L'automne d'une femme

Chapter 12

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«Eh bien, si! je veux vivre, je veux me marier, aimer une jeune fille comme les autres hommes... Cela ne tient qu'à moi, après tout. Leur mariage n'est pas fait. Si Claire m'aime, elle renverra Rieu. Et elle m'aime!»

Il se levait, il allait courir au télégraphe. Mais non! Déjà il s'arrêtait, figé par il ne savait quelle appréhension de difficultés matérielles. Il se représentait la dépêche arrivant à Paris, la stupeur d'Esquier, de Rieu.

Et le visage en larmes de Julie lui apparut.

***

Toute la nuit s'écoula en des alternatives de décision et d'abattement. Il écrivit deux lettres pour Claire, dans lesquelles il lui demandait humblement de ne pas s'engager, d'attendre... À peine écrites, il les déchira. Attendre! Attendre quoi? Seule la mort délie des liens comme ceux qui l'enchaînaient à Julie. Tout au plus pouvait-il murer la vie de Claire, comme sa propre vie. Faire un coeur malheureux à l'image du sien? À quoi bon?

«Mon devoir est net. Je me dois à Julie, qui m'a donné le meilleur d'elle-même et qui, si je la délaisse, n'aura même plus la consolation d'être aimée, comme Claire, par un être qu'elle n'aime pas... Pauvre Julie! Ah! que n'est-elle, du moins, près de moi!»

Le petit jour luisait; quelques bruits de réveil se faisaient entendre dans l'hôtel... L'affreuse nuit avait exaspéré la fatigue de Maurice, et il avait une pesante envie de dormir. Tout à coup, une idée lui vint; il s'y accrocha en désespéré. Avant tout, il fallait n'être plus seul; il fallait une garde auprès de sa fièvre...

«Je vais envoyer à Julie une dépêche, en la suppliant de venir me rejoindre. Surgère est absent; et puis, qu'importe? Julie est libre... Elle viendra.»

Il écrivit aussitôt:

/# _«Venez. Je suis affreusement seul et triste._ _J'ai besoin de vous. Venez.»_ #/

Dès qu'il entendit un pas dans le corridor, il ouvrit sa porte et donna la dépêche au domestique qui passait.

La porte refermée, il fut à la fois soulagé et brisé. Il ne doutait pas que Julie ne vînt, quand même tous les obstacles entraveraient son départ. «Elle viendra... Elle sera là, près de moi.» Comme d'une patrie lointaine, il perçut l'approche de ces bras maternels, de cette chère poitrine où il avait tant de fois abrité sa fatigue, son inquiétude. À la douceur de ce rêve, ce qui lui restait de force s'alanguissait, s'épuisait. Il se jeta sur son lit et, tout de suite, parti pour ce pays mystérieux, voisin des régions de la mort, où rien ne parvient plus des bruits ni des pensées de notre monde vivant.

...C'était déjà le soir quand il s'éveilla, tout désorienté par ce réveil tardif. L'animation de l'après-souper emplissait les corridors, les escaliers de l'hôtel. Les musiques du Kurhaus envoyaient leurs notes atténuées. Maurice tourna le bouton du commutateur. La pendule marquait neuf heures trente. Vite, il rajusta ses vêtements et ses cheveux. La réponse de Julie devait être arrivée. Il descendit à la hâte, vit la dépêche derrière le grillage aux lettres. Avant même de l'avoir ouverte, il savait bien qu'elle disait: «Je viens...» En effet, Julie annonçait qu'elle quittait Paris le jour même, qu'elle arriverait à Francfort le lendemain, à une heure après-midi.

Sa fièvre aussitôt fut calmée. Il commença par dîner de grand appétit, tout en donnant l'ordre au garçon de préparer ses bagages. Il avait résolu de ne pas attendre jusqu'au lendemain soir. Un dernier train partait pour Francfort avant minuit. À Francfort, il en trouverait un autre descendant sur Coblence, et pourrait rejoindre vers neuf heures du matin l'express qui amenait Julie, à une petite station voisine d'Ems, appelée Niederlahnstein. Ce projet le séduisait, bien qu'au prix d'une assez grande fatigue il lui épargnât seulement quelques heures de solitude. Il se sentait incapable de passer une nuit de plus à l'hôtel. Non, vraiment, pas une nuit, pas même une heure de plus dans cette maison, dans cette ville odieuse où il avait tant souffert.

«Certes, je n'y reviendrai pas, même avec Julie...»

Mais où aller? Où vivre quand elle serait là? Dans les stations voisines, si nombreuses, Ems, Wiesbaden, Bade, on retrouverait la même vie de casino, les mêmes Anglais, les mêmes hôtels... Où aller?

Tout à coup il se rappela un paysage de vallée, une route en corniche, la terrasse d'une villa. En fouillant les poches de son vêtement, il retrouva l'adresse: _Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg_.--Le patron de l'hôtel se chargerait d'envoyer la dépêche pour louer l'appartement... Maurice n'hésita même pas à installer la maîtresse où il avait rêvé de conduire la fiancée.--Il lui sembla au contraire que cette transaction avec le rêve panserait la plaie de son coeur. Au delà de tel ou tel type féminin, ce dont il avait besoin, toujours besoin, n'était-ce pas la Femme, l'étreinte des bras, la chaleur du sein?

V

OH! ce pâle matin d'août germanique, le Rhin invisible derrière l'écran des arbrisseaux, mais devinable aux brumes exhalées de son lit,--et cette large bande de sable sillonnée de fer, cette voie brusquement coudée par où, tout à l'heure, allait jaillir le train qui amenait Julie!

D'autres drames intimes, peut-être, agitaient les êtres échelonnés le long du quai de la gare, en des poses d'interrogation, d'attente, d'impatience. «Pourtant, se disait Maurice, il n'en est pas de plus tragique, assurément, que celui-ci, où j'ai mon rôle.» Elle était en effet tragique, cette rencontre en exil de deux âmes qui se cherchaient avec la certitude de la séparation prochaine... L'exil même de ces amants, leur ignorance du langage qu'on parlait autour d'eux, l'infimité de la station choisie par la destinée pour leur rencontre, tout concourait à faire de cette rencontre quelque chose d'inexplicable sans l'amour, dont l'amour était le noeud, la raison d'être.

Mais quand, au tournant de la voie, le train tordit son ruban noir, quand l'instant d'après il stoppa devant le quai, quand Maurice aperçut une main qui s'agitait, un visage anxieux qui se penchait, quand il fut près d'Elle, d'un bond, d'un élan irréfléchi, fougueux,--tout s'abolit dans la joie du retour, de l'enlacement, du refuge dans le sein chéri... Le train avait repris sa course le long du Rhin, qu'ils n'avaient point encore trouvé de paroles, qu'ils s'étaient à peine regardés, tout entiers à la passion de cette étreinte, où ils versaient toute leur tendresse, toute leur tristesse, toute leur humanité.

***

Ils étaient seuls dans le coupé. Comme deux miroirs en face l'un de l'autre, leurs visages leur renvoyaient l'empreinte des jours d'agonie. Quelques jours seulement: et cette empreinte était si affreusement marquée que ni l'un ni l'autre n'osèrent se le dire.

Maurice ne trouva que ce balbutiement:

--Pardon! Pardon!

Oui, pardon! Il voulait être absous de l'avoir, elle, qu'il aimait tant, frappée, meurtrie. En la voyant si bouleversée, il l'adorait davantage: la triste destinée de l'amour féminin lui apparaissait, sa passivité navrante, à la merci des caprices de l'amant.

--Pardon! Pardon!

Le train fuyait le long des rives légendaires, le long des rochers aux crénelures romantiques, des châteaux d'épopées, des cavernes où les poètes entendirent chanter des sirènes... Encore une fois, le couple d'amants s'était rejoint, leurs bras se nouaient passionnément, comme naguère. Certes, aux premières minutes, il fut absent d'une telle étreinte, le capricieux et périssable amour chanté par les poètes, l'attrait des yeux pour les yeux, des lèvres pour les lèvres! Ce qui les enlaça éperdument, ce fut le besoin d'un asile à leur détresse. Leur rencontre ne supprimait ni le chagrin, ni l'inquiétude; mais, de la tendresse irrécusable dont elle témoignait, ils se sentaient mieux armés pour la lutte. Et ils s'embrassaient sans cesse.

Maurice dit gravement à Julie, lui tenant la main:

--Comment vous remercier d'être venue? Vous me sauvez. Si vous n'étiez pas venue, c'était la folie pour moi...

Elle lui mit la main sur la bouche:

--C'est moi qui te remercie de m'avoir appelée. Je souffrais tant d'être seule, de savoir que tu souffrais, _et de ne pas te voir souffrir_!

Sans qu'il sollicitât ce récit autrement que par l'interrogation tendre de ses yeux, elle raconta les jours d'absence. Elle parlait tout bas, la voix faussée par l'émotion, regardant en face de soi, comme si ce passé l'eût hallucinée.

--Oui, dit-elle. Ç'a été une quinzaine terrible. Certainement quelque chose meurt en nous, par de telles épreuves... Oh! quand je me suis trouvée seule dans le fiacre! Tout ce que je craignais depuis si longtemps se réalisait. Toi parti, moi seule, pour un temps que nous ne savions pas! Et la façon dont nous nous étions quittés! Je te voyais avec l'air las, excédé, nerveux, des dernières minutes. Je pensais: «Il est content, maintenant! il est débarrassé de moi, de sa Yù...» Je t'assure, je ne pouvais pas croire que tout cela était vrai. À chaque instant, je me sentais ailleurs, hors de la vie, dans une sorte de rêve... puis, tout d'un coup, je retombais de tout mon poids dans la réalité... Oh! mon chéri, c'était affreux!

Il lui baisa les mains, humblement.

Cette douleur coulait comme un baume sur son coeur. Claire était absente, exclue de sa pensée. Il n'aimait plus que l'âme adorable, souffrante par lui, qui lui disait sa souffrance.

Elle continuait:

--Et pourtant, j'ai pu marcher, agir, parler au milieu de cette désolation. Comment? Mon Dieu! comment? Je suis rentrée chez moi, j'ai vécu avec ce cauchemar. J'ai essayé de prier... J'ai essayé de t'écrire... Tout ce qui me forçait à arrêter ma pensée sur toi me faisait si mal que je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas... Quand j'ai reçu ta première lettre, j'ai chancelé, j'avais le vertige... À ce moment-là, je n'espérais plus rien de toi, ni lettre, ni retour... rien... Elle était bien froide, ta lettre (Maurice pressa les mains de Julie)... elle était gênée comme tu avais été gêné toi-même aux derniers moments que nous avons passés ensemble... et cependant, je t'assure que je l'ai adorée, cette pauvre lettre si froide; et je l'ai baisée comme j'aurais baisé tes joues et tes yeux, mon chéri, et je me suis endormie, le soir,--mon premier sommeil depuis ton départ!--avec mes lèvres sur le papier que ta main avait touché.

Elle s'interrompait, regardait le paysage du Rhin déroulé devant les portières du wagon. Elle murmurait:

--C'est beau... Je suis heureuse.

Et Maurice la voyait déjà changée; les nuages s'éclaircissaient sur son visage. Tout ce qu'il y avait en lui de pitié, de bonté humaine, s'exaltait à sentir qu'il était, par sa seule présence, l'artisan de cette résurrection; d'être tout pour la chère aimée, cela le haussait, le rendait meilleur. Le ferment du sacrifice commençait à lever dans son âme.

«Mon rôle dans la vie est de la soigner, de la consoler, de la faire heureuse. Personne au monde, personne ne m'aimera comme elle!»

Et, regardant le fantôme en face, car la présence de Julie l'affermissait, il pensa:

«Personne... Même Claire!»

Il s'assit près d'elle, il la questionna:

--Et quand tu as reçu ma dépêche?

--Oh! fit-elle, la voix remise, presque joyeuse, c'était un peu avant le déjeuner. Esquier et moi nous attendions Claire dans la salle à manger. Joachim est entré avec la dépêche.--Croirais-tu que je n'ai pas eu peur, que j'ai deviné la bonne nouvelle?... Du reste, le matin, je m'étais réveillée plus tranquille, espérant quelque chose d'heureux. Tu sais comme j'ai des pressentiments nets, qui se vérifient presque toujours? Tout de même, je tremblais bien un peu en ouvrant le papier bleu. Mais j'y ai trouvé ce que j'attendais, le moyen d'être près de toi, bien vite.

Elle s'arrêtait, elle hésitait à poursuivre.

--Et alors? demanda Maurice.

--Alors... faut-il tout te raconter?

--Bien sûr!

--Eh bien, continua-t-elle avec un baiser passionné jeté dans les boucles noires de Maurice... Alors, comme il me voyait troublée et interdite, Esquier s'est approché de moi et m'a dit: «C'est de Maurice?» Je n'ai pas songé à mentir; puis je n'aurais pas pu. J'ai dit oui, et j'ai montré ta dépêche.

--Oh! fit Maurice, pourquoi as-tu fait cela?

Moins qu'à tout autre, il eût voulu avouer sa détresse au père de Claire.

--Ne te fâche pas, mon ami aimé, reprit Mme Surgère. J'ai fait cela spontanément, et ensuite, en y songeant, il m'a semblé que j'avais bien fait. Comment partir sans avertir Esquier?... Du reste, j'avais besoin d'être conseillée, tu comprends. Et puis Esquier est si bon, il m'aime tant, il t'aime tant! À qui pouvais-je m'adresser, sinon à lui? Ne prends pas cet air méchant, interrompit-elle avec une désolation renaissante, en voyant que Maurice s'écartait d'elle... J'ai fait pour le mieux, je t'assure.

Elle allait pleurer. Maurice fut touché.

--Tu as peut-être raison, dit-il. Moi, j'aurais préféré qu'Esquier ne sût rien.

Elle se récria:

--Peux-tu penser qu'il ne savait rien? Ah!... je le connais bien, moi!... Il y a longtemps qu'il a tout deviné; lui-même me l'a dit hier... Et puis, vois-tu, même s'il n'avait rien su, il me fallait un confident, un ami, quelqu'un pour me soutenir et me dire ce que j'avais à faire... Tu sais que toute seule je ne vaux rien.. Pourquoi étais-tu loin de moi?

Elle s'appuyait sur l'épaule de Maurice; il mit un baiser sur sa joue.

--Et qu'a fait Esquier?

--Il a été excellent, comme toujours. Il m'a rassurée, il m'a consolée. Tout de suite, il a été d'avis qu'il fallait te rejoindre. Il était presque aussi inquiet que moi: nous pensions à la même horrible chose; sans le dire, nous en avions peur tous deux...

--Que je me tue? fit Maurice en souriant.

--Ne dis pas ce mot, jamais, jamais!... Cela me frappe comme un coup de poignard... Mon mari m'avait écrit la veille: tout va bien à Luxembourg. Il ne doit pas revenir à Paris d'ici à un mois, deux mois même... Pour lui, pour les domestiques, pour le monde, je passe quelques jours en Lorraine, à la campagne, chez Mme Daumier. C'est convenu avec le docteur et Esquier... Oh! tous ces mensonges m'ont bien coûté, va! Quand Claire m'a regardée en face et m'a demandé: «Vous allez en Lorraine?...» j'ai détourné la tête et je n'ai pas osé lui répondre oui, ni non. Que de ruses, que de tromperies! C'est honteux et affreux, tout cela...

Elle s'arrêta un instant, le visage attristé; mais comme elle aperçut aussitôt cette tristesse reflétée sur les traits de Maurice, elle rappela son sourire et dit, victorieuse de son remords:

--Que m'importe? C'est pour toi que je fais ces mensonges. Et je t'adore. Maintenant, ne parlons plus de moi. Tu sais tout ce que Yù a souffert loin de toi. Dis-moi si tu as un peu souffert, toi, d'être loin d'elle...

Et, avec cette grâce d'abandon qui séduisait Maurice, elle ferma les yeux, appuya la tête sur la poitrine du jeune homme. Il la regardait, silencieux.

Le grand jour ensoleillé, enfin vainqueur des brumes, rayonnait à pleines vitres dans le compartiment. Il se teintait de rose sur les capitons rouges des banquettes et des dossiers; il venait, ainsi teinté, se jouer sur le visage et sur les cheveux de Julie. Pauvre visage encore meurtri des récentes angoisses!... Maurice le contemplait anxieusement, tendrement. Les cheveux, demi-défaits, foisonnaient autour du front, estompaient les tempes et les oreilles, cachaient presque la nuque et le col: beaux cheveux ondés, substance délicate et nombreuse, fine et lourde en même temps. C'était un fleuve mêlé de vingt ruisseaux aux couleurs diverses, bruns, blonds, quelques-uns tout à fait roux, presque rouges; leur amas exalait une odeur pénétrante et sensuelle d'aromates humains. Malgré lui, l'oeil inquiet de Maurice y cherchait des fils plus pâles, des traces argentées... Mais non, il n'y en avait pas. Tout vivait dans cette plantation robuste dont la lisière, franchement brune, apparaissait piquée si drue juste au bord du front. Son regard, s'abaissant, suivait les lignes de ce front... Point de rides? Si... Deux lignes sinueuses, l'une mieux tracée, l'autre à peine pénétrante, comme un soulignement incertain et maladroit de la première. D'ordinaire, l'une et l'autre étaient à peine visibles; mais la poussière du voyage avait terni la peau, et les deux lignes s'accusaient.

«Voilà comme elles apparaîtront dans quelques années,» pensa Maurice. Et poussé par une force secrète, à la fois sereine et impérieuse, il poursuivait l'examen du cher visage. Le nez se dessinait correct et charmant, le nez de Romaine, droit, charnu, sans une tare, sans un défaut de couleur ou de forme. La bouche était ferme et rouge. Mais les yeux, si jeunes, même si enfantins, lorsque les paupières les découvraient, les yeux clos apparaissaient réellement flétris par les années... Les paupières se plissaient dans leur longueur, surtout vers les bords. «Ce sont les larmes, se dit Maurice à lui-même pour se consoler, car ces constatations le torturaient... Les larmes creusent les paupières, les imprègent de sel, les altèrent et les rongent comme un acide.» Hélas! ce n'était pas tout. Sous la paupière inférieure et au coin de l'oeil, malgré le léger voile de quelques cheveux blonds qui voltigeaient jusque-là, une griffe de rides, celle-ci bien visible sur le tendre épiderme, en déflorait la jeunesse, plantée comme un timbre au coin d'une page blanche... Ces rides menues, en moitié d'étoiles, tremblaient aux tremblements de la paupière; elles se continuaient par une boursouflure de la chair, une flétrissure de la peau qui cernait l'orbite.

Pourquoi Maurice ne pouvait-il détacher son regard de ces marques, légères après tout, qui laissaient la figure jolie et séduisante? Pourquoi, malgré soi, pensait-il à d'autres yeux, à la fraîcheur de fleur d'une première éclosion? Il continua son enquête douloureuse. Le cou se noyait dans un empâtement un peu flou; mais la courbe des joues, du menton, de la bouche, restait admirable, parfaitement juvénile, et les lèvres entr'ouvertes par le sommeil--car, insensiblement, Julie s'était endormie--laissaient voir le tranchant des deux lignes intactes de dents fines, blanches d'émail, acérées comme des dents de fillette...

Telle qu'elle était là, sous ses yeux, était-elle jeune, ou vieille? Vieille, sûrement non; jeune, il n'aurait su le dire. Ce visage tant de fois contemplé avait perdu pour lui tous les signes qui disent la date et la beauté d'un visage... Pour l'être, meurtri par la vie, qu'il tenait en ce moment entre ses bras, il ressentait une tendresse invincible aux assauts du temps. Une émotion puissante l'envahissait, submergeait les rêves, l'inquiétude du lendemain, le regret de ce qui aurait pu être et n'avait pas été... Cette femme dévouée à lui, âme et corps, il s'avoua, enfin! qu'il l'aimait comme jamais il n'en aimerait une autre. D'autres assolements pourraient renouveler la fécondité de son coeur, et ce coeur porter d'autres récoltes de tendresse: la moisson récoltée par Julie resterait unique; Julie demeurerait la privilégiée qui lui avait révélé les sources secrètes de passion cachées en lui et les avait épuisées. Tout s'éclairait, s'expliquait pour lui à présent... Ses yeux, attachés au visage endormi de sa maîtresse, la voyaient enfin telle qu'elle était véritablement. «Oui... elle va vieillir. Et je ne l'aime pas moins, je l'aime davantage, d'une tendresse plus profonde et plus émue.» Peu lui importaient les rides de ce front, peu lui eussent importé des mèches pâles dans cette lourde couronne de chevelure. Il aimait ces meurtrissures comme les marques d'une souffrance fraternelle. Elle pouvait s'abolir demain, cette vaine beauté. Déjà ce n'étaient plus des formes de traits, des couleurs de chair, des teintes de chevelure qu'il aimait dans sa maîtresse, mais la présence d'une âme vouée à lui; c'était sa propre image, sa propre tendresse, ce qu'il avait mis d'irrévocable passé dans un être humain! Il comprit cela; il se sentit enchaîné à Julie par une force plus puissante que leur volonté. Jamais l'un d'eux ne trahirait l'autre...

Son coeur, purifié par la sainte solitude, ses sens broyés, tout son être accepta l'avenir, quel qu'il fût: une raison plus lumineuse lui dit que c'était juste ainsi, que c'était bien.

«Ma part a encore été large dans la vie, pensa-t-il, plus large à coup sûr que celle de tant d'autres.»

D'un sursaut volontaire, il chassa ses rêves, secoua ses idées et regarda autour de lui. Le Rhin ne bordait plus la route suivie par le train; les coteaux s'étaient effacés; une grande plaine jaunâtre, semée de bouquets d'arbres, de villages aux clocher trapus, coulait maintenant jusqu'à l'horizon; et à l'horizon se dessinaient des formes indécises: nuages, chaînes de montagnes, haleine de grande ville, on ne savait. Maurice reconnut le paysage de Francfort. Ils arrivaient.

Pour la première fois, il allait posséder Julie à lui seul; il serait son guide dans la vie, comme son mari. La fierté de ce rôle le réchauffa.

Il vit le soleil se lever sur l'immense plaine, dorer les jaunes découvertes, démasquer la vieille cité parmi les brumes et les fumées. Il regarda Julie. Le sommeil profond où elle avait peu à peu glissé lui fardait les joues de rose; ses cheveux blondissaient au grand jour; la vigueur juvénile de son corps apparaissait aux courbes fermes de la gorge, des hanches, des jambes demi-croisées.

«Elle est jeune, pensa Maurice, parfaitement jeune!»

Il souleva doucement le buste chargé de sommeil, et, se penchant sur elle, la réveilla d'un baiser.

Elle lui sourit.

***

...On dirait que cette force mystérieuse, à laquelle, malgré eux, croient les plus sceptiques et les plus volontaires d'entre nous, cette force qui nous conduit, appelée par nous, suivant notre philosophie instinctive, le Hasard, la Fatalité, la Providence,--on dirait que ce guide suprême de nos vies a parfois pitié de ceux qu'il mène, qu'il leur accorde des trêves.

Telles furent pour Maurice et pour Julie les premières heures du séjour à Cronberg. Jamais, aux plus rudes moments de leur avenir, ils ne devaient oublier leur arrivée à Francfort, la toilette dans les lavabos de l'immense gare, le déjeuner au café; le tour rapide en voiture à travers la Zeil, le long des rives silencieuses du Mein,--ni le court trajet en chemin de fer de Francfort à Cronberg, ni surtout la montée, dans une calèche à deux chevaux, du bout de côte qui mène à la villa Teutonia.

Il était quatre heures un peu passées... Le ciel avait dépouillé tous ses nuages, mais de fraîches brises venues des couloirs gigantesques, entre les sommets du massif voisin, aiguisaient la tiédeur de cette après-midi dorée. La conque verte de la petite vallée s'approfondissait au pied de la corniche, séchée des rosées matinales: les arbres remuaient lentement; l'arôme des herbes s'évaporait, comme l'exhalaison d'un grand brûle-parfums. Les crêtes du Taunus, sur le fond du ciel, se dessinaient en relief... La voiture atteignit la corniche, se mit au trot, le long des villas aux noms sonores: Arminius, Altkoenig, Germania.

Alors toute la plaine de Francfort se révéla. Maurice montrait des points brillants, des taches de fumée dans cette plaine: «Voici Hoechst... Voici Roedelheim, où nous avons passé tout à l'heure. Hombourg est là-bas, derrière les bois de pins; on n'en voit d'ici que le sommet d'une tour.» Julie regardait l'horizon doré, Maurice qui souriait: elle sentait bien qu'elle atteignait un des paliers de sa vie, une halte de repos. Son âme se fondit de reconnaissance envers Dieu qui lui accordait une minute, même fugitive, de bonheur dans le péché. Entrés dans la villa, elle posa sa main sur l'épaule de Maurice, et sur cette main appuya sa joue.

--Je suis heureuse, dit-elle.