Chapter 1
JEANNE, MADAME SERVOIS, GERTRUDE
JEANNE
Pauvre père Mathurin!
GEETRUDE
Il n'a pas de veine!
JEANNE
Mais comment cet accident lui est-il arrivé?... Ce n'était pas la première fois qu'il conduisait un attelage.
GERTRUDE
Sûr! Voici plus de dix ans qu'il est charretier chez les Bredel... il a l'habitude des chevaux!
MADAME SERVOIS
Bah! Il suffit d'une fois.
GERTRUDE
Et puis... une supposition... peut-être qu'il avait pris un coup de trop.
MADAME SERVOIS
Oh, c'est bien possible.
JEANNE
On dit qu'il boit plus souvent qu'à son tour.
GERTRUDE
Oui, malheureusement.
MADAME SERVOIS
Enfin, j'ai promis à sa pauvre femme d'aller lui porter quelques provisions.
GERTRUDE
Ca mettra du beurre dans leur soupe qui ne doit pas être bien grasse en ce moment?
MADAME SERVOIS
Nous irons ensemble, Gertrude, quand vous aurez fini.
GERTRUDE
Je n'en ai plus pour bien longtemps.
JEANNE, regardant sa mère avec tendresse
Ma bonne maman!... Tu penses toujours aux malheureux.
MADAME SERVOIS, soupirant
C'est que je n'ai pas toujours été heureuse moi-même... moi aussi, j'ai connu la misère... autrefois...
GERTRUDE, familièrement
Du temps de votre premier mari.
MADAME SERVOIS, même ton
Oui... Avec lui, j'ai eu bien du malheur.
GERTRUDE
Il buvait aussi.
MADAME SERVOIS, lentement
Et quand il avait bu, il était méchant et brutal... Il criait; il cassait tout; il frappait fort!... Il passait tout son temps au cabaret.
GERTRUDE, avec conviction
C'était un fainéant.
MADAME SERVOIS, soupirant
Et le reste, donc!...
GERTRUDE
Pourtant... au commencement? dans les premiers temps?
MADAME SERVOIS
Oh! Ca a toujours été la même chose! Quand nous nous sommes mariés nous avions une petite maison, un gentil mobilier, quelques économies; six mois après, notre pauvre argent était mangé et nous en étions réduits à vendre nos meubles... J'avais à peine dix-neuf ans, toute jeune mariée, que déjà il me délaissait...
JEANNE
Oh!
MADAME SERVOIS, à Jeanne
Tu étais à peine née qu'il fuyait le logis sous prétexte qu'un enfant était une charge trop lourde pour lui...
GERTRUDE
Si c'est point honteux!
MADAME SERVOIS
Quand j'essayai de le retenir auprès de moi, de le raisonner, il répondait à mes supplications par des injures, à mes larmes par des coups.
GERTRUDE
Quel gueux!
JEANNE
Pauvre mère!
GERTRUDE
Elle était toute petite, Jeanne, elle ne souvient pas. Moi, je me rappelle...
MADAME SERVOIS
Enfin tout cela est bien loin.
JEANNE
Il ne faut plus y penser, maman.
MADAME SERVOIS
Non... Je suis heureuse à présent.
GERTRUDE
Avec monsieur Servois ce n'est pas la même chose.
MADAME SERVOIS
Celui-ci, c'est un brave homme!
JEANNE
Oh, oui! papa est bon!
MADAME SERVOIS
Je ne croyais plus guère au bonheur quand je l'ai rencontré... l'autre m'avait abandonnée... j'étais toute seule avec ma petite Jeanne... découragée!... Quand je pense que je refusais de l'épouser... parce qu'il fallait d'abord que je divorce.
GERTRUDE
Eh, bien!
MADAME SERVOIS
Le divorce! Ce mot-là me faisait peur à cause du mariage religieux qu'on ne peut pas briser. Et puis, il fallait un tas de formalités! (à Jeanne) Je ne savais même pas ce qu'était devenu ton père.
JEANNE, riant
Tu ne le sais même pas encore.
MADAME SERVOIS, geste d'indifférence
Non, mais à présent!... (Elle se lève et plie son ouvrage) Allons, Gertrude; c'est fini?
GERTRUDE, qui achève de balayer
Voilà! Ca y est!
MADAME SERVOIS
Je vais m'apprêter (Elle se dirige vers l'appartement de gauche). Mettez dans le panier le pain tout entier qui est au bas du buffet.
GERTRUDE
Bien.
MADAME SERVOIS
Il faudra prendre aussi les oeufs et le morceau de lard que j'ai préparés.
(Elle sort)