L'auberge de l'ange gardien

Chapter 7

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Lorsqu'il eut entendu la commission du juge, il s'arrêta, tourna vers Moutier ses yeux flamboyants et dit d'une voix sourde:

«Jamais! Dites à ce malappris qu'il se souvienne de mes paroles!»

MOUTIER.--Mais, mon général, on ne peut pas se passer de votre déposition!

LE GÉNÉRAL.--Qu'on fasse comme si j'étais mort.

MOUTIER.--Mais vous ne l'êtes pas, mon générai, et alors.

LE GÉNÉRAL.--Alors qu'on suppose que je le suis.

MOUTIER.--Mon général, c'est impossible. On ne peut se passer de vous.

LE GÉNÉRAL.--Alors pourquoi m'ont-ils renvoyé? Pourquoi ne m'ont-ils pas écouté? Je les ai prévenus; ils n'ont pas voulu me croire. Qu'ils s'arrangent sans moi à présent.

MOUTIER.--Mon général, je vous en supplie!

LE GÉNÉRAL.--Non, jamais, jamais et jamais! Je ne bouge pas de ma chambre jusqu'à ce qu'ils soient tous partis.

Le général entra chez lui, ferma sa porte à clef, et, calmé par l'idée de l'embarras que causerait son refus, il se mit à rire et à se frotter les mains. Moutier retourna à l'auberge et rendit compte de son ambassade. Le juge d'instruction, fort contrarié, parlait de forcer la déposition par des menaces.

MOUTIER.--Pardon, monsieur le juge, on n'obtiendra rien de lui par la force; vous l'avez froissé, il fera comme il l'a dit, il se laissera mettre en pièces plutôt que de revenir là-dessus; mais nous pouvons le prendre par surprise; laissez-moi faire. Suivez-moi, ne faites pas de bruit, faites ce que je vous dirai, et vous aurez la déposition la plus complète que vous puissiez désirer.

LE JUGE.--Voyons, terminons d'abord ce que nous avons à faire ici; faites votre déposition, monsieur Moutier; greffier, écrivez.

Le juge d'instruction commença l'interrogatoire; quand ils eurent terminé, le juge accompagna Moutier à l'Ange-Gardien; Moutier le pria d'attendre dans la salle; il appela Elfy, lui raconta l'affaire et lui donna ses instructions. Elfy sourit, et alla frapper doucement à la porte du général.

«Qui frappe?» dit-il d'une voix furieuse.

ELFY.--C'est moi, mon général; ouvrez-moi.

--Que voulez-vous? reprit-il d'une voix radoucie.

--Vous voir un instant, vous consulter sur un point relatif à mon mariage, puisque c'est vous qui l'avez décidé.

LE GÉNÉRAL.--Ah! ah! je ne demande pas mieux, ma petite Elfy.

La porte s'ouvrit et, en s'ouvrant, masqua Moutier et le juge d'instruction.

Le général jeta un coup d'oeil dans la salle, ne vit personne, prit un visage riant et laissa la porte ouverte à la demande d'Elfy qui trouvait qu'il faisait bien chaud dans: sa chambre.

«Permettez-moi de vous déranger pendant quelques instants, général, dit Elfy en acceptant le siège que le général lui offrait près de lui; c'est vous qui avez fait notre mariage; et quand je pense que, sans Joseph, ces abominables gens vous auraient tué! car ils voulaient vous tuer, n'est-ce pas?

LE GÉNÉRAL.--Je crois bien! m'égorger comme un mouton.

ELFY.--Vous ne nous avez pas raconté encore les détails de cet horrible événement. Je ne comprends pas bien pourquoi ces misérables voulaient vous tuer, et comment ils ont pu faire pour s'emparer de vous qui êtes si fort, si courageux!

Le général, flatté de l'intérêt que lui témoignait Elfy et: assez content de s'occuper de lui-même, lui fit le récit très détaillé de tout ce qui s'était passé à l'auberge Bournier depuis le moment de son arrivée. Quand le récit s'embrouillait, Elfy questionnait et obtenait des réponses claires et détaillées. Lorsqu'il n'y eut plus rien à apprendre, Elfy se frappa le front comme si un souvenir lui traversait la pensée et s'écria:

«Que va dire ma soeur? J'ai oublié de plumer et de préparer le poulet pour notre dîner. Pardon, général, il faut que je me sauve.»

LE GÉNÉRAL.--Et votre mariage dont nous n'avons pas dit un mot?

ELFY.--Ce sera pour une autre fois, général.

LE GÉNÉRAL.--A la bonne heure! Nous en causerons à fond.

Elfy s'échappa leste comme un oiseau. Le général la suivit des yeux et entra dans la salle pour la voir plumer son poulet dans la cuisine. Un léger bruit lui fit tourner la tête et il vit le juge d'instruction achevant de rédiger ce qu'il venait d'entendre. Le général prit un air digne.

LE GÉNÉRAL.--Venez-vous m'insulter jusque chez moi. Monsieur?

LE JUGE.--Je viens, au contraire, général, vous faire mes excuses sur l'algarade malheureuse que je me suis permise à votre égard, ignorant votre nom et pensant que vous étiez un curieux entré pour voir et entendre ce qui doit rester secret jusqu'au jour de la mise en jugement. Je vous réitère mes excuses et j'espère que vous voudrez bien oublier ce qui s'est passé entre nous.

LE GÉNÉRAL:--Très bien, Monsieur. Je ne vous garde pas de rancune, car je suis bon diable, malgré mes airs d'ours; mais il m'est impossible de revenir sur ma parole, de retourner dans cette auberge pour l'interrogatoire, ni de vous répondre un seul mot sur l'affaire.

LE JUGE.--Quant à cela, Monsieur, je n'ai plus besoin de vous interroger; votre déposition a été complète et je n'ai plus rien à apprendre de vous.

Le général écoutait ébahi; son air étonné fit sourire le juge d'instruction.

«Je vois, je comprends! s'écria le général. La friponne! Ce que c'est que les jeunes filles! C'est pour me faire parler qu'elle est venue me cajoler! Mais comment a-t-elle su? Ah! la petite traîtresse! Et moi qui m'attendrissais de son désir de tout savoir, de n'omettre aucun détail sur ce qui me concernait! Et Moutier? où est-il? c'est lui qui a tout fait. Moutier! Moutier! Ah! il croit que, parce qu'il m'a fait prisonnier, il peut me mener comme un enfant! Il se figure que, parce qu'il m'a sauvé deux fois, car il m'a sauvé deux fois, Monsieur, au péril de sa vie, et je l'aime comme mon fils! et je l'adopterais s'il voulait. Oui, je l'adopterai! Qu'est-ce qui m'en empêcherait? Je n'ai ni femme ni enfant, ni frère ni soeur. Et je l'adopterai si je veux. Et je le ferai comte Dourakine, et Elfy sera comtesse Dourakine. Et il n'y a pas à rire, Monsieur; je suis maître de ma fortune; j'ai six cent mille roubles de revenu, et je veux les donner à mon sauveur. Moutier, venez vite, mon ami.»

Moutier entra, l'air un peu penaud: il s'attendait à être grondé.

LE GENÉRAL.--Viens, mon ami, viens, mon enfant; oui, tu es mon fils, Elfy est ma fille; je vous adopte; je vous fais comte et comtesse Dourakine, et je vous donne six cent mille roubles de rente.

Elfy était entrée en entendant appeler Moutier; elle s'apprêtait à le défendre contre la colère du général. A cette proposition si ridicule et si imprévue, elle éclata de rire, et, saluant profondément Moutier:

«Monsieur le comte Dourakine, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Puis, courant au général, elle lui prit les mains, les baisa affectueusement.

«Mon bon général, c'est une plaisanterie; c'est impossible! c'est ridicule! Voyez la belle figure que nous ferions dans un beau salon, Moutier et moi.»

Le général regarda Moutier qui riait, le juge d'instruction qui étouffait d'envie de rire, Elfy qui éclatait en rires joyeux, et il comprit que sa proposition était impossible.

«C'est vrai! c'est vrai! Il m'arrive sans cesse de dire des sottises. Mettez que je n'ai rien dit.»

MOUTIER.--Ce que vous avez dit, mon général, prouve votre bonté et votre bon vouloir à mon égard, et je vous en suis bien sincèrement reconnaissant.

Le juge d'instruction salua le général et s'en alla riant et marmottant: «Drôle d'original!»

XIII

Le départ.

Lorsque Moutier fut de retour, Elfy lui reparla du départ pour les eaux.

«J'ai réfléchi, dit-elle, et je crois que le plus tôt sera le mieux, puisqu'il faut que ce soit.»

MOUTIER.--Vous savez, Elfy, que le général s'est mis à votre disposition et que c'est à vous à fixer le jour.

ELFY.--Et que diriez-vous si je disais comme le général, demain?

MOUTIER.--Je dirais: «Mon commandant, vous avez raison»; et je partirais.

ELFY.--Merci, Joseph; merci de votre confiance en mon commandement. Je vous engage, d'après cela, à faire vos préparatifs pour demain.

MOUTIER.--Il faut que j'en fasse part au général.

ELFY.--Oui, oui, et tâchez qu'il ne s'emporte pas et qu'il n'ait pas quelque idée... à sa façon. Moutier entra chez le général qui écrivait.

MOUTIER.--Mon général, nous partons demain si vous n'y faites pas d'obstacle.

LE GÉNÉRAL.--Quand vous voudrez, mon ami; je restais ici pour vous et pour Elfy, plus que pour moi; moi je me porte bien et je suis prêt à continuer ma route. J'écrivais tout juste à un carrossier que je connais à Paris, de m'envoyer tout de suite une bonne voiture de voyage; ces coquins de Bournier m'ont volé la mienne et je, suis à Pied.

MOUTIER.--Mais, mon général, vous n'aurez pas votre voiture avant dix ou quinze jours; et que feriez-vous ici tout ce temps-là?

LE GÉNÉRAL.--Vous avez raison, mon cher; mais encore me faut-il une voiture pour m'en aller. Je n'aime pas les routes par étapes, moi; et comment trouver une bonne voiture dans ce pays?

Moutier tournait sa moustache; il cherchait un moyen.

MOUTIER.--Si j'allais à la ville voisine en chercher une, mon général?

LE GÉNÉRAL.--Allez, mon ami. Où est Mme Blidot?

MOUTIER.--Dans la salle, mon général, à servir quelques voyageurs avec Elfy.

LE GÉNÉRAL.--Demandez-leur donc s'il n'y a: pas de diligence qui passe par ici.

Moutier sortit et rentra quelques instants après.

MOUTIER.--Mon général, il y en a une à deux lieues d'ici, correspondance du chemin de fer; elle passe tous les jours à midi.

LE GÉNÉRAL.--Si nous allions la prendre demain?

MOUTIER.--Je ne dis pas non, mon général; mais comment irez-vous?

LE GÉNÉRAL.--A pied, comme vous.

MOUTIER.--Mon général, pardon si je vous objecte que deux lieues, qui ne seraient rien pour moi, sont de trop pour vous.

LE GÉNÉRAL.--Pourquoi cela? Suis-je si vieux que je ne puisse plus marcher?

MOUTIER.--Pas du tout, mon général; mais... votre blessure...

LE GÉNÉRAL.--Eh bien! ma blessure... Est-ce que vous n'en avez pas une comme moi? Une balle à travers le corps.

MOUTIER.--C'est vrai, mon général, mais... comme je suis plus mince que vous,... alors...

LE GÉNÉRAL.--Alors quoi? Voyons, parlez, monsieur le Sylphe.

MOUTIER.--Mon général,... alors..., alors la balle, ayant eu moins de trajet à faire, a déchiré moins de chair... et ma blessure est moins terrible.

Le général le regarda fixement:

«Moutier, regardez-moi là (il montre son nez), et osez me regarder sans rire. (Moutier regarde, sourit et mord sa moustache, pour ne pas rire tout à fait.) Vous voyez bien! vous riez! Pourquoi ne pas dire franchement: Général, vous êtes trop gros, trop lourd, vous resterez en route! (Moutier veut parler.) Taisez-vous! je sais ce que vous allez dire. Et moi je vous dis que je marche tout comme un autre, que j'irai à pied quand même vous me trouveriez dix voitures pour me transporter.»

MOUTIER.--Mon général, je suis tout à fait à vos ordres, mais je crains... que vous ne vous fatiguiez beaucoup; avec ça qu'il fait chaud.

LE GÉNÉRAL.--J'arriverai, mon ami, j'arriverai. A mes paquets maintenant. D'abord je laisse ici tous mes effets; je n'emporte que l'or, que vous mettrez dans votre poche, le portefeuille, que j'emporte dans la mienne, du linge pour changer en route, et mes affaires de toilette dans ma poche. J'achèterai là-bas ce qui me manquera.

Le général, enchanté de partir à pied, en touriste, rentra rayonnant dans la salle où ne se trouvait plus qu'un seul voyageur, un soldat; ce soldat se tenait à l'écart, ne s'occupait de personne, ne disait pas une parole; son modeste repas tirait à sa fin. Le général le regardait attentivement. Il le vit tirer sa bourse, compter la petite somme qu'elle contenait et en tirer en hésitant une pièce d'un franc.

«Combien, Madame?» dit-il à Mme Blidot.

MADAME BLIDOT.--Pain, deux sous; fromage, deux sous; cidre, deux sous; total, six sous ou trente centimes. Le visage du soldat s'anima d'un demi-sourire de satisfaction.

LE SOLDAT.--Je craignais d'avoir fait une dépense trop forte. Vous avez oublié les radis.

MADAME BLIDOT.--Oh! les radis ne comptent pas, Monsieur.

Au moment où il allait payer, Elfy, à laquelle le général avait dit un mot à l'oreille, plaça devant le soldat une tasse de café et un verre d'eau-de-vie. «Je n'ai pas demandé ça,» dit le soldat d'un air moitié Effrayé.

ELFY.--Je le sais bien, Monsieur; aussi cela n'entre pas dans le compte; nous donnons aux militaires la tasse et le petit verre par-dessus le marché.

Le soldat se rassit et avala lentement avec délices le café et l'eau-de-vie.

LE SOLDAT.--Bien des remerciements, Mam'selle; je n'oublierai pas l'Ange-Gardien ni ses aimables hôtesses.

«De quel côté allez-vous, mon brave?»

--Aux eaux de Bagnoles, répondit le soldat surpris.

LE GÉNÉRAL.--J'y vais aussi. Nous pourrons nous retrouver au chemin de fer pour faire route ensemble.

LE SOLDAT.--Très flatté, Monsieur. Mais je vais à Domfront pour prendre la correspondance du chemin de fer...

LE GÉNÉRAL.--Et nous aussi. Parbleu! ça se trouve bien; nous partirons demain! tous trois militaires! Ça ira Bien!

LE SOLDAT.--Il faut que je parte tout de suite, Monsieur; on m'attend ce soir même pour une affaire importante. Bien fâché, Monsieur! nous nous retrouverons à Bagnoles.

Le soldat porta la main à son képi et sortit avec le même air grave et triste qu'il avait en entrant. Sur le seuil de la porte, il aperçut Jacques et Paul qui rentraient en courant. Il tressaillit en regardant Jacques, le suivit des yeux avec intérêt et ne se mit en route que lorsqu'il eut entendu Jacques dire à Mme Blidot:

«Maman, M. le curé est très content de moi.»

Jacques fit voir ses notes et celles de Paul; elles étaient si bonnes que le général voulut absolument leur donner à chacun une pièce d'or.

«Prenez, mes enfants, prenez, dit-il; c'est l'adieu du prisonnier; ce ne serait pas bien de me refuser parce que je ne suis qu'un pauvre prisonnier.»

JACQUES.--Oh! mon bon général, comment pouvez-vous croire...? vous qui êtes si bon.

LE GÉNÉRAL.--Alors prenez.

Et il leur mit à chacun la pièce d'or dans leur poche.

La journée s'acheva gravement; le général était pressé de partir et allait sans cesse déranger ses affaires, sous prétexte de les arranger. Moutier et Elfy étaient tristes de se quitter. Mme Blidot était triste de leur tristesse. Jacques regrettait son ami Moutier et même le général qui avait été si bon pour lui et pour Paul. On se sépara en soupirant, chacun alla se coucher. Le lendemain on se réunit pour déjeuner; il fallait partir avant neuf heures pour arriver à temps.

«Allons, dit le général se levant le premier, adieu, mes bonnes hôtesses, et au revoir.»

Il embrassa Mme Blidot, Elfy, les enfants et se dirigea vers la porte. Moutier fit comme lui ses adieux, mais avec plus de tendresse et d'émotion Et il suivit le général en jetant un dernier regard sur Elfy.

XIV

Torchonnet se dessine.

Jacques pleurait encore le départ de son ami, Paul lui essuyait les yeux avec son petit mouchoir et le regardait avec anxiété. Elfy était allée ranger la chambre de Moutier, Mme Blidot mettait en ordre celle du général qui avait tout jeté de tous côtés.

«A-t-on idée d'un sans-souci pareil? dit Mme Blidot. Il n'a rien rangé; jusqu'à sa cassette qu'il a laissée ouverte. Tous ses bijoux, ses décorations en pierreries, son service en vermeil! Les voilà à droite, à gauche; c'est incroyable! Et c'est moi qui vais avoir à répondre de tout cela! Quel drôle d'homme! Je parie qu'il ne sait pas seulement ce qu'il a.»

Pendant qu'elle cherchait à rassembler les objets épars, Jacques entra.

JACQUES.--Maman, voici Pierre Torchonnet qui est en colère après moi de ce que je ne l'ai pas averti que le général partait; ai-je eu tort, croyez-vous?

MADAME BLIDOT.--Mais non, mon enfant, tu n'avais pas besoin d'avertir Torchonnet; pourquoi faire?

JACQUES.--Il dit que le général l'aurait emmené.

MADAME BLIDOT.--Emmené? En voilà une idée!

Torchonnet entre dans la chambre.

TORCHONNET.--Oui, certainement, il m'aurait emmené puisqu'il voulait me prendre pour fils; c'est le curé qui l'en a empêché. Et si j'étais venu à temps ce matin, je serais parti avec lui; le curé n'a aucun droit sur moi, il ne peut pas empêcher le général de me prendre.

MADAME BLIDOT.--Torchonnet, ce que tu dis là est très mal. M. le curé a bien voulu te prendre quand, tu étais malheureux et abandonné, Il te garde par charité et pour ton bonheur.

TORCHONNET.--Et moi je ne veux pas rester avec lui. J'ai bien entendu ce que le général disait et ce que le curé répondait; il m'a empêché d'être riche et d'être un monsieur, et moi je ne veux pas rester chez lui à travailler et à m'ennuyer. Je veux qu'on me mène au general.

MADAME BLIDOT.--Il me semble, mon garçon, que ta langue s'est bien déliée depuis hier; tu n'étais pas aussi bavard ni aussi volontaire quand tu étais chez ton maître.

TORCHONNET.--Je n'ai plus de maître et je n'en veux plus. Je veux aller rejoindre le général.

MADAME BLIDOT.--Eh bien! va le rejoindre si tu peux, et laisse-nous tranquilles. Mon petit Jacques, viens m'aider à serrer tout cela.

TORCHONNET.--Qu'est-ce que vous avez là? Ce sont les affaires du général. S'il me prend pour fils, tout sera à moi. Pourquoi les avez-vous prises? Je le dirai aux gendarmes quand je les verrai.

MADAME BLIDOT.--Dis Ce que tu voudras, mauvais garçon, mais va-t'en: laisse-nous faire notre ouvrage.

Torchonnet, au lieu de s'en aller, entra plus avant dans la chambre, et, sans que Mme Blidot et Jacques s'en aperçussent, il saisit une timbale et un couvert de vermeil et les mit sous sa blouse, dans la poche de son pantalon.

Jacques aidait Mme Blidot à remettre en place les pièces du nécessaire de voyage; ils y réussirent avec beaucoup de peine, mais deux compartiments restaient vides.

JACQUES.--Il manque quelque chose, maman; on dirait que c'est un verre et un couvert qui manquent; voyez la forme des places vides.

MADAME BLIDOT.--C'est vrai! Nous avons peut-être mal mis les autres pièces.

Torchonnet s'esquiva pendant que Mme Blidot et Jacques cherchaient à remplir les deux vides du nécessaire.

MADAME BLIDOT.--Impossible, mon ami; les deux pièces manquent, c'est certain.

JACQUES.--Je suis pourtant bien sûr que tout était plein quand le général nous a ouvert ce beau nécessaire.

MADAME BLIDOT.--Il les a peut-être emportées. Ce qui est certain c'est que nous avons cherché partout sans rien trouver... Est-ce que Torchonnet...?

JACQUES.--Oh non! maman. Torchonnet est parti. Et puis, il ne ferait pas une vilaine chose comme ça. Jugez donc, il serait voleur!...

MADAME BLIDOT.--Mon bon Jacquot, tu es un bon et honnête enfant, toi, mais ce pauvre garçon, qui a vécu entouré de mauvaises gens, ne doit pas être grand-chose de bon. Vois comme il est ingrat. Tu l'as entendu nous menacer des gendarmes? Et pourtant, voici trois ans et plus que tous les jours tu vas lui porter son dîner près du puits.

JACQUES.--C'est vrai, maman, mais il ne pensait pas à ce qu'il disait; je crois qu'il nous aime et qu'il vous a de la reconnaissance pour l'avoir nourri depuis trois ans.

Mme Blidot ne répondit qu'en embrassant Jacques; elle enferma les bijoux et les autres effets du général dans une armoire dont elle emporta la clef, et envoya Jacques et Paul à l'école où ils allaient tous les jours. Elfy se mit à travailler; elle était triste, et sa soeur fut assez longtemps avant de pouvoir la faire sourire. Vers le milieu du jour, les voyageurs commencèrent à arriver, ce qui donna aux deux soeurs assez d'occupation pour les empêcher de penser aux absents.

Quand Torchonnet rentra au presbytère, le curé lui demanda s'il avait été à l'école.

TORCHONNET.--Non, je ne sais rien, et l'école m'ennuie.

LE CURÉ.--C'est parce que tu ne sais rien que l'école t'ennuie! Quand tu sauras quelque chose, tu t'y amuseras.

TORCHONNET.--C'est trop difficile.

LE CURÉ.--Mon pauvre enfant, ce que tu faisais chez ton méchant maître était bien plus difficile, et tu l'as fait pourtant.

TORCHONNET.--Parce que j'y étais forcé.

LE CURÉ.--Il faudra bien que tu apprennes à lire, à écrire et à compter, sans quoi tu ne pourras te placer nulle part.

TORCHONNET.--Je n'ai pas besoin de me placer.

LE CURÉ.--Toi, plus qu'un autre, mon enfant, parque tu n'as pas de parents pour te venir en aide.

TORCHONNET.--Bah! bah! Je sais ce que je sais.

LE CURÉ.--Et que sais-tu, mon enfant, que je ne sache pas?

TORCHONNET.--Oh! vous le savez bien aussi; seulement vous faites semblant de ne pas savoir.

LE CURÉ.--Je t'assure que je ne comprends pas où tu veux en venir.

TORCHONNET.--J'en veux venir à vous dire que vous n'êtes pas mon maître, que le général voulait me donner tout son argent et me faire son fils, que c'est vous qui l'en avez empêché, et que je veux, moi, être riche et devenir un beau monsieur.

Le bon curé, stupéfait de la hardiesse et des reproches de ce garçon qui, trois jours auparavant, tremblait devant tout le monde, resta muet, le regardant avec surprise.

TORCHONNET.--Vous faites semblant de ne pas comprendre! Vous croyez que je n'ai pas entendu ce que vous a dit le général et comment vous avez refusé de me donner, comme si j'étais à vous. Le général m'aime, et il me prendra à son retour, et vous verrez alors ce que je ferai.

--Pauvre, pauvre enfant, dit le curé les larmes dans les yeux et la voix tremblante d'émotion. Pauvre petit! Tu fais le mal sans le savoir; personne ne t'a appris ce qui est mal et ce qui est bien!... Tu crois, mon.. enfant, que le général t'aurait emmené? que c'est moi qui l'en ai empêché? Je sais que je n'ai pas le droit de te retenir malgré toi; que tu peux t'en aller tout de suite si tu le veux. Mais où iras-tu? Que feras-tu? Qui te nourrira et te logera? Ce que je fais pour toi, je le fais par charité, pour l'amour de Dieu, pour te venir en aide, à toi pauvre petite créature du bon Dieu. Le général a eu l'idée de te prendre; elle lui a passé de suite, il en a ri lui-même.

TORCHONNET.--Comment le savez-vous, puisqu'il n'est pas revenu vous voir?

LE CURÉ.--Il m'a envoyé Moutier pour me le faire savoir. Je te pardonne ce que tu viens de dire, mon ami, et je ne t'en offre pas moins un asile chez moi tant que tu ne trouveras pas mieux. Mettons nous à table et dînons, sans songer à ce qui s'est passé entre nous. Le bon curé passa dans la salle où l'attendaient son dîner et sa servante; Torchonnet, un peu honteux, demi-repentant et indécis, se mit à table et mangea comme s'il n'avait rien qui le troublât. Il n'en fut pas de même du curé qui était triste et qui réfléchissait sur les moyens de ramener Torchonnet à des meilleurs sentiments. Il résolut de redoubler de bonté à son égard et de n'exiger de lui que de s'abstenir de mal faire.

XV

Première étape du général.

Pendant que Torchonnet volait, injuriait ses bienfaiteurs, pendant que Jacques le défendait et gagnait à l'école des bons points et des éloges, pendant qu'Elfy comptait les, heures et les jours qui la séparaient de son futur mari, pendant que Mme Blidot veillait à tout, surveillait. tout et pensait au bien-être de tous, le général marchait d'un pas résolu vers Domfront, escorté de Moutier qui le regardait du coin de l'oeil avec quelque inquiétude. Pendant la première demi-lieue, le général avait été leste et même trop en train; à mesure qu'il avançait, son pas se ralentissait, s'alourdissait; il suait, il s'éventait avec son mouchoir, il soufflait comme les chevaux fatigués. Moutier lui proposa de se reposer un instant sur un petit tertre au pied d'un arbre; le général refusa et commença à s'agiter; il ôta son chapeau, s'essuya le front.

LE GÉNÉRAL.--Il fait diantrement chaud, Moutier; depuis Sébastopol je n'aime pas la grande chaleur; en avons-nous eu là-bas! Quelle cuisson! et pas un abri... J'ai envie d'ôter ma redingote: c'est si chaud ces gros draps!

MOUTIER.--Donnez-la-moi, que je la porte, mon général; elle vous chargerait trop.

LE GÉNÉRAL--Du tout, mon cher; laissez donc. A la guerre comme à la guerre!

Le général fit quelques pas.

LE GÉNÉRAL.--Saperlotte! qu'il fait chaud!

MOUTIER.--Donnez, mon général; cela vous écrase.