L'Aumone

Chapter 4

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JEANNE, puis MORAND, le Garde-Chasse

Jeanne coud en chantonnant quand la porte s'ouvre et Morand apparaît fusil en bandoulière.

MORAND, entrant

Bonjour, mademoiselle Jeanne.

JEANNE, se retournant

Tiens! Bonjour, monsieur Morand!

MORAND

Je n'ai pas voulu passer devant votre porte sans entrer.

JEANNE, réservée

C'est gentil cela... Qu'est-ce qui vous amène de notre côté.

MORAND

Mon métier... mon métier de garde-chasse (Avec éclat) Il y a un fichu vagabond qui rôde aux alentours depuis ce matin.

JEANNE

Est-ce qu'il a fait du mal?

MORAND, bourru

Comme toujours!

JEANNE

Il a braconné sur vos terres?

MORAND

Si ce n'était que çà: il m'a détruit deux nids de faisans... histoire de dévaster... pour s'amuser! Ces êtres-là ont une rage bête contre la propriété des autres!... Sans compter qu'il a failli mettre le feu à un tas de fagots sur la lisière du bois.

JEANNE

Comment?

MORAND

Il aura voulu cuire le produit de quelque larcin et il est parti sans éteindre le feu qu'il avait allumé à deux pas d'une meule de bois. Si on ne me l'avait pas signalé et si je n'y étais pas allé aussitôt, ça y était! D'un temps pareil, tout aurait flambé comme des allumettes.

JEANNE

C'est imprudent, en effet.

MORAND

On devrait les coffrer tous ces gas-là... Ah, ils en donnent du fil à retordre! Aussi, si je le pince, il n'y coupe pas.

JEANNE

Ne soyez pas trop sévère, monsieur Morand.

MORAND

Ah! Ca ne sera que de la bonne justice. De la pitié avec ces gueux-là, c'est de la misère qu'on se réserve.

JEANNE

Mais s'il n'est coupable que d'une imprudence avec le feu?... Ce n'est pas un crime, cela!

MORAND

Et mes deux nids de faisans!

JEANNE

Vous êtes certain que c'est lui qui les a détruits.

MORAND

Qui voulez-vous que ce soit? Je suis bien sûr de ne pas me tromper en l'accusant!... Et puis, si ce n'est pas lui, il paiera en une fois pour tous les tours qu'il a joués et dont il n'a pas rendu compte. Allez, mademoiselle Jeanne, ces rôdeurs-là ne sont guère dignes de pitié et il ne faut pas vous émouvoir pour eux.

JEANNE

Peut-être avez-vous raison... moi, pourtant, de crainte d'accuser injustement un innocent, j'aimerais mieux laisser en liberté dix coupables.

MORAND

Parce que vous êtes bonne et puis vous êtes une femme. Les femmes ça a tout de suite la larme à l'oeil! Avec ces vauriens-là, faut des hommes... Et des hommes solides comme moi! Pas d'indulgence, ni de sentiment: de la poigne, voilà!... Mais, je cause... je bavarde sans seulement vous demander des nouvelles de vos parents.

JEANNE

Je vous remercie, ils vont bien: papa est parti au marché dès ce matin.

MORAND

Et madame Servois? Elle n'est pas là, donc, que je ne la vois pas?

JEANNE

Elle est sortie avec Gertrude. Elles sont parties chez la mère Mathurin et ne seront pas longtemps absentes.

MORAND

Vous êtes seule, alors?

JEANNE

Oui.

MORAND

Vous n'avez pas peur?

JEANNE, riant

Peur? En plein jour! oh, non!

MORAND

Votre maison est loin des autres.

JEANNE

Je ne suis pas peureuse.

MORAND

Ca vaut mieux à la campagne... (Il pose son fusil près de la porte) Savez-vous mademoiselle Jeanne que je suis bien content de vous avoir vue aujourd'hui.

JEANNE, poliment

Moi aussi monsieur Morand.

MORAND, joyeux

Vrai!... Si vous saviez comme ça me fait plaisir que vous me disiez ça.

JEANNE

Ah!

MORAND, gauchement

Il y a longtemps que... quand vous étiez au bourg, en pension, je vous regardais souvent... Je voyais bien que vous deviendriez une jolie fille...

JEANNE, toujours polie

Vous êtes bien aimable.

MORAND

Vous n'étiez pas plus haute que ça... treize ans, peut-être!... et déjà, je me disais, cette fillette-là quand elle sera grande, ça sera une belle luronne.

JEANNE, éclatant de rire

Vraiment! Je promettais tant que ça!

MORAND

Oui, vous avez toujours été jolie... (Un temps; plus gauchement encore) Si vous saviez comme je vous aime, mademoiselle Jeanne!

JEANNE, sérieusement

Allons, monsieur Morand, il ne faut pas me parler de ça.

MORAND

Si, permettez-moi...

JEANNE

Non, je ne dois pas vous écouter... Voyons, à quoi pensez-vous?... Je suis une fille honnête.

MORAND

Mais qui dit le contraire, mademoiselle Jeanne? Est-ce que vous me supposeriez des intentions. Si je vous dis que je vous aime, c'est parce que c'est vrai... j'espérais que peut-être vous consentiriez à devenir ma femme.

JEANNE, embarrassée

Vous voulez m'épouser?

MORAND

Oh oui!... Je serais si heureux! (Un temps) Eh bien?... Vous ne me dites plus rien.

JEANNE

La surprise... Je m'attendais si peu...

MORAND, se rapprochant d'elle

Mademoiselle Jeanne, je vous en prie, dites-moi que vous voulez bien?

JEANNE, ennuyée

Mais... je ne sais pas...

MORAND

Je vous aime tant... Vous n'allez pas me repousser.

JEANNE, même jeu

C'est que...

MORAND

Il y a pourtant joliment longtemps que je vous aime... j'hésitais à vous en parler, vous paraissiez si fière. Mais, maintenant... voyons, donnez-moi une réponse.

JEANNE, même jeu

Que voulez-vous que je vous dise.

MORAND

Vous savez bien si vous voulez oui ou non?

JEANNE

Donnez-moi le temps de réfléchir... d'en parler à mes parents.

MORAND, hochant la tête et tristement

Si vous demandez à réfléchir c'est que vous ne m'aimez pas.

JEANNE

Comprenez, monsieur Morand: ce que vous me demandez là est si grave... pensez donc, c'est pour toute la vie!... Quelques jours de réflexion ne sont pas de trop... Si je vous répondais aujourd'hui d'une façon quelconque, et que, demain, je regrette ce que je vous aurais dit.

MORAND

C'est parce que vous ne voulez pas, je vois bien... C'est une façon de me dire non.

JEANNE

Du tout!... Pourtant, si vous tenez absolument à avoir une réponse, je serai obligée de...

MORAND

Non, non! ne dites rien!... Tout de suite vous me repousseriez. J'aime mieux attendre.

JEANNE

C'est ça... attendez... Plus tard, nous en recauserons.

(Silence embarrassé).

MORAND, après un temps de réflexion

Oui, c'est ça nous en recauserons... Mais quand?... fixez-moi un délai?

JEANNE, ennuyée

Quand?... dans un mois voulez-vous[?]

MORAND

Un mois!

JEANNE

Dame!

MORAND

C'est trop long, voyons!

JEANNE

Alors, dans... dans quinze jours?

MORAND

Soit! dans quinze jours.

JEANNE, après un temps

Maintenant, monsieur Morand, je vais vous demander de me quitter... après ce que vous m'avez dit, il ne faut pas rester là quand je suis seule. Si mon père arrivait et qu'il apprenne... il serait fâché contre vous.. dans votre intérêt, il vaut mieux ne pas le contrarier.

MORAND

Vous avez raison. Je pars... Donnez-moi seulement un petit mot d'espoir. Jeanne, voulez-vous?... C'est si dur de m'en aller comme ça.

JEANNE

Non! Je ne puis rien ajouter à ce que je vous ai dit... Mes parents vous donneront ma réponse plus tard.

MORAND, tristement

Et c'est tout?

JEANNE

C'est tout!

(Morand remet silencieusement son fusil sur l'épaule, puis il ouvre la porte du fond et inspecte les environs).

MORAND, se retournant vers Jeanne après avoir refermé la porte

Je vais me remettre à la poursuite de mon homme... Si vous le permettez, je passe par le jardin, je vais faire le tour par les champs.

JEANNE

Faites... Au revoir, monsieur Morand.

MORAND

Au revoir, mademoiselle Jeanne. A bientôt, vous savez...

(Il sort par la porte de droite. Jeanne s'accoude sur la table pensivement).