Chapter 5
JEANNE, puis un VAGABOND
JEANNE, réfléchissant
Etre la femme de monsieur Morand! Je n'y aurais jamais songé... (Un temps, elle hoche la tête) Non, non!... Il doit être dur, brutal... Il a la voix rude... le geste brusque... Ce ne doit [pas] être un homme bien commode... Non!... je dirai à maman de refuser. (Un temps) Et puis, le fils Baron... lui aussi veut m'épouser... et il me plaît beaucoup plus.
(Elle reprend son ouvrage. Bientôt la porte du fond s'ouvre et un vagabond apparaît. Elle a peur, veut crier, mais l'homme la rassure).
JEANNE, toute saisie
Ah!... cet homme!...
LE VAGABOND
Non, non! n'appelez pas... n'ayez pas peur... J'ai soif! Un verre d'eau seulement, s'il vous plaît? Il fait si chaud!
(Jeanne se lève craintivement, va au buffet et prend une cruche et un verre. Elle pose le tout sur la table).
JEANNE
Voilà... Buvez! (Elle verse un verre de cidre).
LE VAGABOND (voix traînante et sourde qu'il gardera jusqu'à la fin)
Merci. (Jeanne recule jusqu'à sa place) Le soleil tape sur la route et il n'y a pas d'eau dans la campagne... votre maison est la première que je rencontre. Je suis entré. D'un temps pareil on ne refuserait pas un verre d'eau, même à un chien.
JEANNE
Buvez.
(Elle reprend son ouvrage sans perdre l'homme de vue).
LE VAGABOND
Oui... tout de suite.
(Il tire un tabouret de dessous la table et s'asseoit).
JEANNE, à part
Oh!... Est-ce qu'il va rester?
LE VAGABOND
Ca semble bon de se reposer à l'ombre.
(Il examine autour de lui).
JEANNE, à part
Comme il regarde!... Ah!! Il a dû voir l'argent sur le buffet... J'ai peur!
LE VAGABOND (un temps)
Vous êtes seule?
JEANNE, épouvantée, à part
Oh!... (haut) Non, il y a du monde à côté.
LE VAGABOND
Non! elles sont parties les autres...
JEANNE, à part
Mon Dieu!
LE VAGABOND
Je les ai vues s'éloigner... le garde aussi est parti.
JEANNE, à part
Il surveillait la maison... il sait que je suis seule! (Le vagabond s'est accoudé sur la table) Il ne boit pas! Comme il regarde.
(L'homme la regarde longuement).
LE VAGABOND
Je vous fais peur... il ne faut pas! Ne craignez rien!...
JEANNE, à part
Oh oui, j'ai peur!
LE VAGABOND
Je ne suis pas un malfaiteur... un malheureux seulement! Je ne voudrais pas vous faire du mal à vous... vous m'avez si gentiment versé à boire tout à l'heure... Je vais vous quitter quand j'aurai bu... mais il fait si frais ici... on est mieux que sur la route! N'est-ce pas, vous voulez bien que je reste un peu... Vous ne voulez pas me chasser comme ça.
JEANNE, avec effort
Non, non... reposez-vous (à part) C'est l'argent qui l'attire. Comment faire.
(L'homme l'examine de nouveau très longuement, puis donne un grand coup de poing sur la table).
LE VAGABOND
Ah misère! Etre là comme un chien!! (Jeanne effrayée se lèvre brusquement) Non, n'ayez pas peur... Bien sûr que je ne voudrais pas vous faire du mal... une enfant... une enfant comme elle! (Un temps, à Jeanne) Parce que j'ai eu une fille, autrefois, quand j'avais une femme et une maison... J'étais jeune, je travaillais... et puis, j'ai tout perdu... ah malheur! (nouveau coup de poing sur la table) Par ma faute!
JEANNE, la voix étranglée de peur
Par votre faute?
LE VAGABOND
Oui... la boisson, la misère. Et tout seul à présent... misérable... toujours tout seul.
JEANNE
Elles sont mortes?
LE VAGABOND
Je les ai quittées... pour ne pas les nourrir.
JEANNE, reculant encore
Oh!
LE VAGABOND
Longtemps j'ai marché... loin, bien loin... devant moi, sans savoir... jamais tranquille, traqué comme une bête dangereuse.
(Jeanne a gagné le buffet et s'y appuie, de façon à cacher l'argent).
JEANNE, à part
C'est peut-être un voleur... ou bien un assassin!
LE VAGABOND, continuant son monologue
Je ne les ai pas revues, les autres... La mère? Eh la mère qu'importe! Une femme, on l'oublie! Mais l'enfant, ma chair, mon sang!... ma fille, grandie, belle!... belle peut-être comme vous qui m'écoutez en ce moment...
JEANNE, très troublée
Qu'est-ce qu'il dit?
LE VAGABOND
La revoir, ma fille! combien de fois l'ai-je souhaité... Je voulais la voir avant de mourir... (à voix basse) Alors je l'ai cherchée... longtemps cherchée...
JEANNE, malgré elle
Et vous l'avez revue.
(L'homme la fixe étrangement).
LE VAGABOND, avec effort
Non!... (Jeanne respire, soulagée) Mais quand je l'aurai trouvée, j'irai vers elle et je lui parlerai... je lui dirai... (Il se lève et s'adresse directement à Jeanne) J'ai mal agi envers ta mère et envers toi... Je t'ai donné le droit de me mépriser, de me repousser... pourtant, je suis quand même ton père!...
JEANNE, bouleversée
Grand Dieu! Qu'est-ce que cela signifie?
LE VAGABOND, continuant
Est-ce que tu peux voir un étranger en moi? Toi qui donnerais le nécessaire au malheureux frappant à ta porte peux-tu me refuser, à moi, le superflu d'une bonne parole, d'un baiser?...
JEANNE, même jeu
Pourquoi me dit-il tout ça?
LE VAGABOND
Oui! je lui dirai ça à ma fille si elle était devant moi... comme vous, vous êtes là...
JEANNE, violemment émue
Ah!
LE VAGABOND, continuant toujours son monologue
Mais qu'est-ce qu'elle répondrait quand je lui tiendrais ce langage?... Elle a d'autres affections, d'autres devoirs! Est-ce qu'elle voudrait, pour un instant seulement, me les sacrifier ces affections et ces devoirs? Est-ce qu'elle pourrait, pendant une minute, remonter le courant de mépris qui la sépare de moi?... Non, non! sans doute...
JEANNE, même jeu, à part
Mon Dieu! je crois comprendre.
LE VAGABOND
Pourtant, une bonne parole, un geste de pitié, un baiser de pardon, elle ne peut pas vraiment me les refuser?... Aurait-elle à le regretter, ce geste de miséricorde?... Je suis le vagabond, le passant... demain je serai loin, je n'aurai fait que traverser sa vie.
JEANNE, à part
Est-ce que ce serait lui?... lui!... Mais non, il l'aurait déjà dit.
LE VAGABOND, s'avançant encore vers elle
Voyons, vous qui avez son âge et qui peut-être lui ressemblez; dites-moi qu'est-ce qu'elle me répondrait, ma fille? qu'est-ce qu'elle ferait si elle était là... à votre place? (Jeanne se tait n'osant plus le regarder. Tristement, après un temps:) Hein? Vous ne répondez pas. Je vous fais peur... je suis trop misérable... Vous êtes trop belle, trop sage pour vous occuper d'un gueux de mon espèce. Et puis vous travaillez... (Il recule vers la porte) Je ne veux pas vous déranger plus longtemps... Vous m'avez donné un verre de cidre. Merci! C'est tout ce que vous me deviez... Merci! Je pars. Je vais continuer ma route... Adieu.
JEANNE, le retenant
Non!... Ne partez pas encore.
LE VAGABOND
Pourquoi me retenez-vous?
JEANNE, s'essuyant les yeux
Vous voyez, vos paroles m'ont émue.
LE VAGABOND
Je vous dérange?
JEANNE, bouleversée
Non! restez!... restez[.] Tenez, il me vient une idée... J'ai une mère que j'aime profondément, un père qui m'a élevée et protégée; je me dois complètement à eux... Pourtant, avant que vous ne partiez, je veux bien répondre à vos questions, à vous, un inconnu... un étranger!... Je veux bien me figurer un instant, être votre enfant... la fille que vous avez perdue...
LE VAGABOND, se rapprochant
Alors?
JEANNE
Alors... L'enfant doit ignorer les fautes de son père, le mot de pardon même ne doit jamais être prononcé. (Joignant le geste à ses paroles) Si j'étais votre fille, j'irai vers vous, comme ça... je vous prendrais les mains, vous tendrais mon front, me jetterais dans vos bras...
(Il l'a prise dans ses bras. Elle reste la tête appuyée sur son épaule).
LE VAGABOND, à voix basse
Oh! le rêve!... le beau rêve!... ma fille! ma fille est là!... Je la tiens, je la serre contre moi... ma fille est dans mes bras!...
(On entend du bruit au dehors).
JEANNE, se dégageant vivement
Ecoutez!
LE VAGABOND, tremblant
On vient!
JEANNE
C'est ma mère.
LE VAGABOND
Hélas! Le beau rêve est fini!
JEANNE
Il faut nous séparer.
LE VAGABOND
Voilà la réalité.
JEANNE, suppliante
Partez... il le faut.
LE VAGABOND
Oui... il le faut! Nous ne sommes, nous ne pouvons être que des étrangers... C'est ça la vie!... Merci... (Il gagne la porte) Adieu!
(Il lui envoie un baiser et il s'enfuit).