L'auberge de l'ange gardien

Chapter 8

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LE GÉNÉRAL.--Et vous donc, parbleu? Si c'est lourd pour moi, ce l'est aussi pour vous.

MOUTIER.--Moi, mon général, je n'ai pas passé par tous les grades pour arriver au vôtre, et je puis porter votre redingote sans fatigue aucune.

LE GÉNÉRAL.--Ce qui veut dire que je suis une vieille carcasse bonne à rien, tandis que vous, jeune, beau, vigoureux, tout vous est possible.

MOUTIER.--Ce n'est pas ce que je veux dire, mon général; mais je pense à ce qu'il m'a fallu endurer de fatigues, de souffrances, de privations de toutes sortes pour arriver au grade de sergent; et je m'incline avec respect devant votre grade de général que vous avez conquis à la pointe de votre sabre.

Le général parut content, sourit, passa la redingote à Moutier et lui serra la main.

«Merci, mon ami, vous savez flatter doucement, agréablement et sans vous aplatir, parce que vous êtes bon. Elfy sera heureuse! Elle a de la chance d'être tombée sur un mari comme vous! Sapristi que la route est longue!» Le pauvre gros général traînait la jambe; il n'en pouvait plus. Il regardait du coin de l'oeil la droite et la gauche de la route, pour découvrir un endroit commode pour se reposer; il en aperçut un qui remplissait toutes les conditions voulues; un léger monticule au pied d'un arbre touffu, pas de pierres, de la mousse et de l'herbe. Moutier voyait bien la manoeuvre du général, qui tournait, s'arrêtait, soupirait, boitait, mais qui n'osait avouer son extrême fatigue. Enfin, voyant que Moutier ne disait mot et n'avait l'air de s'apercevoir de rien, il s'arrêta: «Mon bon Moutier, dit-il, vous êtes en nage, ma redingote vous assomme, asseyons-nous ici; c'est un bon petit endroit, fait exprès pour vous redonner des forces.»

MOUTIER.--Je vous assure, mon général, que je ne suis pas fatigué et que j'irais du même pas jusqu'à la fin du jour.

LE GÉNÉRAL.--Non, Moutier, non; je vois que vous avez chaud, que vous êtes fatigué.

MOUTIER.--Pour vous prouver que je ne le suis pas, mon général, Je vais accélérer le pas.

Et Moutier, riant sous cape, prit le pas gymnastique des chasseurs d'Afrique. Le pauvre général, qui se sentait à bout de force, se mit à crier, à appeler.

«Moutier! arrêtez! Comment, diantre, voulez-vous que je vous suive? Puisque je vous dis que je suis rendu, que je ne puis plus avancer un pied devant l'autre. Voulez-vous bien revenir... Diable d'homme! il fait exprès de ne pas entendre.»

Moutier se retourna enfin, revint au pas de course vers le général et le trouva assis au pied de cet arbre, sur ce tertre que Moutier refusait.

«Comment, mon, général, vous voilà resté? Je croyais que vous me suiviez.»

LE GÉNÉRAL, avec humeur.--Comment voulez-vous que je suive un diable d'homme qui marche comme un cerf? Est-ce que j'ai les allures d'un cerf, moi? Suis-je taillé comme un cerf? Est-ce qu'un homme de mon âge, de ma corpulence, blessé, malade, peut courir pendant des lieues sans seulement souffler ni se reposer?

MOUTIER.--Mais c'est tout juste ce que je vous disais, mon général; vous n'avez pas voulu me croire.

LE GÉNÉRAL.--Vous me le disiez comme pour me narguer, en vous redressant de toute votre hauteur et prêt à faire des gambades, pour faire voir à Elfy votre belle taille élancée, votre tournure leste et pour faire comparaison avec mon gros ventre, ma taille épaisse, mes lourdes jambes. On a son amour-propre, comme je vous l'ai dit jadis, et on ne veut pas, devant une jeune fille et une jeune femme, passer pour un infirme, un podagre, un vieillard décrépit.

MOUTIER.--Je vous assure, mon général...

LE GÉNÉRAL.--Je vous dis que ce n'est pas vrai, que c'est comme ça.

MOUTIER.--Mais, mon général...

LE GÉNÉRAL.--Il n'y a pas de mais; vous croyez que je n'ai pas vu votre malice de vous mettre à courir comme un dératé pour me narguer. Vous vous disiez: «Tu t'assoiras, mon bonhomme; tu te reposeras, mon vieux! Je cours, toi tu t'arrêtes; je gambade, toi tu tombes. Vivent les jeunes! A bas les vieux!» Voilà ce que vous pensiez, Monsieur; et votre bouche souriante en dit plus que votre langue.

MOUTIER.--Je suis bien fâché, mon général, que ma bouche...

LE GÉNÉRAL.--Fâché, par exemple! Vous êtes enchanté; vous riez sous cape; vous voudriez me voir tirer la langue et traîner la jambe, et que je restasse en chemin, pour dire: «Voilà pour punir l'orgueil de ce vieux tamis criblé de balles et de coups de baïonnette!» Car j'en ai eu des blessures; personne n'en a eu comme moi. Oui, Monsieur, quoi que vous en disiez; quand vous m'avez ramassé à Malakoff, au moment où j'allais sauter une seconde fois, j'avais plus de cinquante blessures sur le corps; et sans vous, Monsieur, je ne m'en serais jamais tiré; c'est vous qui m'avez sauvé la vie, je le répète et je le dirai jusqu'à la fin de mes jours; et vous avez beau me lancer des regards furieux (ce qui est fort inconvenant de la part d'un sergent à un général), vous ne me ferez pas taire, et je crierai sur les toits: «c'est Moutier, le brave sergent des zouaves, qui m'a sauvé au risque de périr avec moi et pour moi; et je ne l'oublierai jamais, et je l'aime, et je ferai tout ce qu'il voudra, et il fera de moi ce qu'il Voudra.»

Le général, ému de sa colère passée et de son attendrissement présent, tendit la main à Moutier qui s'assit près de lui.

«Reposons-nous encore, mon général; je ne fais qu'arriver; moi aussi j'ai une blessure qui me gêne pour marcher, et je serais bien aise de...»

--Vrai? dit le général avec une satisfaction évidente, vous avez vraiment besoin de vous reposer?

MOUTIER.--Très vrai, mon général. Ce que vous avez pris pour de la malice était de la bravade, de l'entrain de zouave. Ah! qu'il fait bon se reposer au frais! continua-t-il en s'étendant sur l'herbe comme s'il se sentait réellement fatigué.

Le général, enchanté, se laissa aller et s'appuya franchement contre l'arbre; il ferma les yeux et ne tarda pas à s'endormir, Quand Moutier l'entendit légèrement ronfler, il se releva lestement et partit au galop, laissant près du général un papier sur lequel il avait écrit: «Attendez-moi! mon général, je serai bientôt de retour.»

Le général dormait, Moutier courait; il paraît que sa blessure ne le gênait guère, car il courut sans s'arrêter jusqu'à Domfront; il demanda au premier individu qu'il rencontra où il pourrait trouver une voiture à louer; on lui indiqua un aubergiste qui louait de tout; il y alla, fit marché pour une carriole, un cheval et un conducteur, fit atteler de suite, monta dedans et fit prendre au grand trot la route de Loumigny; il ne tarda pas à arriver au tertre et à l'arbre où il avait laissé le général; personne! Le général avait disparu, laissant sa redingote, que Moutier avait déposée par terre près de lui.

Le pauvre Moutier eut un instant de terreur. Le cocher, voyant l'altération de cette belle figure si franche, si ouverte, si gaie, devenue sombre, inquiète, presque terrifiée, lui demanda ce qui causait son inquiétude.

MOUTIER.--J'avais laissé là ce bon général, éreinté et endormi. Je ne retrouve que sa redingote. Qu'est-il devenu?

LE COCHER.--Il, s'en est peut-être retourné, ne vous voyant pas venir.

MOUTIER.--Tiens, c'est une idée! Merci, mon ami; continuons alors jusqu'à Loumigny.

Le cocher fouetta son cheval qui repartit au grand trot; ils ne tardèrent pas à arriver à l'Ange-Gardien. Moutier sauta à bas de la carriole, entra précipitamment et se trouva en face du général en manches de chemise, son gros ventre se déployant dans toute son ampleur, la face rouge comme s'il allait éclater, la bouche béante, les yeux égarés par la surprise.

Le général fut le premier à le reconnaître.

«Que veut dire cette farce, Monsieur? Suis-je un Polichinelle, un Jocrisse, un Pierrot, pour que vous vous permettiez un tour pareil? Me planter là au pied d'un arbre! me perdre comme le Petit-Poucet! Profiter d'un sommeil que vous avez perfidement provoqué en feignant vous-même de dormir! Qu'est-ce, Monsieur? Dites. Parlez!

MOUTIER.--Mon général...

LE GÉNÉRAL.--Pas de vos paroles mielleuses, Monsieur! Expliquez-vous... Dites...

MOUTIER, vivement.--Et comment voulez-vous que je m'explique, mon général, quand vous ne me laissez pas dire un mot?

LE GÉNÉRAL.--Parlez, Monsieur l'impatient, le colère, l'écervelé, parlez! nous vous écoutons.

MOUTIER.--Je vous dirai en deux mots, mon général, que, vous voyant éreinté, n'en pouvant plus, j'ai profité de votre sommeil...

LE GÉNÉRAL.--Pour vous sauver, parbleu; je le sais bien.

MOUTIER.--Mais non, mon général; pour courir au pas de charge jusqu'à Domfront, vous chercher une voiture que j'ai trouvée, que j'ai amenée au grand trot du cheval, et qui est ici à la porte, prête à vous emmener, puisqu'il faut que nous partions. Et à présent, mon général, que je me suis expliqué, je dois dire deux mots à Elfy qui rit dans son petit coin.

Et, allant à Elfy, il lui parla bas et lui raconta quelque chose de plaisant sans doute, car Elfy riait et Moutier souriait. Il faut dire que l'entrée du général en manches de chemise, descendant péniblement de dessus un âne à la porte de l'Ange-Gardien, avait excité la gaieté d'Elfy et de sa soeur, et qu'elle était encore sous cette impression. Le général ne bougeait pas, il restait au milieu de la salle, les bras croisés, les jambes écartées; ses veines se dégonflaient, la rougeur violacée de son visage faisait place au rouge sans mélange; ses sourcils se détendaient, son front se déridait.

LE GÉNÉRAL.--Mon brave Moutier, mon ami, pardonne-moi; je n'ai pas le sens commun. Partons vite dans votre carriole; bonne idée, ma foi! excellente idée! Et le général dit adieu aux deux soeurs, serra les mains de Moutier qui pardonnait de bon coeur et venait en aide au général pour passer sa redingote et le hisser dans la carriole, où il prit place près de lui.

Quand ils furent à quelque distance du village, Moutier demanda au général pourquoi il ne l'avait pas attendu, et comment il avait pu refaire la route jusqu'à Loumigny. «Mon cher, quand je me suis réveillé, j'étais seul; désolé d'abord, en colère ensuite; je ne savais que faire, où aller, lorsque j'ai aperçu votre papier.

«L'attendre! me suis-je dit, je t'en souhaite! Moi général, attendre un sergent! Non, mille fois non. Ah! Il me plante là! (J'étais en colère, vous savez.) Il me fait croquer le marmot à l'attendre! Moi aussi, je lui jouerai un tour; moi aussi, je vais me promener de mon côté pendant qu'il se promène du sien. (Toujours en colère, n'oubliez pas.) Alors je me lève: je me sentais bien reposé, je fais volte-face et je reprends le chemin de notre bon Ange-Gardien. Je rencontre un bonhomme avec un âne, je lui demande de monter dessus (car j'étais essoufflé, j'avais marché vite pour vous échapper); le bonhomme hésite; je lui donne une pièce de cinq francs; il ôte son bonnet, salue jusqu'à terre, m'aide à monter sur le grison, monte en croupe derrière moi, et nous voilà partis au trot. Ce coquin d'âne avait le trot d'un dur! il me secouait comme un sac de noix. Nous avions, je pense, un air tout drôle. Tous ceux qui nous rencontraient riaient et se retournaient pour nous voir encore. Je suis arrivé à l'Ange-Gardien. Elfy a poussé un cri et est devenue pâle comme la lune; je l'ai bien vite rassurée sur vous, car c'est pour vous, mauvais sujet, qu'elle a pâli; et moi, vous croyez qu'elle a eu peur en me voyant revenir en manches de chemise, à âne, avec un bonhomme en croupe? Ah bien oui! peur! Elle s'est sauvée pour rire à son aise. Il y avait bien de quoi, en vérité! Elle m'a envoyé Mme Blidot. Celle-là est une bonne femme! pas une petite folle çomme votre Elfy... Allons, voyons, vous voilà rouge comme un homard; vos yeux me lancent des éclairs! On peut bien dire d'une jeune et jolie fille qu'elle est une petite folle!... A la bonne heure! vous riez à présent. Il n'y avait pas une demi-heure que j'y étais lorsque vous êtes arrivé çomme un ouragan. Je ne m'y attendais pas, je l'avoue; j'ai été pris par surprise.»

Moutier raconta à son tour sa consternation quand il n'avait pas retrouvé le général. La route ne fut pas longue. Ils arrivèrent à Domfront trop tard pour prendre la correspondance; le général loua une voiture, qui heureusement était attelée d'un excellent cheval, et ils arrivèrent à temps pour le départ du chemin de fer de quatre heures.

XVI

Les eaux.

Après avoir dîné un peu à la hâte, ils allèrent prendre leurs billets au guichet; le général reconnut le soldat qu'il avait vu la veille à l'Ange-Gardien.

«Trois billets, Moutier; trois de premières!» s'écria le Général.

Moutier lui en passa deux et en garda un, sans comprendre le motif de cette nouvelle fantaisie du général. Celui-ci donna un des billets au soldat qui le suivait de près; le soldat porta la main: à son képi et remercia le général quand il l'eut rejoint. Ils montèrent tous trois dans le même wagon, Moutier ayant été expédié en éclaireur pour garder les trois places.

Pendant la route, le général fit plus ample connaissance avec le soldat, qui avait fait, comme lui, la campagne de Crimée; la réserve polie du soldat, ses réponses claires et modestes, son ensemble honnête et intelligent plurent beaucoup au général, facile à engouer et toujours extrême dans ses volontés; il résolut de l'attacher à son service à tout prix, le soldat lui ayant appris qu'il était libre, sans occupation et sans aucune ressource pécuniaire. Le voyage se passa, du reste, sans événements majeurs; par-ci par-là, quelques légères discussions du général avec les employés, avec ses voisins de wagon, avec les garçons de table d'hôte. On finissait toujours par rire de lui et avec lui, et par y gagner soit une pièce d'or, soit un beau fruit ou un verre de champagne, ou même une invitation à visiter sa terre de Gromiline, près de Smolensk,... quand il ne serait plus prisonnier.

Ils arrivèrent aux eaux de Bagnoles, près d'Alençon. En quittant la gare, le soldat voulut prendre congé du général.

LE GÉNÉRAL.--Comment! Pourquoi voulez-vous me quitter? Vous ai-je dit ou fait quelque sottise? Me trouvez-vous trop ridicule pour rester avec moi?

LE SOLDAT.--Pour ça, non, mon général; mais je crains d'avoir déjà été bien indiscret en acceptant toutes vos bontés, et...

LE GÉNÉRAL.--Et pour m'en remercier, vous me plantez là comme un vieil invalide plus bon à rien. Merci, mon cher, grand merci.

LE SOLDAT.--Mon général, je serais très heureux de rester avec vous.

LE GÉNÉRAL.--Alors, restez-y, que diantre!

Le soldat regardait d'un air indécis Moutier qui retenait un sourire et qui lui fit signe d'accepter. Le général les observait tous deux, et, avant que le soldat eût parlé:

LE GÉNÉRAL.--A la bonne heure! c'est très bien. Vous restez à mon service; je vous donne cent francs par mois, défrayé de tout... Quoi, qu'est-ce? Vous n'êtes pas content? Alors Je double: deux cents francs par mois.

LE SOLDAT.--C'est trop, mon général, beaucoup trop; nourrissez-moi et payez ma dépense, ce sera beaucoup pour moi.

LE GÉNÉRAL.--Qu'est-ce à dire, Monsieur? Me prenez-vous pour un ladre? Me suis-je comporté en grigou à votre égard? De quel droit pensez-vous que je me fasse servir pour rien par un brave soldat qui porte la médaille de Crimée, qui a certainement mérité cent fois ce que je lui offre, et dont j'ai un besoin urgent puisque je me trouve sans valet de chambre, que je suis vieux, usé, blessé, maussade, ennuyeux, insupportable? Demandez à Moutier qui se détourne pour rire; il vous dira que tout ça c'est la pure vérité. Répondez, Moutier, rassurez ce brave garçon.

MOUTIER, se retournant vers le soldat.--Ne croyez pas un mot de ce que vous dit le général, mon cher, et entrez bravement à son service! vous ne rencontrerez jamais un meilleur maître.

LE GÉNÉRAL.--Je devrais vous gronder de votre impertinence, mon ami, mais vous faites de moi ce que vous voulez. Allons chercher un logement pour nous trois. Et s'adressant ensuite au soldat: «Comment vous appelez-vous?»

LE SOLDAT.--Jacques Dérigny, mon général.

LE GÉNÉRAL.--Je ne peux pas vous appeler Jacques, pour ne pas confondre avec mon petit ami Jacques; vous serez Dérigny pour moi et pour Moutier.

Ils arrivèrent au grand hôtel de l'établissement. Le général arrêta pour un mois le plus bel appartement au rez-de-chaussée et s'y établit avec sa suite. Le garçon lui demanda s'il fallait aller chercher son bagage. Le général le regarda avec ses grands yeux malins, sourit et répondit:

«J'ai tout mon bagage sur moi, mon garçon. Ça vous étonne? C'est pourtant comme ça.»

--Et... ces messieurs?...

--Ces messieurs font partie de ma suite, mon garçon: ils ne sont pas mieux montés que moi.

Le garçon regarda le général d'un air sournois et sortit sans mot dire. Le général, se doutant bien de ce qui allait se passer, se frottait les mains et riait. Peu d'instants après, le maître d'hôtel entra d'un air fort grave, salua légèrement et dit au général:

L'HÔTE.--Monsieur, on a commis une erreur en vous indiquant ce bel appartement; il est promis et vous ne pouvez y rester.

LE GÉNÉRAL, d'un air décidé.--Vraiment? Et pourtant j'y resterai; oui, Monsieur, j'y resterai.

L'HÔTE.--Mais, Monsieur, puisqu'il est retenu.

LE GÉNÉRAL.--J'attendrai, Monsieur, que la personne en question soit arrivée, et je m'arrangerai avec elle; en attendant, j'y reste, puisque j'y suis.

L'HÔTE.--Monsieur, quand on n'a pas de bagage, on paye d'avance.

Le général cligna de l'oeil en regardant Moutier et fit semblant d'être embarrassé; il se gratta la tête.

«Monsieur, dit-il, jamais on ne m'a fait de conditions pareilles; je n'ai jamais payé d'avance.»

--C'est que, Monsieur, riposta l'hôte d'un air demi-impertinent, les gens qui n'ont pas de bagage ont assez souvent l'habitude de ne pas payer du tout, quand on ne les fait pas payer d'avance.

LE GÉNÉRAL.--Monsieur, ces gens-là sont des voleurs.

L'HÔTE.--Je ne dis pas non, Monsieur.

LE GÉNÉRAL.--Ce qui veut dire que vous me prenez pour un voleur.

L'HÔTE.--Je ne l'ai pas dit, Monsieur.

LE GÉNÉRAL.--Mais il est clair que vous le pensez, Monsieur.

L'hôte se tut. Le général se plaça à six pouces de lui, le regardant bien en face.

«Monsieur, vous êtes un insolent, et moi je suis un honnête homme, un brave homme, un bon homme; et je suis le comte Dourakine, Monsieur, général prisonnier sur parole, Monsieur; et j'ai six cent mille roubles de revenu, Monsieur; et voici mon portefeuille bourré de billets de mille francs (il montre son portefeuille), et voici ma sacoche (il tire la sacoche de la poche de Moutier); et je vous aurais payé votre appartement le double de ce qu'il vaut, Monsieur; et je l'aurais payé d'avance, Monsieur, un mois entier, Monsieur; et maintenant vous n'aurez rien, car je m'en vais loger ailleurs, Monsieur. Venez, Moutier; venez, Dérigny.»

Le général enfonça son chapeau sur sa tête en face de l'hôte, ébahi et désolé. Il fit un pas, l'hôte l'arrêta: «Veuillez m'excuser, Monsieur le comte. Je suis désolé; pouvais-je deviner? Mon garçon me dit que vous n'avez pas même une chemise de rechange. L'année dernière, Monsieur, j'ai été volé ainsi par un prétendu comte autrichien qui était un échappé du bagne et qui m'a fait perdre plus de deux mille francs. Veuillez me pardonner. Monsieur le comte, nous autres, pauvres aubergistes, nous sommes si souvent trompés! Si Monsieur le comte savait combien je suis désolé!...»

LE GÉNÉRAL.--Désolé de ne pas empocher mes pièces d'or, mon brave homme, hein!

L'HÔTE.--Je suis désolé que Monsieur le comte puisse croire...

--Allons, allons, en voilà assez, dit le général en riant. Combien faites-vous votre appartement par mois et la nourriture première qualité, pour moi et pour mes amis, qui doivent être traités comme des princes?

L'hôte réfléchit en reprenant un air épanoui et en saluant plus de vingt fois le général et ses amis, comme il les avait désignés.

L'HÔTE.--Monsieur le comte, l'appartement, mille francs; la nourriture, comme Monsieur le comte la demande, mille francs également, y compris l'éclairage et le service.

LE GÉNÉRAL.--Voici deux mille francs, Monsieur. Laissez-nous tranquilles maintenant.

L'hôte salua très profondément et sortit. Le général regarda Moutier d'un air triomphant et dit en riant:

«Le pauvre diable! a-t-il eu peur de me voir partir! Au fond, il avait raison, et j'en aurais fait autant. à sa place. Nous avons l'air de trois chevaliers d'industrie, de francs voleurs. Trois hommes sans une malle, sans un paquet, lui prennent un appartement de mille francs!

MOUTIER.--Tout de même, mon général, il aurait pu être plus poli et ne pas nous faire entendre qu'il nous prenait pour des voleurs.

LE GÉNÉRAL.--Mon ami, c'est pour cela que je lui ai fait la peur qu'il a eue. A présent que nous voilà logés, allons acheter ce qu'il nous faut pour être convenablement montés en linge et en vêtements.

Le général partit, suivi de son escorte; il ne trouva pas à Bagnoles les vêtements élégants et le linge fin qu'il rêvait, mais il y trouva de quoi se donner l'apparence d'un homme bien monté. Il voulut faire aussi le trousseau de Moutier et de Dérigny, et il leur aurait acheté une foule d'objets inutiles si tous deux ne s'y fussent vivement opposés.

Le séjour aux eaux se passa très bien pour le général qui s'amusait de tout, qui faisait et disait des originalités partout, qui demandait en mariage toutes les jeunes filles au-dessus de quinze ans, qui invitait toutes les personnes gaies et agréables à venir le voir en Russie, à Gromiline, près de Smolensk, qui mangeait et buvait toute la journée. Moutier et Dérigny passèrent leur temps posément, un peu tristement, car Moutier attendait avec impatience l'heure du retour qui devait le ramener et le fixer à jamais à l'Ange-Gardien, près d'Elfy; et Dérigny était en proie à un chagrin secret qui le minait et qui altérait même sa santé. Moutier chercha vainement à gagner sa confiance; il ne put obtenir l'aveu de ce chagrin. Le général lui-même eut beau demander, presser, se fâcher, menacer, jamais il ne put rien découvrir des antécédents de Dérigny. Jamais aucun manquement de service ne venait agacer l'humeur turbulente du général; jamais Dérigny ne lui faisait défaut; toujours à son poste, toujours prêt, toujours serviable, exact, intelligent, actif, il était proclamé par le générai la perle des serviteurs; du reste, insouciant pour tout ce qui ne regardait pas son service, il refusait l'argent que lui offrait le général; et quand celui-ci insistait:

«Veuillez me le garder, mon général; je n'en ai que faire à présent.»

Quand vint le jour du départ, le général était radieux, Moutier bondissait de joie. Dérigny restait triste et grave. On partit enfin après des adieux triomphants pour le général qui avait répandu l'or à pleines mains à l'hôtel, aux bains, partout.

Plus de deux cents personnes le conduisirent avec des bénédictions, des supplications de revenir, des vivats, qu'il récompensa en versant dans chaque main un dernier tribut de la fortune à la pauvreté.

XVII

Coup de théâtre.

Le voyage ne fut pas long. Partis le matin, nos trois voyageurs arrivèrent pour dîner à Loumigny, et pas à pied, comme au départ.

Mme Blidot, Elfy, Jacques et Paul, qui avaient été prévenus par Moutier de l'heure du retour, les reçurent avec des cris de joie. Moutier présenta Dérigny à Mme Blidot et à Elfy. Lorsque Moutier lui amena Jacques et Paul pour les embrasser, Dérigny les saisit dans ses bras, les embrassa plus de dix fois et se troubla à tel point qu'il fut obligé de sortir. Moutier et les enfants le suivirent.

MOUTIER.--Qu'avez-vous, mon ami? Quelle agitation!

DÉRIGNY.--Mon Dieu! mon Dieu, soutenez-moi dans cette nouvelle épreuve. Oh! mes enfants! mes pauvres Enfants!

Jacques s'approcha de lui les larmes aux yeux, le regarda Longtemps.

«C'est singulier, dit-il en passant la main sur son front, papa a dit comme ça quand il est parti.»

DÉRIGNY..--Comment t'appelles-tu, enfant?

JACQUES.--Jacques.

DÉRIGNY.--Et ton frère?

JACQUES.--Paul.

Dérigny poussa un cri étouffé, voulut faire un pas, chancela et serait tombé si Moutier ne l'avait soutenu.