Chapter 6
LE GÉNÉRAL.--Et le mien, s'il vous plaît. Quand nous étions blessés tous deux, moi son prisonnier, et lui mon ami, il me parlait sans cesse d'Elfy et de sa soeur, et me répétait ce que vous lui aviez raconté et ce qu'il avait vu par lui-même des qualités d'Elfy. Je lui ai tant dit: «Épousez-la donc, mon garçon, épousez-la puisque vous la trouvez si parfaite», qu'il a fini par accueillir l'idée; seulement il voulait attendre pour se faire un magot. Entre nous, c'est pour arranger son affaire que je suis venu au village et que je me suis mis dans le guêpier Bournier; tas de gueux! Il m'a sauvé, et il a bien fait; je vous demande un peu comment il aurait pu se faire un magot sans Dourakine.
LE CURÉ.--Qu'est-ce que c'est que Dourakine?
LE GÉNÉRAL.--C'est moi-même qui ai l'honneur de vous parler. Je m'appelle Dourakine, sot nom, puisqu'en russe dourake veut dire sot.
Le curé rit de bon coeur avec Dourakine qui le prenait en gré et qui lui proposa d'aller féliciter les soeurs de l'Ange-Gardien.
Le curé accepta. Pendant qu'ils causaient, Jacques et Torchonnet n'avaient pas perdu leur temps non plus; Torchonnet raconta à Jacques qu'il était comme lui sans père ni mère, qu'il avait huit ans quand la femme qui était morte au village l'avait donné à ce méchant Bournier; que cette femme lui avait dit avant de mourir qu'elle n'était pas sa mère, qu'elle l'avait volé tout petit pour se venger des gens qui l'avaient chassée sans lui donner la charité, et que, lorsqu'elle serait guérie, elle y retournerait pour le rendre à ses parents, car il la gênait plus qu'il ne lui rapportait, mais qu'il n'en serait pas plus heureux, parce que ses parents étaient pauvres et avaient bien assez d'enfants sans lui. Et qu'elle avait dit plus tard la même chose aux Bournier, et leur avait indiqué la demeure et le nom de ses parents.
Jacques engagea Pierre à raconter cela au bon curé qui pourrait peut-être aller voir les Bournier et savoir d'eux les indications que la mendiante leur avait données sur les parents de Torchonnet.
Jacques et Paul demandèrent au curé la permission de rester chez lui avec Torchonnet, ce que le curé leur accorda avec plaisir.
Le général et le curé rentrèrent à l'Ange-Gardien. Moutier causait avec Elfy; Mme Blidot achevait l'ouvrage de la maison et disait son mot de temps en temps.
LE GÉNÉRAL.--Les voilà, monsieur le curé! Quand je vous disais!
Le curé alla à Elfy et lui donna sa bénédiction d'une voix émue.
LE CURÉ.--Soyez heureuse, mon enfant! Votre choix est bon; ce jeune homme est pieux et sage; je l'ai jugé ainsi la première fois qu'il est venu chez moi pour prendre des renseignements sur vous, et surtout dans les quelques jours qu'il a passés chez vous depuis.
MOUTIER.--Monsieur le curé, je vous remercie de votre bonne opinion, et comme à l'avenir tout doit être en commun entre Elfy et moi, je vous demande de me donner un bout de la bénédiction qu'elle vient de recevoir.
Moutier mit un genou en terre et reçut, la tête inclinée, la bénédiction qu'il avait demandée. Avant de se relever, il prit la main d'Elfy et dit d'un accent pénétré:
«Je jure devant Dieu et devant vous, monsieur le curé, de faire tous mes efforts pour rendre heureuse et douce la vie de cette chère Elfy, et de ne jamais oublier que c'est à Dieu que nous devons notre bonheur.»
Moutier se releva, baisa tendrement la main d'Elfy; Mme Blidot pleurait, Elfy sanglotait, le général s'agitait.
LE GÉNÉRAL.-Que diantre! je crois que je vais aussi tirer mon mouchoir. Allez-vous bientôt finir, vous autres? Moi qui amène M. le curé pour lui faire voir comme vous êtes tous heureux, et voilà que Moutier nous fait une scène à faire pleurer sa fiancée et sa soeur; moi, j'ai une peine du diable à garder l'oeil sec. M. le curé a les yeux rouges, et Moutier lui-même ne doit pas avoir la voix bien assurée.
MOUTIER.--Mon général, les larmes que je retiens sont des larmes de bonheur, les premières que je verse de ma vie. C'est à vous que je dois cette douce émotion! Vous êtes d'aujourd'hui mon bienfaiteur! ajouta-t-il en saisissant les deux mains du général en les serrant avec force dans les siennes.
L'agitation du général augmentait. Enfin, il sauta au cou de Moutier, serra dans ses bras le curé étonné, manqua le jeter par terre en le lâchant trop brusquement, et marcha à pas redoublés vers la porte de sa chambre qu'il referma sur lui.
Le curé s'assit, Mme Blidot se mit près de lui, Elfy s'assit près de sa soeur, et Moutier plaça sa chaise près d'Elfy.
La porte du général se rouvrit, il passa la tête et cria:
«A quand la noce?»
--Comment, la noce? dit Elfy; est-ce qu'on a eu le temps d'y penser?
LE GÉNÉRAL.--Mais moi qui pense à tout, je demande le jour pour commander mon dîner chez Chevet.
MOUTIER.--Halte-là! mon général, vous prenez trop tôt le pas de charge. Vous oubliez nos eaux de Bagnoles et vos blessures.
LE GÉNÉRAL--Je n'oublie rien, mon ami, mais il y a temps pour tout, et la noce en avant.
ELFY.--Du tout, général, Joseph a raison; vous devez aller d'abord aux eaux, et lui doit vous y accompagner pour vous soigner.
MOUTIER.--C'est bien, chère Elfy, vous êtes aussi raisonnable que bonne et courageuse. Nous nous séparerons pour nous réunir ensuite.
ELFY.--Et pour ne plus nous quitter.
LE GÉNÉRAL.--Ah çà! mais pour qui me prend-on? On dispose de moi comme d'un imbécile! «Vous ferez ci; vous ferez ça.--C'est bien, ma petite.--C'est très bien, mon ami.--Est-ce que je n'ai pas l'âge de raison? Est-ce qu'à soixante-trois ans on ne sait pas ce qu'on fait? Et si je ne veux pas aller à ce Bagnoles qui m'excède? si je ne veux pas bouger avant la noce.»
ELFY.--Alors vous resterez ici pour me garder, et Joseph ira tout seul aux eaux. Il faut que mon pauvre Joseph guérisse bien son coup de feu pour n'avoir pas à me quitter après.
LE GÉNÉRAL.--Tiens! voyez-vous cette petite! Ta, ta, ta, ta, ta, comme sa langue tourne vite dans sa bouche! Il faut donc que je me soumette. Ce que vous dites est vrai, mon enfant; il faut que votre Joseph (puisque Joseph il y a) se rétablisse bien et vite; et nous partons demain. ELFY.--Oh non! pas demain. J'ai eu à peine le temps de lui dire deux mots, et ma soeur n'a encore pris aucun arrangement. Et puis... Enfin, je ne veux pas qu'il s'en aille avant..., avant... Dieu! que c'est ennuyeux!... Monsieur le curé, quand faut-il le laisser partir?
Le général se frottait les mains et riait.
LE GÉNÉRAL.--Voilà, voilà! La raison s'en va! L'affection reste en possession du champ de bataille! Hourra pour la noce!
ELFY.--Mais pas du tout, général! Dieu! que vous êtes impatientant, vous prenez tout à l'extrême! Avec vos belles idées de noce, puis de départ tout de suite, tout de suite, vous avez brouillé tout dans ma tête; je ne sais plus où nous en étions!... Et d'abord, Joseph ne peut pas partir avant d'avoir fait sa déclaration dans l'affaire des Bournier; et vous aussi, il faut que vous soyez interrogé. N'est-ce pas, monsieur le curé! Joseph ne dit rien; il me laisse toute l'affaire à arranger toute seule.
Moutier souriait et n'était pas malheureux du désir que témoignait Elfy de le garder un peu de temps.
«Je ne dis rien, dit-il, parce que vous plaidez notre cause bien mieux que je ne pourrais le faire, et que j'ai trop de plaisir à vous entendre si bien parler pour vouloir vous interrompre.
LE CURÉ.--Ma chère enfant, vous avez raison; il faut attendre leurs interrogatoires, c'est-à-dire quelques jours, et partir dès le lendemain.
MADAME BLIDOT.--Bien jugé, monsieur le curé; j'aurais dit tout comme vous. Je l'avais sur la langue dès le commencement.
ELFY.--Et pourquoi ne l'as-tu pas dit tout de suite?
MADAME BLIDOT, riant.--Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Tu étais si animée que Joseph même n'a pu dire un mot.
XI
La dot et les montres.
Le général et Moutier partirent tous deux pour l'auberge Bournier; ils n'y trouvèrent personne que le greffier de la mairie qui écrivait dans la salle. Moutier lui expliqua pourquoi venait le général. Le greffier fit quelques difficultés, disant qu'il ne connaissait pas le général, etc.
LE GÉNÉRAL.--Est-ce que vous me prenez pour un voleur, par hasard? Puisque c'est moi que ces gueux de Bournier voulaient assassiner, pour me voler plus à leur aise et sans que je pusse réclamer! J'ai bien le droit de reprendre ce qui m'appartient, je pense.
LE GREFFIER.--Mais, Monsieur, je suis chargé de la garde de cette maison jusqu'à ce que l'affaire soit décidée, et je ne connais pas les objets qui sont à vous. Je ne veux pas risquer de voir enlever des effets dont je suis responsable et qui appartiennent à ces gens-là.
Le général lui fit la liste de ses effets et indiqua la place où on les trouverait. Le greffier alla dans la chambre désignée, y trouva les objets demandés et les apporta; le général lui donna comme récompense une pièce de vingt francs. Le greffier refusa d'abord vivement, puis mollement, puis accepta, tout en témoignant une grande répugnance à donner à ses services une apparence intéressée. Moutier se chargea des effets, du nécessaire et de la lourde cassette; et ils rentrèrent à l'Ange-Gardien. Le général appela Jacques et Paul qui le suivirent dans sa chambre; il leur fit voir ce que contenait sa cassette et son nécessaire de voyage; dans la cassette il y avait une demi-douzaine de montres d'or avec leurs chaînes, de beauté et de valeur différentes; toutes ses décorations en diamants et en pierres précieuses, un portefeuille bourré de billets de banque et une sacoche pleine de pièces d'or. C'était tout cela que le général, imprudemment, avait laissé voir à Bournier, et qui avait enflammé la cupidité de ce dernier. Le nécessaire était en vermeil et contenait tout ce qui pouvait être utile pour la toilette et les repas. Jacques et Paul étaient dans le ravissement et poussaient des cris de joie à chaque nouvel objet que leur faisait voir le général. Les montres surtout excitaient leur admiration. Le général en prit une de moyenne grandeur, y attacha la belle chaîne d'or qui était faite pour elle, mit le tout dans un écrin ou boîte en maroquin rouge et dit à Jacques:
«Celle-là, c'est celle que ton bon ami donnera à tante Elfy. Et puis, ces deux-là, dit-il en retirant de la cassette deux montres avec des chaînes moins belles et moins élégantes, ce sont les vôtres que vous donne votre bon ami. Mais ne dites pas que je vous les ai fait voir, il me gronderait.»
JACQUES.--C'est vous, mon bon général, qui nous les donnez.
LE GÉNÉRAL.--Non, vrai, c'est Moutier; c'est son présent de noces.
JACQUES.--Mais quand donc les a-t-il achetées? Et avec quoi? il disait tantôt qu'il était pauvre, qu'il n'avait pas d'argent.
LE GÉNÉRAL.--Précisément! Il n'a pas d'argent parce qu'il a tout dépensé.
JACQUES.--Mais pourquoi a-t-il dépensé tout son argent en présents de noces, puisqu'il ne voulait pas se marier, et que, sans vous, il ne se serait pas marié?
LE GÉNÉRAL.--Précisément! C'est pour cela. Et quand je te dis quelque chose, c'est très impoli de ne pas me croire.
JACQUES.--Oui, mon bon général, mais quand vous nous donnez quelque chose, et de si belles choses, nous serions bien ingrats de ne pas vous remercier.
LE GÉNÉRAL.--Petit insolent! Puisque je te dis...
Il ne put continuer parce que Jacques et Paul se saisirent chacun d'une de ses mains qu'ils baisaient et qu'ils ne voulaient pas lâcher, malgré les évolutions du général qui tirait à droite, à gauche, en avant, en arrière: il commençait à se fâcher, à jurer, à menacer d'appeler au secours et de les faire mettre à la salle de police. Il parvint enfin à se dégager et rentra tout rouge et tout suant dans la salle où se trouvaient Moutier, Elfy et sa soeur.
«Moutier, dit-il d'une voix formidable, entrez chez moi; j'ai à vous parler!»
Moutier le regarda avec surprise; sa voix indiquait la colère, et, au lieu de rentrer chez lui, il se promenait en long et en large, les mains derrière le dos, soufflant et s'essuyant le front.
MOUTIER.--Que vous est-il arrivé, mon général? Vous avez l'air...
LE GÉNÉRAL.--J'ai l'air d'un sot, d'un imbécile, qui a moins de force d'esprit et de corps qu'un gamin de neuf ans et un autre de six. Quand je parle, on ne me croit pas, et quand je veux m'en aller, on me retient de force. Trouvez-vous ça bien agréable?
MOUTIER.--Mais, mon général, je ne comprends pas... Que vous est-il donc arrivé?
LE GÉNÉRAL.--Demandez à ces gamins qui grillent de parler; ils vont vous faire un tas de contes.
JACQUES, riant.--Mon bon ami Moutier, je vous remercie des belles montres d'or que vous nous donnerez, à Paul et à moi, comme cadeau de noces.
MOUTIER, très surpris.--Montres d'or! Cadeau de noces! Tu es fou, mon garçon! Où et avec quoi veux-tu que j'achète des montres d'or? Et à deux gamins comme vous encore, quand je n'en ai pas moi-même! Et quel cadeau de noces, puisque je ne songeais pas à me marier?
JACQUES.--Voyez-vous, mon bon général? Je vous le disais bien, C'est vous...
LE GÉNÉRAL.--Tais-toi, gamin, bavard! Je te défends de parler. Moutier, je vous défends de les écouter. Vous n'êtes que sergent, je suis général. Suivez-moi; j'ai à vous parler.
Moutier, au comble de la surprise, obéit; il disparut avec le général qui ferma la porte avec violence.
LE GÉNÉRAL, rudement.--Tenez, voilà votre dot. (Il met de force dans les mains de Moutier un portefeuille bien garni.) J'y ai ajouté les frais de noces et d'entrée en ménage. Voilà la montre et la chaîne d'Elfy; voilà la vôtre. (Moutier veut les repousser.) Sapristi! ne faut-il pas que vous ayez une montre? Lorsque vous voudrez savoir l'heure, faudra-t-il pas que vous couriez la demander à votre femme? Ces jeunes gens, ça n'a pas plus de tête, de prévoyance que des linottes, parole d'honneur!... Tenez, vous voyez bien ces deux montres que voilà? ce sont celles de vos enfants! C'est vous qui les leur donnez. Ce n'est pas moi, entendez-vous bien?... Non, ce n'est pas moi! Quand je vous le dis! Pourquoi leur donnerais-je des montres? Est-ce moi qui me marie? Est-ce moi qui les ai trouvés, qui les ai sauvés, qui ai fait leur bonheur en les plaçant chez ces excellentes femmes? Oui, excellentes femmes, toutes deux. Vous serez heureux, mon bon Moutier; je m'y connais et je vous dis, moi, que vous auriez couru le monde entier pendant cent ans, que vous n'auriez pas trouvé le pareil de ces femmes. Et je suis bien fâché d'être général, d'être comte Dourakine, d'avoir soixante-quatre ans, d'être Russe, parce que, si j'avais trente ans, si j'étais Français, si j'étais sergent, je serais votre beau-frère; j'aurais épousé Mme Blidot.
L'idée d'avoir pour beau-frère ce vieux général à cheveux blancs, à face rouge, à gros ventre, à carrure d'Hercule, parut si plaisante à Moutier qu'il ne put s'empêcher de rire. Le général, déridé par la gaieté de Moutier, le partagea si bien que tous deux riaient aux éclats quand Mme Blidot, Elfy et les enfants, attirés par le bruit, entrèrent dans la chambre; ils restèrent stupéfaits devant l'aspect bizarre du général à moitié tombé sur un canapé où il se roulait à force de rire, et de Moutier partageant sa gaieté et s'appuyant contre la table sur laquelle étaient étalés l'or et les bijoux de la cassette et du nécessaire. Le général se souleva à demi.
LE GÉNÉRAL.--Nous rions, parce que Ha! ha! ha!... Ma bonne madame Blidot... Ha! ha! ha! Je voudrais être le beau-frère de Moutier... en vous épousant... Ha! ha! Ha!
MADAME BLIDOT.--M'épouser, moi! Ha! ha! ha! Voilà qui serait drôle, en effet! Ha! ha! ha! La bonne bêtise! Ha! ha! Ha!
Elfy n'avait pas attendu la fin du discours du général pour partir aussi d'un éclat de rire. Les enfants, voyant rire tout le monde, se mirent de la partie: ils sautaient de joie et riaient de tout leur coeur. Pendant quelques instants on n'entendit que des Ha! ha! ha! sur tous les tons. Le général fut le premier à reprendre un peu de calme; Moutier et Elfy riaient de plus belle dès qu'ils portaient les yeux sur le général. Ce dernier commençait à trouver mauvais qu'on s'amusât autant de la pensée de son ménage.
«Au fond, dit-il, je ne sais pas pourquoi nous rions. Il y a bien des Russes qui épousent des Françaises, bien des gens de soixante-quatre ans qui se marient, bien des comtes qui épousent des bourgeoises. Ainsi, je ne vois rien de si drôle à ce que j'ai dit. Suis-je donc si vieux, si ridicule, si laid, si sot, si méchant, que personne ne puisse m'épouser? Voyons. Moutier, vous qui me connaissez, est-ce que je ne puis pas me marier tout comme vous?»--Parfaitement, mon général, parfaitement, dit Moutier en se mordant les lèvres pour ne pas rire; seulement, vous êtes tellement au-dessus de nous, que cela nous a semblé drôle d'avoir pour beau-frère un général, un comte, un homme aussi riche! Voilà tout.
--C'est vrai, reprit le général; aussi n'est-ce qu'une plaisanterie. D'ailleurs, Mme Blidot n'aurait jamais donné son consentement.
MADAME BLIDOT, riant.--Certainement non, général, jamais. Mais pourquoi cet étalage d'or et de bijoux? Et toutes ces montres? Que faites-vous de tout cela?
LE GÉNÉRAL.--Ce que j'en fais? Vous allez voir. Elfy, voici la vôtre! Moutier, prenez celle-ci; Jacques et Paul, mes enfants, voilà celles que vous donne votre bon ami, Ma chère madame Blidot, vous prendrez celle qui vous est destinée, et qui ne peut aller à personne, ajouta-t-il, voyant qu'elle faisait le geste de refuser, parce que le chiffre de chacun est gravé sur toutes les montres.
ELFY.--Oh! général! que vous êtes bon et aimable! Vous faites les choses avec tant de grâce qu'il est impossible de vous refuser.
MOUTIER.--Merci, mon général! je dis, comme Elfy, que vous êtes bon, réellement bon. Mais comment avez-vous eu l'idée de toutes ces emplettes?
LE GÉNÉRAL.--Mon ami, vous savez que je ne suis pas né d'hier, comme je vous l'ai dit. Quand vous êtes parti pour venir ici, j'ai pensé: «L'affaires'arrangera; le manque d'argent le retient; je ferai la dot, je bâclerai l'affaire, et les présents de noces seront tout prêts.» Je les avais déjà achetés par précaution. Je suis parti le même jour que vous pour avoir de l'avance et faire connaissance avec la future, avec la soeur et avec les enfants. J'ai été coffré par ce scélérat d'aubergiste; j'avais apporté la dot en billets de banque, plus trois mille francs pour les frais de noces; ce coquin a vu tout ça et ma sacoche de dix mille francs en or et tout le reste. Et voilà comment j'ai les montres avec les chiffres toutes prêtes d'avance. Comprenez-vous maintenant?
MOUTIER.--Parfaitement, je comprends parce que je vous connais; de la part de tout autre, ce serait à ne pas le croire; Elfy et moi, nous n'oublierons jamais...
LE GÉNÉRAL.--Prrr! Assez, assez, mes amis. Soupons, causons et dormons ensuite. Bonne journée que nous aurons passée! J'ai joliment travaillé, moi, pour ma part; et vrai, j'ai besoin de nourriture et de repos. Mme Blidot courut aux casseroles qu'elle avait abandonnées, Elfy et Moutier au couvert, Jacques et Paul à la cave pour tirer du cidre et du vin; le général restait debout au milieu de la salle, les mains derrière le dos; il regardait ses amis en riant:
«Bien, ça! Moutier. Vous ne serez pas longtemps à vous y faire. Bon, voilà le couvert mis! Je prends ma place. Un verre de vin, Jacques, pour boire à la prospérité de l'Ange-Gardien.
Jacques déboucha la bouteille et versa.
«Hourra pour l'Ange-Gardien! et pour ses habitants! cria le général en élevant son verre et en le vidant d'un seul trait... Eh, mais vraiment, elle est très bien fournie la cave de l'Ange-Gardien! Voilà du bon vin, Moutier. Ça fait plaisir de boire des santés avec un vin comme ça! On se mit à table, on soupa de bon appétit; on causa un peu et on se coucha, comme l'avait dit le général. Chacun dormit sans bouger jusqu'au lendemain. Jacques et Paul mirent leurs montres sous leur oreiller; il faut même avouer que non seulement Elfy resta longtemps à contempler la sienne, à l'écouter marcher, mais qu'elle ne voulut pas non plus s'en séparer et qu'elle s'endormit en la tenant dans ses mains. Bien plus, Mme Blidot et Moutier firent comme Jacques et Paul; et, à leur réveil, leur premier mouvement fut de reprendre la montre et de voir si elle marchait bien.
XII
Le juge d'instruction.
Quand tout le monde se réunit le lendemain pour le café, le général examina avec satisfaction les visages radieux qui l'entouraient. Le repas fut gai, mais court; chacun avait à ranger et à travailler. Moutier se chargea de faire la chambre du général et la salle, pendant que les deux soeurs, aidées de Jacques, nettoyaient la vaisselle de la veille et préparaient tout pour la journée. Le général sortit; il faisait beau et chaud. En allant et venant dans le village, il vit arriver les gendarmes escortant une charrette où se trouvaient Bournier, étendu sur le dos à cause de sa blessure, son frère et sa femme, assis sur une banquette. Une autre voiture, contenant le juge d'instruction et l'officier de gendarmerie suivait la charrette. On s'arrêta devant l'auberge; on fit descendre le frère et la femme de Bournier; deux gendarmes les emmenèrent et les firent entrer dans la salle où se trouvaient déjà les magistrats et l'officier. Deux autres gendarmes apportèrent l'aubergiste qui criait à chaque secousse qu'il recevait, malgré les précautions et les soins dont on l'entourait. Ils l'étendirent par terre sur un matelas; le juge d'instruction appela un des gendarmes.
«Allez chercher les témoins et la victime.
Les gendarmes partirent pour exécuter les ordres.
Le général avait accompagné le cortège; il entra dans la salle presque en même temps que les criminels. Il se plaça en face de Bournier qui le regardait d'un oeil enflammé par la colère.
«Gredin! gueux, scélérat!--cria le général.
-Qui est cet homme qui injurie le prévenu? dit le juge d'instruction en se retournant vers lui. Pourquoi est-il entré? Faites-le sortir.
LE GÉNÉRAL.--Pardon, Monsieur, je suis entré parce que je dois rester. Et si vous me faites sortir, vous serez fort attrapé.
LE JUGE.--Parlez plus poliment à la justice, Monsieur!
Des étrangers ne doivent pas assister à l'interrogatoire que j'ai à faire, et je vous réitère l'ordre de sortir!
LE GÉNÉRAL.--L'ordre! Sachez, Monsieur, que je n'ai d'ordre à recevoir de personne que de mon souverain (qui est très loin). Sachez, Monsieur, qu'en me forçant à m'en aller, vous faites un acte inique et absurde. Et sachez enfin que, si vous m'obligez à quitter cette salle, aucune force humaine ne m'y fera rentrer de plein gré et n'obtiendra de moi une parole relative à ces coquins. LE JUGE.--Eh! Monsieur! c'est ce que nous vous demandons; taisez-vous et partez!
LE GÉNÉRAL.--Je sors, Monsieur! Et je me ris de vous et de l'embarras dans lequel vous allez vous trouver. Le général enfonça son chapeau sur sa tête et se dirigea vers la porte. Moutier entrait au même moment; il se rangea, porta la main à son képi:
«Pardon, général!» dit-il.
Le général sortit.
Le juge d'instruction regarda d'un air surpris.
«Qui êtes-vous, Monsieur?» dit-il à Moutier.
MOUTIER.--Moutier, le principal témoin de l'affaire, Monsieur le juge; celui qui a cassé la cuisse de ce gredin-là, qui a enfoncé le crâne à celui-ci et causé un étourdissement à cette gueuse de femme.
LE JUGE, souriant.--Tâchez de ménager vos épithètes, Monsieur; et qui est le gros homme qui vient de sortir?
MOUTIER.--Le général Dourakine, mon prisonnier, que ces... je ne sais comment les appeler, car enfin ce sont de fieffés coquins que ces coquins, car coquins est le mot, que ces coquins auraient égorgé si je n'avais eu la chance de me trouver là.
LE JUGE.--Comment! ce monsieur est... Courez après lui, monsieur Moutier; faites-lui bien mes excuses. Ramenez-le: il faut absolument qu'il fasse sa déposition.
Moutier partit et ne tarda pas à rattraper le général qui rentrait chez lui, le teint allumé, les veines gonflées, le souffle bruyant, avec tous les symptômes d'une colère violente et concentrée.