L'auberge de l'ange gardien

Chapter 5

Chapter 54,064 wordsPublic domain

MOUTIER.--Une peur qui vous a donné le courage de tout braver. Vous, vous n'avez pas hésité un instant! Votre air intrépide, lorsque vous êtes entrée, m'a inspiré un véritable sentiment d'admiration, et de reconnaissance aussi, soyez-en certaine.

ELFY.--Je suis bien heureuse que vous soyez content de moi, cher monsieur Moutier. J'avais bien peur d'avoir fait une sottise.

Moutier sourit.

«Il faut que j'aille voir là-bas ce qui se passe, dit-il; je tâcherai d'abréger le plus possible, et je verrai ce que devient le pauvre Torchonnet.»

JACQUES.--Voulez-vous que j'aille avec vous, mon bon ami? Cette fois il n'y aura pas de danger.

MOUTIER.--Je veux bien, mon garçon; mais que ferons-nous de Torchonnet? Si nous le menions chez le Curé?

ELFY.--Pourquoi ne l'amèneriez-vous pas ici?

MOUTIER.--Parce que votre maison n'est pas une maison de refuge, ma bonne Elfy; d'ailleurs, savons-nous ce qu'est ce malheureux garçon, et si sa société ne serait pas dangereuse pour les nôtres? Si le curé veut bien le garder, c'est tout ce qui pourrait lui arriver de plus heureux, et ce serait un moyen de le rendre bon garçon, s'il ne l'est pas encore, et plus tard un brave homme, un bon chrétien.

ELFY.--Vous avez raison, toujours raison. Au revoir donc, et ne soyez pas trop longtemps absent.

MOUTIER.--Le moins que je pourrai. Viens, Jacquot; à bientôt, Elfy.

Moutier sortit, tenant Jacques par la main. En entrant dans l'auberge Bournier, ils entendirent un concert de gémissements, d'imprécations et de jurements; les blessés avaient repris connaissance; les braves du village les avaient déjà garrottés et les gardaient en se promenant devant eux en long et en large; ils répondaient par des jurons et des coups de pied aux injures que leur prodiguaient les prisonniers. Quand Moutier entra dans la salle, il demanda si Torchonnet avait été délivré; on l'avait oublié, et Moutier alla avec Jacques ouvrir la porte du charbonnier; mais la clef n'y était pas. Jacques voulait aller la chercher dans les poches de l'aubergiste; «Pas la peine, mon ami; je me passe de clef; tu vas voir comment.»

Moutier donna un coup d'épaule à la porte: elle résista; il donna une seconde secousse: un craquement se fit entendre et la porte tomba dans le charbonnier. Torchonnet eut une peur épouvantable; il n'osait pas sortir du coin où il s'était réfugié. Jacques le rassura en lui expliquant pourquoi Moutier avait brisé la porte et comme quoi le méchant Bournier allait être mis en prison par les gendarmes, qu'on attendait. Torchonnet ne pouvait croire à sa délivrance et à l'arrestation de son méchant maître. Dans sa joie, il se jeta aux genoux de Moutier et de Jacques et voulut les leur baiser; Moutier l'en empêcha. «C'est le bon Dieu qu'il faut remercier, mon garçon, c'est lui qui t'a sauvé.»

TORCHONNET.--Je croyais que c'était vous, Monsieur, avec le bon Jacques.

MOUTIER.--Je ne dis pas non, mon ami, mais c'est tout de même le bon Dieu qu'il faut remercier. Tu ne comprends pas, je le vois bien, mais un jour tu comprendras. Suis-nous, je vais te mener chez M. le curé.

TORCHONNET, joignant les mains.--Oh non! non, pas le curé! pas le curé! grâce, je vous en supplie!

MOUTIER.--Pourquoi cette peur de M. le curé? Que t'a-t-il fait?

TORCHONNET.--Il ne m'a rien fait, parce que je ne l'ai jamais approché; mais s'il me touchait, il me mangerait tout vivant.

MOUTIER.--En voilà une bonne bêtise! Qui est-ce qui t'a conté ces sornettes?

TORCHONNET.--C'est mon maître, qui m'a bien défendu de l'approcher pour ne pas être dévoré.

JACQUES.--Ha! ha! ha! Et moi qui y vais tous les jours, suis-je dévoré?

TORCHONNET.--Vous? vous osez?... Comment que ça se fait donc?

MOUTIER.--Ça se fait que ton maître est un mauvais gueux, un gredin, qui avait peur que le curé ne vînt à ton secours, et qui t'a fait croire que, si tu lui parlais, il te mangerait. Voyons, mon pauvre garçon, pas de ces sottises, et suis-moi.

Torchonnet suivit Moutier et Jacques avec répugnance. Moutier traversa l'auberge, lui fit voir son maître garrotté ainsi que sa femme et le frère, puis il sortit et alla au presbytère.

La porte était fermée parce qu'il se faisait un peu tard. Moutier frappa. Le curé vint ouvrir lui-même. Il reconnut Moutier.

LE CURÉ:--Bien le bonjour, mon bon monsieur Moutier; vous voilà de retour? depuis quand?

MOUTIER.--Depuis ce matin, monsieur le curé, et voilà que je viens vous proposer une bonne oeuvre.

LE CURÉ.--Très bien, monsieur Moutier, disposez de moi, Je vous prie.

MOUTIER.--Monsieur le curé, c'est qu'il s'agit de donner pour un temps le logement et la nourriture à ce pauvre petit que voilà.

Moutier présenta Torchonnet tremblant.

LE CURÉ.--Son maître lui a donc rendu la liberté? C'est la seule bonne oeuvre qu'il ait faite à ma connaissance. Cet enfant a bien besoin d'être instruit. Il y a longtemps que j'aurais voulu l'avoir, mais il n'y avait pas moyen de l'approcher.

Le curé voulut prendre la main de Torchonnet qui la retira en poussant un cri.

«Eh bien! qu'y a-t-il donc?» dit le curé surpris.

MOUTIER.--Il y a, monsieur le curé, que ce nigaud se figure que vous allez le dévorer à belles dents. C'est son diable d'aubergiste qui lui a fait cette sotte histoire pour l'empêcher d'avoir recours à vous.

--Mon pauvre garçon, dit le curé en riant, sois bien tranquille, je me nourris mieux que cela; tu serais un mauvais morceau à manger. Tous les enfants du village viennent chez moi, et je n'en ai mangé aucun, pas même les plus gras; demande plutôt à Jacques.

JACQUES.--C'est ce que je lui ai déjà dit, monsieur le curé, quand il nous a dit cette drôle de chose. Tiens, vois-tu, Torchonnet? Je n'ai pas peur de M. le curé.

Et Jacques, prenant les mains du curé, les baisa à plusieurs reprises. Torchonnet ne le quittait pas des yeux; il avait encore l'air effrayé, mais il ne cherchait plus à se Sauver.

LE CURÉ.--Il s'agit donc de garder cet enfant un bout de temps, monsieur Moutier? Mais comment son maître va-t-il prendre la chose?

Moutier lui raconta les événements qui venaient de se passer. Le curé accepta la charge de cet enfant abandonné. Il appela sa servante, lui remit Torchonnet en lui recommandant de le faire souper et de lui arranger un lit dans un cabinet quelconque.

«A présent, dit-il, je vais aller faire une visite aux blessés pour tâcher de les ramener à de meilleurs sentiments. A demain, mon bon monsieur Moutier; j'irai vous voir à l'Ange-Gardien.»

Et le curé sortit avec Moutier et Jacques. Les deux derniers traversèrent la rue pour rentrer chez eux. Ils trouvèrent Mme Blidot et Elfy qui les attendaient avec impatience.

«Viens vite te coucher, mon Jacquot, dit Mme Blidot; Paul dort déjà.»

--Adieu maman, adieu ma tante, adieu mon bon ami, dit Jacques en les embrassant tous affectueusement.

MADAME BLIDOT.--Quels aimables enfants vous nous avez donnés, mon cher monsieur Moutier! Si vous saviez la tendresse que j'ai pour eux et combien notre vie est changée et embellie par eux!

MOUTIER.--Et pour eux quelle bénédiction d'être chez vous, mes bonnes et chères amies! Quels soins maternels ils reçoivent! Comme on est heureux sous votre toit!

MADAME BLIDOT.--Pourquoi n'y restez-vous pas, puisque vous trouvez qu'on y est si bien?

MOUTIER.--Un homme de mon âge ne doit pas vivre inutile, à fainéanter. Avant tout, pour le moment, il faut que j'aille aux eaux de Bagnoles, pour bien guérir ma blessure, mal fermée encore.

ELFY.--Oui, c'est bien pour le moment; et après?

MOUTIER.--Après? Je ne sais. Je verrai ce que j'ai à faire. A la grâce de Dieu.

ELFY.--Vous ne vous engagerez plus, j'espère?

MOUTIER.--Peut-être oui, peut-être non; je ne sais encore.

ELFY.--Vous ne vous engagerez toujours pas sans m'en parler, et nous verrons bien si vous aurez le coeur de me causer du chagrin.

MOUTIER.--Ce ne sera pas moi qui vous causerai jamais du chagrin volontairement, ma chère Elfy.

ELFY.--Bon! alors je suis tranquille, vous ne vous engagerez pas.

Les deux soeurs et Moutier prolongèrent un peu la soirée. Moutier et Mme Blidot allaient voir de temps à autre si le général n'avait besoin de rien. Voyant qu'il dormait toujours, ils parlèrent d'aller se coucher; Moutier dit qu'il passerait la nuit sur une chaise pour veiller le général.

Elfy et Mme Blidot se récrièrent et lui déclarèrent qu'elles ne le souffriraient pas. Pendant que Mme Blidot débattait la chose avec Moutier, Elfy disparut et rentra bientôt avec un matelas qu'elle jeta par terre pour courir en chercher un autre.

«Elfy! Elfy! cria Moutier, que faites-vous? Pourquoi vous fatiguer ainsi? Je ne le veux pas.»

Elfy revint avec un second matelas qu'elle jeta sur Moutier qui voulait l'en débarrasser, et disparut de nouveau en courant.

«C'est trop fort! dit Moutier. Va-t-elle en apporter une demi-douzaine?»

Et il courut après elle pour l'empêcher de dévaliser les lits de la maison. Il la rencontra portant un traversin, un oreiller, une couverture et des draps. Après un débat assez vif, il parvint à lui tout enlever, et descendit accompagné par elle jusque dans la salle.

«Si ce n'est pas honteux pour un soldat, dit-il, de se faire un lit comme pour un prince!»

Tout en causant et riant, le lit se faisait. Moutier serra les mains de ses amies, en leur disant adieu, et chacun alla se coucher.

IX

Le général arrange les affaires de Moutier.

Le général dormit comme un loir jusqu'à une heure assez avancée de la matinée, de sorte que Moutier, qui s'attendait à passer une mauvaise nuit, fut très surpris à son réveil de voir le grand jour. Il sauta à bas de son lit, se débarbouilla et s'habilla à la hâte; il entendit l'horloge sonner six heures. N'entendant pas de bruit chez le général, il y entra doucement et le trouva dans la même position dans laquelle il l'avait laissé endormi la veille; il aurait pu le croire privé de vie si la respiration bruyante et l'attitude calme du malade ne l'eussent entièrement rassuré. Il ressortit aussi doucement qu'il était entré, rentra dans la salle, roula et rangea son lit improvisé, n'oublia pas la prière du bon père Parabère et alluma le feu pour en épargner la peine à ses hôtesses. Il donna un coup de balai, nettoya, rangea tout et attendit. A peine fut-il installé sur une chaise en face de l'escalier qu'il entendit des pas légers; on descendait bien doucement; c'était Elfy; elle lui dit un bonjour amical.

ELFY..--Je craignais que vous ne fussiez encore endormi; vous aviez l'air fatigué hier.

MOUTIER.--Mais j'ai dormi comme un prince dans ce lit de prince, ma bonne Elfy, et je me sens reposé et heureux et prêt à vous obéir.

ELFY.--Vous dites toujours comme cela, comme si je vous commandais en tyran.

MOUTIER.--C'est que je voudrais toujours vous être utile et vous épargner tout travail, toute fatigue. ELFY.--Et c'est pour cela que vous avez si proprement roulé vos matelas, et tout rangé dans ce coin juste en face de la porte d'entrée?... C'est très bien roulé, ajouta-t-elle en s'approchant et en l'examinant,... très bien, mais il faut tout défaire.»

MOUTIER.--Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

ELFY.--Parce qu'un lit, roulé ou pas roulé, ne peut pas rester dans la salle où tout le monde entre et où nous nous tenons toute la journée, et je vais l'emporter.

MOUTIER.--Vous! Je voudrais bien voir cela; dites-moi où il faut le mettre.

ELFY.--Dans cette chambre ici à côté; ça fait que nous n'aurons pas à le descendre ce soir, si vous voulez encore coucher près du général.

Moutier prit le lit tout roulé et le porta dans la chambre indiquée par Elfy; après l'avoir posé dans un coin, il regarda tout autour de lui.

«La jolie chambre! dit-il. Un papier tout trais, des meubles neufs et quelques livres! Rien n'y manque, ma foi. Chambre soignée, on peut bien dire.»

ELFY.--C'est qu'elle vous est destinée. Nous n'y avons encore mis personne, et nous l'appelons: chambre de notre ami Moutier. C'était un souvenir pour vous et de vous. Jacques va quelquefois balayer, essuyer là-dedans, et il dit toujours avec un soupir: «Quand donc notre bon ami Moutier y sera-t-il?»

Avant que Moutier eût le temps de remercier Elfy, Jacques et Paul se précipitèrent dans la salle et dans les bras de Moutier.

«Ah! vous voilà enfin dans votre chambre, dit Jacques. Restez-y, mon ami, mon bon ami. Restez: nous serions tous si heureux!»

MOUTIER.--Impossible, mon enfant! Je ne servirais qu'à gêner votre maman et votre tante.

JACQUES.--Gêner! Ah! par exemple! Elles ont dit je ne sais combien de fois que vous leur seriez bien utile, et que vous êtes si bon et si obligeant qu'elles seraient enchantées de vous avoir toujours.

MOUTIER.--Très bien, mon ami, je te remercie des bonnes paroles que tu me dis, et quand j'aurai fait un peu fortune, je serai aussi bien heureux ici. Mais je ne suis qu'un pauvre soldat sans le sou et je ne peux pas rester où je ne puis pas gagner ma vie.

Moutier embrassa encore Jacques et sortit de la jolie chambre pour rentrer dans celle du général. Elfy s'occupa du déjeuner: elle cassa du sucre, passa le café et alla chercher du lait à la ferme. Le général était éveillé, et, sauf quelques légères douleurs à son nez et à ses yeux pochés, il se sentait très bien et ne demandait qu'à manger.

«Trois jours au pain et à l'eau, dit-il, m'ont diablement mis en appétit, et, si vous pouviez m'avoir une tasse de café au lait, vous me feriez un sensible plaisir.»

MOUTIER.--Tout de suite, mon général; on va vous en apporter avant dix minutes.

Moutier rentra dans la salle au moment où Elfy rentrait avec une jatte de lait. Elfy avait l'air triste et ne disait rien. Moutier lui demanda du café pour le général; elle le mit au feu sans répondre.

MOUTIER.--Elfy, qu'avez-vous? Pourquoi êtes-vous triste?

ELFY.--Parce que je vois que vous ne tenez pas à nous et que vous ne vous inquiétez pas de nous voir du chagrin, à Jacques et à moi.

MOUTIER.--J'avoue que le chagrin de Jacques, qui est ici heureux comme un roi, ne m'inquiète guère; mais le vôtre, Elfy, me va au fond du coeur. Je vous jure que, si j'avais de quoi vivre sans vous être à charge, je serais le plus heureux des hommes, parce que je pourrais alors espérer ne jamais vous quitter, ma chère, excellente amie; mais vous comprenez que je ne pourrais rester avec vous que si je vous étais attaché par les liens de la parenté... ou... du mariage,... et...

Elfy leva les yeux, sourit et dit:

«Et vous n'osez pas, parce que vous êtes pauvre et que je suis riche? Est-ce votre seule raison?»

MOUTIER.--La seule, je vous affirme. Ah! si j'avais de quoi vous faire un sort, je serais tellement heureux que je n'ose ni ne veux y penser. Sans amis, sans aucun attachement dans le monde, m'unir à une douce, pieuse, charmante femme comme vous, Elfy; vivre auprès d'une bonne et aimable femme comme votre soeur; avoir une position occupée comme celle que j'aurais ici, ce serait trop de bonheur!

ELFY.--Et pourquoi le rejeter quand il s'offre à vous? Vous nous appelez vos amies, vous êtes aussi notre ami; pourquoi penser à votre manque de fortune quand vous pouvez, en partageant la nôtre, nous donner ce même bonheur qui vous manque? Et ma soeur qui vous aime tant, et le pauvre Jacques, nous serions tous si heureux! Mon ami, croyez-moi, restez, ne nous quittez pas.

Moutier, fort ému, hésitait à répondre, quand le général, qui s'était impatienté d'attendre et qui était entré depuis quelques instants dans la salle, s'approcha de Moutier et d'Elfy sans qu'ils l'aperçussent, et, enlevant Elfy dans ses bras, il la poussa dans ceux de Moutier en disant: «C'est moi qui vous marie! Que diable! ne suis-je pas là, moi? Ne puis-je pas doter mon sauveur, deux fois mon sauveur? Je lui donne vingt mille francs; il ne fera plus de façon, j'espère, pour vous accepter.»

MOUTIER.--Mon général, je ne puis recevoir une somme aussi considérable! Je n'ai aucun droit sur votre fortune.

LE GÉNÉRAL.--Aucun droit! mais vous y avez autant droit que moi, mon ami. Sans vous, est-ce que j'en jouirais encore? Vous parlez de somme considérable! Est-ce que je ne vaux pas dix mille francs, moi? Ne m'avez-vous pas sauvé deux fois? Deux fois dix mille, cela ne fait-il pas vingt? Oseriez-vous me soutenir que c'est me payer trop cher, que je vaux moins de vingt mille francs? Que diable! on a son amour-propre aussi; on ne peut pas se laisser taxer trop bas non plus.

Elfy riait, Moutier souriait de la voir rire et de la colère du général.

MOUTIER.--J'accepte, mon général, dit-il enfin. Le courage me manque pour laisser échapper cette chère Elfy, que vous me donnez si généreusement.

--C'est bien heureux! dit le général en s'essuyant le front. Vous convenez enfin que je vaux vingt mille francs.

MOUTIER.--Oh! mon général! ma reconnaissance...

LE GÉNÉRAL.--Ta, ta, ta, il n'y a pas de reconnaissance! Je veux être payé par l'amitié du ménage, et je commence par embrasser ma nouvelle petite amie. Le général saisit Elfy et lui donna un gros baiser sur chaque joue. Elfy lui serra les mains.

ELFY.--Merci, général, non pas des vingt mille francs que vous donnez si généreusement à..., à..., comment vous appelez-vous? dit-elle à Moutier en se retournant vers lui.

--Joseph, répondit-il en souriant.

--A Joseph alors, continua Elfy en riant; mais je vous remercie de l'avoir décidé à... Ah! mon Dieu! et moi qui n'ai rien dit à ma soeur! Je m'engage sans seulement la prévenir.

Elfy partit en courant. Le général restait la bouche ouverte, les yeux écarquillés.

LE GÉNÉRAL.--Comment? Qu'est-ce que c'est? Sa soeur ne sait rien, et elle-même se marie sans seulement connaître votre nom!

MOUTIER, riant.--Faites pas attention, mon général; tout ça va s'arranger.

LE GÉNÉRAL.--S'arranger! s'arranger! Je n'y comprends rien, moi. Mais ce que je vois, c'est qu'elle est charmante.

MOUTIER.--Et bonne, et sage, et pieuse, courageuse, douce.

LE GÉNÉRAL.--Etc., etc. Nous connaissons ça, mon ami. Je ne suis pas né d'hier. J'ai été marié aussi, moi! une femme adorable, douce, bonne!... Quel démon, sapristi! Si j'avais pu me démarier un an après, j'aurais sauté par-dessus mon clocher dans ma joie.

MOUTIER, vivement.--J'espère, mon général, que vous n'avez pas d'Elfy l'opinion...?

LE GÉNÉRAL, riant.--Non parbleu! Un ange, mon ami, un ange!

Moutier ne savait trop s'il devait rire ou se fâcher; l'air heureux du général et sa face bouffie et marbrée lui ôtèrent toute pensée d'irritation, et il se borna à dire gaiement:

«Vous nous reverrez dans dix ans, mon général, et vous nous retrouverez aussi heureux que nous le sommes Aujourd'hui.»

LE GÉNÉRAL, avec émotion.--Que Dieu vous entende, mon brave Moutier! Le fait est que la petite est vraiment charmante et qu'elle a une physionomie on ne peut plus agréable. Je crois comme vous que vous serez heureux; quant à elle, je réponds de son bonheur; oui, j'en réponds; car, depuis plusieurs mois que nous sommes ensemble...

Le général n'acheva pas et serra fortement la main de Moutier. Mme Blidot entrait à ce moment, suivie d'Elfy et des enfants; Moutier courut à Mme Blidot et l'embrassa affectueusement.

MOUTIER.--Pardon, ma chère, mon excellente amie, de m'être emparé d'Elfy sans attendre votre consentement. C'est le général qui a brusqué la chose!

MADAME BLIDOT.--J'espérais ce dénouement pour le bonheur d'Elfy. Dès votre premier séjour j'ai bien vu que vous vous conveniez tous les deux; votre seconde, votre troisième visite et vos lettres ont entretenu mon idée; vous y parliez toujours d'Elfy; quand vous êtes revenu, les choses se sont prononcées, et l'équipée d'Elfy, lorsqu'elle vous a cru en danger, disait clairement l'affection qu'elle a pour vous. Vous ne pouviez pas vous y tromper.

MOUTIER.--Aussi ne m'y suis-je pas trompé, ma chère soeur, et c'est ce qui m'a donné le courage d'expliquer comme quoi j'y pensais, mais que j'étais arrêté par mon manque de fortune; mon bon général y a largement pourvu. Et me voici bientôt votre heureux frère, dit-il en embrassant encore Mme Blidot; et votre très heureux mari et serviteur, ajouta-t-il en se tournant vers Elfy.--Mon bon ami, mon bon ami, s'écria Jacques à son tour, je suis content, je suis heureux! Vous garderez votre belle chambre et vous resterez toujours avec nous! Et ma tante Elfy ne sera plus triste! Elle pleurait, ce matin, Je l'ai bien vue!

-–Chut, chut, petit bavard! dit Elfy en l'embrassant, ne dis pas mes secrets.

JACQUES.--Je peux bien les dire à mon ami, puisqu'il est aussi le vôtre.

LE GÉNÉRAL.--Ah çà! déjeunerons-nous enfin? Je meurs de faim, moi! Vous oubliez tous que j'ai été pendant deux jours au pain et à l'eau, et que l'estomac me tiraille que je n'y tiens pas. Je n'ai pas une Elfy, moi, pour me tenir lieu de déjeuner, et je demande mon café.

MADAME BLIDOT.--Le voici tout prêt. Mettez-vous à table, général.

--Pardon, Elfy, c'est moi qui sers à partir d'aujourd'hui, dit Moutier en enlevant le plateau des mains d'Elfy, vous m'en avez donné le droit.

--Faites comme vous voudrez, puisque vous êtes le maître, répondit Elfy en riant.

--Le maître-serviteur, reprit Moutier.

--Comme moi, général-prisonnier, dit le général avec un soupir.

MOUTIER.--Ce ne sera pas long, mon général; la paix se fait et vous retournerez chez vous.

LE GÉNÉRAL.--Ma foi, mon ami, j'aimerais autant rester ici pendant Un temps.

MOUTIER.--Vous assisterez à mon mariage, général.

LE GÉNÉRAL.--Je le crois bien, parbleu! C'est moi qui ferai les frais de la noce. Et un fameux repas que je vous donnerai! Tout de chez Chevet. Vous ne connaissez pas ça; mais moi, qui suis venu plus d'une fois à Paris, je le connais, et je vous le ferai connaître.

X

A quand la noce?

Le général commençait à satisfaire son appétit; il fit connaissance avec les enfants, qu'il prit fort en gré et avec lesquels il sortit après le déjeuner. Jacques le mena voir Torchonnet chez le curé. Mais Torchonnet avait subi un changement qui ne lui permettait plus de conserver son nom. La servante du curé, très bonne femme, et qui plaignait depuis longtemps le pauvre enfant, l'avait nettoyé, peigné; elle s'était procuré du linge blanc, un pantalon propre, une blouse à ceinture, de gros souliers de campagne. Le curé l'avait baptisé et lui avait donné le nom de Pierre. Toute crainte avait disparu; Pierre Torchonnet avait l'air enchanté, et ce fut avec une grande joie qu'il vit arriver Jacques et le général. Ce dernier apprit, en questionnant Torchonnet, combien Jacques avait été bon pour lui, et la part que lui et Moutier avaient prise à sa délivrance. Le général écoutait, questionnait, caressait Jacques, serrait les mains du curé.

LE GÉNÉRAL.--Monsieur le curé, je ne connais pas un homme qui eût fait ce que vous faites pour ce garçon, et pas un qui eût donné à Jacques l'instruction et l'éducation que vous lui avez données. Vous êtes un bon, un estimable curé, je me plais à le reconnaître.

LE CURÉ.--J'ai été si bien secondé par Mme Blidot et son excellente soeur, que je ne pouvais faire autrement que de réussir.

LE GÉNÉRAL.-- A propos de la petite soeur, je la marie.

LE CURÉ.--Vous la mariez? Elfy! pas possible!

LE GÉNÉRAL.--Et pourtant, c'est comme ça! C'est moi qui dote le marié; ce nigaud ne voulait pas, parce qu'elle a quelque chose et qu'il n'a rien. J'ai trouvé la chose si bête que je me suis fâché et que je lui ai donné vingt mille francs pour en finir. C'est lui maintenant qui est le plus riche des deux. Bonne farce, ça!

LE CURÉ, souriant.--Mais qui donc Elfy peut-elle épouser? Elle refusait tous les jeunes gens qui se présentaient; et quand nous la grondions, sa soeur et moi, de se montrer si difficile, elle répondait toujours: «Je ne l'aime pas». Et si j'insistais: «Je le déteste». Puis elle riait et assurait qu'elle ne se marierait jamais.

LE GÉNÉRAL.--Il ne faut jamais croire ce que disent les jeunes filles! Je vous dis, moi, qu'elle épouse Moutier, mon sauveur, le brave des braves, le plus excellent des hommes.

LE CURÉ.--Moutier! Ah! le brave garçon! J'en suis bien aise; il me plaît et j'approuve le choix d'Elfy.