur pas d'abord fut assez lent, petit pas de promeneurs insoucieux d'atteindre le but. Puis, à la séduction du chemin, au désir d'étendre leur horizon, ils marchèrent plus régulièrement et plus vite. La route grimpait, d'une pente douce, le versant d'un coteau boisé qui masquait la vue à leur droite; à gauche, le coteau mourait en pelouse déclive, prodigieusement verte pour la saison, jusqu'à des taillis garnissant le flanc d'une autre colline. Bientôt un chemin plus étroit se détacha, s'enfonça sous bois. C'était le chemin de Falkenstein.
Ils s'y engagèrent côte à côte, les doigts entrecroisés. Julie avait les joues roses, les cheveux à demi envolés sous son chapeau de paille; quelques gouttes de sueur emperlaient son front. Elle souriait, un peu haletante à la montée. Encore une fois Maurice, la regardant, pensa: «Qu'elle est jolie! Elle a vingt-cinq ans!» Il admirait la fraîcheur de son visage, la vigueur de ses membres, toute sa grâce robuste. Il lui tendit ses lèvres; en y posant les siennes, elle aperçut dans les yeux de son ami cette étincelle de désir qui l'effrayait tant aux premiers mois de leur amour, qui depuis longtemps s'y était éteinte, remplacée par la lueur calme de la tendresse; et cette fois elle brilla pour elle comme un astre d'espoir.
«Mon Dieu! Je vous remercie, il m'aime!»
Pour ce baiser d'amant, elle l'adora; elle chérit ce chemin où l'envie lui en était venue, la forêt complice qui l'avait abrité, et cette souriante terre d'exil où leur amour poussait des racines neuves.
Ils dînèrent à Falkenstein. Lorsqu'ils rentrèrent chez eux, la nuit tombait. Un peu lasse, Julie se coucha tout de suite. Maurice s'isola sur la terrasse. «Le temps de fumer une cigarette,» dit-il. Une envie de solitude le tourmentait, après cette journée où, veillé par les yeux tendres de sa maîtresse, il avait à peine osé penser: déjà le besoin des rêves défendus le sollicitait. Il n'en convint pas avec lui-même. «Ce paysage est d'un romantisme délicieux,» se disait-il, observant sous le pâle glacis lunaire le site que, la veille, ils avaient contemplé à deux. Mais quelque chose de cette pensée complexe errait bien loin de Cronberg et de l'Allemagne. «Où est Rieu, en ce moment? Près de Claire. L'a-t-il demandée à Esquier? A-t-elle répondu?» Toutes ces questions, il n'avait pas osé les poser à Julie; et pourtant il ne pouvait pas vivre sans savoir cela. Il se représenta la jeune fille assise, après le dîner, dans le salon mousse, sur le divan où Rieu la rejoignait d'ordinaire. Il ne voyait d'elle que ses yeux bruns, ses larges sourcils, ses cheveux noirs; mais il les voyait avec une netteté extraordinaire, plus nettement qu'on ne voit la réalité. Et Rieu parlait de mariage, d'avenir.
«On n'aime pas un baron de Rieu, pensa Maurice. Rieu est une façon d'ecclésiastique, un prédicant laïque qui assomme les femmes. Jamais elle n'épousera ce prêtre manqué.»
Alors, que serait l'avenir? Eh bien! l'avenir serait, après cette crise passagère, la suite naturelle du présent: deux femmes le garderaient, lui Maurice, pour unique pôle; il vivrait entre elles deux, réchauffé de leur double chaleur.
«Pourquoi changer notre vie, mon Dieu? Pourquoi pas la paix? Je ne reprendrai rien à Julie. Je ne demanderai rien à Claire.»
Mais aussitôt, les yeux noirs, les cheveux noirs, les lèvres trop rouges le tentèrent. Laisserait-il se faner cette fleur sans la respirer?
«Non, puisqu'elle est à moi, se dit-il. Claire m'aime, je sais qu'elle m'aime.»
Il glissait à des songes si troubles qu'il eut peur. Vite il quitta la terrasse, ferma la fenêtre, regagna la chambre à coucher. La lampe y brûlait encore. Dans l'un des petits lits géminés, Julie dormait. La chemise à jabot de valenciennes lui couvrait chastement la gorge, montrant seulement la pâleur grasse du cou, les poignets et les mains. L'une de ces mains était étendue sur le drap, demi-ouverte; Maurice y remarqua l'anneau d'or.
«Hélas! pensa-t-il... Je ne me convaincrai pas. Même ici, même libres, même seuls, nous ne sommes pas des époux. Est-ce que toute ma vie sentimentale sera cette union louche? Oh! certes non! Plutôt épouser la femme que voici, que j'aime, qui m'aime! C'est un avenir, cela.»
Il était tout imprégné de mélancolie: «Rien de nouveau ne s'est accompli depuis hier. Et pourtant, mon Dieu! comme je suis triste!»
Il se dévêtit rapidement et, sans réveiller Julie, se coucha dans l'autre lit.
***
Les lendemains de ce premier jour à deux en différèrent peu. Maurice et Julie se levaient tard, déjeunaient à l'hôtel; aussitôt après, ils partaient à pied pour une excursion méditée le matin. Le paysage qu'ils traversaient changeait chaque fois, vallée herbue, prairie ombragée de châtaigniers, forêt de chênes ou de pins... Sur les mamelons verts, des dentelles de pierre se dressaient, débris de châteaux de légende; mais partout c'était l'horizon pacifique, la vallée de sourire, le bon refuge tranquille, doux aux meurtris de la vie. Autant qu'ils pouvaient l'être en ce moment, ils étaient heureux. Alors pourquoi une inquiétude grandissante les étreignait-elle plus étroitement à mesure que les heures s'ajoutaient aux heures, une inquiétude qu'ils n'osaient pas s'avouer, et dont ils ne savaient même pas le nom? C'était la terreur imprécise, informulée, de deux voyageurs qui, marchant l'un près de l'autre sur une grève de sable, sentent leurs pieds s'enfoncer à chaque pas plus avant, et craignent de se le dire, de peur que l'autre ne confirme l'angoisse en disant: «Moi aussi!» Cette étrange névralgie d'âme, il leur semblait bien qu'ils l'atténueraient en la confessant; mais une force plus puissante que leur désir et leur raison scellait leurs lèvres, et aucun des deux ne trouvait le courage de pousser le cri de détresse: «J'ai peur, rassure-moi!» Peur de quoi? D'une force mystérieuse, invincible, qui, sous les vaines apparences de leur récente union, travaillait assidûment à les désunir. Oui, tel était leur mal. Ces deux êtres qui dormaient, qui s'éveillaient sur le sein l'un de l'autre, qui durant tout le jour ne parlaient qu'entre eux, ces deux amants qu'on prenait pour des époux,--étaient rongés par le pressentiment de la séparation inévitable. Cela viendrait de lui ou d'elle, peut-être cela ne viendrait pas d'eux, mais certainement ils se sépareraient.
Ils se cachaient leur angoisse; mais parfois, au cours de leurs promenades quotidiennes, l'émotion d'un site, ou seulement un élan impérieux qui les jetait dans les bras l'un de l'autre, déchirait brusquement le voile de leur conscience. Ils s'étreignaient alors avec une passion de désespérés, et des larmes roulaient de leurs yeux... Ils ne se demandaient pas: «Pourquoi pleures-tu?» En se serrant ainsi, il leur semblait qu'ils retiendraient entre eux, un peu de temps, le fantôme évanouissant de leur tendresse.
***
À la plus douloureuse de ces étreintes, leur souvenir, plus tard, devait unir indissolublement le décor d'un coin de paysage, entre Koenigstein et Schonhein. C'est la vallée qu'on nomme le Billthal, à cause du ruisseau qui l'a formée. En remontant le Bill un peu au nord de Koenigstein, tout de suite on s'enfonce dans la forêt; le ruisseau bondit à votre rencontre en écume chatoyante, verdie par le reflet des branches, ou s'étend en nappe huileuse, laissant transparaître les cailloux de son lit. Un chemin le longe, passe d'une rive à l'autre sur des ponts de troncs d'arbres. La végétation forestière, avivée par la fraîcheur de l'eau, drape de verdures et de fleurs les parois de l'étroite vallée, et cette eau, tour à tour dormante ou folle, heurtant le front des roches, ou frôlant paresseusement des roseaux, l'emplit d'un murmure changeant et modulé comme une voix.
À mi-route, dans ce long couloir vert, la rive droite s'élargit, se creuse en parvis de chapelle; et sous la voûte des ramures s'érige une faible colonne, ornement d'une tombe. Un poète hongrois, passant un jour en ce lieu, n'en connut point de plus désirable pour y goûter le repos de la mort. Plus tard, des mains pieuses ramenèrent ses restes au bord du ruisseau qu'il avait aimé, bâtirent le tombeau et près de lui un banc de pierre, afin que le sommeil du poète fût encore bercé, outre la vie, par les paroles des pèlerins et le chuchotement des amants.
Là, sur ce banc funéraire, Maurice et Julie s'étaient assis, après avoir suivi, les doigts unis, la rive du Bill. De cette place, le ruisseau s'offre obliquement au regard, débordant l'angle arrondi d'une paroi lisse, comme ferait l'eau d'une urne penchée. C'était l'heure moyenne de l'après-midi: une pluie de soleil se tamisait à travers les verdures entrelacées; de rares pépiements d'oiseaux piquaient seuls leurs notes aiguës sur la basse du flot courant.
La nature a beau, chaque année, les dépouiller et les rajeunir, les sites ont une âme inchangeable qui parle à toutes les âmes humaines avec la même voix, et leur suggère, plus ou moins intenses, les mêmes rêves... À cette place où le poète magyar naguère avait éprouvé la mélancolie de vivre, l'envie du sommeil mortel,--ces deux amants exilés appuyèrent leurs fronts l'un contre l'autre avec la même fatigue de la lutte, le même désir du renoncement, du repos, de l'oubli. Oh! s'arrêter là et ne plus bouger, ne plus avancer, ne plus aller vers l'avenir! Puisqu'ils se sentaient voués à une séparation que repoussaient leurs coeurs, pourquoi vivre, pourquoi faire un pas de plus vers le lendemain?
Ces pensées, qu'il lisait en même temps en soi-même et sur le visage de Julie, furent si douloureuses à Maurice, qu'il essaya, par des paroles, de rompre l'enchantement:
--Pourquoi ne me parles-tu pas, mon aimée? dit-il. N'est-ce pas joli, ce coin de vallée?
Elle répondit:
--Oui. C'est très beau. Mais j'ai beaucoup de chagrin.
Et lui, ne cherchant plus de vaines dissimulations, répliqua:
--Moi aussi.
Ils se regardèrent quelque temps, se tenant les deux mains. La même incertitude les travaillait: fallait-il dire le secret qui leur pesait, rompre la trêve? Après ils souffriraient, ils le savaient bien, mais ils souffriraient autrement, ils n'étoufferaient plus sous ce poids horrible; peut-être pourraient-ils se parler de leur mal.
Maurice demanda, et il eut conscience qu'il détruisait le faible asile de leur repos:
--Écoute. Je ne veux pas te faire de peine. Je suis bien à toi, va! bien à toi! Tout ce qui n'est pas toi, je veux l'oublier. Seulement... il y a une chose qui me tourmente, une chose que je ne sais pas... Et quand je la saurai, je t'assure que rien ne m'attirera plus là-bas, rien, rien.
--Eh bien... demande-la-moi!
Elle dit cela avec résignation, comme elle aurait dit: «Frappe-moi!»
--Ce n'est qu'un mot, poursuivit hâtivement Maurice, trop lâche devant son désir pour refuser le sacrifice. Et nous oublierons après, n'est-ce pas? ce que je t'ai demandé et ce que tu m'as répondu. Tu me promets de l'oublier?
--Je te le promets.
--Eh bien!... quand tu as quitté Paris, je veux savoir cela, rien de plus, Rieu était-il revenu de Bretagne?
--Oui.
--Est-ce qu'il est venu chez vous?...
--Oui.
Il allait demander encore: «A-t-il vu Claire?» mais l'effrayante angoisse de Julie figea la question sur ses lèvres. Il ne la proféra pas; elle l'entendit pourtant, elle la devina. De grosses larmes, malgré son effort d'être calme, roulèrent le long de ses joues.
Il ne but point ces larmes à même les yeux, comme tant de fois il avait fait. Il ne se pencha même pas vers elle pour la consoler. Il sentait qu'elle l'eût repoussé; puis il n'avait pas de consolations à offrir. Et ils restèrent ainsi, côte à côte, immobiles et silencieux, près de cette tombe, dans ce site étrange dont la grâce romantique ne les touchait plus.
Soudain le froid du crépuscule, suintant à travers les branches, soulevant une pâleur de buées sur le lit du ruisseau, les surprit, les fit frissonner. Déjà le soleil se couchait... Depuis combien de temps étaient-ils donc assis là, si désespérés qu'ils oubliaient jusqu'à la vie? Et quels rêves avaient-ils poursuivis, durant cette station d'immobilité et de silence? Le même, hélas! qu'ils ne se confièrent point: le rêve de la mort des amants, l'un près de l'autre, quand tous deux ont compris que pour leur amour il n'est plus de place dans la vie!
***
Dès lors ce fut, lentement, la montée à deux du calvaire; en haut de ce calvaire, ils le savaient maintenant, leur amour serait crucifié. Julie épia les gestes, les paroles de Maurice, et, même les plus indifférents, elle les interpréta pour expliquer cette âme incertaine. Elle commit ainsi toutes les maladresses qu'inspire infailliblement la tendresse inquiète. Elle surprenait Maurice rêvant, les yeux vagues, à la piste d'une imagination; elle pensait: «C'est Claire qu'il voit, qu'il regarde.» Alors, tout en se rendant compte que sa question froisserait le jeune homme, elle ne pouvait se tenir de lui demander:
--À quoi pensez-vous, mon ami?
Et la réponse vague de Maurice: «À rien...» ou bien: «À vous, ma chérie...» aiguisait ses soupçons.
Tandis qu'elle s'efforçait ainsi de le surveiller, et de le retenir, Maurice, lui, s'appliquait à l'aimer, comme à une tâche; et rien ne tue l'amour si sûrement. Il la regardait, pour se convaincre qu'elle était belle et désirable. Elle l'était en effet; il suffisait de la voir, il suffisait d'écouter ce que chuchotaient les dîneurs au restaurant, quand les deux amants traversaient la grande salle. Maurice, qui maintenant comprenait un peu l'allemand, entendait constamment cette exclamation: «_Bild schoen!..._» (Jolie à peindre!) «Ces Allemands ont raison, pensait-il. Julie est belle, bien plus que Claire. Mais que m'importe? Sa beauté m'est indifférente, aujourd'hui, comme celle d'un portrait. Je ne la désire plus. J'aime en elle un souvenir, et je suis reconnaissant, voilà tout.»
Entre eux déjà un symptôme terrible, dans cette vie de résignation morne, dénonçait l'approche de la crise: ce silence frissonnant qui précède les bouleversements d'atmosphère. Le tête-à-tête leur pesait par l'effort de trouver des mots à se dire, hors de ce qui occupait uniquement leur pensée, et qu'il leur fallait taire. Leur gorge obstruée refusait l'issue aux paroles... Ils évitèrent la solitude, ils fuirent la maison. Dehors, par les routes de la campagne, par les sentiers de forêts, la marche les occupait, les dispensait de se parler. Ils multiplièrent les excursions; ils marchèrent comme des condamnés, quittant Cronberg après le repas du matin, n'y rentrant parfois qu'à la nuit.