L'automne d'une femme

Chapter 10

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Les arbres moroses, les grises façades des maisons, la masse lourde de la Madeleine défilèrent devant les vitres du coupé... Puis ce fut la rue Royale, le sillage des voitures emportant des toilettes claires, mauves, blanches, rose pâle. Le soleil amorti de six heures rougissait tout cela, et sur la place de la Concorde le décor familier, l'admirable décor des longues avenues, les deux monuments corinthiens qui se font face, les flèches grises de Sainte-Clotilde baignaient dans une poudre rousse irisée par endroits.

L'âme désorientée de Maurice évoqua les mois brillants passés à Paris, autrefois, avec sa mère. Il se vit lui-même, dans une Victoria, roulant vers le Bois, au milieu d'un pareil flot de voitures, sa mère assise près de lui, si belle!... Comme il regardait la vie, l'avenir, en ce temps-là, avec une sérénité orgueilleuse! Il tenait la fortune, il lui semblait qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour saisir l'amour, la gloire.

«Maintenant tout cela est enterré, pensa-t-il amèrement. J'ai perdu ma fortune. Du côté de l'amour, ma vie est murée. Quant aux ambitions d'art, elles sont renoncées, je n'y rêve même plus.»

Il en voulut à Julie et de sa fortune perdue et de sa vie inutile... Tandis que le fiacre longeait les quais de la Seine, lui s'appesantit sur cette pensée: «Le bonheur, pourtant, ne consiste pas à rêvasser, appuyé sur une gorge de femme, et à se faire caresser comme un enfant. Je me suis aveuli dans la tendresse molle, dans le jour à jour du demi-bonheur.»

Mais le fiacre, arrivé au bout des grilles de la Halle aux vins et du Jardin des Plantes, venait, après quelques évolutions hésitantes, de s'arrêter devant une sorte de terrain vague, un enclos pelé, usé par les pas, planté d'arbres moisis, surprenant, dans cet endroit de Paris, au bord d'un boulevard... Maurice descendit et, en hâte, gagna la porte de la Salpêtrière.

Une fois déjà, avec Daumier, il avait visité le célèbre établissement. C'était longtemps en arrière; il y vint enfant, et son père l'accompagnait. Il s'était amusé des noms lus sur les plaques bleues, aux angles des avenues de cette espèce de ville... Rue de l'Église... Rue du Réfectoire... Rue de la Cuisine... Une seconde fois, il s'aperçut dans le mirage du passé, garçonnet élégant et heureux, sur le seuil de ce parloir où il entrait en ce moment, vieilli, inquiet.

Ainsi, partout le passé le guettait, le passé railleur ou douloureux.

Il fallut quelques démarches avant qu'on lui indiquât où se trouvait Daumier. Il n'était pas encore sorti. L'infatigable travailleur réglait sa besogne sur la durée du jour, et à mesure que venait l'été, allongeant le temps utilisable pour les études microscopiques, il dînait plus tard, à la nuit, dans un petit restaurant du quartier.

Maurice le vit, au moment où le garçon de service l'introduisit dans le laboratoire, perché sur un haut tabouret, entouré de petits carrés de verre sur lesquels séchait une minuscule tache centrale, et l'oeil collé à l'oculaire d'un microscope.

Quand il eut arrêté la vis de la lunette, il dit, toujours examinant:

--C'est vous, Lucas?

--Non, ce n'est pas Lucas, répliqua Maurice. C'est moi.

--Ah! tiens! Bonjour, Maurice! fit le médecin en se retournant et en lui tendant la main... Pas de malade chez vous, j'espère?

--Non. Je viens vous voir... pour vous voir... pour causer avec vous. Je ne vous dérange pas?

--Pas le moins du monde... Asseyez-vous. Je fixe des coupes que j'ai faites hier. Encore deux et j'ai fini. Mais c'est un travail des doigts qui ne m'empêche pas de causer... Une cigarette?

Maurice en prit une dans le paquet qu'il lui offrait, et l'alluma à une lampe à alcool. Laissant le médecin à son observation, il contemplait l'appareil modeste du laboratoire: des planches, un fourneau, une de ces tables à dessus de faïence que les chimistes nomment un paillasson; deux armoires à rayons, pleines de dossiers étiquetés; et partout des plaques de verre mouchetées en leur centre, des bocaux, pleins de filaments verdâtres, baignant dans l'esprit-de-vin, des cerveaux humains conservés dans des pots à confiture. Tout cet appareil scientifique le séduisait comme il séduit infailliblement les oisifs, les inutiles. Il y voyait le symbole d'une vie à labeur quotidien, si différente de sa propre vie dispersée de dilettante. Il s'écria:

--Comme vous êtes heureux, docteur! Vous vivez ici bien tranquille, à l'abri de toutes les tentations du monde et des femmes; votre travail est défini chaque jour. Vous en avez la récompense immédiate... C'est supérieur à l'art, cela!

--Certainement, répliqua Daumier sans interrompre sa besogne,--comme régime de vie, il vaut toujours mieux un travail qui ne suppose pas ce petit déséquilibre cérébral, indispensable à vous, artistes, pour amorcer votre oeuvre... Quand je me lève le matin, je peux reprendre ce qui m'occupait la veille au point où je l'ai laissé: il n'y faut que des yeux, du soin, de l'attention et une certaine tendance à généraliser qu'on a une fois pour toutes, quand on l'a...

--Qu'est-ce que vous faites en ce moment-ci?

--Je poursuis les observations nécessaires à mon livre sur la maladie de Morvan... Vous voyez.

Il se leva et désigna à Maurice les bocaux où des sortes de serpents verdàtres semblaient moisir dans un alcool impur. Sur toutes les étiquettes on lisait le titre général: _Maladie de Morvan_; puis des sous-titres: Moelle de Hermann..., Moelle de Joséphine Udaille..., etc., etc...

Maurice demanda:

--Qui était ce Morvan qui a eu cette maladie?

--Morvan n'est pas le nom d'un malade, mais du médecin qui a étudié et classé la maladie. Celle-ci est une perforation, une corrosion de la moelle, qui part du centre pour aller à la périphérie. Toujours elle est accompagnée, naturellement, par des troubles cérébraux. Ainsi (il découvrit un des pots à confitures, et prit une cervelle dans sa main sans remarquer que Maurice pâlissait) voici la cervelle de cette Joséphine Udaille dont j'ai la moelle dans un autre bocal. La membrane extérieure, la pie-mère, devrait s'en détacher d'elle-même, sous la traction. Au lieu de cela, regardez (il tira sur la membrane): elle adhère, se colle à certains points indurés; si je veux l'arracher, elle se déchire autour du point de contact... Voilà l'accident du cerveau. Maintenant, observez la moelle.

Du bocal étiqueté: _Moelle de Joséphine Udaille_, il sortit le serpent verdâtre. En le regardant par la tranche, Maurice vit qu'il était perforé, comme un tube de caoutchouc, dans la longueur.

--Voilà la moelle, dit Daumier. Elle est percée d'un trou central, vous voyez.

--Et quels phénomènes extérieurs cela provoque-t-il? demanda Maurice, qui déjà, par un retour d'égoïsme vital, s'épouvantait, craignant de retrouver peut-être en soi des symptômes...

--C'est un mal singulier. Il vide la chair, pour ainsi dire, suce le muscle, ne laisse qu'une sorte d'enveloppe inerte entre la peau et le squelette. Les extrémités commencent à se dessécher. Puis les lobes cérébraux meurent l'un après l'autre. C'est la paralysie et la mort. Tout à l'heure, quand nous descendrons, je vous montrerai, parmi les placides tricoteuses que vous avez aperçues dans le parc, un certain nombre de sujets que je guette. Et du reste... Êtes-vous homme à qui l'on puisse confier un secret?

--Assurément.

--Eh bien! Ou je me trompe beaucoup, ou la maladie de Morvan est celle dont notre ami Surgère est atteint.

Maurice pâlit. Il se figura, dans un tel vase de porcelaine, la cervelle du mari de Julie, et, dans des bocaux de verre pareils à ceux-ci, une moelle verdâtre, perforée par la maladie mystérieuse. Son humanité ombrageuse et peureuse se révolta devant l'image; l'horreur du néant le saisit. Il se sentit lui-même un composé de vagues substances, perpétuellement menacé, miné, dévoré par des parasites ennemis. Daumier, qui le vit pâlir, lui demanda:

--Qu'est-ce que vous avez?

--Sortons d'ici, fit-il... Je sens que je vais me trouver mal, si nous restons.

--Ah! vos nerfs!... murmura Daumier avec une nuance de dédain. Soit, sortons. Dînez-vous avec moi?

--Volontiers.

Le médecin prit sur un bocal un chapeau mou tout tigré de mouchetures d'acide.

--Allons dîner. Je vous emmène à ma pension, voulez-vous? Je suis garçon en ce moment. La femme et les bébés sont à la campagne.

Cette pension était un petit restaurant modeste et propre du boulevard de l'Hôpital, fréquenté surtout par les employés du chemin de fer. Quand ils arrivèrent, une bonne achevait de desservir les tables recouvertes de linge blanc et grossier.

--Y a-t-il encore à manger, Louise?

--Sûrement, monsieur. On ira chercher, s'il n'y en a pas. Monsieur soupe avec vous?

--Oui. Vous donnerez une bouteille de Saint-Pérey.

Ils s'assirent. La salle blanchie était d'une netteté luisante d'intérieur hollandais, sous la jolie lumière d'un soir parisien, huit heures l'été, soir chargé d'arômes troubles et capiteux. Paris, entrevu des fenêtres larges à petits carreaux, se faisait province, et la salle exiguë, échampie de chaux, avec ses rideaux de calicot blanc embrassés par le milieu, semblait un réfectoire conventuel donnant sur une avenue de petite ville.

Maurice, pénétré par ce repos, répéta:

--Comme vous êtes heureux!

--Encore!... Heureux de quoi?

--D'être à la fois marié et libre de travailler... Au moins, vous vivez, vous! Vous savez où va votre vie. Chaque heure est représentée par une certaine tâche. Moi, ma vie ne laisse pas de trace.

--Pourquoi ne travaillez-vous pas?

Il posait cette question avec un demi-sourire, et Maurice lisait dans ce sourire l'indifférence un peu dédaigneuse du penseur laborieux pour l'amateur artiste.

--Je ne travaille pas, répliqua-t-il, désireux de se justifier, non par paresse, ni même, je crois, par inertie d'esprit... Je ne travaille pas parce que j'ai le sentiment le plus funeste au travail, celui que la période où je suis est une période d'attente, que je reviendrai au travail quand elle finira.

Daumier déclara, tout en mangeant de bon appétit une tranche de boeuf à la mode:

--Je ne comprends pas.

--Eh bien! répliqua Maurice vivement, décidé à aborder de front et sans délai le sujet de sa visite... Eh bien!... Voilà! j'ai une liaison à Paris... Une maîtresse dans le monde bourgeois, une veuve, ajouta-t-il,--avec le projet puéril de dépister les soupçons de Daumier.--Je ne puis pas l'épouser. Je me trouve donc dans une impasse; jusqu'à ce que j'aie trouvé l'issue, je ne connaîtrai ni le repos d'esprit, ni le travail...

--Mais, objecta Daumier, si vous êtes heureux comme vous êtes, si vous êtes aimé par une femme que vous aimez... est-il bien nécessaire que vous changiez d'existence, et que vous vous mêliez de produire du travail? Il faut des producteurs et des jouisseurs. Vous m'enviez, dites-vous? Croyez-vous que parfois, quand je vais fumer un cigare, avenue du Bois, il ne m'arrive pas de désirer vivre, ne fût-ce qu'une semaine, qu'un jour, à la façon des gens cossus qui habitent les hôtels environnants? Que si, mon cher! Seulement, quand je me surprends à patauger dans ces rêves-là, je m'en sors d'un sursaut violent, et je me secoue après comme un barbet tombé à l'eau... Je pense à mon laboratoire de la Salpêtrière, à mon petit restaurant, à mes moelles, à mes cervelles, à ma femme, à mes bébés, à quelques amis, et je me dis que tout cela a du bon, du bon que ne connaissent pas les autres. Ni eux, ni moi, ne sommes parfaitement heureux, bien sûr; mais les joies et les chagrins sont entre eux et moi irréductibles.

Ils étaient au dessert, mangeant distraitement. Daumier croquait les noix d'un sec coup d'étau des mâchoires... Maurice, un à un, suçait des grains de raisin dont il rejetait la peau.

Plus calme maintenant, il discutait son cas avec lucidité.

--Ce que vous dites est fort bien, quand les circonstances permettent à un homme d'utiliser ses aptitudes et son tempérament. Mais n'admettez-vous pas une âme de savant chez des riches, ou un tempérament d'homme de luxe chez un pion?

--J'admets tous les cas quand je les constate, répliqua Daumier. Dans la pratique, l'habitude d'un certain état de vie émousse généralement les appétits excessifs. Ceux qui décidément sont faits pour casser le moule, réussissent à échapper à leur condition, se déclassent définitivement, ou si le succès leur est refusé, disparaissent. C'est la loi de la sélection.

--Eh bien, je vous demande d'admettre un instant, docteur, que je suis un de ces déclassables. J'aspire à sortir de la caste des oisifs pour entrer dans celle des travailleurs. Voulez-vous m'y aider?

Daumier, qui allumait un cigare, le regarda avec surprise.

--Certes, je veux bien. Que puis-je faire?

--Je voudrais me reprendre à la vie utile. Pour cela il faut d'abord que j'échappe au milieu où je vis, à Paris.

--Et vous voulez un moyen de le quitter sans que personne ait le droit d'en paraître surpris... Une ordonnance pour une ville d'eaux?

--Justement. Seulement je ne suis pas malade.

--Oh! la vie de régime, avec quelques verres d'une boisson plus ou moins minérale, n'est jamais inutile. Elle vous restituerait le calme, assouplirait vos nerfs ébranlés par la fièvre continue de Paris.

--Eh bien! envoyez-moi où vous voudrez, mais loin... loin... Envoyez-moi dans un pays où je sois seul, où je ne connaisse personne, hors des grandes routes qui mènent à Paris.

Un ressaut d'égoïsme le soulevait; il s'affirma qu'il se suffirait à soi-même, loin de Julie, loin de Claire.

Daumier lui demanda:

--Parlez-vous l'allemand?

--Non; un peu l'anglais...

--Eh bien, cela va... Je vais vous envoyer à Hombourg... C'est l'Allemagne anglaise, vous n'y trouvez que des Américains et des sujets de la reine... Les eaux sont bonnes pour les anémiques et les neurasthéniques, dont vous êtes. Cela vous convient-il?

--Est-ce loin de Paris?

--Une nuit et une demi-journée. Vous pouvez couper le voyage en deux par une station à Cologne...

--Soit J'irai à Hombourg.

Daumier se fit apporter de quoi écrire l'ordonnance, qu'il remit à Maurice.

--Merci, dit Maurice, vous me sauvez de moi-même.

--Ah! répliqua le médecin en hochant la tête. Dire que la plupart des malades mondains qui viennent solliciter là (il montrait les murs de la Salpêtrière) une consultation du maître,--dire que presque tous n'ont d'autre maladie, comme vous, que leur vie désorientée ou dévergondée... Voulez-vous que je vous dise mon opinion sur le système de cure qui vous conviendrait?... Mariez-vous!

Il s'arrêta; Maurice avait pâli derechef à ce mot: «Mariez-vous!»

--Pardon, fit le médecin en lui prenant la main.

Ils sortirent du restaurant, se promenèrent quelque temps, le long de l'avenue maintenant envahie par la nuit... Ils se taisaient, chacun enfoncé dans son rêve.

--Allons, fit Maurice, soudain réveillé; je vous quitte. Merci de cette soirée réconfortante passée près de vous. Soyez assez bon pour écrire à Esquier afin de l'assurer que mon départ est nécessaire.

--Esquier aura la lettre demain, ou bien je passerai moi-même avenue de Wagram.

Ils se quittèrent.

IV

LE rapide du Nord emportait Maurice, à demi dévêtu, déroulé dans les couvertures sur la couchette du sleeping. Au tangage du train, il laissait bercer le chagrin dont il sentait meurtris ses membres et son cerveau.

Malgré tout, c'était encore une allégeance, une libération, cette morne et douloureuse fuite dans la nuit.

«J'ai laissé derrière moi ce qui me tourmentait le coeur, pensa-t-il. Quel que soit l'avenir, il vaudra mieux que ce que je quitte.»

Trois fois vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis l'instant où il avait décidé son départ. En resongeant à ces trois journées, le déchirement de la lente séparation lui faisait mal, comme si vraiment elle recommençait. L'appartement de la rue Chambiges était là, devant ses yeux fermés, où des larmes séchaient. Un roulement de timbre électrique... il allait ouvrir: c'était Julie. Leur longue communion avait si parfaitement, l'un pour l'autre, éclairé leurs deux âmes, que tout de suite elle lisait dans les yeux de Maurice l'affreuse menace,--entendait le craquement de ce cher édifice, toute sa vie, à elle! qui était leur amour. D'un mouvement de révolte, bien rare à sa douceur, elle se dérobait au baiser qu'il voulait lui donner:

--Qu'y a-t-il?

Il essayait de retarder l'aveu.

--Mais... rien!

--Parle! parle tout de suite, j'aime mieux cela...

Et alors, sur ce canapé encombré de coussins où tant de fois ils s'étaient abattus, comme deux colombes unies, aux meilleures journées,--ils avaient mêlé leurs larmes, avoué leur détresse dans des sanglots; Julie, la première, avait proféré le terrible mot:

--Tu pars?

Elle l'avait deviné, ce départ, elle le sentait dans l'air, depuis des jours. Elle savait bien, connaissant le faible coeur de Maurice, qu'il préluderait ainsi à la séparation définitive, par une absence annoncée courte, puis prolongée; et tout de même, le coup était si douloureux qu'elle voulait douter.

--Tu pars?

--Le médecin m'a ordonné les eaux de Hombourg...

--Tu pars! tu pars!

Ces sanglots, cette effroyable désolation de l'être qu'on chérit!... Et cette désolation, en être la cause!... Elle pleurait, la chère aimée, celle dont il avait confisqué la vie, qui ne vivait plus que pour lui seul! Elle pleurait, elle souffrait, et c'était par lui! Sa résolution, un instant, chancela.

--Si tu veux... Je ne partirai pas... Et puis, du reste, je ne pars pas pour toujours... je ne t'abandonne pas... Je te jure que bientôt je reviendrai! Je t'aime... Je t'aime. Seulement, vois-tu... j'ai une de ces crises que tu connais, comme quand j'ai voyagé dans l'Aveyron... Ne nous sommes-nous pas mieux aimés après? Paris m'excède... Il faut que je parte. Mais je t'aime, je t'aime!...

À ce moment, son coeur sincère était résolu à l'abnégation. Il voyait encore l'obstacle murant sa route; mais il se résignait à vivre dans cette impasse, dans cette encoignure de vie sans rien demander a l'avenir...

--Je t'aime! Je t'aime!

Elle n'écoutait plus, elle ne voulait plus, ne pouvait déjà plus l'entendre. Elle se levait, et malgré son étreinte, malgré les baisers dont il enveloppait ses joues pâles et mouillait ses mèches blondes, il la sentait s'échapper doucement, révoltée pour la première fois, révoltée et désolée. Elle ouvrait la porte, elle fuyait... Il était seul...

Le lendemain,--après une nuit dont elle garda, sans jamais le laisser pénétrer par Maurice, le douloureux secret,--elle reparut chez lui, à l'heure habituelle, résignée, sinon rassérénée. Elle lui parla la première de son voyage, elle s'occupa avec lui des préparatifs, comme lorsqu'il faisait de courtes absences. Pas plus que la veille, pas plus que jamais, le nom de Claire ne fut prononcé entre eux.

Le soir du départ, ils dînèrent dans un restaurant éloigné, avenue de Clichy, véritable repas de condamnés, qu'ils prirent dehors, en public, tant ils avaient peur de défaillir, s'ils demeuraient seuls en tête à tête. Ils mâchèrent au hasard des aliments que leur estomac refusait; l'heure coulait, cruellement lente, et pourtant trop brève. Deux fois Julie manqua perdre connaissance. Quand ils quittèrent le restaurant, plus de quarante minutes leur restaient encore à passer ensemble. Ils se jetèrent dans un fiacre; ils dirent au cocher d'aller à sa guise, au delà du boulevard Rochechouart, où ils étaient bien sûrs de n'être pas rencontrés.

Une tristesse, pénétrante comme une pluie drue, imprégnait leur chagrin, parmi ce décor affreusement morne. Autour d'eux, l'heure brumeuse descendait vers la ville, cette heure d'été où, dans la limpidité du soir, les fumées de la journée crachées tout le jour par cent mille cheminées, s'abattent, condensées en nuages noirs.

La voiture, ayant suivi une longue rue déserte, où les réverbères n'étaient allumés que d'un côté, puis traversé les boulevards, atteignit enfin le quartier sombre et populeux des gares de l'Est et du Nord. Maurice, sous la capote abaissée, ne voyait plus le visage de sa maîtresse que par intervalles, quand un réflecteur ou un réverbère jetait un éclair dans la voiture; il apercevait alors sur ses joues défaites le sillage humide des pleurs, qui n'arrêtaient pas de couler. Il la prit dans ses bras, il la baisa; il respira son haleine et but ses larmes. Mais il ne trouva pas le courage de prononcer les mots de pitié qui pourtant étaient au fond de son coeur: «Ne pleure plus; je reste, je t'appartiens,» Ce qui l'épouvantait, c'était l'accès de désespoir terrible qu'il prévoyait tout à l'heure quand il la quitterait... Certes, elle allait tomber inanimée sur le quai, dès que s'ébranlerait le train.

--Julie... Il ne faut pas entrer dans la gare avec moi... Il faut t'en retourner avant moi, chérie... Ce serait trop affreux!

Elle n'était plus qu'une pauvre chose de larmes, sans volonté, sans forces; elle obéit. Tous deux descendirent. Ils échangèrent un seul baiser, ce fut un baiser de parents distraits, se quittant pour un jour. Julie monta dans un autre fiacre qui partit aussitôt par la rue de Dunkerque... Maurice, cependant, regardait fuir cette voiture, emportant ce qu'il chérissait le plus. «Quoi, c'était fait? Si vite? Si vite?...» Elle partait sans un signe d'adieu jeté par la portière. Il se sentit aussitôt séparé de la vie ambiante par un accident définitif comme la mort. Il fallut que des employés de la gare vinssent lui parler, le mener, pour qu'il accomplît les préparatifs de son départ... Une seule chose excitait encore son désir, être couché tout à l'heure, être seul dans sa cabine, et là pouvoir à l'aise s'abîmer dans la souffrance, souffrir et pleurer sans témoin.

***

Et le train l'emporta, le roula toute la nuit à travers les grandes plaines de Flandre et du pays Rhénan; pas une seule fois le sommeil ne vint lui offrir au moins le simulacre de l'oubli.

À Cologne, il dut changer de wagon, car, décidément, il ne voulait pas s'arrêter. Le matin se levait; il faisait un temps incertain, sans soleil, sans menace de pluie. Le ciel monotone lui parut fraternel: trop de gaieté de la nature l'eût irrité... Autour de lui, dans le compartiment nouveau où il monta, on parlait une langue qu'il ne comprenait plus. Son isolement aussi lui fut doux...

Cette course le long des rives du Rhin, si riantes ou si mélancoliques selon que le ciel les regarde tristement ou leur sourit, fut le premier apaisement de son pèlerinage d'exil. Penché aux vitres, il contemplait l'eau verte, les collines vêtues de pampres et les étroites bandes de villages enserrées entre les deux. Il n'aurait pas su dire si les formes, si la couleur de ces horizons lui plaisaient; leur vue le calmait pourtant, agissait sur ses nerfs pour les détendre. Il souffrait toujours, mais épuisé et halluciné, il ne savait presque plus de quoi... Quelque chose avait été violemment arraché de lui: voilà tout. Il sentait cuisante la douleur d'une absence; il n'aurait su dire si c'était celle de Julie ou celle de Claire. Bientôt il devait s'apercevoir que ce qui manquait à sa vie mutilée, ce n'était ni Julie, ni Claire: c'était la Femme, la chère présence féminine, la chaleur du sein.

Vers une heure, il descendait à Francfort. Il déjeuna dans un café. Le dépaysement commençait à le distraire... Il lui parut que le Maurice d'hier était mort; qu'il assistait, d'un au-delà indécis, à la déambulation à travers les rues d'un autre individu, d'un pantin sans âme auquel son âme à lui se trouvait associée par hasard. Il marcha ainsi, il regarda, mangea, il visita des musées et des monuments... Les gens qui lui parlaient ne recevaient pas de réponse. Comme le soir tombait, il se retrouva devant la gare; il vit «Hombourg» sur l'écriteau d'un des perrons, monta dans un tram, partit... Le train était rempli de voyageurs, presque tous parlant anglais; Maurice comprit quelques mots, et cette incursion de la pensée d'autrui dans sa pensée le blessa. Quelle chose affreusement délicate et meurtrie il était devenu!